Nixon et Ford — La présidence impériale rencontre la correction
Richard Nixon ne créa pas de toutes pièces une présidence déviante. Il hérita de guerre sans déclaration, renseignement secret, diplomatie centralisée et vaste appareil administratif, puis poussa ces tendances vers un sommet personnalisé. Watergate révéla ce que le pouvoir accumulé pouvait permettre à un président décidé à l’employer contre ses adversaires.
La correction ne vint pas d’un héros. Journalistes, Sénat, procureurs, juges, fonctionnaires du ministère de la Justice, Chambre et élus républicains produisirent ensemble le départ du président. Le système réussit, mais grâce à des preuves et à des choix individuels qui auraient pu manquer.
1. Une majorité institutionnelle, non un consensus
En 1968, Nixon obtint 301 grands électeurs, Hubert Humphrey 191 et George Wallace 46. Le vote populaire fut de 43,42 % contre 42,72 %, Wallace recueillant 13,53 %. Ordre, stabilité et division démocrate donnèrent une victoire nette au collège sans majorité populaire.
Dans son discours du 3 novembre 1969 sur le Vietnam, Nixon demanda le soutien de la « majorité silencieuse ». La Maison-Blanche organisa activement la mobilisation autour de la formule : le président ne décrivait pas seulement un public, il le produisait comme peuple authentique opposé aux manifestants visibles.
La « stratégie du Sud » accéléra le déplacement des électeurs blancs sudistes vers les républicains en exploitant le ressentiment face aux droits civiques, à l’ordre urbain et aux tribunaux. Ce réalignement fut progressif et mêlé à la suburbanisation ; Nixon appliqua aussi certaines ordonnances de déségrégation. La stratégie ne se réduit ni à une nuit de bascule ni à une innocence raciale.
2. Réduire les soldats, étendre le théâtre
Nixon hérita d’environ 550 000 soldats au Vietnam. La « vietnamisation » ramena l’effectif annoncé à 69 000 en 1972, et les morts américains passèrent de 16 899 en 1968 à soixante-huit en 1973. Le retrait humain fut réel.
Il s’accompagna d’une extension géographique et aérienne : bombardement secret « Menu » au Cambodge, incursion annoncée du 30 avril 1970, opération sud-vietnamienne soutenue par l’aviation américaine au Laos en 1971. Réduire les forces terrestres ne signifiait donc pas réduire uniformément la guerre.
L’incursion cambodgienne provoqua une crise intérieure ; la garde nationale tua quatre étudiants et en blessa neuf à Kent State le 4 mai. La politique conçue pour gagner du temps au retrait nourrissait la rupture sociale qu’elle devait apaiser.
Les Pentagon Papers divulgués en 1971 concernaient surtout les administrations Truman à Johnson, non Nixon. Sa tentative d’empêcher leur publication échoua devant la Cour suprême, hostile à la censure préalable. Mais la peur des fuites engendra les « plumbers », équipe secrète qui franchit bientôt les limites de la loi.
3. Les réussites de la concentration
En février 1972, Nixon se rendit en République populaire de Chine ; le communiqué de Shanghai ouvrit la voie à la normalisation. Avec l’Union soviétique, SALT I et l’ABM Treaty limitèrent certains armements, ce dernier à deux sites de défense et cent intercepteurs par site pour chaque camp.
Ces percées dépendaient d’une diplomatie secrète concentrée autour de Nixon et Henry Kissinger. La même capacité de contourner bureaucratie et débat public pouvait débloquer un triangle stratégique et, tournée vers l’intérieur, nourrir surveillance et abus. Le pouvoir n’a pas une moralité unique indépendante de son usage.
Nixon ne fut pas non plus un simple démolisseur du New Deal. Il créa l’Environmental Protection Agency par réorganisation, signa l’Occupational Safety and Health Act et les fortes modifications du Clean Air Act de 1970, puis imposa en 1971 un gel national de quatre-vingt-dix jours des salaires et prix. Le fédéral changeait de priorités plus qu’il ne rétrécissait.
4. Du cambriolage au camouflage
Le 17 juin 1972, cinq hommes furent arrêtés dans les bureaux du Comité national démocrate au Watergate. Ils étaient liés au comité de réélection du président. L’enjeu devint rapidement le camouflage : financement clandestin, faux témoignages et tentative d’utiliser la CIA pour freiner l’enquête du FBI.
Le Sénat créa en février 1973 une commission et commença ses audiences publiques en mai. Archibald Cox devint procureur spécial ; Bob Woodward et Carl Bernstein poursuivirent leurs enquêtes, aidés notamment par le responsable du FBI Mark Felt. Aucun canal n’aurait suffi seul.
Le 16 juillet, Alexander Butterfield révéla le système d’enregistrement de la Maison-Blanche. Lorsque Cox refusa un compromis sur les bandes, Nixon ordonna son renvoi le 20 octobre. Le ministre Elliot Richardson et son adjoint William Ruckelshaus refusèrent et démissionnèrent ; Robert Bork exécuta l’ordre. Le « Saturday Night Massacre » rendit visible la résistance professionnelle interne.
5. Aucun privilège absolu
Dans United States v. Nixon, la Cour suprême décida unanimement en juillet 1974 qu’une revendication générale de privilège exécutif devait céder devant le besoin démontré de preuves dans un procès pénal. Le président ne disposait pas d’une souveraineté personnelle contre la justice.
La bande du 23 juin 1972 montra ensuite Nixon approuvant l’usage de la CIA pour limiter l’enquête. La commission judiciaire de la Chambre avait adopté trois articles : obstruction, abus de pouvoir et refus des subpoenas du Congrès. Les soutiens républicains annoncèrent qu’ils ne pouvaient plus le défendre.
Nixon annonça sa démission le 8 août. La contrainte ne vint pas d’une seule branche : information publique, preuve pénale, contrôle judiciaire, impeachment et perte du parti convergèrent. La force du système résidait dans cette distribution.
6. Une réussite dépendante de contingences
L’histoire peut être lue comme victoire des institutions. Mais sans l’existence des bandes, sans la révélation de Butterfield et sans l’enregistrement précis du 23 juin, établir la participation personnelle de Nixon au camouflage aurait été beaucoup plus difficile.
La correction associait donc résilience et chance. La structure fournit plusieurs portes aux gardiens du droit ; elle ne garantit ni les preuves ni le courage de les franchir. Son mérite est d’offrir une possibilité non négligeable de ne pas échouer, pas l’assurance de toujours réussir.
7. Ford, succession et pardon
Gerald Ford avait été le premier vice-président nommé et confirmé selon le vingt-cinquième amendement après la démission de Spiro Agnew ; il fut le premier président arrivé par cette chaîne sans élection nationale à l’un des deux postes. La règle de succession permit une continuité immédiate.
Le 8 septembre 1974, Ford accorda à Nixon un pardon complet pour toute infraction fédérale commise ou éventuellement commise pendant sa présidence. Ses défenseurs y voient un arrêt nécessaire à l’obsession nationale ; ses critiques, une atteinte à la responsabilité des gouvernants. Les deux conséquences restent plausibles.
Le pardon rappelle la différence entre stabiliser le gouvernement et rendre justice. Fermer rapidement une crise peut restaurer l’action publique et laisser ouverte la question de l’égalité devant la loi.
8. Le reflux après Watergate
Le War Powers Resolution de 1973, adopté malgré le veto, exigeait un rapport sous quarante-huit heures et le retrait sous soixante jours sans déclaration, autorisation ou prolongation. Les amendements de 1974 au Freedom of Information Act, eux aussi votés malgré veto, renforcèrent ouverture et recours judiciaire.
Le Congressional Budget and Impoundment Control Act limita le refus présidentiel de dépenser des crédits. Le Church Committee révéla espionnage intérieur, COINTELPRO, ouverture du courrier, surveillance illégale et projets d’assassinat, étendant la correction à l’État secret.
Ces mesures repoussèrent la présidence sur les axes de guerre, information et budget sans détruire l’appareil. Le bloc de pouvoir se replia et demeura disponible pour une nouvelle crise.
9. Conclusion : un frein puissant, non définitif
Nixon unit de vraies réussites diplomatiques et une rupture constitutionnelle réelle. Elles venaient en partie du même style concentré. Utiliser l’une pour annuler l’autre empêcherait de comprendre la double capacité de la présidence impériale.
Watergate démontra une correction distribuée, mais fragile. La démission ne prouve pas que le système se sauve automatiquement ; elle prouve que plusieurs institutions et personnes peuvent se renforcer lorsqu’elles disposent de preuves et refusent la loyauté personnelle.
Le reflux de l’ère Ford fut réel et provisoire. Carter tenterait de reconstruire une autorité morale après le secret ; Reagan restaurerait confiance et puissance exécutive, rouvrant sous une autre langue la question de la taille et du but de l’État.
Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.