Rouvrir le Zhuangzi · L’enfant qui garde les chevaux
D’abord, regarder ce qui leur fait du mal
Avant d’ajouter un nouveau dispositif, regarder ce que les dispositifs présents font subir. Retirer ce qui blesse ne dispense ni de soigner ni d’écouter ensuite.
1. Sept sages ne trouvent plus leur chemin
L’Empereur jaune veut rencontrer Dawei au mont Juci. Il emmène six compagnons : l’un conduit, un autre prend place à ses côtés, certains ouvrent la marche devant les chevaux, d’autres suivent derrière le char. Chaque tâche a son titulaire, le cortège a de l’allure. Dans la plaine de Xiangcheng, pourtant, tout le monde se perd. Le chapitre Xu Wugui raconte : « Les sept sages étaient tous égarés ; ils ne trouvaient personne à qui demander le chemin. » La scène prête un peu à sourire. Réunir des gens éclairés ne suffit pas à leur faire connaître la route qui passe devant eux. Ils rencontrent heureusement un enfant qui garde des chevaux. L’empereur lui demande s’il connaît le mont Juci : oui. Sait-il où se trouve Dawei ? Oui, encore.
Celui qui cherchait son chemin se met alors à demander comment gouverner le monde. Un enfant qui sait s’orienter dans la plaine est soudain sollicité sur une question d’empereur. Le tournant est intéressant, mais il ne prouve pas qu’une compétence en garantisse toutes les autres dans la vie réelle. Connaître les sentiers ne signifie pas nécessairement savoir gouverner. La fable fait plutôt vaciller, par ce brusque déplacement, l’ordre habituel qui associe le savoir à la position occupée.
2. L’enfant dit plus de deux phrases
Nous retenons surtout la fin : « Enlever ce qui fait du mal aux chevaux. » Mais ne garder qu’une question et sa réponse coupe le curieux passage qui les précède. L’enfant commence par dire que gouverner le monde n’est rien de plus que cela : qu’y aurait-il d’autre à faire ? Puis il raconte que, tout jeune, il voyageait dans les six directions de l’univers et avait souffert d’un trouble appelé mao. Un ancien lui avait conseillé de parcourir la plaine de Xiangcheng dans le char du soleil. Il va maintenant un peu mieux et compte voyager au-delà des six directions.
Ce récit de soi appartient à un univers mythique. Il ne faut ni en tirer de force un diagnostic moderne précis, ni convertir le char du soleil en traitement à appliquer. L’enfant devient ainsi autre chose qu’un petit guide de campagne plein d’esprit : il a ses voyages, ses difficultés, ses destinations. Il n’était pas planté là pour attendre l’occasion de faire la leçon à un empereur.
L’Empereur jaune lui dit ensuite que gouverner le monde n’est effectivement pas son affaire, mais qu’il souhaite tout de même l’interroger. L’enfant décline ; l’empereur insiste et obtient enfin sa réponse. L’original ne se réduit donc pas à deux questions posées par l’empereur face à un enfant qui n’aurait rien expliqué. On ne peut pas non plus affirmer sans aucun doute que le premier « cela » désigne uniquement le fait de garder les chevaux. Restituée à l’ensemble du passage, la réponse a plus d’amplitude qu’une maxime isolée.
3. Le geste de retrancher
Gouverner le monde, en quoi est-ce différent de garder des chevaux ? Il s’agit seulement d’enlever ce qui fait du mal aux chevaux !
La phrase ne commence pas par dessiner un cheval idéal ni par dresser son programme d’entraînement. Elle demande d’abord à celui qui a le pouvoir d’organiser les choses de regarder où se trouve ce qui blesse. À vouloir un cheval plus rapide, mieux aligné, plus conforme à ses souhaits, n’a-t-il pas déjà introduit certaines des causes qui empêchent l’animal de bien vivre ? Le « seulement » tranche nettement. Il arrête l’élan du gouvernant toujours prêt à allonger la liste de ses tâches. Une formule qui réveille n’est pourtant pas un programme complet de gouvernement. Le texte ne précise pas comment nourrir les chevaux ou éviter les dangers ; cela ne signifie pas qu’ils n’aient désormais plus besoin d’eau, d’herbe ou de soins.
J’y lirais un rappel de l’ordre des questions : avant d’ajouter des arrangements, examiner les effets de ceux qui sont déjà en place. Ce n’est pas dire qu’il suffit de supprimer une chose pour que tous les problèmes se résolvent automatiquement.
4. Penser à Bole sans compléter le texte à sa place
Dans Sabots de chevaux, que nous avons lu plus tôt, Bole se dit expert dans l’art de s’occuper des chevaux. Il leur impose toutes sortes de traitements, et beaucoup meurent. Rapprocher les deux passages rend le conseil plus aigu : le danger ne vient pas forcément d’un défaut de soins ; il peut venir des mesures que l’on appelle des soins. Mais l’enfant ne nomme pas Bole et n’énumère ici ni fouets, ni licols, ni marques au fer. C’est nous qui mettons sa réponse en regard de Sabots de chevaux. Elle ne dit pas expressément : « Retirez tout ce que Bole a ajouté. »
Certaines contraintes blessent réellement la vie, tandis que certaines protections réduisent les risques. La cruauté d’un entraînement ne permet pas de juger tout entraînement identique. Le beau nom de soin ne doit pas non plus empêcher de demander ce que les chevaux ont effectivement subi. Et s’il y a déjà des plaies, retirer l’objet qui blesse ne suffit pas : il faut soigner. Cesser de produire des dommages et répondre des conséquences déjà produites sont deux tâches liées. Annoncer qu’on a terminé après la première peut encore laisser toute la difficulté aux blessés.
5. Chacun veut ajouter quelque chose
Aujourd’hui, quand une équipe travaille de plus en plus lentement, son responsable pense facilement à ajouter : une formation, un outil, une validation, un compte rendu, des objectifs plus clairs. Ce n’est pas nécessairement une erreur ; certaines mesures règlent de vrais problèmes. Mais tous les perfectionnements superposés peuvent devenir un problème nouveau. Prenons une petite scène. Pour éviter les oublis de communication, le même état d’avancement doit être inscrit dans un tableau, envoyé par courriel, puis répété dans le groupe de discussion. Chaque étape avait sa raison initiale. Désormais, ceux qui travaillent consacrent l’essentiel de leur attention à prouver qu’ils ont travaillé. Si le responsable demande seulement comment rendre les comptes rendus plus complets, il verra difficilement ce qu’il est en train d’ajouter.
L’enfant invite à poser autrement la question : qu’est-ce que je pourrais commencer par arrêter ? Mais retirer une étape ne revient pas à déclarer stupide celui qui l’avait décidée. Les conditions ont pu changer ; l’ancienne mesure a pu remplir sa mission. Reconnaître qu’elle ne convient plus n’exige pas de commencer par régler les comptes pour savoir qui a gagné et qui a perdu. Il devient alors plus facile de retrancher vraiment, plutôt que de continuer à consommer le temps d’aujourd’hui pour sauver la face d’hier.
6. Après avoir retiré, revenir vérifier
On dit parfois qu’un ajout permet de présenter des résultats, mais qu’une suppression n’en offre aucun. La formule saisit une habitude des organisations, tout en allant trop loin. Remplir moins de formulaires, attendre quelques jours de moins pour une autorisation, avoir moins de travail à reprendre : ces changements sont observables. Ils se prêtent simplement moins bien aux photos et aux conférences de lancement qu’un nouveau règlement ou une nouvelle plateforme. La difficulté n’est pas seulement d’oser supprimer, mais de supprimer juste. Une procédure exaspérante protège peut-être une personne qu’on ne voit pas ; une vérification lente empêche peut-être une erreur grave. Pour la dire nuisible, il faut demander qui en supporte le coût, qui elle protège et s’il existe une manière plus légère de faire. Il ne suffit pas d’écouter celui qui parle le plus fort.
Retrancher aujourd’hui gagnerait donc à inclure un retour sur les effets : après la suppression du double compte rendu, du temps a-t-il vraiment été libéré ? L’information nécessaire circule-t-elle encore ? La charge n’a-t-elle fait que passer à un autre poste ? Ces détails sont notre application, non une ordonnance déjà rédigée par le texte ancien. Si « en faire moins » reste une décision proclamée d’en haut, sans que ceux d’en bas puissent répondre, ce peut être une autre forme d’arbitraire. Laisser les personnes concernées dire ce qu’elles ont perdu ou gagné évite de leur retirer, sous prétexte d’allègement, un soutien dont elles avaient réellement besoin.
7. Ne pas appeler des personnes « ce qui fait du mal aux chevaux »
Une lecture doit être arrêtée tout particulièrement : puisqu’il faut enlever ce qui fait du mal aux chevaux, débarrassons-nous des récalcitrants. Le rappel de regarder les dommages devient alors une ancienne autorisation d’exclure ceux qui dérangent. Des critiques, des personnes qui avancent lentement ou qui expriment d’autres besoins peuvent toutes être appelées obstacles par le détenteur du pouvoir. S’il n’est plus nécessaire d’expliquer qui souffre ni comment le dommage se produit, s’il suffit de dire « je le trouve nuisible », on emploie la réponse de l’enfant à l’envers.
Il faut bien sûr arrêter les violences et les atteintes concrètes, et discerner les responsabilités. Mais rendre un projet moins facile ne transforme pas une personne en objet dont on pourrait se débarrasser. Enlever ce qui blesse n’équivaut pas à éliminer ceux qui ne me conviennent pas. C’est un jugement que nous avons à assumer dans notre lecture présente de la fable. Une phrase brève ne garantit pas que celui qui l’utilise gardera la juste mesure.
8. Puis il se retire
À la fin, l’Empereur jaune salue deux fois en se prosternant, le front jusqu’au sol, nomme l’enfant maître céleste et se retire. Le récit ne dit pas quelles politiques il aurait ensuite modifiées ; il n’annonce pas non plus un monde désormais bien gouverné. Nous recevons le mouvement de quelqu’un qui vient d’apprendre, pas la réussite vérifiée d’une institution. J’aime ce retrait. Il était arrivé avec tout un cortège, avait insisté pour obtenir une réponse ; à la fin, il ne garde pas l’enfant comme conseiller et ne le presse pas de dresser encore dix recommandations. Au moins dans cette narration, les questions finissent par s’arrêter.
Hors de l’histoire, il reste à s’occuper de l’eau, de l’herbe, des routes, des outils et des soins. La phrase de l’enfant ne fait pas disparaître ces tâches. Elle donne seulement à celui qui agit une occasion de déposer une autre urgence : il faudrait absolument que j’ajoute encore quelque chose pour prouver que je prends mes responsabilités. Le travail le plus utile est peut-être, maintenant, de trouver l’arrangement qui fait du mal et de l’arrêter. Puis de rester pour entendre si les choses vont réellement un peu mieux.
Texte et lecture
Cette version française est une réécriture indépendante de l’essai chinois intégral, et non une traduction intégrale du Zhuangzi ancien. Les citations classiques sont ici rendues en français ; la page chinoise conserve leur texte original. La version anglaise constitue elle aussi une réécriture indépendante ; les versions chinoises simplifiée et traditionnelle donnent l’essai complet. Les rapprochements avec la vie contemporaine et les développements proposés relèvent de la lecture de l’auteur : ce ne sont pas des épisodes supplémentaires du texte ancien. Les quatre volumes théoriques d’accompagnement restent accessibles en anglais et en chinois depuis les références.
Précisions de lecture
Texte ancien et lecture : Xu Wugui ↗
La page chinoise conserve les citations classiques. Le récit anglais a été réécrit pour cette édition ; ce texte français est une réécriture indépendante de l’essai chinois complet. Les rapprochements contemporains et les prolongements appartiennent à la lecture de l’auteur, non à des épisodes supplémentaires que le texte ancien raconterait.