Carter et Reagan — Deux idées de l’État dans la même charpente
De 1977 à 1989, la même Constitution accueillit deux réponses presque opposées à la crise de confiance. Jimmy Carter proposa une présidence morale, consciente des limites de l’énergie et de l’empire ; Ronald Reagan rendit à la fonction l’optimisme, le marché et une langue de puissance.
La charpente ne tranchait pas définitivement ce que l’État devait faire. Elle permettait à deux imaginaires de gouverner successivement, d’être évalués et de se remplacer sans rupture. Cette ouverture constitua une stabilité plus profonde qu’un consensus imposé.
1. Carter et la présidence après Watergate
Gouverneur de Géorgie éloigné de Washington, Carter fit de son statut d’étranger et de sa probité une ressource. Après Nixon, la fonction devait incarner non seulement capacité, mais honnêteté, retenue et acceptation des contrôles.
Sa rectitude ne garantissait pas la direction politique. Il peinait à hiérarchiser l’agenda, simplifier son récit et maintenir une coalition au Congrès. Les évaluations récentes opposent moins succès et échec qu’elles ne combinent faiblesse de leadership et anticipation sur droits humains, énergie, environnement et paix.
2. Droits humains et autolimitation
Carter plaça les droits humains au centre de sa diplomatie, critiquant les violations soviétiques et celles d’alliés comme la Corée du Sud. L’application resta mixte lorsque morale, contrôle des armements, stabilité régionale et Iran entraient en conflit. La norme fondatrice redevenait néanmoins un critère explicite de politique étrangère.
Les traités du canal de Panama organisèrent la restitution progressive du contrôle au Panama. Carter présenta cette contraction volontaire d’un privilège impérial comme relation fondée sur l’équité plutôt que la force.
À Camp David en septembre 1978, ses deux semaines de médiation produisirent des cadres dont l’un mena au traité de paix israélo-égyptien. Le SALT II signé avec Brejnev en 1979 ne fut pas ratifié après l’invasion soviétique de l’Afghanistan. Dialogue et contrainte froide coexistèrent.
3. Stagflation, énergie et confiance
L’inflation annuelle atteignit 11,3 % en 1979 et 13,5 % en 1980, tandis que le chômage montait de 5,9 à 7,2 %. La combinaison déstabilisait les outils keynésiens supposés arbitrer entre prix et emploi et réduisait la confiance dans l’État économique.
Carter traita l’énergie comme limite du modèle de consommation, non simple pénurie passagère. Son discours du 15 juillet 1979 parlait d’une « crise de confiance » ; il n’employa jamais le mot malaise qui lui fut ensuite attaché. Demander au pays d’accepter une limite était politiquement moins efficace que promettre de la surmonter.
Cette inquiétude produisit aussi des institutions. Le Department of Energy fut créé en 1977 pour réunir des responsabilités dispersées, et les lois énergétiques de 1978 combinèrent conservation, réforme des prix du gaz, efficacité et soutien à d’autres sources. La politique ne résolut pas la dépendance ; elle en fit un objet fédéral permanent.
Paul Volcker lança à la Réserve fédérale en octobre 1979 une forte lutte contre l’inflation. Les taux élevés contribuèrent à la récession de 1981-1982 et à un chômage proche de 11 %, puis à la baisse des prix. Le tournant monétaire traversa Carter et Reagan ; aucun ne peut s’en attribuer seul le résultat.
4. L’Iran et la double attente envers le président
Le 4 novembre 1979, des étudiants iraniens occupèrent l’ambassade américaine et gardèrent les otages pendant 444 jours. L’opération Eagle Claw d’avril 1980 échoua après pannes et collision d’un hélicoptère avec un avion de transport ; huit militaires américains moururent.
Les otages furent libérés le 20 janvier 1981, jour de l’investiture de Reagan, mais l’accord avait été négocié par l’équipe Carter. Le symbole de la succession et la causalité diplomatique doivent être séparés.
Watergate avait enseigné à craindre un président trop puissant ; l’Iran fit désirer un président capable d’imposer sa volonté. Carter, valorisant la retenue, se trouva pris entre ces attentes contradictoires.
5. Reagan redéfinit la légitimité du gouvernement
Dans son discours inaugural de 1981, Reagan affirma que, dans la crise présente, le gouvernement était le problème plutôt que la solution. La formule renversa la présomption du New Deal : l’État devenait source de lenteur, dépendance et gaspillage avant d’être correcteur du marché.
Le langage du petit gouvernement ne correspond pas à une contraction fiscale parallèle. Le déficit atteignit 5,9 % du PIB en 1983 et restait 2,7 % en 1989 ; la dette détenue par le public passa d’environ 24,8 % du PIB au début de 1981 à 39,1 % fin 1989.
Reagan réduisit donc davantage la légitimité narrative de l’État social que le volume de la machine militaire, sociale et financière. Il changea le centre du débat auquel ses successeurs, y compris démocrates, devraient répondre.
6. Croissance, fiscalité et travail
L’Economic Recovery Tax Act de 1981 réduisit fortement les impôts ; la loi TEFRA de 1982 en corrigea une partie, et la réforme de 1986 élargit l’assiette tout en abaissant les taux. La politique ne fut pas une réduction linéaire.
L’inflation tomba de 13,5 % en 1980 à 3,2 % en 1983 ; après une baisse de 2 % du PIB réel en 1982, la croissance atteignit 4,3 % en 1983 puis 7,3 % en 1984. Volcker, baisse des impôts, reprise cyclique et dépenses militaires contribuèrent selon des poids disputés.
La reprise s’accompagna de déficits, recul syndical et hausse des inégalités. En licenciant les contrôleurs aériens fédéraux en grève en 1981, Reagan signala que la main fédérale autrefois protectrice de l’organisation ouvrière pouvait se retirer et sanctionner.
7. De l’« empire du mal » à la négociation
En 1983, Reagan qualifia l’Union soviétique d’« empire du mal » et lança la Strategic Defense Initiative. Le réarmement et la morale binaire formaient la première phase de sa politique.
Mais Reykjavik en 1986 approcha de réductions radicales, puis l’INF Treaty de 1987 élimina toute une catégorie de missiles terrestres de 500 à 5 500 kilomètres. Le président dur devint aussi le partenaire d’une vérification négociée.
La fin de la guerre froide ne relève pas d’un vainqueur solitaire. Pression américaine et flexibilité de Reagan comptèrent avec les réformes de Gorbatchev, les faiblesses économiques soviétiques, les nationalités et les mouvements d’Europe de l’Est.
8. Iran-Contra : le retour du pouvoir caché
Des responsables vendirent secrètement des armes à l’Iran et un réseau lié au National Security Council détourna une partie des revenus vers les Contras nicaraguayens, contournant les restrictions votées par le Congrès.
La Tower Commission et les enquêtes parlementaires décrivirent procédures défaillantes, archives détruites et responsabilité mal définie sans établir une connaissance présidentielle simple de chaque transfert. Reagan admit avoir autorisé les ventes et que son affirmation de ne pas échanger armes contre otages ne tenait plus.
Watergate n’avait donc pas immunisé le système. Le secret de sécurité nationale offrait toujours à l’exécutif une zone où politique étrangère, réseaux privés et déni pouvaient échapper temporairement au droit.
9. Conclusion : changer le sens sans changer la charpente
Carter demanda morale, limite, droits humains et retrait d’un contrôle impérial ; Reagan promit confiance, marché et puissance. Leur alternance démontra que la fonction de l’État restait une question ouverte dans le même cadre.
Reagan ne démantela pas matériellement l’État qu’il critiquait. Il déplaça le sens commun politique, affaiblit l’autorité du syndicalisme et réorienta ressources et légitimité. La parole transforma durablement les options disponibles.
Le rapprochement soviétique ouvrit la fin de la guerre froide, tandis qu’Iran-Contra rappelait la persistance de l’exécutif secret. George H. W. Bush hériterait de ces deux lignes : possibilité d’une conclusion pacifique et tentation d’annoncer un ordre mondial enfin achevé.
Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.