Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Il voulait une personne

Han Qin (秦汉) · Réécriture française · 2026-10-09

Édition française : réécriture indépendante de l’original chinois, disponible en caractères simplifiés et traditionnels sur la même page. Les répliques sont rendues librement en français.

Un homme est assis derrière un bureau, les mains croisées devant le visage. Il porte des gants et des lunettes teintées. Il dirige l’organisation. Il détient toutes les informations sur cette guerre, décide de l’affectation de plusieurs enfants et contrôle un projet portant sur l’avenir de l’humanité.

C’est aussi l’homme qui a abandonné son fils, ne lui a pas donné de nouvelles pendant dix ans, puis l’a rappelé au moment où il en avait besoin pour lui dire de monter dans la machine. Et ce qu’il cherche à travers tout cela, c’est à revoir sa femme.

Deux plans

Il faut commencer par distinguer deux niveaux, souvent confondus. La SEELE a un projet : le Plan de complémentarité de l’Homme. Elle veut le mener à bien selon un schéma qui possède sa propre logique, pleinement constituée.

Gendō a un autre plan. Il entend utiliser le même processus pour parvenir à autre chose. Son but, c’est Yui Ikari.

Où est Yui Ikari

Yui est sa femme. Elle a été le sujet d’une expérience de contact avec l’Unité-01. L’expérience a mal tourné. L’Unité-01 l’a absorbée, et elle a disparu.

Shinji était là. Il avait quatre ans. Un enfant de quatre ans regardait, à travers une vitre, sa mère disparaître dans une machine. La série a filmé ce moment : il est très bref, presque sans son.

Cet enfant a ensuite été envoyé ailleurs. Il a grandi. Puis on l’a rappelé pour le faire entrer dans cette même machine.

Dans cette histoire, la place de chacun s’organise donc à partir d’un seul événement : une femme est absorbée par une machine ; pendant les dix années qui suivent, son mari fait tout pour la récupérer ; leur fils est éloigné, puis rappelé dix ans plus tard pour prendre place dans la machine qui contient sa mère.

Tout ce dispositif vise, au bout du compte, une personne bien précise. Cette idée doit être posée d’emblée, car elle détermine qui est cet homme.

Il ne cherche pas à régner sur le monde. Il n’agit pas par fidélité à une théorie. Il n’accorde même pas une importance particulière à ce que la SEELE raconte de l’avenir humain : il s’en sert.

Il veut être avec quelqu’un. Au niveau du désir qui le motive, il ne diffère en rien de n’importe lequel des enfants de cette œuvre.

Ce qu’il a fait pour cela

Voyons maintenant comment il s’y prend pour réaliser ce désir. Sous sa direction, des corps sont fabriqués et conservés, et le récit laisse progressivement apparaître leur lien avec Yui. À l’un de ces corps, il donne la place d’une enfant, un nom ; il efface ses origines et l’élève auprès de lui.

Il conserve une cuve pleine de corps de réserve. Leur usage est clair : continuer à se servir de l’enfant après sa mort. Autrement dit, sa mort fait déjà partie de la chaîne d’opérations qui la produit.

Il éloigne son propre fils pendant dix ans, puis le rappelle quand il en a besoin. Il le place dans la machine qui contient sa mère et fait d’une autre enfant, grièvement blessée, le prix de son refus.

Il organise une institution transnationale, dirige une guerre de plusieurs années, y engage d’innombrables personnes et des sommes incalculables.

Ce qu’il cherche ne peut s’obtenir que d’une personne à une autre. Mais tous ceux qui se trouvent sur le chemin sont convertis en pièces détachées.

Il n’y a là ni éloge ni blâme. Il s’agit d’une contradiction dans la forme même de son entreprise : il veut une relation avec une personne singulière, mais sa méthode exige que toutes les personnes singulières cessent de compter comme telles. Y compris la fille issue de la matière de sa femme. Y compris son fils.

Lui et Shinji

Gendō et Shinji échangent très peu, et leurs conversations sont presque toujours brèves. La plupart du temps, le père ne dit rien. Il reste loin, derrière une vitre, derrière un ordre. Ses appréciations parviennent au fils par Misato, par Fuyutsuki, par un rapport.

Il lui arrive de féliciter Shinji. Chaque fois, c’est pour un résultat au combat.

La question que Shinji cherche sans cesse à élucider reste sans réponse : pourquoi m’as-tu abandonné, et pourquoi veux-tu de moi maintenant ?

La série ne montre même pas Gendō en train d’esquiver cette question. Elle montre un homme pour qui la question ne se pose même pas. Dans son organisation des choses, ce n’est pas une affaire à régler.

Plusieurs scènes les réunissent dans une même pièce sans qu’un mot soit prononcé. La série les fait durer, assez longtemps pour que le spectateur commence à être gêné pour eux. Dans ce silence, une chose semble aller de soi : il n’y a pas ici de relation à entretenir.

Rei Ayanami lui oppose un refus

À la fin, le dispositif se bloque. Et il se bloque sur la personne qu’il a lui-même fabriquée.

Dans The End of Evangelion, Gendō veut faire avancer son plan. Il a besoin de Rei. Mais elle réagit au bouleversement de Shinji, prononce la phrase dont nous avons parlé, puis quitte Gendō.

Jusqu’à cet instant, « Rei Ayanami » était pour lui un outil. Après cet instant, elle est un être doué d’une volonté.

Il n’a ni provoqué ni autorisé cette transformation. Elle lui arrive, et il ne peut rien y faire.

Il a fabriqué une personne, produit de nombreux corps de réserve, contrôlé ses origines, fixé sa place. Et au moment décisif, elle s’en va.

Ses derniers mots

Au cours de la Complémentarité, Gendō retrouve Yui.

Il parle de Shinji : dès qu’il s’approche, il ne fait que blesser cet enfant ; autant ne rien faire. Yui nomme ce qui se joue là : il a peur de Shinji.

C’est l’un des rares moments où il s’explique. En vingt-six épisodes et un film, cet homme a très peu parlé de sa façon d’entrer en relation avec les autres. À la fin, il reconnaît ne pas croire qu’on puisse l’aimer.

Cet échange met sa peur en mots. Il finit aussi par demander pardon à Shinji. Mais l’œuvre ne transforme pas ces excuses tardives en une réconciliation déjà accomplie entre le père et le fils. Elle ne dit pas non plus qu’il a été pardonné.

Puis il est dévoré.

Ce qui le distingue des autres

Je terminerai par un constat, sans jugement. Dans cette œuvre, presque tout le monde désire la même chose : être avec une autre personne bien précise, et être vu par elle.

C’est ce que veut Shinji. C’est ce que veut Asuka. À la place qui est la sienne, Rei veut cela aussi. Misato, Kaji, Ritsuko : tous le veulent. Gendō aussi.

Ce qui le distingue ne tient pas à un désir plus mauvais. C’est qu’il dispose d’une organisation entière, d’une armée, d’un plan transnational et de nombreux corps de réserve. Il peut donc chercher à obtenir ce qu’il veut de la manière qu’il choisit.

Les autres ne peuvent qu’attendre, essayer, rester sans voix à table. Lui peut fabriquer quelqu’un.

Mais qu’est-ce que tout cet appareil doit finalement accomplir ? L’œuvre lui donne un nom et un mécanisme. Or ce mécanisme porte précisément sur le problème que partagent tous ceux que nous venons de rencontrer. Ce sera le sujet du dernier essai.