Roosevelt en guerre — Les deux faces du même État
De 1939 à 1945, l’État administratif forgé par le New Deal devint une machine de guerre globale. Roosevelt formula des libertés destinées à tous, organisa une économie de mobilisation et prépara les Nations unies. Le même appareil expulsa de la côte Ouest plus de 110 000 personnes d’ascendance japonaise, environ deux tiers citoyennes américaines.
Ces directions ne furent pas deux histoires indépendantes. La capacité qui arma les Alliés, contrôla prix et production et élargit l’impôt permit aussi la classification raciale et l’incarcération. L’universalisme et l’exclusion étaient les deux faces du même État de guerre.
1. De la neutralité à l’engagement
Les Neutrality Acts de 1935 à 1937 cherchaient à empêcher embargo, crédit et navigation de reproduire l’engrenage de 1917. Après le début de la guerre européenne, Roosevelt fit adopter le « cash and carry », échangea des destroyers contre des bases britanniques, puis obtint le Lend-Lease Act en 1941.
Le prêt-bail fournit finalement environ cinquante milliards de dollars à plus de trente pays. Il permit d’aider massivement les adversaires de l’Allemagne sans entrer encore formellement en guerre. L’opposition isolationniste voyait avec raison qu’un tel soutien et l’expansion militaire transformeraient durablement la république.
L’Atlantic Charter d’août 1941 lia l’aide britannique à une vision de l’après-guerre. L’Amérique passait de la protection de sa distance à la formulation des règles d’un ordre international.
2. Les Quatre Libertés et Pearl Harbor
Le 6 janvier 1941, Roosevelt nomma liberté de parole, liberté de religion, absence de besoin et absence de peur, partout dans le monde. Les deux dernières transportaient la sécurité du New Deal dans une langue universelle : la liberté ne se réduisait plus à l’absence de contrainte publique.
L’attaque japonaise du 7 décembre transforma la préparation en guerre ouverte. Le lendemain, Roosevelt parla d’un jour d’infamie et demanda au Congrès de constater l’état de guerre. Le Sénat vota unanimement ; à la Chambre, Jeannette Rankin fut seule contre.
Les Quatre Libertés donnaient un horizon global ; Pearl Harbor fournissait une légitimité immédiate de défense et de vengeance. Cette combinaison rendit la mobilisation politiquement irrésistible et accentua le soupçon envers les personnes assimilées à l’ennemi.
3. La mobilisation totale et l’État fiscal
Le War Production Board, créé en janvier 1942, dirigea priorités et contrats. War Manpower Commission, Office of Price Administration, War Food Administration et d’autres organes coordonnèrent travail, rationnement, prix et matières. La production de guerre atteignit environ 40 % du PNB en 1943 ; le chômage civil tomba à 1,2 % en 1944.
Le nombre de contribuables passa d’environ quatre millions en 1939 à quarante-trois millions en 1945. Les recettes fédérales montèrent de 8,7 milliards en 1941 à près de 45 milliards en 1945 et de 8 % à plus de 20 % du produit national.
La mobilisation redessina aussi le travail : femmes et minorités entrèrent massivement dans des industries qui les avaient écartées. Ce besoin de main-d’œuvre ouvrit des possibilités sans abolir ségrégation, écarts de salaire ni retour attendu à l’ordre ancien après la victoire.
L’Office of War Information coordonna la propagande et l’Office of Strategic Services, créé en 1942, fut le premier service central de renseignement américain. Production, fiscalité, information et secret formaient déjà le prélude de l’État de sécurité nationale.
4. L’ordre 9066 et l’incarcération
L’Executive Order 9066 du 19 février 1942 ne nommait aucun groupe : il autorisait l’armée à définir des zones et à en exclure toute personne. Son application sur la côte Ouest cibla collectivement les Japonais-Américains, citoyens nisei comme parents issei interdits de naturalisation.
Les termes officiels d’« évacuation » et de « relocalisation » masquaient la contrainte. Familles entassées dans des baraques, barbelés, miradors et gardes armés caractérisaient les camps ; maisons, fermes et entreprises furent souvent vendues à perte ou perdues.
La commission fédérale de 1982 conclut que l’incarcération n’était pas justifiée par la nécessité militaire, mais provenait du préjugé racial, de l’hystérie de guerre et d’un échec du leadership. Aucune preuve documentaire ne soutenait un danger collectif d’espionnage correspondant à l’ampleur de la mesure.
5. Korematsu et Endo : deux réponses le même jour
Le 18 décembre 1944, la Cour confirma par six voix contre trois la condamnation de Fred Korematsu. Tout en déclarant suspectes les restrictions visant un groupe racial, la majorité s’inclina devant l’affirmation militaire qu’on ne pouvait distinguer rapidement loyaux et déloyaux.
Les dissidences avertirent du danger. Frank Murphy dénonça l’abîme du racisme ; Robert Jackson craignit qu’une validation judiciaire ne demeure comme une arme chargée à la disposition d’un futur gouvernement.
Le même jour, dans Ex parte Endo, la Cour jugea que l’administration n’avait pas le pouvoir de continuer à détenir une citoyenne reconnue loyale. L’exclusion de la côte fut levée. Le tribunal validait la première étape collective et limitait la détention d’une personne dont la loyauté était admise.
La condamnation de Korematsu fut annulée en 1983 pour tromperie gouvernementale sur les preuves. Le Civil Liberties Act de 1988 présenta des excuses et accorda 20 000 dollars aux survivants éligibles ; plus de 81 000 reçurent au total plus de 1,6 milliard. En 2018, la Cour déclara le précédent gravement erroné dès son origine.
6. Servir un pays qui exclut
Le 442e régiment, formé en 1943 avec le 100e bataillon d’Hawaï et des volontaires issus des camps continentaux, devint l’une des unités les plus décorées rapportées à sa taille. Environ 14 000 hommes servirent ; ils reçurent vingt et une Medals of Honor et des milliers de Purple Hearts.
Les soldats japonais-américains combattaient l’Allemagne pendant que leurs familles restaient enfermées. Le service militaire transformait l’exclu en défenseur de l’ordre qui l’excluait et renforçait sa demande future de reconnaissance.
Le mouvement « Double V » demanda victoire contre le fascisme à l’étranger et contre le racisme au pays. Menacé par A. Philip Randolph d’une grande marche sur Washington, Roosevelt signa l’ordre 8802 interdisant la discrimination dans les industries de défense et créant le Fair Employment Practice Committee, aux moyens limités surtout dans le Sud.
7. Mandats, Yalta et organisation du monde
Roosevelt brisa en 1940 puis 1944 la tradition des deux mandats, invoquant la continuité devant la guerre européenne. Après sa mort, le vingt-deuxième amendement, proposé en 1947 et ratifié en 1951, transforma la coutume brisée en limite écrite.
À Yalta en février 1945, Roosevelt et Churchill recherchaient l’entrée soviétique contre le Japon et acceptèrent certaines concessions en Asie, tandis que l’Armée rouge contrôlait déjà l’Europe orientale. Naïveté envers Staline, réalisme devant le rapport de forces ou interaction préparant la guerre froide restent des lectures concurrentes.
Pour éviter l’échec de Wilson, l’administration associa républicains et sénateurs à la création de l’ONU. Cinquante pays achevèrent la Charte à San Francisco ; le Sénat la ratifia par 89 voix contre 2. L’internationalisme recevait cette fois un ancrage bipartisan et constitutionnel.
8. Conclusion : la puissance n’a pas une seule morale
La mobilisation mit fin au chômage de masse, rendit possible la victoire et construisit un ordre multilatéral. Elle fixa aussi impôt de masse, renseignement et administration de sécurité au centre du gouvernement.
La même puissance annonça des libertés universelles et enferma des citoyens selon leur ascendance. Korematsu montre combien le contrôle judiciaire peut se réduire devant l’urgence ; Endo et la réparation tardive montrent que la correction demeure possible sans restaurer les pertes.
À la mort de Roosevelt, l’État disposait d’armes, de bureaux et d’une portée mondiale inédites. Truman hérita aussitôt du choix atomique, puis d’une guerre froide qui convertirait les instruments temporaires de la mobilisation en structures permanentes.
Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.