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Cycle de la brèche et de la construction · Présidents des États-Unis
Essai 12 sur 26

Épisode 12 : Jim Crow, condamner toutes les issues

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I. Achever la clôture par le droit

À la fin de l’épisode précédent, nous l’avons dit : l’ordre ancien allait chercher à accomplir par le droit la clôture qu’il n’avait pas réussi à imposer par la violence. De la fin de la protection militaire des derniers gouvernements de la Reconstruction en 1877 aux premières années du XXe siècle, cette construction a connu dans le Sud la tentative de clôture la plus systématique de toute son histoire. Il s’agissait d’emmurer définitivement, derrière tout un rempart de lois, ce reste que l’on venait de repousser aux marges.

Pour comprendre cette tentative, il faut d’abord se débarrasser d’une idée trop simple. Jim Crow n’est ni une loi, ni un jugement ; ce n’est même pas seulement la survivance d’une vieille croyance en la suprématie blanche. C’est un régime tissé, après l’échec de la Reconstruction, de constitutions d’États, de lois ordinaires, de pouvoirs discrétionnaires de l’administration, de décisions de justice, de systèmes de travail, de terreur par le lynchage et de récits historiques. Son but : condamner, une à une, toutes les issues politiques, économiques et sociales ouvertes aux Noirs. Le tournant décisif ne s’est pas joué d’un coup en 1865. C’est des années 1890 au début du XXe siècle que ce régime s’est constitué en système, inscrit dans les constitutions et installé dans la vie ordinaire.

Trois mécanismes sont au cœur de cette clôture, trois mécanismes pour trois issues à condamner. Le premier ferme l’issue politique. La Constitution du Mississippi de 1890, celle de la Louisiane de 1898 et les textes qui les imitent recourent à la taxe électorale par tête, aux tests de lecture ou de compréhension, au pouvoir discrétionnaire d’accepter une inscription et aux clauses dites « du grand-père », autant de dispositifs apparemment neutres sur le plan racial. S’y ajoutent les primaires réservées aux Blancs. Ensemble, ces mécanismes font presque disparaître les électeurs noirs. Le deuxième ferme l’issue économique. Des Codes noirs et des lois sur le vagabondage à la location de condamnés, puis au métayage, aux créances garanties sur les récoltes et à la servitude pour dettes, la résistance des Noirs libérés à leur remise en esclavage se voit peu à peu enfermée dans une nouvelle formule : vous pouvez être libres sur le papier, mais vous ne pouvez échapper ni à la terre, ni à l’employeur, ni à la dette, ni à la justice locale. Le troisième ferme l’issue de la résistance violente. Le lynchage n’est pas un désordre extérieur au système. Il en fait partie : sa terreur permet d’imposer effectivement les discriminations légales, les entraves économiques et la dépossession politique.

Il faut considérer ces trois issues ensemble pour mesurer l’ambition de l’entreprise. Pour sortir d’une condition qui lui est imposée, un individu dispose au fond de trois voies : changer les règles par la politique, acquérir son indépendance par l’économie ou, acculé, s’arracher à son sort par la résistance physique. Jim Crow entend précisément les barrer toutes trois à la fois. La privation du droit de vote interdit de changer les règles par la politique ; la location de condamnés et la servitude pour dettes interdisent de conquérir une indépendance économique ; les lynchages, partout présents, interdisent de se dégager par la révolte et adressent un avertissement à quiconque voudrait essayer. Une fois les trois issues murées, l’individu se retrouve cerné, dans une condition presque hermétiquement close.

Il faut aussi, d’emblée, regarder à l’échelle du pays. Nous n’avons pas seulement affaire aux méfaits des pouvoirs locaux du Sud : le recul de l’État fédéral est tout aussi décisif. En 1877, la politique du compromis affaiblit les garanties fédérales. En 1883, les Civil Rights Cases invalident les dispositions de la loi de 1875 sur les droits civiques qui garantissaient l’égalité d’accès aux établissements ouverts au public, ainsi que les recours correspondants. En 1896, l’arrêt Plessy contre Ferguson cautionne la doctrine « séparés mais égaux ». En 1903, l’arrêt Giles contre Harris revient à refuser de contraindre le Sud à respecter le quinzième amendement. Autrement dit, la « Rédemption » des démocrates blancs du Sud n’a pu devenir un ordre de clôture durable que grâce à ce recul national, qui engage à la fois l’exécutif, le Congrès et la Cour suprême.

II. Des pratiques éparses au système juridique

Jim Crow est d’abord un processus : des pratiques éparses deviennent un système juridique. Il n’existe pas de code unique applicable à tout le pays. Lois des États, règlements locaux, contrats, règles professionnelles et ententes tacites composent plutôt un ordre ségrégationniste en pièces rapportées. Dans les années 1890, cet assemblage recouvre peu à peu les transports, les écoles, les parcs, les bibliothèques, les usines, les hôpitaux, les divertissements publics, le mariage, les lieux d’habitation : presque aucun domaine ne lui échappe.

Dans l’histoire du droit, l’arrêt Plessy contre Ferguson appose sur ce régime un sceau symbolique. En 1896, la Cour suprême déclare conforme à la Constitution l’obligation faite par la Louisiane aux chemins de fer de fournir des voitures égales mais séparées. L’opinion majoritaire va plus loin : si cette séparation forcée est comprise comme une marque d’infériorité infligée aux Noirs, cela ne tient pas à ce que dit la loi ; ce seraient les gens de couleur eux-mêmes qui choisiraient de lui donner ce sens. Voilà un sophisme qui fait porter aux victimes la responsabilité de l’humiliation institutionnelle qu’elles subissent. Dans son opinion dissidente, le juge Harlan écrit au contraire ces mots devenus célèbres : « Notre Constitution est aveugle à la couleur. » Il qualifie cette séparation arbitraire fondée sur la race de marque de servitude.

Replacé dans la longue histoire judiciaire, ce moment prend tout son sens. La Cour achève sa mue. Elle ne nie plus ouvertement la citoyenneté des Noirs, comme dans l’arrêt Dred Scott. Elle la reconnaît, mais se sert de la formule « séparés mais égaux » pour couvrir toute la ségrégation raciale du sceau de la constitutionnalité. Pourtant, ce même arrêt conserve aussi la dissidence de Harlan : « Notre Constitution est aveugle à la couleur. » À l’époque, cette position est tout à fait minoritaire. Elle n’en est pas moins déposée, telle une graine, dans la mémoire judiciaire de cette construction, en attendant de germer de nouveau, à un horizon encore lointain, plusieurs décennies plus tard.

III. Fermer l’issue politique

Sur le terrain politique, le mécanisme central consiste à faire de conditions d’accès formellement neutres un instrument d’application sélective selon la race, contre lequel les garanties du quinzième amendement restent, dans les faits, sans effet. L’amendement interdit de priver quelqu’un de son vote en raison de sa race ; il n’interdit pas toute condition d’accès au scrutin. Les États du Sud s’engouffrent dans cette brèche. Ils empilent des dispositifs qui ne nomment jamais la race mais visent expressément les Noirs, et les écartent ainsi, un par un, des bureaux de vote.

Les chiffres donnent la mesure la plus saisissante de l’opération. Le Mississippi sert de modèle. En 1867, on y compte 60 167 électeurs noirs inscrits ; en 1868, ils sont déjà 86 973, plus nombreux que les inscrits blancs. Après l’adoption de la Constitution de 1890, il n’en reste que 8 615 en 1892. Les chiffres de la Louisiane sont encore plus souvent cités : 130 334 Afro-Américains sont inscrits en 1896. La nouvelle Constitution de 1898 adopte les dispositifs mis au point au Mississippi ; en 1900, les inscrits noirs ne sont plus que 5 320. En 1904, leur nombre tombe à 1 342.

La Cour suprême joue, là encore, un rôle décisif dans la clôture. Dans l’arrêt Williams contre Mississippi, elle maintient la taxe électorale, les clauses de déchéance des droits civiques et les tests de lecture prévus par la Constitution du Mississippi de 1890. Avec Giles contre Harris, en 1903, elle va plus loin : elle refuse, pour l’essentiel, de contraindre les États du Sud à respecter le quinzième amendement. Institutionnellement, cela signifie que même le recours aux tribunaux fédéraux pour obtenir l’application de ce droit devient une issue de plus en plus obstruée. Du bureau de vote à la Cour suprême, les portes politiques se ferment ainsi les unes après les autres.

Dans les textes qui dressent ces barrières formellement neutres, on n’ose jamais écrire noir sur blanc qu’il s’agit de retirer le vote aux Noirs. La taxe électorale ne parle pas de race. Le test de lecture non plus. La clause du grand-père non plus. Le quinzième amendement figure pourtant en toutes lettres dans la Constitution : on ne peut priver quelqu’un de son vote en raison de sa race. Tout l’agencement consiste précisément à contourner ces mots pour accomplir ce qu’ils interdisent. Dans la Constitution, le droit de vote des Noirs reste solennellement protégé. Dans la réalité, leurs voix ont été entièrement évacuées. Le gouffre entre reconnaissance et réalité atteint ici son point extrême.

IV. Fermer l’issue économique

Si la privation du vote ferme l’issue politique, les Codes noirs, les lois sur le vagabondage, la location de condamnés, le métayage et la servitude pour dettes ferment celles de la subsistance et du départ. Le Code noir du Mississippi de 1865 le dit déjà très clairement. Un Noir sans domicile ou emploi légal, et sans document écrit pour en attester, peut être traité en vagabond. S’il quitte son employeur, il perd son salaire. S’il est condamné pour une infraction mineure et ne peut payer l’amende et les frais dans un délai de cinq jours, le shérif peut le louer à un Blanc disposé à payer l’amende pour lui.

Après la Reconstruction, cette manière de transformer un problème de travail en affaire pénale se prolonge dans la location de condamnés et la servitude pour dettes. En abolissant l’esclavage, le treizième amendement a ménagé une exception pour la sanction d’une infraction pénale. Le Sud utilise cette exception pour réorganiser le travail forcé. Les États louent des détenus aux chemins de fer, aux mines et aux grandes plantations. Les prisonniers ne reçoivent pratiquement aucun salaire ; leurs conditions de travail sont inhumaines, dangereuses et souvent mortelles. Les recherches modernes ont donné un nom très direct à ce système de location : l’esclavage sous un autre nom.

La servitude pour dettes s’installe, elle, dans le quotidien. Premier cas de figure : un accusé n’a pas de quoi payer l’amende et les frais de justice ; un commerçant ou un employeur local avance l’argent, puis le force à travailler sans salaire pour le rembourser. Plus couramment encore, le métayage, les achats à crédit au magasin et le circuit du crédit dans les plantations entraînent les gens dans une dette sans fin. Qu’ils tentent de partir, et les chaînes, les gardiens, les chiens de chasse ou les procédures judiciaires peuvent les ramener à leur point de départ. Le propriétaire fournit la terre, les bêtes et les semences ; à la fin de l’année, le métayer reçoit sa part de la récolte. Mais entre-temps, il faut acheter à crédit la nourriture, les médicaments, les vêtements et les semences. Au moment de faire les comptes, le métayer découvre bien souvent qu’il ne lui revient rien et qu’il doit encore de l’argent au propriétaire. Il lui faut donc signer pour une année supplémentaire.

Entre cette clôture économique et l’ancien esclavage, une différence subtile mais décisive mérite qu’on s’y arrête. L’esclavage définissait directement l’être humain comme une propriété. La privation de liberté était nue, visible au premier regard. L’économie de Jim Crow ne procède plus ainsi. Elle ne le peut plus : le treizième amendement a aboli l’esclavage. Elle emprunte donc une voie plus dissimulée. Elle vous reconnaît comme une personne libre. En principe, vous pouvez partir. Seulement, toutes les routes sont barrées : la terre appartient à d’autres, la dette ne peut jamais être apurée, et rompre le contrat vous coûterait plus que vous ne pouvez supporter. L’ancien esclavage imposait l’intolérable ; le régime économique de Jim Crow transforme l’intolérable en une condition dont on ne peut s’échapper.

V. Fermer l’issue de la violence : le lynchage comme institution

Dans ce régime, le lynchage n’est pas à la périphérie : il est au centre. Sa terreur permet aux discriminations légales et aux contraintes économiques que nous venons de voir de s’exercer pour de bon. Les chiffres doivent être distingués selon le périmètre et la méthode du recensement. Dans les statistiques traditionnelles de Tuskegee, 4 743 personnes ont été victimes de lynchages aux États-Unis de 1882 à 1968, dont 3 446 Noirs. Les sommets se concentrent dans les années 1890 : en 1892, on dénombre 230 victimes, dont 161 Noirs. La troisième édition du rapport de l’Equal Justice Initiative recense 4 084 victimes noires de lynchages de terreur raciale dans douze États du Sud entre 1877 et 1950, soit au moins 800 personnes de plus que le relevé antérieur le plus complet.

Ida B. Wells a été la première à mettre systématiquement au jour cette fonction terroriste du lynchage. Elle a été la première à déplacer le regard : ce que l’on présentait comme un incident local d’ordre public devait être compris comme une terreur raciale de nature politique. En 1892, après le lynchage de trois exploitants noirs d’une épicerie à Memphis, Wells publie dans la presse une dénonciation virulente, puis lance une campagne nationale contre le lynchage. Son travail compte parce qu’il rend visible la véritable portée de ces actes. Ils ne visent pas seulement tel individu accusé de quelque chose ; ils montrent à toute la communauté noire ce que signifie franchir la limite, et ce qu’il en coûte.

C’est précisément là que se loge un profond paradoxe de la clôture. Si le reste avait vraiment été enfermé une fois pour toutes, l’ordre n’aurait pas besoin d’une terreur aussi continue, aussi dense, pour se maintenir. Une affaire réellement réglée n’exige pas que l’on recommence à intimider, année après année, par le lynchage. C’est parce que le reste n’a pas été anéanti, parce que les Noirs repoussés aux marges sont toujours là, veulent toujours franchir la limite et résistent toujours, que l’ordre de clôture doit sans cesse recourir au lynchage pour les rabattre à leur place. L’existence même du lynchage prouve que le reste n’a pas été clos. Elle ne démontre pas la réussite de la répression, mais l’impossibilité pour la répression d’en finir une fois pour toutes.

Lorsqu’un ordre a véritablement résolu un problème, il devient naturel et n’a plus besoin d’être entretenu. Jim Crow présente exactement le visage inverse. Pour maintenir l’ordre racial qu’il proclame aller de soi, il lui faut, année après année, des lynchages dans tout le Sud. Plus cet ordre a besoin de violence pour se défendre, plus il révèle que ce qu’il défend n’a rien d’une évidence naturelle et rien d’une assise solide. Le lynchage ne témoigne pas de sa force, mais de sa faiblesse. Il lui faut produire continuellement de la terreur pour soutenir à grand-peine une situation qui ne devrait pas durer, et qui ne peut tenir.

VI. La Cause perdue et les monuments : la défense culturelle de la clôture

Cet ordre de terreur a aussi besoin d’une justification culturelle. Il la trouve dans le récit de la « Cause perdue ». Une organisation créée en 1894 s’y consacre expressément : ses statuts appellent à inculquer aux générations suivantes le respect d’une histoire de la guerre présentée comme « glorieuse », et à conserver pour le camp confédéré un récit dit « véridique ». À la veille de la Première Guerre mondiale, elle approche les 100 000 membres. Le Sud connaît alors une consolidation accélérée de la ségrégation, de la privation du vote et du lynchage. En enveloppant le vieux Sud de nostalgie et en réduisant au minimum la capacité d’agir des Noirs, le récit de la Cause perdue fournit à Jim Crow une armature culturelle.

La vague des monuments confédérés raconte la même histoire. Ces monuments se multiplient surtout des années 1890 aux années 1920, au moment même où les lois Jim Crow prennent leur forme durable, où la participation politique des Noirs est étouffée et où les lynchages atteignent leurs sommets. Restons précis : les monuments ne sont pas l’unique pilier de Jim Crow. Mais ils sont érigés, interprétés et entourés de rites à l’époque de Jim Crow ; ils prennent donc bien part à la défense culturelle de cet ordre racial.

Si l’on replace cette défense culturelle dans notre cadre d’analyse, on y retrouve le prolongement du récit de la corruption examiné dans l’épisode précédent. Une clôture ne repose jamais seulement sur le droit et la violence. Il lui faut aussi une histoire, une histoire qui fasse paraître l’ordre naturel, légitime, voire noble. La Cause perdue remplit exactement cette fonction. Mais l’existence même de cette défense culturelle, comme celle du lynchage, trahit la fragilité de la clôture. Un ordre réellement évident, réellement naturel, n’aurait pas besoin d’être continuellement renforcé à coups de récits, de commémorations et de rites. Devoir déployer tant d’efforts pour démontrer sa légitimité, c’est précisément montrer qu’elle n’a jamais été véritablement établie.

VII. Le recul fédéral et la capacité d’organisation des exclus

Le recul fédéral doit être décrit pour ce qu’il est : un abandon à l’échelle nationale. Après la Reconstruction, la Cour suprême s’appuie sur la logique de l’« action de l’État » développée dans les Civil Rights Cases pour fermer l’essentiel du champ d’intervention fédéral contre les discriminations privées. Avec Giles et d’autres arrêts, elle laisse durablement le quinzième amendement à l’état de lettre morte. Ce n’est donc pas que l’État fédéral n’ait pas vu la clôture se mettre en place dans le Sud. Ce sont ses institutions qui veulent de moins en moins s’en mêler.

C’est l’un des constats les plus accablants de cet épisode. Cette fois, l’ordre ancien du Sud n’est pas seul à enfermer le reste. La Cour suprême, le Congrès et l’exécutif de cette construction y concourent eux-mêmes : à force de reculs successifs, ils dégagent de leurs propres mains l’espace nécessaire à la clôture. La construction qui avait reconnu ce reste comme sien à travers les treizième, quatorzième et quinzième amendements mobilise maintenant sa propre justice, son propre pouvoir législatif et sa propre administration pour laisser, pas à pas, le reste être repoussé. Le rapport entre la construction et le reste ne suit donc jamais une direction unique, toujours tournée vers l’avant. Les mêmes institutions peuvent, à une époque, pousser le reste vers le centre et, à la suivante, le refouler vers les marges.

Cette clôture n’a pourtant pas anéanti les revendications des Noirs. Le système a condamné l’entrée dans la communauté officielle sans détruire la capacité d’organisation des exclus. Les familles noires, les Églises indépendantes, les écoles et les communautés locales consolidées pendant la Reconstruction continuent, après sa fin, à entretenir leur vie sociale au-delà des frontières tracées par Jim Crow. Les Églises noires indépendantes deviennent des centres de vie communautaire, politique et éducative. Après la Reconstruction, les communautés continuent aussi à créer et à faire vivre des écoles pour les Noirs.

C’est au sein même de cet espace verrouillé qu’apparaît un profond désaccord sur la conduite à tenir : la controverse entre Booker T. Washington et Du Bois. Mieux vaut ne pas la raconter comme un duel entre celui qui aurait raison et celui qui aurait tort. Il s’agit de deux stratégies pour préserver une marge d’action à l’intérieur d’un régime de clôture. Dans son discours d’Atlanta de 1895, Washington invite à « descendre son seau là où l’on se trouve » : il donne la priorité à la formation industrielle, à l’accumulation de biens et aux relations de travail avec les Blancs du Sud. Dans son ouvrage de 1903, Du Bois lui reproche au contraire de céder beaucoup trop sur le pouvoir politique, les droits civiques et l’accès des jeunes Noirs à l’enseignement supérieur.

Ce désaccord suffit à montrer que le reste repoussé aux marges ne s’est nullement tu. Derrière les murs, il rassemble ses forces, débat et prépare la manière dont il pourra de nouveau surgir. Washington et Du Bois ne se disputent pas pour savoir s’il faut lutter pour l’égalité, mais pour déterminer comment le faire le plus efficacement dans une époque ainsi verrouillée. Qu’il s’agisse d’une autonomie conquise progressivement par ses propres efforts ou d’une revendication immédiate des droits, les deux démarches partent du même constat : l’exigence d’égalité ne s’est jamais éteinte.

VIII. Conclusion

De l’histoire de Jim Crow, replacée dans cette série, retenons surtout ceci : ce fut la tentative de clôture la plus systématique de toute l’histoire de cette construction, et ce fut aussi la preuve la plus nette que le reste, en définitive, ne peut être clos.

Jamais la clôture n’avait été aussi méthodique. Elle condamne l’issue politique : tout un ensemble de dispositifs en apparence neutres sur le plan racial fait passer le nombre d’électeurs noirs inscrits de plus de 80 000 à un peu plus de 8 000 au Mississippi, et de 130 000 à un peu plus de 1 000 en Louisiane. Elle condamne l’issue économique : la location de condamnés et la servitude pour dettes attachent de nouveau les personnes libres à la terre, à la dette et à la justice locale. Elle condamne l’issue de la résistance violente : la continuité des lynchages donne aux hautes murailles du droit et de l’économie leur efficacité réelle. Elle bénéficie de la caution constitutionnelle de Plessy, de la défense culturelle de la Cause perdue et, plus encore, du recul de l’État fédéral sur toute la ligne, de l’exécutif à la Cour suprême, qui lui laisse le champ libre.

Et pourtant, c’est cette clôture, la plus systématique de toutes, qui révèle le plus clairement l’impossibilité de la clôture. Pour trois raisons. D’abord, elle procède en vidant de leur substance les textes, non en les effaçant. Aucun des treizième, quatorzième et quinzième amendements n’a été supprimé de la Constitution. La promesse d’égalité demeure dans la loi fondamentale, tandis que la dissidence de Harlan affirmant que « notre Constitution est aveugle à la couleur » reste dans la mémoire judiciaire et constitutionnelle : deux forces latentes. Ensuite, cette clôture a besoin d’une terreur continue pour tenir. Les lynchages répétés d’année en année montrent que le reste n’a pas été véritablement anéanti : ce qui est réellement réglé n’a pas à être gardé indéfiniment par la terreur. Enfin, la clôture exige un récit sans cesse renouvelé pour se consolider. S’il faut raconter et raconter encore la Cause perdue, c’est précisément que la légitimité de cet ordre n’a jamais été solidement établie. Et, par-delà tout cela, les Noirs enfermés derrière les murs ont conservé leur capacité à s’organiser et à agir, dans leurs Églises, leurs écoles, leurs communautés et dans des débats comme celui de Washington et Du Bois.

Ce que Jim Crow a réellement obtenu, c’est la durée, non la clôture. Plus l’étau de ces murailles savamment agencées se resserre, plus elles ont besoin de terreur et de récits continus pour tenir, et plus elles prouvent en retour que ce qu’elles voulaient enfermer n’a jamais été définitivement enfermé. Nous retrouvons, une fois encore, le refus du fatalisme. Cette clôture n’a rien d’un phénomène spontané : elle a été élevée pierre par pierre, par d’innombrables choix politiques précis, décisions judiciaires et actes de violence. Elle n’est donc pas indémontable. Le mur restera debout très longtemps, le temps de plusieurs vies, sur plusieurs générations. Mais ce sont bien des êtres humains qui l’ont construit. Et tout ce que des êtres humains ont construit peut être démantelé par des êtres humains.

Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.