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Essai 20 sur 26

Vingtième essai : Roosevelt en guerre — Les deux visages d’un même État en guerre

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I. Les deux visages d’un même État en guerre

Nous le disions à la fin de l’essai précédent : cet État administratif, que la loi de réorganisation venait de mieux outiller, allait connaître, après les tirs de Pearl Harbor, une mobilisation générale sans précédent. Entre le déclenchement de la guerre en Europe, en 1939, et la mort de Roosevelt, en 1945, l’événement décisif ne fut pas simplement l’entrée en guerre des États-Unis. Durant ces six années, c’est toute la construction institutionnelle américaine qui, pour la première fois, se projeta à l’échelle du globe dans les conditions d’une guerre totale.

Posons d’emblée le diagnostic de ces six années. D’un côté, Roosevelt donna aux buts de guerre, avec les Quatre Libertés, la forme d’un langage politique universaliste. Par la loi prêt-bail, la Charte de l’Atlantique, les préparatifs de la fondation des Nations unies, il fit passer les États-Unis du rang de grande puissance à demi isolée à celui d’architecte de l’ordre mondial. De l’autre, la guerre totale porta l’État administratif fédéral à une ampleur inédite. Production de guerre, contrôle des prix et des salaires, renseignement et propagande, fiscalité et conscription, concours du système financier : tout cela composa une immense machine de mobilisation. Le point délicat de cet essai tient précisément à la manière d’envisager ces deux mouvements. Ce ne sont pas une lumière et une ombre étrangères l’une à l’autre ; il ne s’agit pas de dire que Roosevelt fit le bien d’une main et le mal de l’autre. Ce sont deux faces que le même État en guerre engendra simultanément.

Ramené au fil de cette série, ce diagnostic prend tout son poids. Pendant la Première Guerre mondiale, Wilson était entré en guerre au nom de la démocratie, tout en réprimant la dissidence et en maintenant la hiérarchie raciale à l’intérieur du pays. Pour la première fois, il avait ouvert la fissure aux dimensions du monde. Pendant la Seconde, Roosevelt la porta à un point plus aigu, plus profond encore. Avec les Quatre Libertés, il proclama que les valeurs américaines étaient des droits universels dont devaient jouir les êtres humains partout dans le monde. Or, au même moment, le même État en guerre déplaçait de force depuis la côte Ouest et enfermait collectivement plus de cent dix mille personnes d’ascendance japonaise, dont environ les deux tiers étaient citoyens américains, au seul motif de leur origine. Voilà ce que cet essai entend montrer : la projection de l’universalisme à l’extérieur et la plus dangereuse des exclusions à l’intérieur n’étaient pas deux affaires indépendantes. C’étaient deux visages qui naissaient simultanément de la même machine de guerre, sous l’impulsion d’une même force.

II. De la neutralité à l’engagement

Pour comprendre cet État en guerre, il faut d’abord suivre le chemin qui le mena de l’isolement à l’engagement. Dans les années 1930, les États-Unis partaient d’un climat fortement isolationniste. La Grande Dépression et le souvenir de la Première Guerre mondiale poussaient ensemble l’opinion et la politique américaines dans cette direction. Le Congrès vota successivement les lois de neutralité de 1935, 1936 et 1937 : embargos sur les armes, restrictions aux prêts et au transport maritime devaient tenir le pays à l’écart des conflits européens et asiatiques. Mais après le déclenchement de la guerre en Europe, en 1939, Roosevelt redéfinit peu à peu la neutralité : de refus absolu d’intervenir, elle devint soutien limité aux Alliés. Une révision des lois permit aux belligérants d’acheter des fournitures selon le principe du « payer comptant et emporter ». Vinrent ensuite l’accord de 1940 échangeant des destroyers contre l’accès à des bases, puis, en 1941, la loi prêt-bail. La fonction politique de cette dernière était précisément de permettre aux États-Unis d’apporter une aide décisive à la défaite de l’Allemagne nazie alors qu’ils n’étaient pas encore prêts à combattre directement et que la majorité de l’opinion restait hostile à l’entrée en guerre. Pendant toute la durée du conflit, ils conclurent des accords de prêt-bail avec plus de trente pays et fournirent environ cinquante milliards de dollars d’aide.

L’opposition intérieure n’avait rien de négligeable. Sous la bannière d’America First, elle voyait dans le risque d’une entrée en guerre, dans l’expansion de l’exécutif et dans l’aide à la Grande-Bretagne autant de voies par lesquelles Roosevelt conduisait le pays au conflit. Un point de structure importe ici : il ne faut pas réduire l’isolationnisme à un jugement moral, mais y reconnaître une véritable tradition américaine, inscrite dans cette construction. C’est la crainte des engagements outre-mer, du développement d’une armée permanente, de la concentration du pouvoir exécutif et d’une grande guerre qui changerait la nature de la république. On retrouve là le Washington qui ouvrait cette série : dans son discours d’adieu, il mettait déjà en garde contre l’enchevêtrement dans les querelles politiques durables de l’Europe. Les faits donnèrent d’ailleurs largement raison à ces inquiétudes. La guerre installa bel et bien, de manière irréversible, un immense État de guerre centré sur le président au cœur de la construction américaine. La Charte de l’Atlantique, en août 1941, marque une étape décisive de ce tournant. Cette déclaration commune fut publiée à l’issue d’une rencontre entre Roosevelt et Churchill. Du point de vue de l’histoire des institutions, 1941 fut précisément l’année où les États-Unis étendirent à l’ordre international le langage de leurs valeurs intérieures.

III. Les Quatre Libertés et Pearl Harbor

Le texte qu’il faut garder au centre de cet essai est celui des Quatre Libertés, énoncées dans le discours sur l’état de l’Union du 6 janvier 1941. Roosevelt y disait que, pour les années à venir dont nous cherchons à garantir la sécurité, il fallait envisager un monde fondé sur quatre libertés humaines essentielles : la liberté de parole et d’expression, la liberté pour chacun d’adorer Dieu à sa manière, la liberté de vivre à l’abri du besoin et la liberté de vivre à l’abri de la peur. Et ce, partout dans le monde. Il ne s’agissait pas d’un simple ornement rhétorique. La préparation militaire américaine, l’aide à la Grande-Bretagne et le projet d’ordre d’après-guerre se trouvaient ainsi réunis dans un même langage universaliste.

Cette formulation compte tout particulièrement pour notre série. Elle ne reprenait pas telle quelle la langue des droits naturels de l’époque fondatrice : après la crise économique et la guerre mondiale, elle redistribuait les composantes de la liberté. Les deux premières, la parole et la religion, restaient les libertés civiles familières. Les deux dernières, vivre à l’abri du besoin et de la peur, faisaient entrer la sécurité et les conditions matérielles de l’existence dans l’expression des valeurs de cette construction. Ces deux dernières libertés parlaient déjà la langue du New Deal. La sécurité promise par celui-ci lorsqu’il prenait en charge le reste laissé par l’économie, Roosevelt en faisait désormais un droit humain universel qu’il proclamait à la face du monde. En ce sens, les Quatre Libertés furent le point de rencontre de la politique intérieure et de la politique extérieure. Cet État du New Deal, né à l’intérieur du pays pour assumer les risques sociaux, donnait pour la première fois à ses valeurs et à l’idée qu’il se faisait de lui-même la forme d’un langage de l’ordre mondial.

Avec Pearl Harbor, la démarche jusque-là progressive de Roosevelt déboucha brusquement sur la guerre ouverte. Dans le discours qu’il prononça devant le Congrès le 8 décembre 1941, il avait lui-même retouché la première phrase pour faire de la veille une date « qui restera à jamais marquée par l’infamie ». Le même passage affirmait que les États-Unis avaient subi une attaque soudaine et délibérée ; la conclusion demandait au Congrès de déclarer la guerre. Après le discours, le Sénat vota la déclaration à l’unanimité. À la Chambre des représentants, seule Jeannette Rankin s’y opposa. Au début de 1941, Roosevelt avait donné aux objectifs extérieurs de l’Amérique une portée universelle avec les Quatre Libertés. À la fin de l’année, après Pearl Harbor, son discours de l’infamie fondait la légitimité de la guerre sur la légitime défense et la vengeance après une attaque surprise déloyale. Les deux registres ne se contredisaient pas, mais leur tonalité différait : l’un parlait de l’ordre mondial, l’autre mobilisait pour la guerre. Cette double tonalité allait bientôt faire ressortir plus crûment encore l’exclusion des Américains d’origine japonaise à l’intérieur du pays.

IV. La guerre totale et l’expansion de l’État administratif

Mieux vaut saisir l’expansion de l’exécutif en temps de guerre à travers des institutions et des instruments précis qu’en parler dans l’abstrait. Créé par décret présidentiel le 16 janvier 1942, le War Production Board, ou Bureau de la production de guerre, reçut la direction d’ensemble des programmes fédéraux de production et d’approvisionnement militaires. Vers le milieu du conflit, un Office de la mobilisation de guerre le coiffait, tandis qu’en dessous se déployaient des organismes spécialisés comme la Commission de la main-d’œuvre de guerre, l’Office de l’administration des prix ou l’Administration de l’alimentation de guerre. L’ensemble formait un immense réseau fédéral de mobilisation. Cette expansion transforma directement l’économie américaine. Aux prix de 1939, le produit national brut passa de 88,6 milliards de dollars en 1939 à 135 milliards en 1944. En 1943, la production liée à la guerre représentait 40 % du PNB ; en 1944, le chômage n’était plus que de 1,2 % de la population active civile, un niveau proche des plus bas de l’histoire économique des États-Unis. La Grande Dépression, différée par le « retour à la normale » puis atténuée, mais jamais guérie, par le New Deal, prit finalement fin sous l’effet de la mobilisation totale pour la guerre.

L’État fiscal changea lui aussi de nature. Le nombre de déclarations imposables au titre de l’impôt fédéral sur le revenu des particuliers passa d’environ quatre millions en 1939 à quarante-trois millions en 1945. Les recettes fiscales fédérales atteignirent environ quarante-cinq milliards de dollars en 1945, contre seulement 8,7 milliards en 1941 ; leur part dans le produit intérieur brut passa d’environ 8 % à plus de 20 %. Par ailleurs, l’Office de l’information de guerre, chargé de faire comprendre, aux États-Unis comme à l’étranger, le déroulement du conflit, la politique de guerre et ses objectifs, devint de fait le centre de la propagande officielle fédérale. Quant à l’Office of Strategic Services, créé le 13 juin 1942, il était issu de l’Office of the Coordinator of Information fondé en 1941 et réorganisait le renseignement stratégique au sein d’un organisme central. Ces deux fils méritent qu’on s’y arrête : ils dessinent, de la manière la plus immédiatement visible, la préhistoire de ce qui deviendrait l’État de sécurité nationale.

Dans le cadre de notre lecture, cet épisode constitue le sommet atteint jusque-là par la longue progression du pouvoir exécutif. Du mandat populaire invoqué par Jackson aux pouvoirs d’urgence de Lincoln pendant la guerre de Sécession, puis à la théorie de Theodore Roosevelt faisant du président le gardien de l’intérêt public, et enfin à l’État administratif du New Deal de Franklin Roosevelt, la trajectoire est longue. La guerre totale donna à ce corps administratif une ampleur qu’il n’avait encore jamais eue. Mais les historiens ne portent pas tous le même jugement sur cette expansion. L’histoire institutionnelle voit souvent dans l’État en guerre le moment décisif où les capacités fédérales changèrent d’échelle. L’histoire des libertés civiles souligne plutôt comment la guerre permit à un exécutif, qui aurait dû rester soumis à des contre-pouvoirs, de pénétrer plus facilement, au nom de la sécurité nationale, les domaines du marché, de la société et des droits individuels. Les deux perspectives sont fondées. L’essentiel est de ne pas confondre efficacité de la mobilisation et relâchement des contraintes imposées au pouvoir.

V. L’incarcération des Américains d’origine japonaise

Le cas central de cet essai est, sans conteste, l’incarcération des Américains d’origine japonaise. Avant d’y venir, précisons les mots. « Évacuation », « transfert », « réinstallation » : le gouvernement de l’époque choisissait à dessein ces euphémismes pour adoucir la réalité. Ils masquent la contrainte et l’injustice de ce qui s’est passé. C’est pourquoi l’histoire publique contemporaine préconise de les remplacer par des termes plus exacts : déplacement forcé, expulsion de masse, incarcération.

Voici les faits et le mécanisme. Le décret présidentiel no 9066 fut signé le 19 février 1942. Il faut noter que son texte ne désignait pas directement les Américains d’origine japonaise. Il autorisait le secrétaire à la Guerre et les autorités militaires à délimiter des zones militaires dont elles pourraient exclure n’importe qui, ou tout le monde. Mais, sur la côte Ouest, son application se transforma rapidement en exclusion collective de la population d’ascendance japonaise. S’appuyant sur ce texte, le général DeWitt organisa le déplacement forcé de plus de cent dix mille personnes d’origine japonaise vivant aux États-Unis, aussi bien des citoyens nés sur le sol américain que leurs parents de première génération, les Issei. Retenons bien les ordres de grandeur : plus de cent dix mille personnes chassées de la côte Ouest, dont environ les deux tiers avaient la citoyenneté américaine. Les conditions de détention ne doivent pas davantage disparaître derrière des expressions comme « centres de réinstallation ». Dans ces installations, quatre ou cinq familles pouvaient se retrouver dans une même baraque rudimentaire recouverte de papier goudronné, au milieu des barbelés, des miradors et des gardes armés. Les salaires y plafonnaient généralement à dix-neuf dollars par mois. Dans la précipitation du départ imposé, de nombreuses familles perdirent leur maison, leur ferme, leur magasin, leur matériel et leurs économies.

Sur la question de la nécessité militaire, il faut distinguer deux moments : celui où les tribunaux acceptèrent l’argument du gouvernement et celui où les conclusions officielles et les travaux historiques le réfutèrent. En 1982, le rapport d’enquête d’une commission officielle fut très clair : cette incarcération n’était pas justifiée par une nécessité militaire. Elle avait pour causes historiques les préjugés raciaux, l’hystérie de guerre et la défaillance des responsables politiques. C’est encore la conclusion retenue aujourd’hui par les institutions officielles et par le courant dominant de la recherche historique. Selon ces mêmes analyses, aucune preuve documentaire n’établit que des Américains d’origine japonaise aient mené des activités d’espionnage ou de sabotage susceptibles de justifier un enfermement collectif d’une telle ampleur.

Replacé dans notre cadre, cet épisode représente la forme intérieure la plus extrême que puisse prendre, en temps de guerre, la pulsion de clôture suivie tout au long de cette série. Lincoln suspendant l’habeas corpus pendant la guerre de Sécession, Wilson faisant poursuivre des milliers d’opposants à la guerre au titre de la loi sur l’espionnage pendant la Première Guerre mondiale : c’étaient déjà les manifestations, sous la pression du conflit, de cette volonté de faire taire toute dissidence, d’écraser tout élément suspect. Mais l’incarcération des personnes d’origine japonaise alla plus loin. Elle ne visait plus un acte ou une parole déterminés ; elle visait l’ascendance même de tout un groupe. Nul besoin d’un examen individuel, nul besoin de preuves concrètes. La seule origine d’une personne suffisait à l’expulser et à l’enfermer avec toute sa famille. Jamais, au cours d’une guerre, cette construction ne s’était approchée d’aussi près d’une logique d’exclusion qui ne distingue l’ami de l’ennemi qu’à partir de l’ascendance.

VI. Les affaires Korematsu et Endo

Le traitement judiciaire de cette incarcération fut l’un des moments les plus dangereux de l’histoire de la justice au sein de cette construction. Le 18 décembre 1944, dans l’affaire Korematsu c. États-Unis, la Cour suprême confirma par six voix contre trois la condamnation de Korematsu pour violation de l’ordre d’exclusion ; elle ne se prononçait pas directement sur la légalité de l’ensemble des détentions. Dans l’opinion majoritaire, le juge Black écrivait que toute loi restreignant les droits civiques d’un seul groupe ethnique devait immédiatement éveiller la suspicion. Mais il ajoutait que la Cour ne pouvait récuser le jugement des militaires et du Congrès selon lequel il était impossible de distinguer rapidement les personnes loyales des personnes déloyales. Elle acceptait donc l’ordre d’exclusion collective. Autrement dit, la portée historique essentielle de l’arrêt Korematsu n’est pas d’avoir inventé un principe ouvertement raciste. Elle tient précisément au fait que, tout en annonçant un examen rigoureux, la Cour laissa une latitude extraordinairement large aux appréciations de l’exécutif et de l’armée, devant lesquelles elle s’inclina. Dans les mots, elle se méfiait ; dans les faits, elle donnait le feu vert.

Les opinions dissidentes eurent une influence plus grande sur la postérité. Le juge Murphy estimait que cette exclusion sombrait dans l’abîme hideux du racisme. Il soulignait qu’on ne pouvait priver un individu de ses droits constitutionnels en invoquant une nécessité militaire dépourvue de fondement substantiel. Le juge Jackson lança, lui, un avertissement de plus longue portée encore : si la Cour donnait une justification juridique à un tel ordre, celui-ci resterait dans le droit comme une arme chargée, un précédent que toute autorité future pourrait reprendre à son compte. Cette mise en garde importe tout particulièrement pour notre série. Elle nomme avec précision un danger récurrent de la construction américaine : dès que les pouvoirs d’urgence de l’exécutif reçoivent l’aval de la justice et s’institutionnalisent, ils demeurent longtemps en sommeil sous la forme d’un précédent, dans l’attente du prochain pouvoir qui s’en saisira.

Pourtant, le même jour, l’affaire Endo prit une autre direction. La Cour jugea que la War Relocation Authority, l’administration chargée des déplacements de guerre, n’avait pas le pouvoir de continuer à détenir une citoyenne américaine que le gouvernement lui-même reconnaissait comme loyale et respectueuse des lois. La levée des ordres d’exclusion de la côte Ouest avait été annoncée le 17 décembre 1944, la veille de cet arrêt, et prit effet le 2 janvier 1945 ; le système d’incarcération commença alors à être démantelé. La coexistence des affaires Korematsu et Endo ne révèle donc pas une position judiciaire parfaitement cohérente. Elle montre une même Cour traçant de manière instable, en situation d’urgence, les limites de la déférence envers le jugement militaire et celles de la détention des citoyens.

La réparation d’après-guerre se déploya sur trois plans. Le premier fut judiciaire. En 1983, la condamnation de Korematsu fut annulée à l’issue d’une procédure extraordinaire permettant de corriger le jugement initial. Le motif décisif était que, lors du premier procès, le gouvernement avait dissimulé des éléments de preuve ou présenté de façon trompeuse des éléments relatifs à la nécessité militaire. Le deuxième plan fut politique et législatif. La loi sur les libertés civiles de 1988 reconnut officiellement l’injustice, présenta des excuses aux survivants et accorda vingt mille dollars à chacun de ceux qui remplissaient les conditions prévues. En la signant, Reagan déclara que l’essentiel, dans cette loi, n’était pas une affaire de biens matériels, mais d’honneur. Le troisième plan fut celui de la mémoire constitutionnelle. Dans l’arrêt Trump c. Hawaii de 2018, le président de la Cour suprême, John Roberts, écrivit que Korematsu était gravement erroné dès le jour où il avait été rendu et qu’il n’avait aucune place dans le droit sous l’autorité de la Constitution. Il faut ici encore distinguer la promesse inscrite dans la loi de sa mise en œuvre effective : en 1998, le programme d’indemnisation avait versé plus de 1,6 milliard de dollars à 81 974 personnes. Ce chiffre nous rappelle qu’un État qui reconnaît ses torts n’est pas pour autant capable d’effacer les dommages qu’il a causés.

VII. Le 442e régiment et le double V

Le service militaire des Américains d’origine japonaise constitue l’une des ironies les plus cinglantes de toute cette histoire. Le 442e régiment fut créé le 1er février 1943 et accueillit des volontaires issus des camps d’incarcération du continent. Le 100e bataillon, venu d’Hawaï, le rejoignit plus tard, en 1944. Le 442e devint ensuite, compte tenu de ses effectifs et de la durée de son engagement, l’unité la plus décorée de l’histoire militaire américaine. Quelque quatorze mille hommes y servirent successivement ; ils obtinrent vingt et une médailles d’honneur et 9 486 Purple Hearts. La manière la plus directe de résumer leur situation est de dire qu’ils menaient deux guerres : l’une contre l’Allemagne, l’autre contre les préjugés aux États-Unis. Cette ironie rejoint un fil souterrain de notre série. Dans le huitième essai, des soldats noirs combattaient pour une Union qui ne leur avait pas encore accordé l’égalité. Ici, des soldats d’origine japonaise se battaient pour un pays qui tenait enfermées les familles de nombre d’entre eux.

L’expérience des Noirs américains pendant la guerre fait apparaître une autre tension entre universalisme à l’extérieur et exclusion à l’intérieur. Le « double V » désignait la victoire sur le fascisme au-dehors et la conquête de l’égalité civique au-dedans. Il résumait l’effort sans précédent des communautés noires pour lier leur soutien à la guerre à des exigences de progrès social. Autrement dit, la guerre ne fit pas disparaître d’elle-même la hiérarchie raciale américaine ; elle la rendit au contraire plus criante. Puisque les États-Unis prétendaient se battre pour la démocratie et la liberté, les citoyens noirs retournaient cette proclamation vers leur propre pays pour lui demander des comptes. La menace d’une marche sur Washington brandie par Randolph fut, sur le plan institutionnel, l’événement décisif de cette séquence. En 1941, face aux discriminations raciales dans les industries de défense, Randolph et d’autres dirigeants noirs réclamèrent un décret présidentiel pour y mettre fin. Ils allèrent jusqu’à menacer de faire venir cent mille Noirs manifester à Washington. Roosevelt finit par signer, le 25 juin, le décret no 8802, qui interdisait les discriminations fondées sur la race, la croyance, la couleur ou l’origine nationale dans les industries de défense et dans les emplois publics. Il créa aussi le Comité des pratiques équitables en matière d’emploi, chargé de recevoir les plaintes. De nombreux historiens jugent cependant ce comité faible, et son action particulièrement limitée dans le Sud.

Que le même étalon revienne sans cesse confirme en soi l’une des thèses centrales de cette série. Pourquoi cette construction ne parvient-elle pas à résorber son reste le plus profond et à se refermer ? L’une des raisons fondamentales est qu’elle a inscrit une promesse universaliste dans ses textes fondateurs. Or, dès lors qu’une telle promesse est écrite et proclamée, elle n’appartient plus à celui qui la proclame. Elle devient un bien commun, une mesure dont n’importe quel exclu peut se saisir. Avec les Quatre Libertés, Roosevelt voulait mobiliser pour une guerre extérieure et donner à la cause américaine une légitimité morale. Mais il ne contrôlait pas, et ne pouvait contrôler, qui se servirait de cette mesure. À peine avait-il promis au monde entier de vivre à l’abri de la peur et du besoin que les Noirs, chez lui, reprenaient les mêmes mots pour demander pourquoi eux vivaient encore dans la peur et le dénuement de la ségrégation.

VIII. Les mandats, Yalta et l’ordre mondial

Les troisième et quatrième mandats de Roosevelt constituent à eux seuls un événement dans l’histoire des institutions. La tradition des deux mandats inaugurée par Washington ne fut brisée qu’avec les troisième et quatrième élections de Roosevelt, en 1940 et en 1944. Sa décision de rompre le précédent en 1940 était directement liée au déclenchement de la guerre en Europe et à la chute de la France. Ses partisans invoquaient donc la continuité nécessaire en temps de guerre ; ses adversaires redoutaient que la présidence ne devienne une charge de longue durée, voire à vie. L’Amérique des années 1940 n’était pas dépourvue de traditions. Une tradition y fut brisée sous l’effet de la crise, puis rétablie sous une forme institutionnelle nouvelle. Proposé par le Congrès en 1947 et entré en vigueur en 1951, le vingt-deuxième amendement limita en principe à deux le nombre d’élections à la présidence ; un successeur ayant exercé plus de deux ans du mandat d’un autre président ne pouvait être élu qu’une seule fois. Cette succession d’une rupture et d’une règle nouvelle montre comment la construction américaine traite ses traditions : une coutume peut céder dans une crise extrême, mais une règle écrite vient ensuite empêcher que cette transgression ne devienne la norme.

Pour l’ordre d’après-guerre, Yalta demeure l’un des épisodes diplomatiques les plus disputés par les historiens. Lors de la conférence de février 1945, Américains et Britanniques pensaient que la défaite du Japon pourrait encore exiger une longue et rude campagne. Ils voyaient donc dans l’entrée de l’Union soviétique dans la guerre du Pacifique un intérêt stratégique majeur et consentirent à lui reconnaître certains droits et avantages en Mandchourie, dans le sud de Sakhaline et dans les îles Kouriles. Plusieurs grands récits se sont construits autour de ces concessions. L’interprétation plutôt orthodoxe de la guerre froide présente souvent Yalta comme le lieu où Roosevelt céda trop à Staline. Les lectures révisionnistes soulignent, elles, la réalité du rapport de forces en 1945 : l’Armée rouge était déjà en Europe de l’Est, et les concessions ne relevaient donc pas de la seule naïveté. Les approches postrévisionnistes plus récentes tendent à voir dans les origines de la guerre froide le résultat d’interactions entre plusieurs acteurs. Un autre point compte tout autant : Yalta et les préparatifs des Nations unies se déroulaient en parallèle. D’avril à juin 1945, les représentants de cinquante pays achevèrent la Charte des Nations unies à San Francisco. Pour éviter l’échec que Wilson avait connu en portant la Société des Nations, l’administration Roosevelt rechercha délibérément le soutien des deux partis. Après la mort de Roosevelt, sous la présidence de Truman, le Sénat consentit à la ratification de la Charte par quatre-vingt-neuf voix contre deux. Roosevelt avait manifestement retenu la leçon de Wilson. Il ne retomba pas dans son isolement hautain : il fit activement entrer les deux partis et le Sénat dans la conception de l’ordre d’après-guerre.

IX. Conclusion

Si l’on replace ces six années de Roosevelt en temps de guerre dans l’ensemble de notre série, le jugement à retenir est celui qui traverse tout cet essai : la projection de l’universalisme à l’extérieur et la plus dangereuse des exclusions à l’intérieur sont deux faces produites simultanément par le même État en guerre.

Ces deux faces furent réelles. Ni l’une ni l’autre ne relève de la seule rhétorique. La face extérieure fut réelle : avec les Quatre Libertés, Roosevelt proclama que les valeurs de cette construction étaient des droits universels, destinés aux êtres humains partout dans le monde. Il fit avancer la Charte de l’Atlantique et les préparatifs des Nations unies, transformant les États-Unis, jusque-là grande puissance à demi isolée, en architecte de l’ordre mondial. En tirant la leçon de Wilson et en recherchant l’appui des deux partis, il contribua aussi à éviter que cette nouvelle entreprise universaliste n’avorte en chemin, comme celle de la Société des Nations avant elle. La face intérieure fut tout aussi réelle : le même État en guerre porta son pouvoir exécutif à une ampleur sans précédent. Le fruit le plus amer de ce pouvoir moins contraint fut l’incarcération des Américains d’origine japonaise, cet acte d’État qui enferma collectivement plus de cent dix mille personnes sur le seul fondement de leur ascendance, au plus près d’une logique d’exclusion pure. Il ne s’agit pas de mérites et de fautes que l’on pourrait noter séparément. Ce sont deux visages issus du même moteur, dans la même machine de guerre. La guerre avait besoin d’un langage universaliste comme celui des Quatre Libertés pour mobiliser les esprits et se donner une légitimité morale. Elle autorisait aussi, au nom de la sécurité nationale, l’exclusion qui traite tout un groupe comme un ennemi.

Nous retrouvons ainsi la fissure la plus profonde de cette série. Entre l’égalité de tous inscrite dans les textes fondateurs et les exclusions que pratiquait réellement cette construction, une faille était restée béante depuis la fondation du pays. Sous Roosevelt, pendant la guerre, elle s’ouvrit comme jamais auparavant. À l’un de ses bords, les Quatre Libertés portaient l’universalisme à son horizon le plus élevé, en promettant des droits au monde entier. À l’autre, l’incarcération des personnes d’origine japonaise exposait l’exclusion dans sa nudité la plus complète, en privant des citoyens de leurs droits au seul motif de leur ascendance. Et le plus profond est là : les deux mains qui écartaient les bords de la fissure appartenaient au même corps. L’État en guerre qui projetait l’universalisme à l’échelle du globe était précisément celui qui imposait l’enfermement collectif à l’intérieur de ses frontières.

Mais cette fissure prouve aussi que la construction refuse de se refermer. L’avertissement de Jackson sur l’arme chargée, la dissidence de Murphy dénonçant l’abîme hideux, le coup d’arrêt porté à la détention illimitée dans l’affaire Endo, les honneurs que le 442e régiment gagna au prix de son sang, la question que le mouvement du double V retourna au pays dans la langue de l’universalisme, puis, des décennies plus tard, les excuses officielles et les indemnisations accordées par l’État : tout cela atteste que le reste exclu et l’idéal trahi ne s’étaient jamais tout à fait éteints, même dans les heures les plus sombres. Le 12 avril 1945, Roosevelt mourut d’une hémorragie cérébrale en Géorgie. Le même jour, Truman prêtait serment à la Maison-Blanche. La transmission eut lieu en pleine guerre, après la mort en fonction d’un président resté au pouvoir plus longtemps qu’aucun de ses prédécesseurs ; quelques heures suffirent pourtant à l’accomplir. Ce point est essentiel pour notre série. Même lorsque la présidence avait pris, avec le New Deal et la guerre, une ampleur inédite, l’ancien mécanisme de succession continuait de fonctionner comme à l’ordinaire. La force la plus profonde de cette construction ne réside pas dans un homme fort. Elle réside dans une structure qui ne dépend d’aucun individu et qui, même après la mort du plus puissant des hommes forts, permet encore au pouvoir de se transmettre sans heurt.

Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.