Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
← Lire Neon Genesis Evangelion
5 / 5

Ce mur

Han Qin (秦汉) · Réécriture française · 2026-10-09

Édition française : réécriture indépendante de l’original chinois, disponible en caractères simplifiés et traditionnels sur la même page. Les répliques sont rendues librement en français.

Un terme apparaît dans l’œuvre avec, au départ, un sens militaire : le champ AT. Les Anges le déploient, les EVA aussi. C’est une barrière qui arrête les balles, les obus et les autres champs. Pour gagner un combat, il faut commencer par neutraliser celui de l’adversaire.

Plus tard, ce terme reçoit une nouvelle définition. Le champ AT est le mur du cœur, la lumière de l’âme. Il n’appartient pas exclusivement aux Anges : chaque personne en possède un. C’est lui qui lui permet de conserver sa forme propre, sans se fondre dans les autres.

Comment s’opère la Complémentarité

Il faut maintenant expliquer le fonctionnement de tout ce dispositif, car cet essai porte exactement là-dessus. Lilith émet un champ anti-AT qui couvre le monde entier. Les humains ne peuvent plus maintenir leur forme de vie individuelle. L’un après l’autre, ils se liquéfient en LCL, et leurs âmes sont recueillies dans la Lune noire.

Le Plan de complémentarité supprime ce qui permet à chaque personne de garder sa forme.

Il ne s’agit pas de tuer tout le monde, ni de conquérir, de régner ou d’exterminer. Il s’agit de retirer les frontières entre les personnes pour qu’elles deviennent toutes une même chose.

C’est une véritable solution

C’est la partie essentielle. Il faut lui laisser toute sa place ; sinon, cet essai ne s’attaquerait qu’à une caricature. Dans cette œuvre, la souffrance de chacun a la même forme : ils ne parviennent pas à se rejoindre.

Shinji n’arrive pas à dire ce qu’il voudrait dire. Il veut qu’on s’approche de lui et, en même temps, il le craint. Chaque fois qu’il tente de parler, autre chose sort de sa bouche.

Asuka ne parvient pas à être vue. Plus elle s’acharne, plus les autres ne voient que cet acharnement. Rei ne trouve pas de moi à présenter à autrui.

La personne que Gendō veut retrouver est dans une machine ; dix années les séparent, et il ne parvient pas à la rejoindre. Misato et Kaji sont séparés par leurs passés respectifs. Ritsuko bute sur sa mère. Fuyutsuki, sur quelque chose qu’il n’a pas fait.

Leur problème n’est ni moral ni affaire de volonté. Il tient à la structure même de leur existence : chacun porte en lui un mur, et ce mur est précisément ce qui fait de lui ce qu’il est.

Abattez-le, et toutes ces souffrances disparaissent d’un coup. Plus de paroles impossibles à prononcer, puisqu’il n’y a plus besoin de parler. Plus de malentendu, puisqu’il n’y a plus d’« autre ». Plus de solitude, puisqu’il n’y a plus de séparation.

C’est une véritable solution. Elle résout effectivement le problème posé.

L’œuvre ne filme pas le début de la Complémentarité uniquement comme un massacre.

Quand les gens se dissolvent, certains visages se détendent, comme s’ils retrouvaient enfin la personne qu’ils attendaient. D’autres éprouvent de la terreur : Aoba se cache sous la console, face aux silhouettes de Rei qui s’approchent.

La séquence n’efface pas l’horreur, mais elle donne aussi une présence réelle à la tentation du soulagement. S’il n’y avait que l’effroi, le refus qui suit serait plus facile. L’œuvre montre également le réconfort que peut offrir la disparition des frontières.

Quelque chose est retiré aux êtres. Mais dans le même mouvement disparaît aussi ce qui les tourmentait tous.

Ce qu’il y découvre

Shinji est emporté dans le processus. L’Unité-01 fusionne avec la lance de Longinus, puis est absorbée par Lilith. Dans un monde où l’humanité a déjà été réunie par la Complémentarité, Shinji se trouve confronté à son intériorité et à celle des autres.

L’œuvre reprend alors tous les problèmes qui l’accompagnent depuis le début et les déploie devant lui : pourquoi il pilote, ce qu’il veut, ce qu’il craint, le regard que les autres portent sur lui, celui qu’il porte sur lui-même.

Puis il retrouve Rei et Kaworu. La suite du Troisième Impact est remise entre ses mains.

Son choix

Il ne veut pas que l’humanité devienne une forme de vie unique. Il veut retrouver le monde d’avant, où les individus existent séparément. Le Troisième Impact est interrompu.

Il faut préciser la raison de ce choix, car on peut facilement y lire un éloge de la personnalité individuelle. Ce n’est pas ce qui se joue ici.

Dans l’état de Complémentarité, ce qu’il désirait avait également cessé d’exister.

Ce qu’il a toujours voulu, c’est que quelqu’un le voie. Mais pour qu’il y ait « quelqu’un », il faut que cette personne soit extérieure à lui. Quand toutes les limites ont disparu, plus personne ne peut le regarder : il n’y a plus de dehors.

De même, il ne peut plus aller vers qui que ce soit. Il ne peut plus parler à quelqu’un, être rejeté par quelqu’un, souffrir à cause de quelqu’un.

La Complémentarité lui apporte le contraire de ce qu’il cherchait. Elle supprime sa souffrance en supprimant la place depuis laquelle quelqu’un aurait pu lui donner ce qu’il désirait.

Il ne choisit pas la maxime « l’individualité est précieuse ». Il choisit de garder cette place ouverte, même si la personne qui l’occupera peut lui refuser ce qu’il attend d’elle.

Rei lui dit ensuite que chacun a la possibilité de retrouver une forme humaine.

La plage

Shinji émerge de la mer rouge de LCL. Il ouvre les yeux sur une plage blanche. Asuka est allongée à côté de lui, couverte de bandages, immobile, sans réaction.

Il tend les mains et lui serre la gorge. Elle lève une main, lui caresse le visage. Il la lâche et se met à pleurer.

Puis elle prononce la dernière phrase de l’œuvre. Elle dit, en substance : « Ça me dégoûte. »

Cette phrase

C’est sur cette phrase que débouche toute cette série d’essais. Il faut en distinguer les différentes couches. D’abord : Shinji a choisi un monde où les autres existent encore au-dehors de lui. Et la première chose que ce monde lui donne, c’est une autre personne.

Ensuite : la première chose que fait cette autre personne est de lui dire quelque chose qu’il ne veut pas entendre.

Il vient précisément de refuser une solution qui aurait empêché tout le monde de prononcer des paroles que d’autres ne veulent pas entendre.

Enfin, et c’est l’essentiel : cette phrase est à elle.

Une personne allongée sur le sable, presque sans réaction, fait deux choses : elle lève la main pour lui toucher le visage, puis prononce ces mots. Moins d’une minute sépare ces deux gestes chez la même personne. Pourtant, ils vont dans des directions entièrement opposées.

L’œuvre ne nous dit pas lequel est vrai. Elle ne lui donne pas une seconde phrase, n’ajoute pas de gros plan sur un regard ni de musique pour guider notre lecture. Ces deux choses ont lieu. Puis tout s’arrête.

Le dernier geste de l’œuvre

Cette série d’essais s’achève ici. Reprenons ce que nous avons rencontré dans ces cinq textes.

Un enfant monte dans une machine parce que le prix de son refus a pris la forme d’une autre personne.

Une fille possède des dizaines, voire des centaines de corps de rechange. Elle dit : « Je ne suis pas ta poupée », puis elle s’en va.

La place d’une autre fille dépend entièrement d’un chiffre qui peut baisser. À peine a-t-elle retrouvé ce qui lui manquait qu’elle est dévorée.

Pour retrouver une personne précise, un homme transforme tous ceux qui se trouvent sur le chemin en pièces détachées.

Un plan peut régler ces situations d’un seul coup : supprimer chez chacun ce qui fait de lui ce qu’il est. Ce plan est refusé. Celui qui le refuse essuie, aussitôt après, un refus à son tour.

Voilà de quoi est fait le monde qu’il a choisi : les autres peuvent y dire ce qu’il ne veut pas entendre.

Ce n’est ni une consolation ni une conclusion pessimiste. C’est simplement une description de ce monde : la place qu’il a voulu retrouver peut être occupée par quelqu’un d’autre, libre d’y dire ce qu’il veut. Toute la valeur de cette place et tout son risque tiennent à la même chose.

L’œuvre ne déclare pas que son choix était le bon. Aucun personnage ne vient en tirer la morale. L’image ne se réchauffe pas. Aucun plan ne nous permet de pousser un soupir de soulagement.

Elle nous laisse avec deux personnes, une plage, un refus, et quelqu’un qui reste allongé et n’a pas fini de parler.