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Essai 26 sur 26

Essai 26 : Retour sur la théorie — Une construction fondée sur la reconnaissance du reste

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I. Les deux principes fondamentaux à l’œuvre dans une Constitution écrite

Les vingt-cinq essais précédents nous ont conduits du renoncement volontaire de Washington au pouvoir jusqu’à l’élection de 2000, tranchée par un tribunal. Ce dernier texte n’ajoute pas un vingt-sixième épisode historique : il se retourne sur le chemin parcouru. Il s’agit de resituer le cas américain par rapport à trois repères : la loi du cycle de la taille et de la construction elle-même, le fil à demi caché de l’être humain comme fin, et la tradition de la pensée politique occidentale. De ce rapprochement doit naître une nouvelle perspective d’ensemble, plutôt qu’une reprise des histoires déjà racontées.

Reprenons d’abord les deux principes qui forment le noyau de cette série, dans la forme singulière que leur donne le cas américain. Le reste ne peut être éliminé ; la construction ne peut se clore. Au sein d’un corps politique aussi profondément régi par des textes et des institutions, ces deux propositions apparaissent avec une netteté particulière. Mais trois approfondissements se sont peu à peu dégagés au cours de l’écriture. Il faut commencer par les exposer.

Le premier est récursif : l’impulsion à clore est elle-même un reste impossible à éliminer. Cette construction affronte en réalité deux sortes de restes également irréductibles. Il y a le conflit lui-même, les exclus, la dissidence, les désaccords ; et il y a l’impulsion qui voudrait faire disparaître le conflit. Elle ne peut abolir les affrontements, pas plus qu’elle ne peut abolir le désir d’en finir avec eux. Dire que la construction ne peut se clore exige donc d’aller un degré plus loin. Cela ne signifie pas seulement qu’elle ne parvient pas à éliminer les restes qu’elle produit et, par là, à atteindre la clôture. Elle ne peut pas davantage éliminer l’impulsion à clore elle-même. Dans aucune des deux directions, elle ne peut tout verrouiller. On comprend alors pourquoi une construction fondée sur la reconnaissance du reste voit sans cesse ressurgir des poussées de clôture : la loi sur la sédition d’Adams, la peur rouge au lendemain de la Première Guerre mondiale, le maccarthysme, l’internement des Américains d’origine japonaise. Une construction qui ne vise pas la clôture n’est donc pas une construction d’où cette impulsion serait absente. C’est une construction qui doit sans cesse contenir cette impulsion pour l’empêcher de remporter la victoire définitive. Rien ne garantit que cette résistance opère automatiquement.

Le deuxième approfondissement précise le mécanisme de cette impossibilité : ni la répression ni l’intégration ne conduisent à la clôture. Cette série l’a montré à maintes reprises : on ne vient pas à bout d’un reste en le réprimant. Il résiste ; plus on l’écrase, plus il cherche à surgir. Mais une découverte plus profonde s’est imposée : l’intégration ne permet pas non plus d’en finir avec lui. Car intégrer, c’est tracer une limite, et toute limite suppose nécessairement un dehors. L’assurance vieillesse contributive initiale du New Deal couvrait environ la moitié des travailleurs ; la ligne qui délimitait cette couverture désignait du même coup tous ceux, encore très nombreux, que cette assurance ne protégeait pas. Une intégration parfaite, qui ne laisserait rien au-dehors, n’existe donc pas. Ce ne serait plus intégrer, mais supprimer toutes les frontières. La répression ne peut enfermer définitivement le reste ; l’intégration non plus. Que la construction use de la manière forte pour le repousser ou de la manière douce pour l’accueillir, elle ne peut atteindre ce point ultime où il n’y aurait plus de dehors.

Le troisième approfondissement vient de l’examen de l’achat de la Louisiane : le reste est, par nature, à double face. S’il ne peut être éliminé, c’est précisément parce qu’il lie, dans une seule et même chose, ce dont la construction a besoin et le prix qu’elle doit payer. Impossible d’en prendre une face en rejetant l’autre. Les querelles partisanes sont à la fois l’expression de la liberté et des désaccords, et le prix à payer en conflits et en désordre. L’expansion extérieure apporte des possibilités et de la sécurité, mais aussi la propagation de l’esclavage et l’engloutissement des peuples autochtones. L’impulsion à clore porte à la fois le souci de l’ordre et la répression de la dissidence. Ces deux faces sont indissociables : voilà pourquoi le reste ne peut être ni extirpé ni ramené à un simple partage entre le juste et l’injuste.

En réunissant ces trois approfondissements, on obtient la forme la plus complète que prend, dans le cas américain, le principe selon lequel la construction ne peut se clore. Les deux faces du reste ne font qu’un. Il ne peut donc être entièrement approuvé pour être incorporé, ni entièrement condamné pour être éliminé. Son absorption intégrale est impossible. Ni la répression ni l’intégration ne peuvent en venir à bout ; et l’impulsion qui voudrait en venir à bout une fois pour toutes est elle-même un reste indestructible. Si cette construction ne se clôt pas, ce n’est pas faute d’avoir suffisamment essayé. C’est que la nature même de ce qu’elle a à traiter rend la clôture impossible, dès le départ.

II. Une construction fondée sur la reconnaissance du reste

Voici l’apport le plus singulier du cas américain à l’ensemble du cadre, et la section décisive de cet essai. Il faut énoncer ce jugement avec force, sans franchir les limites qu’impose l’histoire comparée : la construction américaine ne s’est pas simplement abstenue, par hasard, de rechercher la clôture. Parmi les expériences constitutionnelles écrites de l’époque moderne, elle est l’une des premières à avoir fait, avec une particulière netteté, de l’impossibilité d’extirper le conflit une prémisse de l’architecture institutionnelle.

La génération de Madison a inscrit un pessimisme politique dans la machine de l’État. Elle n’a pas supposé que le gouvernant serait vertueux ; elle a supposé, au contraire, qu’il franchirait les bornes. La séparation des pouvoirs et les contre-pouvoirs lui ont ainsi permis de faire place à la dissidence et à l’ambition dans les institutions, au lieu de chercher à les supprimer. Ce pas a une portée immense. L’impossibilité, pour la construction, de se clore cesse d’être un destin qui ne se révèle qu’après coup : elle devient un point de départ reconnu avant même de concevoir l’édifice. La plupart des constructions rencontrées dans les deux séries sœurs cherchaient d’abord la clôture, avant que le retour offensif du reste ne leur fasse goûter l’amertume de son impossibilité. La construction américaine, elle, a accepté dès l’origine qu’elle ne pourrait se clore, et s’est bâtie autour de cette acceptation.

Cette différence change notre lecture de toute l’histoire américaine. La lire comme un progrès qui se rapprocherait toujours davantage de la perfection, c’est précisément méconnaître sa fondation. Madison et ses pairs n’ont jamais conçu une machine destinée à devenir parfaite. Ils ont conçu une machine qui ne le serait jamais, mais qui pourrait continuer à fonctionner dans l’imperfection. La séparation des pouvoirs et les contre-pouvoirs ne sont pas les marches d’un escalier menant à quelque terme idéal. Ils forment un dispositif capable d’accueillir encore et encore des conflits, des ambitions et des désaccords qui ne s’apaisent jamais, de les rééquilibrer encore et encore, sans jamais les éliminer. La sagesse la plus profonde de cette construction ne tient donc pas au bon point d’arrivée qu’elle aurait dessiné. Elle tient à ce qu’elle a renoncé d’emblée à l’idée même d’un point d’arrivée. Elle reconnaît qu’on ne peut abolir la discorde inscrite dans la nature humaine. Son affaire n’est pas de la supprimer, mais de lui permettre, autant que possible, de se poursuivre dans un cadre où elle ne déchire pas la communauté tout entière. C’est une orientation du projet institutionnel, non l’affirmation historique que l’Amérique n’aurait jamais connu de guerre civile.

On peut préciser cette différence sur trois plans. D’abord, beaucoup de constructions antérieures recherchaient la clôture et finissaient par se briser ou par être renversées par le reste ; d’autres demeuraient ouvertes de façon fortuite et passive. La construction américaine, dès ses fondations, reconnaît activement que dissidence, ambition et conflit continueront d’exister. Ensuite, cette prémisse donne une chance d’accueillir le reste dans une controverse publique continue. L’Amérique a elle aussi connu une guerre civile autour de l’esclavage ; la guerre et la Reconstruction ont réécrit son ordre constitutionnel. Si cette série peut en suivre le parcours jusqu’en 2000, ce n’est pas parce qu’il n’y aurait jamais eu de rupture, mais parce qu’après le conflit, les institutions ont été reconstruites et ont continué d’être interrogées. Enfin, reconnaître le reste ne confère aucune immunité contre l’impulsion à clore. La reconnaissance est la prémisse ; une fois celle-ci posée, il faut encore, sans relâche, se mesurer à cette impulsion qui ne cesse de relever la tête.

III. Deux siècles d’universalisme inaccompli

Nous pouvons maintenant dégager nettement le fil principal de cette série. La fondation du pays a inscrit l’égalité de tous dans la Déclaration d’indépendance, tout en excluant de la communauté politique les esclaves, les peuples autochtones et les femmes. Là se trouve le reste le plus profond de cette construction. Et l’histoire des deux siècles suivants est, pour une large part, celle de ces exclus qui n’ont cessé d’invoquer ses propres principes fondateurs pour exiger d’y entrer, et qui ont bel et bien réécrit les règles.

L’essentiel, dans cette histoire, est qu’elle récuse le fatalisme. Trois jugements se sont précisés au fil de l’écriture et méritent d’être distingués. Premièrement, la construction n’accomplit pas automatiquement ses propres principes. Il ne suffit pas d’écrire que tous sont égaux pour que cette égalité bénéficie d’elle-même à chacun. Encore faut-il que ceux qui en étaient exclus contraignent la construction, encore et encore, à leurs risques et périls, à regarder en face la promesse qu’elle n’a jamais tenue. Deuxièmement, l’inclusion n’est pas garantie. Elle peut tenir, ou être refoulée ; sa capacité à tenir dépend aussi de sa traduction dans des mécanismes d’application plus durables, qui réduisent la dépendance envers des décisions politiques renouvelées au cas par cas. Ces mécanismes ont toutefois encore besoin d’un soutien politique et judiciaire. Troisièmement, une inclusion acquise peut encore être défaite. Lors de la grève des contrôleurs aériens sous Reagan, la main fédérale qui s’était autrefois tendue pour protéger les travailleurs s’est publiquement retirée. Ces employés fédéraux étaient toutefois soumis à une interdiction légale de faire grève, dans un cadre différent de celui des salariés du secteur privé protégés par la loi Wagner. Ce geste nous rappelle que l’intégration du reste n’a jamais été un mécanisme à cliquet condamné à avancer, incapable de revenir en arrière.

Pris ensemble, ces trois jugements font de cet universalisme inaccompli un reste auquel rien n’est garanti, mais que rien ne peut éliminer. Son inclusion n’est pas assurée ; une fois obtenue, rien ne garantit qu’elle ne sera pas défaite. Pourtant, il ne peut pas davantage disparaître tout à fait. Il y aura toujours de nouveaux exclus pour reprendre à leur compte la formule de l’égalité de tous et venir frapper à cette porte.

IV. Expansion, contre-pouvoirs et mouvement de retour

Si le fil principal suit le destin des exclus, un autre rythme structurel traverse les vingt-cinq essais du côté du pouvoir : expansion, rencontre des contre-pouvoirs, mouvement de retour. L’exécutif, pourtant conçu pour être soumis aux contre-pouvoirs, s’est étendu à maintes reprises. Jackson a fait du veto un instrument ordinaire ; sont venus ensuite les pouvoirs de guerre de Lincoln, la théorie de l’intendance de Theodore Roosevelt, l’immense État administratif du New Deal, l’État de sécurité nationale rendu presque permanent par la guerre froide, puis la présidence impériale de Nixon. Parvenue à un certain point, cette expansion peut déclencher les mécanismes institutionnels par lesquels la construction se corrige elle-même. Mais rien d’automatique : toute transgression ne suscite pas nécessairement cette réaction.

Plusieurs constats se sont dégagés, au cours de l’écriture, à propos de ce rythme. Rassemblons-les. D’abord, la construction affronte en réalité deux sortes de restes dont elle ne peut venir à bout. Il y a les faibles qu’elle tient à l’écart, cette dette laissée par sa promesse universaliste inaccomplie. Et il y a les menaces accumulées par la croissance excessive de son propre pouvoir. L’exemple le plus frappant est le complexe militaro-industriel qu’Eisenhower a nommé dans son discours d’adieu : un bloc de puissance issu de l’évolution même de la construction, que son architecture d’origine n’avait jamais prévu.

Ensuite, les contre-pouvoirs ne sont pas des règles mortes couchées sur le papier. Ils constituent une force vive, semblable à une réaction immunitaire inscrite dans la structure, qui peut surgir simultanément du Congrès, de l’opinion publique, des tribunaux, voire du propre parti du président, lorsque le pouvoir dépasse les bornes. Mais cette force est sélective. D’une forme d’expansion à l’autre, sa capacité de défense varie du tout au tout. Elle peut opposer un puissant barrage à la tentative de l’exécutif de mettre la justice sous sa coupe, tout en ayant plus de mal à empêcher l’État administratif de concentrer davantage de capacités de coordination par ses réorganisations internes, dans le cadre des autorisations du Congrès et des limites légales. Cette concentration n’est pas sans contraintes ; elle se laisse simplement moins aisément arrêter par les mêmes contre-pouvoirs.

Autre constat : cette construction a montré une possibilité importante de dénouer les conflits. Il n’est pas toujours nécessaire qu’un camp écrase complètement l’autre ; un ajustement mutuel est aussi possible. La crise constitutionnelle de 1937 ne s’est achevée ni par une mainmise de l’exécutif sur la Cour, ni par un blocage définitif du New Deal par celle-ci. Elle s’est dénouée par une évolution de la doctrine juridique de la Cour elle-même, qui a fait place à l’État régulateur déjà constitué. L’expansion a reçu l’aval constitutionnel dont elle avait besoin ; le contre-pouvoir a conservé l’indépendance qui lui était indispensable. Cette manière de résoudre les crises par l’ajustement réciproque, sans rechercher la victoire totale d’un seul camp, a contribué de manière importante à la continuité de la construction dans certaines crises majeures. Elle ne dispense pourtant pas de regarder en face les ruptures, dont la guerre de Sécession.

Le redressement opéré lors du Watergate a, lui aussi, révélé le vrai visage de cette capacité d’autocorrection. Sa force vient de ce qu’elle se répartit dans l’ensemble du système, non de l’action d’un héros particulier. La correction institutionnelle est une possibilité, pas une garantie. Sans cette bande enregistrée, qui aurait aussi bien pu ne pas exister, l’issue aurait pu être autre. De plus, corriger les défaillances ne rétablit pas automatiquement la légitimité : la correction s’accomplit bien souvent en exposant au grand jour le dysfonctionnement des institutions. La construction a ainsi regagné l’État de droit, mais perdu la confiance. Enfin, ce mouvement de retour est réel sans être définitif. Les réformes qui ont limité l’exécutif après le Watergate ont effectivement fait reculer, pour un temps, le pouvoir présidentiel. Mais cet exécutif démesurément gonflé s’était seulement tapi dans l’ombre. Il n’a pas tardé à refaire surface dans l’affaire Iran-Contra.

V. Derrière ce « tous » abstrait

Nous pouvons maintenant aborder le fil qui traverse tout le parcours sans jamais avoir été placé au premier plan : l’être humain est une fin. Dans le cas américain, il ressurgit comme un reste qui se conserve, de la promesse de droits contenue dans la Déclaration d’indépendance à la réécriture de l’idéal fondateur à Gettysburg, des quatorzième et quinzième amendements à la déclaration de Seneca Falls et au dix-neuvième amendement, puis au mouvement des droits civiques des années 1960.

Si ce fil se conserve, s’il ne s’épuise jamais, c’est qu’en dernière analyse, derrière ce « tous » abstrait, se tiennent toujours des êtres concrets, un à un. L’esclave auquel on fixe un prix sur une estrade de vente aux enchères. Le Noir à qui l’on refuse l’accès aux urnes. Le citoyen d’origine japonaise que l’on enferme dans un camp sur le seul critère de son ascendance. Si la promesse de l’égalité de tous demeure pour cette construction un reste qu’elle ne pourra jamais résorber, c’est précisément parce que, derrière la formule abstraite, il y a toujours des personnes singulières qui refusent d’être effacées, réduites à autre chose ou traitées comme de simples moyens. Elles sont l’ultime raison pour laquelle la construction ne peut jamais se clore. Tant qu’il restera quelqu’un pour se sentir trahi par cette promesse, il se lèvera et la poussera de nouveau dans un autre cycle d’ouverture.

Il faut ici garder la mesure. Ce fil souterrain se montre pleinement dans cette section, mais il ne doit en aucun cas être élevé au rang de thème général de la série. Son importance tient justement à ce qu’il apparaît ici comme un reste qui ne cesse de porter des exigences, et non comme un terme auquel l’histoire devrait nécessairement aboutir. Rien ne garantit son accomplissement ; il est sans cesse refoulé ; il n’a jamais été un train roulant nécessairement vers plus de perfection. Considérer l’affirmation « l’être humain est une fin » comme un reste qui se conserve, plutôt que comme le thème de la série, c’est déjà mettre en œuvre, à son niveau le plus fondamental, le refus du fatalisme. Le véritable sujet de ces essais demeure, du début à la fin, la loi du cycle de la taille et de la construction.

VI. Les trois séries en regard

Replaçons à présent le cas américain aux côtés des deux autres séries. Entre la Chine et les États-Unis, la correspondance la plus profonde tient à la même structure : l’idée que l’être humain est une fin y demeure, de part et d’autre, un reste qui se conserve. En Chine, cette permanence commence avec le changement de phase irréversible de la confrontation des Cent Écoles ; aux États-Unis, elle réside dans l’universalisme inaccompli de la fondation et dans les revendications ininterrompues des exclus. Les structures qui la portent diffèrent ; sa propriété de conservation est la même.

Entre l’Eurasie et les États-Unis, deux rapprochements importent tout particulièrement. Le premier concerne la technique d’Octavien : garder la forme constitutionnelle tout en étendant, dans les faits, le pouvoir. L’expansion de l’exécutif américain, en temps de guerre, sous Lincoln, avec le New Deal ou avec l’État de sécurité nationale de la guerre froide, présente une ressemblance de forme. Mais une différence décisive doit être soulignée. Aux États-Unis, ces extensions ont souvent demandé après coup l’aval du Congrès, se sont parfois réduites une fois la guerre terminée et ont rencontré à plusieurs reprises le mouvement de retour des contre-pouvoirs, comme lors du Watergate ou de l’échec du projet de réorganisation de la Cour. Mais ces contre-pouvoirs n’ont pas toujours agi à temps ni suffisamment. La ressemblance de forme ne doit pas masquer la différence de fond avec la technique d’Octavien, qui a véritablement subverti la forme républicaine. Le second rapprochement porte sur le renversement du rapport entre la quête de clôture et l’être humain comme fin. Les poussées de clôture qu’a connues l’Amérique, la loi sur la sédition d’Adams, la répression de guerre de Wilson et la peur rouge, le maccarthysme, l’internement des Américains d’origine japonaise, sont en réalité des manifestations locales et passagères de ce renversement au sein d’une construction qui ne vise pas la clôture. Les exemples examinés ici ont ensuite rencontré diverses formes de résistance ou ont été désavoués après coup. Mais la correction est souvent venue tard et n’a pu effacer les dommages déjà causés.

VII. Ce que le cas américain apporte en retour

Pour finir, il faut aller plus loin que l’analyse d’un cas à l’aide d’un cadre : le cas américain apporte à son tour quelque chose de substantiel à l’ensemble du cadre philosophique, qui associe la loi du cycle de la taille et de la construction à l’être humain comme fin. Il le fait de trois façons. La première est l’approfondissement récursif : l’impulsion à clore est elle-même un reste impossible à éliminer, ce qui porte à un degré plus radical l’impossibilité pour la construction de se clore. La deuxième, plus ample encore, est que cette impossibilité peut se renverser : de limite, d’échec inéluctable, elle peut devenir une prémisse de conception. Une construction peut choisir de ne pas combattre sa propre impossibilité de se clore, mais d’en faire le point de départ de sa fondation. Un mode nouveau s’ouvre ainsi dans la loi du cycle de la taille et de la construction, que les deux séries précédentes n’avaient pas pleinement développé. Dans une construction en quête de clôture, l’échec est suivi d’explosions périodiques du reste. Dans une construction fondée sur la reconnaissance du reste, celui-ci peut trouver des voies pour se déployer de manière continue, au grand jour, au lieu de ne se manifester que par des explosions périodiques. Cela n’exclut pourtant pas les ruptures violentes : la guerre de Sécession interdit précisément d’imaginer une telle immunité. Autrement dit, le cas américain élargit cette loi. D’une loi décrivant principalement l’échec de la clôture, elle devient une loi capable de décrire aussi comment la reconnaissance de l’impossibilité de se clore devient possible. Le troisième apport vient de l’achat de la Louisiane. Cet exemple met à nu le lien entre la double face du reste et l’impossibilité pour la construction de se clore. Si le reste ne peut être absorbé, c’est précisément parce qu’il ne peut être ni nettement approuvé ni nettement condamné. Là réside le mécanisme le plus profond de cette impossibilité. Se clore supposerait que tous les restes soient soit entièrement absorbés, soit intégralement éliminés. Leur nature à double face rend l’un et l’autre impossibles.

Il faut bien distinguer la portée de ces trois apports. Le troisième est universel : parce que les deux faces du reste sont indissociables, il ne peut être intégralement absorbé, et la construction ne peut donc se clore. Cela vaut pour toute construction, car il s’agit de la nature du reste en tant que reste ; et toute construction produit des restes qu’elle ne peut absorber. Il en va autrement du premier apport. Que l’impulsion à clore soit elle-même un reste n’est vrai que des constructions qui, à l’image de celle des États-Unis, n’ont pas la clôture pour but. La raison en est simple : ce qui fait d’une chose un reste dépend du principe d’organisation de la construction. Pour la construction américaine, fondée sur la reconnaissance du reste, l’impulsion à clore surgit à rebours de ce principe ; elle est donc un reste. Pour les constructions impériales antérieures, qui avaient la clôture pour but, cette impulsion était précisément leur principe d’organisation. Elle appartenait à la construction, et non au reste. La même chose, l’impulsion à clore, constitue ainsi un reste aux États-Unis, mais le noyau même de la construction dans les empires. Et cette relativité fournit à son tour un apport universel : être ou ne pas être un reste n’est jamais une propriété absolue. Cela se définit toujours par rapport au principe d’organisation de la construction.

VIII. Le cycle tourne encore

Au terme de l’écriture, il faut revenir à la loi du cycle de la taille et de la construction elle-même. Ni aux États-Unis, ni aux présidents, ni à l’être humain comme fin, mais à ce tableau plus vaste : la construction ne cesse de tenter de se clore, et le reste ne cesse de surgir.

En définitive, cette série n’aura fait qu’apporter à cette loi plus vaste un témoignage aussi honnête que possible, à partir du seul cas américain. Elle ne l’a pas démontrée : un cas ne peut démontrer une loi. Elle a seulement montré la forme singulière et nette que celle-ci prend dans une construction si profondément régie par des textes, qui a inscrit la reconnaissance du reste dans ses fondations.

L’enseignement le plus profond du cas américain se concentre peut-être dans cette illusion de « fin de l’histoire » qui régnait au tournant du siècle. La guerre froide était gagnée, un immense système rival s’était désagrégé, et beaucoup croyaient sincèrement que la compétition ultime sur l’avenir des institutions humaines avait été tranchée. Comme si cette construction pouvait enfin mettre un point final. Or ce fut précisément sa dernière, et sa plus puissante, illusion de clôture. À l’instant même où l’on proclamait l’arrivée au terme, de nouveaux restes prenaient déjà forme en silence, à l’intérieur de la construction. L’élection de 2000, tranchée par un tribunal, en a laissé l’annotation la plus exacte : jusque dans ses désaccords les plus profonds, la construction n’a pas refermé la brèche sur un consensus. Elle a tout juste tiré de ses procédures une réponse qui lui permettait de poursuivre sa route. Elle est allée au bout de la procédure ; elle n’a pas éliminé le reste.

Et c’est précisément là que réside sa force la plus profonde. Une construction en quête de clôture cherche à supprimer tous les restes et toutes les controverses au moyen d’une réponse ultime, d’un ordre verrouillé. La logique du projet constitutionnel américain s’oppose à cette chimère ; l’histoire réelle des États-Unis n’est pas pour autant celle d’une ouverture ininterrompue. Elle ne vise pas un terme où il n’y aurait plus ni dette à honorer, ni menace, ni dispute, car elle sait qu’un tel terme serait lui-même un état figé et sans vie. Elle ne possède qu’une ossature faite de séparation des pouvoirs, de contre-pouvoirs, d’élections et de débat public, ainsi que la résilience qui lui permet, sur cette ossature, d’accueillir encore et encore la controverse, d’encaisser les retours offensifs et de digérer les restes. Ce qui mérite d’être préservé en elle, ce sont ces ouvertures sans cesse reconquises et toujours susceptibles d’être perdues, non l’idée que tout serait déjà résolu. Ouverte pour que les exclus puissent continuer à frapper à sa porte. Ouverte pour que le pouvoir démesurément gonflé puisse être ramené, encore et encore, dans ses limites. Ouverte pour que chaque génération puisse, sur cette ossature encore modifiable, reprendre la dispute sur ce que l’État doit véritablement faire. L’histoire n’est pas terminée : tant que cette construction demeure ouverte, la lutte qui se joue autour de ce qu’elle est ne cessera jamais, et ne doit jamais cesser. Le cycle de la taille et de la construction tourne encore.

Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.