Theodore Roosevelt — L’État se donne un corps de régulation
L’économie nationale avait fait apparaître une puissance que les mécanismes politiques du XVIIIe siècle saisissaient mal. Sous Theodore Roosevelt, l’État fédéral commença à se doter des organes capables de l’observer et de la réguler : agences, enquêtes, contrôle des tarifs, inspection et médiation.
Ce nouveau corps se développa surtout du côté exécutif. La capacité de gouverner les trusts, les crises du travail et les risques sanitaires dépendait d’un président qui prétendait agir avant qu’une interdiction expresse ne l’arrête. Régulation et expansion présidentielle furent les deux faces de la même réponse.
Le progrès resta inégal. L’administration arbitrait certaines forces économiques tout en acceptant l’empire et en laissant l’égalité raciale reculer. Une construction peut intégrer un reste sur un axe et renforcer l’exclusion sur un autre.
1. Un marginal devient le centre
McKinley, atteint par un anarchiste le 6 septembre 1901, mourut le 14. Roosevelt lui succéda à quarante-deux ans, plus jeune président à exercer la fonction. Les chefs républicains l’avaient placé à la vice-présidence pour l’éloigner du gouvernement de New York ; la succession transforma ce poste périphérique en voie vers le centre.
Son arrivée fut donc contingente, mais sa politique répondit à une nécessité structurelle. Le Congrès lent et l’appareil ancien ne disposaient ni d’informations régulières sur les entreprises ni de moyens rapides face à une grève nationale. La présidence offrait le point de concentration à partir duquel créer ces capacités.
2. La théorie de l’intendance
Dans son autobiographie, Roosevelt décrivit le président comme l’intendant du peuple : il pouvait accomplir ce que demandait la nation sauf interdiction de la Constitution ou de la loi. Il opposait cette lecture à celle qui exigeait une autorisation textuelle pour toute action.
La doctrine systématisait une longue évolution : précédent de Washington, fait accompli de Jefferson, mandat populaire de Jackson, urgence de Lincoln. Elle ne justifiait plus l’initiative comme exception, mais comme devoir permanent de la fonction.
Cette langue comblait un déficit de gouvernement. Elle élargissait aussi la zone où le jugement présidentiel déterminait lui-même l’intérêt national. L’outil nécessaire à la régulation immédiate pouvait devenir le précédent d’une présidence moins contenue.
3. Le Square Deal et la surveillance des trusts
Roosevelt ne combattait pas toute grande entreprise. Il distinguait les trusts utiles des trusts nuisibles et voulait imposer leur responsabilité devant l’intérêt public. Son innovation principale fut d’établir le droit de l’État à surveiller la concentration, non de promettre sa disparition.
En 1902, le gouvernement attaqua Northern Securities, société contrôlant deux réseaux ferroviaires concurrents. La Cour suprême ordonna sa dissolution en 1904 par cinq voix contre quatre. Les quarante-quatre procédures antitrust couramment comptées sous Roosevelt rendirent visible la renaissance d’une loi longtemps faible.
Le Département du Commerce et du Travail et son Bureau of Corporations, créés en 1903, installèrent l’enquête économique dans l’administration. Le Hepburn Act de 1906 renforça ensuite l’Interstate Commerce Commission, notamment sur les tarifs ferroviaires. L’État s’asseyait durablement à la table du marché.
4. La grève du charbon : le public devient une partie
Le 12 mai 1902, environ 147 000 mineurs d’anthracite cessèrent le travail. À l’approche de l’hiver, la pénurie de combustible menaçait bien au-delà des salariés et propriétaires. Roosevelt convoqua les deux camps et chercha une commission d’arbitrage.
Avec l’intervention de J. P. Morgan, les exploitants acceptèrent la commission. Les mineurs obtinrent environ 10 % d’augmentation et une journée réduite de dix à neuf heures ; le syndicat ne fut pas formellement reconnu. Le résultat était un compromis imposé par la présence d’un troisième intérêt : le public.
Le contraste avec Pullman est décisif. L’État n’identifiait plus automatiquement l’ordre au redémarrage voulu par l’employeur. Sans devenir pro-ouvrier, il créait une voie institutionnelle où le conflit du travail pouvait être enquêté et arbitré plutôt que seulement réprimé.
5. Aliments, rail et ressources deviennent affaires fédérales
The Jungle d’Upton Sinclair accéléra en 1906 une mobilisation ancienne contre les conditions de l’industrie de la viande. Roosevelt ordonna une enquête indépendante ; le Meat Inspection Act et le Pure Food and Drug Act transformèrent sécurité alimentaire et étiquetage en responsabilités fédérales permanentes.
Le Hepburn Act appliquait la même logique aux infrastructures : le prix du transport n’était plus une affaire entièrement privée lorsque le rail commandait l’accès au marché national. Inspection, rapports et tarifs exigèrent une administration continue plutôt qu’un procès occasionnel.
La conservation suivit une voie fortement exécutive. Roosevelt protégea environ 230 millions d’acres de terres publiques, développa forêts nationales, refuges et monuments, transféra les réserves forestières au nouveau Forest Service en 1905 et utilisa l’Antiquities Act de 1906. Le territoire devint objet de gestion professionnelle.
6. Le canal et l’exécutif impérial
La Colombie ayant refusé le traité du canal, des séparatistes proclamèrent l’indépendance du Panama le 3 novembre 1903 sous la protection de navires américains. Le nouvel État accorda bientôt aux États-Unis une zone de dix milles de large pour construire et administrer le canal.
Roosevelt revendiqua plus tard la création rapide du fait accompli pendant que le Congrès débattait. Le canal associait stratégie, commerce et ingénierie à une forte auto-autorisation présidentielle. À l’extérieur, les freins institutionnels étaient encore plus faibles que dans la régulation domestique.
Le corollaire Roosevelt de 1904 affirma que des désordres ou insolvabilités chroniques dans l’hémisphère pouvaient contraindre les États-Unis à exercer un pouvoir de police international. Défense réaliste contre l’intervention européenne pour les uns, il transforma pour les autres la doctrine Monroe en licence d’ingérence en Amérique latine.
7. La frontière raciale de l’inclusion
Le 16 octobre 1901, Roosevelt invita Booker T. Washington à dîner à la Maison-Blanche. L’indignation nationale, particulièrement violente au Sud, révéla la force symbolique du repas et la profondeur du racisme qu’un simple geste social mettait en crise.
Mais le président ne poursuivit pas une politique constante d’égalité. Après une fusillade à Brownsville en 1906 attribuée à des soldats noirs, il renvoya sans procès militaire 167 hommes qui proclamaient leur innocence. Des réexamens ultérieurs conduisirent l’armée et le Congrès à corriger cette sanction dans les années 1970.
Le contraste est le progressisme en miniature : capacité accrue pour consommateurs, travailleurs et ressources ; faible protection et parfois régression pour les Noirs enfermés dans Jim Crow. L’inclusion suivait des axes hiérarchisés, non une marche uniforme.
8. Taft et la querelle sur la fonction
Roosevelt, lié par sa promesse de ne pas briguer un nouveau mandat en 1908, soutint William Howard Taft. Il pensait transmettre son programme dans le cadre du parti, non créer une rupture permanente avec l’establishment républicain.
Taft concevait la présidence plus juridiquement : l’exécutif devait trouver une base positive à ses actes. Nominations, conservation et antitrust éloignèrent les deux hommes. Roosevelt vit une trahison ; Taft et ses alliés une menace de personnalisation excessive.
La fracture préparait 1912. Le débat n’opposait pas simplement activité et paresse, mais deux réponses à la même question : la nation industrielle avait-elle besoin d’un chef interprétant largement le besoin public ou d’un président limité par l’autorisation légale ?
9. Conclusion : un corps nouveau et son ombre
Roosevelt fit de la supervision économique une fonction normale. Antitrust, arbitrage, aliments, rail et conservation transformèrent des coûts privés en objets d’action fédérale. La construction acquit des organes et une idée nouvelle d’elle-même.
Ces organes poussèrent depuis l’exécutif. La théorie de l’intendance rendit possible l’initiative nécessaire et légua un raisonnement extensible à des usages futurs. Le remède à l’impuissance contenait le risque d’une autre concentration.
Enfin, l’avancée économique coexista avec l’empire et la subordination raciale. Le progressisme fut partiel : une lumière intense sur certains restes, une ombre maintenue sur d’autres. La campagne de 1912 allait rendre ce désaccord public et ajouter à l’État régulateur la question de la démocratie sociale.
Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.