Rouvrir le Zhuangzi · La sincérité et son expression
La sincérité n’a pas d’expression obligatoire
Les larmes, le silence ou les mots justes ne suffisent pas à certifier un sentiment. Prendre soin de quelqu’un, ce n’est pas lui faire prouver notre sincérité.
1. Après les mots de réconfort
Il arrive qu’une lettre de soutien dise tout ce qu’il faut et que nous ne sachions pas quoi répondre. Ce n’est pas nécessairement que l’autre manque de sincérité, ni que nous soyons sans gratitude. Les phrases justes ont été dites, mais la difficulté est toujours là, intacte. Puis vient parfois une autre scène. Une personne ne trouve pas beaucoup de belles paroles ; elle pose seulement une question concrète : veux-tu que je récupère les enfants ce soir à ta place ? Et soudain nous avons le sentiment qu’elle nous a vraiment vus.
Le passage sur le « vrai », dans Le Pêcheur, me fait penser à cette différence. Ce que nous cherchons n’est peut-être pas davantage de signes de sollicitude, mais une attention qui, derrière eux, s’adresse réellement à une personne. Il faut cependant manier cette idée avec prudence : l’émotion n’est pas un appareil d’authentification ; le silence n’est pas non plus une preuve de dissimulation.
2. Les six propositions du pêcheur
Dans ce chapitre, un vieux pêcheur rencontre Confucius et critique sa manière d’agir. Confucius le questionne à plusieurs reprises. Quand il demande ce que signifie le « vrai », le vieil homme lui répond :
Le vrai est l’accomplissement de la pureté et de la sincérité. Sans cette pureté ni cette sincérité, on ne peut toucher autrui. Ainsi, des pleurs forcés peuvent prendre les dehors de la tristesse sans en avoir la profondeur ; une colère forcée peut être sévère sans imposer le respect ; une proximité forcée peut sourire sans créer l’accord. La tristesse vraie est poignante même sans bruit ; la colère vraie impose le respect avant même d’éclater ; la proximité vraie crée l’accord avant même de sourire.
Des pleurs, de la colère ou de la proximité qu’on se force à produire n’ont pas nécessairement la force qui correspond à leurs gestes. À l’inverse, une tristesse, une colère ou une proximité véritables peuvent déjà agir entre les personnes avant d’avoir pris une forme visible. Le texte écarte volontairement les deux côtés pour empêcher de confondre forme et sentiment. Ce n’est pas une simple observation qui s’abstiendrait de juger. Juste après, il affirme que « quand le vrai est au-dedans, l’esprit agit au-dehors » et explique ainsi pourquoi il estime le vrai. Nous pouvons nous en inspirer sans prétendre, pour le louer, qu’il ne propose jamais de raisons.
3. Beaucoup de larmes ne sont pas plus suspectes que peu de larmes
Le pas de trop consisterait à transformer ces contrastes en recette pour déchiffrer les gens : plus les pleurs sont bruyants, plus ils seraient faux ; plus on se tait, plus on serait sincère ; plus on explique, plus cela prouverait un manque intérieur. Rien ne justifie cette déduction. « La tristesse vraie est poignante même sans bruit » peut nous aider à comprendre qu’on peut aussi souffrir sans parvenir à pleurer. Cela ne démontre pas, à l’inverse, qu’on ne souffre pas quand on pleure très fort. Aux funérailles, certains éclatent en sanglots ; d’autres s’occupent des démarches ; d’autres encore restent engourdis et ne pleurent que beaucoup plus tard. Les apparences ne permettent pas de dresser leur classement de sincérité.
De même, si quelqu’un pose doucement son stylo et que toute la pièce se tait, ce peut être le poids de sa présence, mais aussi la crainte de son pouvoir. Une chaleur de ton peut venir de l’affection ou de la politesse professionnelle. Nous voyons des réactions, sans lire directement toutes leurs causes. Je ne prends donc pas ces six propositions pour une méthode de détection du mensonge. Elles peuvent plutôt ramener le regard vers moi : est-ce que j’exprime ce que je ressens, ou suis-je occupé à livrer l’expression que l’on exige ? La question est parfois difficile. Elle évite au moins de commencer par mettre les autres en procès.
4. Ne pas avoir touché quelqu’un ne prouve pas qu’on soit faux
« On ne peut toucher autrui » est une formule puissante et facile à détourner. Si une personne s’y prend maladroitement pour prendre soin d’une autre qui, pour l’instant, ne veut pas parler, pouvons-nous en conclure que cette sollicitude n’est pas vraie ? Non. L’autre peut ne plus avoir l’énergie de répondre, ne pas avoir encore confiance, ou simplement ne pas vouloir s’ouvrir à cet instant. À l’inverse, une belle performance ou un discours bien rodé peuvent réellement faire pleurer. Avoir touché quelqu’un ne rend pas ce qu’on dit vrai ; ne pas l’avoir touché ne rend pas l’attention inexistante.
Le texte ancien présente le « vrai » comme un état idéal qui trouve à se manifester au-dehors. Mais, dans nos relations d’aujourd’hui, la réaction immédiate de l’auditeur ne peut devenir l’autorité qui délivre un certificat. Sinon, celui qui offre son attention se met à en réclamer la contrepartie : puisque je suis si sincère, pourquoi ne parles-tu toujours pas ? Le silence de l’autre devient une faute nouvelle. Prendre soin d’une personne, c’est parfois lui permettre de ne pas être consolée sur-le-champ par nos soins. Être prêt à rester auprès d’elle, mais aussi à entendre « pas besoin » ou « je n’ai pas envie d’en parler aujourd’hui », est plus solide que d’exiger sa participation à un échange émouvant.
5. La suite demande à quoi sert ce qu’on fait
Un autre passage suit les six propositions ; n’en conservons pas seulement le beau contraste. Le pêcheur parle des soins aux parents, du service du souverain, du vin partagé et du deuil ; il évoque respectivement l’affection et la piété filiale, la fidélité, la joie et la peine. Il dit encore que, dans le deuil, c’est la peine qui importe, sans examiner le rite, et que servir ses parents doit viser ce qui leur convient, sans disputer du moyen. Il s’agit de ne pas laisser le geste extérieur cacher ce pour quoi on l’accomplit. Le prix des coupes ne garantit pas la joie de boire ensemble ; l’ampleur du cérémonial ne garantit pas que les proches soient bien soignés. La forme peut compter sans posséder à elle seule la réponse.
Ces paroles viennent de rapports familiaux et politiques anciens. Ce n’est pas une liste d’obligations morales prête à servir aujourd’hui. Ce que j’en retiendrais est une question précise : à qui ce repas, cette visite ou cet adieu devaient-ils faire place ? Et à qui demande-t-on maintenant de se plier à la forme ? Imaginons une réunion de famille préparée avec beaucoup de soin, où l’on tient pourtant à ce qu’une personne âgée, épuisée, reste assise jusqu’au bout et pose pour toutes les photos. Proposer qu’elle se repose ne signifie pas nécessairement gâcher la fête. Retirer un moment jugé important rapprocherait peut-être le rassemblement de ce qu’il voulait exprimer.
6. Le rite n’a pas à devenir l’ennemi du vrai
Les rites sont ce que façonnent les usages du monde ; le vrai est ce que l’on reçoit du Ciel, naturel et impossible à changer.
Le texte oppose ici les usages rituels au vrai reçu du Ciel. Sa critique de celui qui se laisse transformer par les coutumes est explicite : on ne peut l’adoucir en présentation neutre de deux provenances. Pourtant, le lire aujourd’hui ne nous oblige pas à ranger toute expression apprise parmi les faux-semblants. La première fois qu’on rend visite à un ami endeuillé, on ne sait parfois que dire. Apprendre une phrase convenable, savoir quand se taire, se rappeler de ne pas recouvrir sa peine de notre propre histoire : ce sont des préparations utiles. S’être préparé ne veut pas dire ne rien ressentir ; avoir pratiqué ne veut pas dire jouer pour tromper.
Le rite peut être une rampe qui nous empêche de blesser par maladresse. Le problème commence quand la rampe devient l’arrivée : toutes les étapes sont accomplies, donc l’autre devrait être satisfait ; s’il souffre encore, c’est lui qui ne saurait apprécier. La sincérité n’est pas non plus un laissez-passer pour agir à sa guise. « C’est vraiment ce que je pensais » ne rend pas automatiquement inoffensante une parole blessante. Un sentiment peut être réel et son expression demander encore de la mesure, de la responsabilité et des corrections. Être fidèle à ce qu’on ressent et tenir compte d’autrui ne sont pas deux camps entre lesquels il faudrait choisir.
7. Ne pas remplacer une manière de pleurer par une autre
Nous avons déjà lu Qin Shi allant pleurer Lao Dan et des amis chantant devant un corps. Ces scènes desserrent les mesures imposées au deuil ; elles ne font pas de trois cris, du chant ou de l’absence de larmes une nouvelle règle. Ce passage du Pêcheur ne nous apprend pas davantage que l’expression authentique serait toujours celle qui en fait moins. Il nous rappelle plutôt qu’un sentiment n’a pas à être rendu dans une quantité uniforme comme un devoir à remettre. Qui veut pleurer n’a pas à se retenir pour sembler profond. Qui ne peut pleurer n’a pas à s’y forcer pour prouver son affection. Nous pouvons nous demander d’où vient ce geste ; nous ne pouvons fixer pour tout le monde le volume auquel il doit s’exprimer.
Dans l’ensemble du Pêcheur, Confucius salue à plusieurs reprises, interroge et explique finalement à ses disciples pourquoi il respecte le vieil homme. On peut trouver cette distribution des rôles trop déséquilibrée. Mais voir Confucius recevoir un enseignement ne suffit pas à décider que Zhuang Zhou n’est pas l’auteur. Les personnages d’un livre peuvent jouer des rôles différents selon les récits.
Un autre détail mérite qu’on s’y arrête : cet enseignement qui critique l’attachement aux usages se déploie précisément à travers de nombreuses salutations rituelles. Ne concluons pas trop vite à une contradiction. Un même geste peut naître de relations différentes ; dans l’histoire, les saluts de Confucius sont aussi expliqués par le respect du Dao qu’il reconnaît chez l’autre. Cela nous interdit au moins de qualifier de faux tout geste rituel ou de vrai tout affranchissement des convenances. Revenir aux personnes et aux circonstances concrètes est plus difficile, et plus utile, que d’établir un nouveau règlement contre les rites.
Trouver un beau passage dans un chapitre discuté ne demande pas de déclarer d’abord que l’enveloppe est entièrement fausse et le noyau entièrement vrai. Nous pouvons en reconnaître le tranchant sans l’employer à blesser les personnes d’aujourd’hui. Revenons à la lettre de soutien. La prochaine fois, il ne faudra peut-être pas rendre chaque phrase encore plus touchante, mais demander une petite chose à laquelle l’autre puisse répondre ou qu’il puisse refuser. Puis ne pas nous hâter de vérifier si nous l’avons ému. Prendre soin de quelqu’un ne consiste pas à lui faire prouver notre sincérité. Cela peut commencer au moment où nous renonçons à exiger cette preuve.
Texte et lecture
Cette version française est une réécriture indépendante de l’essai chinois intégral, et non une traduction intégrale du Zhuangzi ancien. Les citations classiques sont ici rendues en français ; la page chinoise conserve leur texte original. La version anglaise constitue elle aussi une réécriture indépendante ; les versions chinoises simplifiée et traditionnelle donnent l’essai complet. Les rapprochements avec la vie contemporaine et les développements proposés relèvent de la lecture de l’auteur : ce ne sont pas des épisodes supplémentaires du texte ancien. Les quatre volumes théoriques d’accompagnement restent accessibles en anglais et en chinois depuis les références.
Précisions de lecture
Texte ancien et lecture : Le Pêcheur ↗
La page chinoise conserve les citations classiques. Le récit anglais a été réécrit pour cette édition ; ce texte français est une réécriture indépendante de l’essai chinois complet. Les rapprochements contemporains et les prolongements appartiennent à la lecture de l’auteur, non à des épisodes supplémentaires que le texte ancien raconterait.