De Taft à Wilson — Le projecteur change d’axe
De 1909 à 1921, la construction acquit impôt sur le revenu, sénateurs élus directement, banque centrale, régulation antitrust et suffrage féminin. Elle projeta aussi la démocratie à l’échelle mondiale tout en ségréguant l’administration fédérale et en emprisonnant des opposants à la guerre.
L’époque ressemble moins à une marche qu’à un projecteur mobile. La lumière avança sur les axes économique et sexuel ; elle recula sur l’axe racial et se changea en surveillance contre la dissidence. Le même État pouvait intégrer une demande et fermer une autre.
1. Taft et la scission progressiste
William Taft, successeur choisi par Roosevelt, concevait la présidence comme une fonction plus légaliste, gouvernée par l’autorisation et le recours aux tribunaux. Payne-Aldrich, réforme tarifaire jugée trop timide, puis le renvoi du forestier Gifford Pinchot pendant l’affaire Ballinger, convainquirent les progressistes qu’il abandonnait l’héritage reçu.
Il serait pourtant faux d’en faire un ennemi inactif de l’antitrust. Son administration engagea plus d’actions que celle de Roosevelt — selon les modes de comptage, plus de soixante-quinze ou jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf. Leur différence opposait aussi deux formes d’État : surveillance administrative et direction politique, ou règlement judiciaire cas par cas.
2. 1912 : quatre projets devant l’électeur
La rupture républicaine produisit une élection à quatre. Woodrow Wilson obtint environ 6,29 millions de voix et 435 grands électeurs ; Roosevelt, 4,12 millions et 88 ; Taft, 3,49 millions et 8 ; le socialiste Eugene Debs, près de 900 000 voix sans grand électeur.
Le « Nouveau Nationalisme » de Roosevelt acceptait les grandes entreprises sous supervision permanente ; la « Nouvelle Liberté » de Wilson voulait d’abord restaurer la concurrence en brisant les monopoles. Debs montrait qu’une critique du capital, du militarisme et des partis pouvait se situer bien à gauche des deux progressismes.
Deux amendements modifièrent parallèlement la structure. Le seizième, ratifié en 1913, donna au Congrès une base claire pour l’impôt fédéral sur le revenu. Le dix-septième transféra l’élection des sénateurs des législatures d’État au vote direct. Ressources nationales et représentation se rapprochaient des citoyens.
3. La capacité économique de Wilson
Le Federal Reserve Act de 1913 créa une banque centrale organisée en système de réserves régionales. Le Federal Trade Commission Act de 1914 établit une agence permanente contre les pratiques déloyales. Le Clayton Act précisa les interdictions sur certaines fusions, conseils d’administration croisés et ventes liées.
Ces mesures accomplissaient une partie de la liste populiste et progressiste. L’État ne dépendrait plus seulement d’un Morgan pour stabiliser la finance et ne traiterait plus chaque concentration comme litige isolé. Expertise et fiscalité donnaient au fédéral un corps durable.
L’impôt sur le revenu fournissait à ce corps une ressource extensible, moins dépendante des droits de douane. La réforme n’ajoutait donc pas seulement des politiques : elle créait les conditions financières d’une administration appelée à survivre à Wilson et à la guerre.
4. La ségrégation revient dans l’administration
Dès 1913, plusieurs départements réintroduisirent des bureaux, restaurants et toilettes séparés, déplacèrent ou rétrogradèrent des employés noirs et les retirèrent de postes publics. À partir de 1914, la photographie exigée sur certaines candidatures facilita le tri racial.
Cette politique ne fut pas l’initiative incontrôlée de quelques ministres. Wilson la connut, l’accepta et la défendit comme supposément bénéfique. L’administration fédérale, qui conservait depuis des décennies des espaces intégrés, donna ainsi une légitimité nationale à Jim Crow.
The Birth of a Nation fut projeté à la Maison-Blanche le 18 février 1915. La phrase fameuse attribuant à Wilson l’éloge d’une « histoire écrite par la foudre » n’est pas solidement attestée ; la projection, replacée dans sa politique documentée, suffit à mesurer le recul.
5. Le dix-neuvième amendement et sa fissure
Le Congrès proposa le dix-neuvième amendement le 4 juin 1919 ; le Tennessee permit sa ratification le 18 août 1920 et il fut certifié le 26. Le vote ne pouvait plus être refusé en raison du sexe : une exclusion ancienne quittait enfin le texte électoral.
La victoire venait d’un mouvement où les femmes noires furent souvent discriminées. Ida B. Wells-Barnett et d’autres liaient suffrage et droits civiques, tandis que certaines militantes blanches courtisaient le Sud en acceptant sa hiérarchie raciale.
L’amendement abolit l’obstacle sexuel, non taxes, tests et terreur qui empêchaient encore beaucoup de femmes noires de voter. Au croisement des axes, une personne pouvait être incluse comme femme et repoussée comme noire.
6. La guerre pour la démocratie et la répression intérieure
Réélu en 1916 sur une image de paix, Wilson demanda la guerre après la reprise allemande de la guerre sous-marine à outrance et le télégramme Zimmermann. Le 2 avril 1917, il proclama qu’il fallait rendre le monde sûr pour la démocratie.
L’Espionage Act de 1917 punit l’entrave au recrutement et l’encouragement à l’insubordination. Le Sedition Act de 1918 élargit l’infraction aux propos jugés déloyaux ou injurieux envers gouvernement, Constitution, armée ou drapeau. Environ deux mille poursuites relevant de l’Espionage Act sont souvent comptées, principalement autour de l’effort de guerre.
Debs fut condamné à dix ans après un discours antérieur à Canton, dans l’Ohio ; la Cour suprême confirma. Dans Schenck, elle valida une large restriction au nom du « danger clair et présent », doctrine dont la protection de la parole sera largement dépassée par la norme beaucoup plus exigeante de Brandenburg en 1969.
Le contraste était structurel : autodétermination à l’étranger, fermeture de la parole à l’intérieur, ségrégation dans l’administration. L’universalisme le plus ambitieux coexistait avec l’une des plus grandes campagnes fédérales contre la dissidence.
7. La Société des Nations et le verrou du Sénat
Le dernier des Quatorze Points de janvier 1918 proposait une association générale des nations. Wilson négocia à Paris sans intégrer les principaux sénateurs, puis refusa longtemps les réserves demandées par Henry Cabot Lodge, notamment sur l’engagement collectif et le pouvoir de guerre du Congrès.
L’échec vint de plusieurs forces : rivalité personnelle, majorité républicaine après 1918, inquiétude constitutionnelle, résistance aux engagements européens et santé de Wilson après son attaque d’octobre 1919. Le Sénat refusa le traité en novembre 1919 puis en mars 1920 ; les États-Unis n’entrèrent pas dans la Société.
La diplomatie avait renforcé le président depuis 1898, mais le consentement sénatorial demeurait un verrou. La séparation des pouvoirs pouvait encore arrêter une ambition mondiale, même au prix d’une solution internationale plus faible.
8. Le prolongement de l’urgence
La première peur rouge étendit les habitudes de guerre à la paix. Sous le procureur général A. Mitchell Palmer et le jeune J. Edgar Hoover, les raids visèrent radicaux et immigrés ; ceux de janvier 1920 conduisirent à environ trois mille arrestations, souvent avec de graves violations de procédure.
La prohibition, constitutionnalisée par le dix-huitième amendement et appliquée par le Volstead Act, associa une vaste ambition morale à une capacité d’exécution insuffisante. Marché clandestin, violence et mépris de la loi révélèrent une autre clôture impossible.
9. Conclusion : une lumière non uniforme
Impôt, banque centrale, commissions et antitrust agrandirent l’État économique ; l’élection directe et le suffrage féminin élargirent la participation. Ce furent des transformations réelles, non des ornements.
Dans le même temps, ségrégation fédérale, exclusion persistante des femmes noires et répression de la parole montrèrent que le progrès n’était ni global ni régulier. La lumière sur un axe épaississait parfois l’ombre sur un autre.
La Société des Nations rappela enfin que l’exécutif n’était pas sans frein. Après cette décennie de mobilisation, le pays voulut retrouver la « normalité » ; il confondrait bientôt le retrait de l’attention publique avec la disparition des tensions économiques.
Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.