De George H. W. Bush à Clinton — L’illusion de la fin de l’histoire
De 1989 à 2001, la démocratie libérale et le marché parurent avoir vaincu leur principal rival. La chute du mur, l’effondrement soviétique, une guerre rapide, l’internet et le plein emploi donnèrent un contenu réel à la confiance captée par la formule de « fin de l’histoire ».
La formule devint illusion lorsqu’elle transforma une victoire située en clôture universelle. Welfare et justice pénale évoluaient en sens opposés, la mondialisation distribuait inégalement ses gains, et l’élection de 2000 exigea une décision judiciaire exécutable qui ne créa aucun consensus.
1. Bush et la fin prudente de la guerre froide
George H. W. Bush soumit d’abord la politique soviétique à une revue. Lorsque le mur de Berlin s’ouvrit le 9 novembre 1989, il évita la célébration humiliante susceptible de renforcer les durs à Moscou ou en Allemagne de l’Est. La retenue n’était pas passivité, mais gestion de la vulnérabilité de l’adversaire.
Les États-Unis soutinrent l’unification allemande dans l’OTAN tout en négociant le cadre « deux plus quatre », le retrait soviétique et les conditions militaires à l’Est. L’Allemagne fut réunifiée le 3 octobre 1990 ; Gorbatchev démissionna le 25 décembre 1991 et l’Union soviétique disparut.
Les mouvements d’Europe de l’Est et les crises internes soviétiques furent les principaux acteurs de leur libération. Washington soutint et coordonna souvent plus qu’il ne dirigea. La réussite de Bush fut de ne pas convertir l’avantage en humiliation capable de rendre la transition plus violente.
2. Le Golfe et une guerre limitée
Après l’invasion du Koweït par l’Irak le 2 août 1990, Bush fixa des objectifs : retrait irakien, restauration du gouvernement koweïtien, stabilité du Golfe et protection des citoyens. Il parla d’un nouvel ordre mondial où le droit remplacerait la force.
La résolution 678 du Conseil de sécurité autorisa tous les moyens nécessaires si l’Irak ne partait pas avant le 15 janvier 1991 ; le Congrès américain autorisa aussi la force. Une coalition de trente-quatre pays, comprenant des États arabes, entra en action.
La campagne terrestre commença le 24 février et dura quatre jours. Bush arrêta l’offensive après la libération du Koweït au lieu de marcher sur Bagdad. Ce fut un contre-exemple aux guerres présidentielles ouvertes de Corée et du Vietnam, mais sa limitation dépendait du choix exécutif plus que d’une règle garantissant la répétition.
3. La victoire extérieure et la défaite intérieure
En 1988, Bush avait promis sans ambiguïté de ne pas créer de nouveaux impôts. Face aux déficits, il signa pourtant l’accord budgétaire de 1990. La décision pouvait être fiscalement responsable ; elle brisa la relation avec la base qui avait élevé la promesse en test de loyauté.
Entre 1989 et 1992, le revenu médian réel des ménages tomba d’environ 6 %, le nombre de pauvres augmenta de 5,4 millions et le taux de pauvreté passa de 12,8 à 14,5 %. Le prestige du Golfe ne compensait pas l’insécurité vécue.
L’Americans with Disabilities Act de 1990 demeure une extension majeure des droits civiques à l’emploi, aux services et aux espaces publics. L’appartenance égalitaire continua donc de s’élargir au moment même où la présidence perdait son soutien économique.
En 1992, Bill Clinton obtint 43 % des voix et 370 grands électeurs, Bush 37,4 % et 168, Ross Perot 18,9 % sans aucun. Le cinquième de l’électorat attiré par un indépendant annonçait déjà une méfiance envers déficit, partis et établissement.
4. Le « Nouveau Démocrate » après Reagan
Clinton venait du Democratic Leadership Council. Sa langue d’opportunité, responsabilité et communauté cherchait à moderniser le libéralisme plutôt qu’à restaurer le New Deal. Elle acceptait discipline budgétaire, marché et limite de l’État comme nouveau centre politique.
La révolution reaganienne avait donc changé la grammaire jusque chez ses adversaires. Clinton ne supprimait pas l’État, mais devait justifier chaque action dans un cadre où la dépendance publique était suspecte et la croissance privée présumée.
Son projet de couverture médicale universelle échoua en 1994 sous l’effet de sa complexité, du secret de la préparation, des intérêts organisés et des divisions démocrates. Aux élections de mi-mandat, les républicains prirent les deux chambres pour la première fois en quarante ans et imposèrent le Contract with America.
5. Recul du welfare, croissance de l’État pénal
La réforme de 1996 remplaça l’aide fédérale ouverte aux familles par le Temporary Assistance for Needy Families, avec obligations de travail, blocs aux États et limite nationale de soixante mois. Ses partisans invoquaient emploi et expérimentation ; ses critiques, sanction des familles les plus fragiles et confusion entre baisse des dossiers et fin de la pauvreté.
Le crime bill de 1994 finança cent mille policiers et 9,7 milliards de dollars de construction pénitentiaire, renforçant les incitations aux peines sévères. Il est ensuite devenu un repère du débat sur l’incarcération de masse, sans être son origine unique.
Le contraste est central : l’État réduisait sa garantie de revenu et agrandissait police et prison. Après l’égalité juridique des années 1960, la disproportion raciale de l’incarcération rendait visible une nouvelle forme de l’écart entre citoyenneté formelle et condition réelle.
6. Mondialisation, nouvelle économie, pertes concentrées
NAFTA entra en vigueur le 1er janvier 1994 ; l’Organisation mondiale du commerce et la relation commerciale permanente avec la Chine étendirent les règles de commerce, investissement et chaînes d’approvisionnement. L’internet et la productivité donnèrent à la décennie sa confiance technologique.
En avril 2000, le chômage tomba à 3,9 %, sous 4 % pour la première fois depuis janvier 1970, et le revenu médian des ménages atteignit un sommet alors enregistré. Croissance, consommation et investissements furent des gains véritables.
Ils n’étaient pas également répartis. L’emploi manufacturier déclinait depuis son sommet de 1979, certaines régions supportaient des pertes durables et l’inégalité augmentait sur le long terme. Les bénéfices diffus au consommateur ne réparaient pas automatiquement la destruction concentrée d’une communauté de travail.
Les manifestations contre l’OMC à Seattle en 1999 perturbèrent l’ouverture d’un nouveau cycle. Elles rendirent visible le reste de la mondialisation : travailleurs, environnement et souveraineté contestèrent une intégration présentée comme inévitable.
7. Intervention et retenue
À Mogadiscio en octobre 1993, deux hélicoptères furent abattus et dix-huit soldats américains tués ; Clinton annonça rapidement le retrait des forces combattantes. En Bosnie puis au Kosovo, frappes de l’OTAN et diplomatie imposèrent des arrangements internationaux.
Au Rwanda, les États-Unis ne conduisirent pas d’intervention et cet échec devint une source durable de réflexion. Attentat du World Trade Center en 1993 et attaques contre les ambassades au Kenya et en Tanzanie en 1998 annonçaient une menace terroriste encore périphérique au récit dominant.
La politique ne suivait ni interventionnisme uniforme ni retrait. Les souvenirs de Somalie, les alliances, le risque et la définition de l’intérêt variaient, laissant aux présidents une large marge dont les décisions contraires pouvaient toutes revendiquer la prudence.
8. Impeachment et polarisation
Le 19 décembre 1998, la Chambre adopta deux articles contre Clinton : parjure devant le grand jury et obstruction à la justice. En février 1999, le Sénat acquitta sur les deux chefs, loin des deux tiers nécessaires.
La procédure fut à la fois mécanisme légal de responsabilité et signal de polarisation partisane. Contrairement à Nixon, aucune coalition transpartisane ne se forma autour d’une preuve considérée comme menace institutionnelle suffisante.
9. 2000 : une fin procédurale sans clôture
Dans Bush v. Gore le 12 décembre 2000, sept juges reconnurent un problème d’égale protection dans les standards variables de recomptage en Floride ; une majorité de cinq conclut qu’aucun nouveau recomptage constitutionnel ne pouvait être achevé dans le délai retenu. Le comptage s’arrêta.
La décision produisit un résultat applicable, non un accord national. État, tribunaux et calendrier permirent la succession sans éliminer le doute sur la façon dont les voix avaient été traitées. La construction continua en portant son reste.
Le moment de triomphe avait donc déjà créé ses tensions : retrait du welfare et expansion pénale, gains mondiaux et pertes régionales, impeachment et élection judiciaire. L’histoire ne se terminait pas ; le cycle de la brèche et de la construction continuait sous des formes nouvelles.
Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.