De Harding à Hoover — Prendre le répit pour une clôture
Après la guerre et le progressisme, Warren Harding promit un « retour à la normalité ». L’expression visait précisément la centralisation de guerre, l’exécutif wilsonien et les engagements internationaux. Elle annonçait la restauration du gouvernement représentatif, de la stabilité et de la responsabilité locale.
Cette normalité fut une méthode de traitement du reste par l’oubli. L’agriculture, la concentration du revenu, le crédit fragile et le nativisme ne furent pas résolus ; ils quittèrent le premier plan. Une prospérité réelle permit de confondre leur ajournement avec leur disparition.
Le retrait fut sélectif. L’État relâcha sa surveillance économique et refusa la garantie sociale, tout en renforçant quotas migratoires, prohibition et police de l’appartenance. Liberté pour le marché et coercition pour la frontière composaient une même vision de l’Amérique normale.
1. Harding : restauration et patronage
Harding mêla un cabinet de grande qualité — Charles Evans Hughes, Andrew Mellon, Herbert Hoover — à une vulnérabilité extrême envers ses amis de l’« Ohio Gang ». Plusieurs furent poursuivis pour fraude et certains emprisonnés.
Le Teapot Dome scandal en devint le symbole. En 1922, le secrétaire à l’Intérieur Albert Fall loua sans appel d’offres des réserves pétrolières navales à Harry Sinclair et Edward Doheny. Le prêt de 100 000 dollars de Doheny à Fall alimenta l’enquête ; Fall devint le premier ancien ministre condamné à la prison pour un crime commis en fonction.
L’enquête renforça aussi le pouvoir de contrôle du Congrès, confirmé dans McGrain v. Daugherty en 1927. Harding mourut le 2 août 1923. La tentative de revenir avant l’administration progressiste avait réanimé non une pureté ancienne, mais le patronage dont la professionnalisation cherchait justement à sortir.
2. Coolidge et une prospérité inégale
Calvin Coolidge donna une doctrine à la normalité : « la principale affaire du peuple américain est le commerce ». Sous Mellon, les lois fiscales de 1924 et 1926 abaissèrent le taux marginal supérieur, qui avait atteint 73 % après-guerre, à 25 % pour l’année fiscale 1925.
Les années 1920 apportèrent une croissance véritable : automobile, radio, cinéma, routes, aviation, électrification, recherche et biens durables transformèrent la vie. Les réduire à une illusion construite après 1929 serait un contresens.
Mais l’agriculture resta en dépression depuis l’effondrement des prix après 1920. Faillites et saisies continuèrent ; Coolidge opposa en 1927 et 1928 son veto aux lois McNary-Haugen, qui proposaient un mécanisme fédéral contre la surproduction et les prix bas.
La productivité et les profits progressèrent plus vite que certains salaires. Dans un échantillon manufacturier, la production réelle de 1929 atteignait 110 pour une base 100 en 1923, tandis que le pouvoir d’achat des salaires était à 94,4. La prospérité était assez large pour être politiquement puissante, trop inégale pour être solide.
3. Une « normalité » d’exclusion
L’Immigration Act de 1924 fixa des quotas nationaux à 2 % des populations recensées en 1890, favorisant Europe du Nord et de l’Ouest et réduisant l’immigration du Sud et de l’Est. Le lien avec l’éligibilité à la naturalisation excluait pratiquement les immigrés asiatiques. L’objectif proclamé était l’homogénéité nationale.
Le second Ku Klux Klan devint un mouvement national de trois à huit millions de membres selon les estimations. Il visait Afro-Américains, catholiques, juifs, immigrés et tous ceux qui ne correspondaient pas à son « américanisme à cent pour cent ».
La prohibition combina ambition constitutionnelle et exécution inégale. Elle développa marchés clandestins, criminalité organisée et mépris public de la loi. Une règle nationale qui entendait supprimer une pratique sociale créa un vaste ordre parallèle pour la satisfaire.
4. Hoover et la certitude d’un modèle
En 1928, Hoover possédait le prestige de l’ingénieur, de l’administrateur alimentaire de guerre et de l’organisateur de secours européen. Il défendait l’« individualisme américain » : égalité des chances, initiative privée, action volontaire et responsabilité locale plutôt que paternalisme central.
Il affirma que les sept années précédentes avaient rapproché le pays de la victoire sur la pauvreté. Cette confiance ne résultait pas d’une simple naïveté ; elle exprimait une expérience de coopération entre associations, entreprises et État. Mais elle supposait que cette coopération survivrait à un effondrement systémique.
5. Le krach n’est pas toute la Dépression
Le 28 octobre 1929, le Dow Jones perdit près de 13 %. Pourtant le ralentissement avait commencé dès août et le krach ne suffit pas à expliquer la profondeur de la crise. Paniques bancaires de 1930-1933, politique monétaire, chute des dépenses, contraction du crédit et transmission internationale par l’étalon-or s’amplifièrent mutuellement.
Le chômage annuel passa de 3,2 % en 1929 à 8,7 en 1930, 15,9 en 1931, 23,6 en 1932 et 24,9 en 1933. Plus de neuf mille banques suspendirent leurs opérations dans les quatre années précédant l’assurance fédérale des dépôts.
Les écoles d’interprétation mettent l’accent sur monnaie, demande globale, mécanismes du crédit ou système international. Elles peuvent être combinées sans décider d’une cause unique : le point structurel est le retour simultané des tensions que la normalité avait traitées séparément ou ignorées.
6. Corriger la caricature d’un Hoover inactif
Hoover ne resta pas littéralement sans agir. Il convoqua dirigeants d’entreprise, demanda de maintenir salaires et investissements, accrut les travaux publics et sollicita en décembre 1930 des crédits contre le chômage. Le Congrès accorda ensuite 116 millions de dollars de travaux pour une estimation de 4,5 millions de chômeurs.
La Reconstruction Finance Corporation, créée en janvier 1932, prêta aux banques et chemins de fer. L’Emergency Relief and Construction Act autorisa en juillet 300 millions de prêts aux États pour les secours et 1,5 milliard pour les travaux publics. Ces mesures dépassaient largement les précédents fédéraux.
Leur limite venait de la philosophie qui les organisait. Hoover refusait une aide fédérale directe aux individus, craignant de détruire caractère, charité et autonomie locale. Il pouvait soutenir les institutions et prêter aux États, non faire du gouvernement national le garant immédiat contre faim et chômage.
Son échec ne fut donc pas l’absence absolue de réponse, mais l’extension maximale d’une réponse devenue trop petite. S’adapter complètement aurait exigé d’abandonner la normalité qu’il avait mission de défendre.
7. La Bonus Army comme image finale
En 1932, des anciens combattants demandèrent le paiement anticipé de certificats de service. Plus de 11 600 vétérans et leurs familles occupèrent des campements racialement intégrés à Washington. Le Congrès rejeta le paiement et se retira.
Hoover ordonna l’évacuation. Il avait prescrit de limiter la force, mais le général Douglas MacArthur avança avec soldats, cavalerie, chars et gaz lacrymogènes, puis brûla les camps. Le public imputa l’humiliation des vétérans au président.
La scène condensait l’échec : lorsque le reste économique affamé arriva physiquement au siège du pouvoir, l’État encore réticent à secourir directement se montra capable de contraindre. Comme à Pullman, la capacité disponible servit d’abord l’ordre.
8. Conclusion : le prix de l’oubli
Les années vingt ne furent ni fausses ni tranquilles. Croissance technique et consommation coexistèrent avec crise agricole, inégalité, fermeture migratoire et finance profondément vulnérable. La normalité déplaça ces tensions hors de la vue publique.
Quand elles revinrent ensemble, Hoover inventa crédit d’urgence et travaux sans accepter la garantie nationale des personnes. La catastrophe exigeait une redéfinition de l’État que son langage rendait impossible.
L’oubli avait voulu économiser le coût de l’intégration économique. Il prépara une transformation beaucoup plus grande : assurance bancaire, secours, régulation du travail et sécurité sociale. Le New Deal naîtrait moins d’un plan achevé que de l’effondrement du cadre qui l’avait précédé.
Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.