Non DubitoEssais dans la tradition du soi comme fin
EN | 中文 | 日本語 | Français | Deutsch | Español | 한국어
← Cycle de la brèche et de la construction · Présidents des États-Unis
Cycle de la brèche et de la construction · Présidents des États-Unis
Essai 14 sur 26

William McKinley — Deux fronts d’un même reste

Han Qin (秦汉)

Sous William McKinley, le même écart entre promesse et pratique apparut sur deux fronts. À l’intérieur, agriculteurs, débiteurs et travailleurs demandaient que l’ordre économique les inclue davantage. À l’extérieur, des peuples placés sous souveraineté américaine refusaient une inclusion impériale sans égalité ni consentement.

L’année 1896 porta les exigences populistes au cœur de l’élection ; 1898 transforma une intervention à Cuba en empire caribéen et pacifique. L’un demandait davantage de gouvernement démocratique, l’autre révélait un gouvernement exercé sur des personnes qui ne l’avaient pas choisi.

La contradiction ne fut pas inventée après coup. Les anti-impérialistes mobilisèrent la Déclaration d’indépendance contre la domination américaine. La promesse de l’égalité et du consentement demeurait une mesure disponible pour juger la construction qui ne l’accomplissait pas.

1. Le populisme et l’élection de 1896

La plateforme d’Omaha du Parti populiste, en 1892, avançait un programme précis : monnaie nationale flexible, libre frappe de l’argent au rapport de seize pour un, impôt progressif sur le revenu, contrôle ou propriété publique du rail et élection directe des sénateurs.

En 1896, les démocrates choisirent William Jennings Bryan. Son discours de la « croix d’or » transforma l’étalon monétaire en question morale : l’or n’était plus une technique neutre, mais le symbole d’un ordre qui faisait payer sa stabilité aux travailleurs et aux débiteurs.

McKinley et son organisateur Mark Hanna opposèrent tarif protecteur, monnaie stable, emploi et ordre. Leur coalition réunissait industrie, finance, villes du Nord et de nombreux ouvriers. Avec une campagne riche d’environ quatre millions de dollars et un réseau national, McKinley obtint 271 voix électorales et 51,1 % du vote populaire.

La défaite fit rapidement décliner le Parti populiste, non ses thèmes. L’élection directe du Sénat deviendrait le dix-septième amendement en 1913 ; la régulation des chemins de fer, la fiscalité et le contrôle de la finance passeraient au progressisme. L’élection avait repoussé une coalition sans supprimer sa liste d’exigences.

2. Cuba : de la catastrophe humanitaire à la guerre

La révolte cubaine reprit en 1895. La politique espagnole de reconcentration sous Valeriano Weyler causa faim, maladie et mortalité. Les journaux de Pulitzer et Hearst dramatisèrent les atrocités, parfois avec exagération. La « presse jaune » mobilisa l’opinion, mais ne créa pas seule le conflit diplomatique et stratégique.

Le cuirassé Maine, envoyé à La Havane pour protéger citoyens et intérêts américains, explosa le 15 février 1898 ; 266 marins moururent. Les preuves modernes ne soutiennent guère l’accusation immédiate d’une attaque espagnole : une analyse de 1976 privilégia l’explosion interne, tandis qu’une modélisation de 1998 rouvrit la possibilité externe. La cause exacte reste discutée.

McKinley avait d’abord résisté aux appels à la guerre. Le 11 avril, il demanda pourtant l’autorisation d’intervenir en invoquant l’humanité et l’ordre. Le langage public promettait de mettre fin à la souffrance ; le résultat dépassa Cuba vers l’acquisition de territoires et l’administration coloniale.

3. Une courte guerre change la position du pays

La guerre fut brève. La flotte de George Dewey détruisit l’escadre espagnole à la baie de Manille le 1er mai ; les forces américaines vainquirent à Cuba pendant l’été. John Hay la qualifia de « splendide petite guerre », formule révélatrice de la mémoire triomphante.

Le traité de Paris fit renoncer l’Espagne à Cuba, céda Porto Rico, Guam et les Philippines aux États-Unis contre vingt millions de dollars. La même année, une résolution commune annexa Hawaï. Caraïbe et Pacifique devenaient en même temps des espaces de puissance américaine.

La guerre et les territoires renforcèrent naturellement l’exécutif : commandement militaire, négociation, administration d’outre-mer et diplomatie concentraient l’initiative à la Maison-Blanche. La renaissance d’une présidence forte et la naissance de l’empire furent deux aspects du même déplacement.

4. Cuba : indépendance nominale, contrôle réservé

Le Teller Amendment de 1898 déclarait que les États-Unis n’entendaient exercer ni souveraineté ni contrôle sur Cuba après sa pacification. L’engagement distingua officiellement la guerre d’une conquête de l’île.

Le Platt Amendment de 1901 imposa ensuite à Cuba des conditions : droit d’intervention américain pour préserver indépendance et ordre, contraintes sur traités et dette, et cession de sites navals. La promesse de non-annexion coexistait avec une tutelle durable.

L’écart entre les deux textes donne sa forme extérieure au reste. Une république pouvait reconnaître l’indépendance tout en réservant le pouvoir d’en déterminer les limites. Le consentement devenait proclamé dans le principe et subordonné dans les faits.

5. La guerre américano-philippine

Les révolutionnaires philippins dirigés par Emilio Aguinaldo avaient combattu l’Espagne pour l’indépendance. Lorsque les combats avec les Américains éclatèrent le 4 février 1899, ils ne se voyaient pas comme rebelles à une souveraineté légitime, mais comme nation refusant un nouveau colonisateur.

Après une phase conventionnelle jusqu’à la fin de 1899, les forces philippines passèrent à la guérilla. Aguinaldo fut capturé en 1901 ; des combats locaux continuèrent jusqu’en 1902 et au-delà. Le mot américain d’« insurrection » présupposait précisément la souveraineté contestée.

Les forces américaines incendièrent des villages, regroupèrent des civils et employèrent la torture par l’eau contre des suspects. Ces pratiques ne sont plus traitées comme accidents périphériques : elles appartenaient à la logique d’une guerre cherchant à séparer une guérilla de sa population.

Les bilans sont estimatifs : plus de 4 200 morts américains, plus de 20 000 combattants philippins et jusqu’à environ 200 000 civils morts de violence, famine ou maladie, avec des estimations supérieures allant vers 321 000. La domination sans consentement avait un coût impérial concret.

6. L’anti-impérialisme retourne la fondation contre l’empire

L’Anti-Imperialist League rassembla Andrew Carnegie, Mark Twain, William James, Samuel Gompers et d’autres adversaires aux motifs parfois différents. Sa plateforme de 1899 affirmait que l’impérialisme était hostile à la liberté et que le principe du consentement ne pouvait varier selon race ou couleur.

Cette critique n’importait pas une norme étrangère. Elle réemployait la promesse fondatrice, comme les abolitionnistes contre l’esclavage et Harlan contre la ségrégation. Un texte imparfaitement appliqué pouvait néanmoins devenir l’instrument de ceux qu’il avait exclus.

Le reste demeure impossible à fermer parce que l’ordre ne peut ni accomplir totalement son universalisme ni le retirer sans renier sa légitimité. Chaque domination produit ainsi son propre langage de contestation à partir du document qui l’a précédée.

7. Les Insular Cases : appartenir sans être incorporé

Après 1898 surgit la question : la Constitution suit-elle le drapeau ? Les habitants de Porto Rico, Guam et des Philippines recevaient-ils automatiquement toutes les garanties et le statut politique de ceux du continent ?

Dans Downes v. Bidwell en 1901, une Cour profondément divisée développa l’idée de territoires « non incorporés ». Porto Rico appartenait aux États-Unis sans être, pour certaines clauses, une partie des États-Unis. Des opinions invoquaient ouvertement l’impossibilité supposée d’appliquer immédiatement des principes anglo-saxons à des peuples dits étrangers.

La doctrine suspendait la contradiction. Accorder l’égalité complète menaçait la forme impériale ; renoncer aux territoires abandonnait avantages et bases. La catégorie intermédiaire autorisait souveraineté et contrôle sans inclusion constitutionnelle entière.

8. Conclusion : inclusion intérieure, suspension extérieure

En 1896, les demandes économiques furent battues électoralement puis partiellement reprises par le progressisme. Entre 1898 et 1901, le conflit colonial fut contenu par une doctrine permettant de posséder sans incorporer.

La résistance philippine reçut une réponse militaire ; l’anti-impérialisme conserva le jugement du consentement. Le mécanisme impérial n’abolit pas la contradiction : il lui donna une demeure juridique durable.

L’empire ne constitua pas une trahison soudaine d’un passé pur. Il rendit plus visible la coexistence ancienne d’un universalisme écrit et d’exclusions répétées. La présidence progressiste hériterait à la fois de la nouvelle puissance extérieure et de l’obligation de réguler la puissance privée intérieure.

Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.