De Grant à Hayes — Inclure, puis repousser
De 1869 à 1877, deux mouvements contraires furent également réels. Le quinzième amendement et les gouvernements de Reconstruction firent entrer des hommes noirs dans l’électorat et les fonctions publiques ; la terreur blanche, les tribunaux et le retrait fédéral vidèrent rapidement cette inclusion de sa substance.
Le mouvement dessine une parabole : treizième amendement, citoyenneté du quatorzième, vote du quinzième ; puis violence, limitation judiciaire et compromis électoral. Mais repousser n’est pas effacer. Les amendements restèrent dans la Constitution comme obligations reconnues et non exécutées.
1. Grant, président paradoxal
Ulysses Grant fut élu en 1868 grâce à sa stature de général victorieux, au rejet de Johnson et au soutien de près d’un demi-million d’électeurs noirs du Sud. Sans grande expérience des partis ni du Congrès, il arriva avec une volonté réelle de préserver le résultat politique de la guerre.
Les scandales de son administration ne doivent être ni niés ni confondus avec un enrichissement personnel. Grant accorda une confiance désastreuse à des proches et protégea trop longtemps certains subordonnés ; les enquêtes n’établirent pas qu’il eût lui-même tiré profit des fraudes. La corruption du Gilded Age et son engagement pour les droits civiques appartiennent à la même présidence.
Son rôle nouveau fut d’employer l’exécutif, l’armée et le ministère de la Justice non pour conquérir ou gagner une guerre, mais pour protéger des citoyens récemment inscrits dans la Constitution. Ce projet révéla à la fois la capacité fédérale et sa dépendance à une volonté politique continue.
2. Le quinzième amendement, sommet de l’inclusion
Ratifié en 1870, le quinzième amendement interdit de refuser le vote à un citoyen en raison de sa race, de sa couleur ou d’une ancienne condition servile et donna au Congrès le pouvoir de l’appliquer. Dans le contexte, il ouvrit surtout le suffrage aux hommes noirs ; les femmes restèrent exclues jusqu’au dix-neuvième amendement.
La transformation fut concrète. Les républicains gouvernèrent plusieurs États du Sud ; vers 1877, environ deux mille hommes noirs avaient exercé des fonctions locales, étatiques ou fédérales. Hiram Revels entra au Sénat en février 1870, Joseph Rainey à la Chambre en décembre. Entre 1870 et 1901, vingt-deux Afro-Américains siégèrent au Congrès.
Les gouvernements reconstruits développèrent notamment l’enseignement public. En Caroline du Sud, les effectifs scolaires passèrent approximativement de 30 000 à 123 000 entre 1868 et 1876. L’expérience ne fut pas exempte de dettes et de corruption, mais elle ne se réduisit pas à ces défauts.
Le texte constitutionnel possédait aussi sa faille : il interdisait une discrimination explicitement raciale, non toutes les conditions de vote. Taxes électorales, tests d’alphabétisation et clauses du grand-père pourraient ensuite adopter un vocabulaire neutre tout en visant précisément les électeurs noirs.
3. Corriger le récit de « gouvernements corrompus »
Une longue historiographie a décrit la Reconstruction comme domination de carpetbaggers, traîtres blancs et élus noirs incompétents. Les travaux de W. E. B. Du Bois puis d’historiens comme Eric Foner ont montré combien ce tableau exagérait et racialisait des problèmes réels.
La corruption existait, souvent autour de financiers, compagnies ferroviaires et responsables blancs, au Sud comme au Nord. La singulariser dans les gouvernements où votaient les Noirs servait un but politique : convertir la question de l’appartenance en jugement technique sur leur prétendue incapacité à gouverner.
Le récit fut lui-même un instrument de contre-révolution. En présentant l’expulsion des électeurs noirs comme assainissement administratif, les « Redeemers » donnèrent au retour de la suprématie blanche l’apparence d’une restauration de la bonne gestion.
4. La terreur politique et la réponse fédérale
Le Ku Klux Klan et des organisations voisines ne produisaient pas un simple désordre. Coups, viols, meurtres, incendies d’écoles et d’églises visaient le vote noir, les jurés et les cadres républicains. La violence possédait une stratégie : détruire le nouveau corps politique.
Plusieurs massacres marquèrent la trajectoire. À Memphis en mai 1866, quarante-six Afro-Américains furent tués selon un bilan moderne ; à La Nouvelle-Orléans en juillet, trente-quatre partisans noirs périrent et 119 furent blessés. À Colfax, le 13 avril 1873, au moins soixante-deux personnes, peut-être jusqu’à environ 150, moururent, en immense majorité noires.
Les Enforcement Acts de 1870-1871 punirent l’intimidation électorale. La troisième, dite Ku Klux Klan Act, autorisa l’emploi de la force et certaines suspensions de l’habeas corpus. En octobre 1871, Grant intervint dans neuf comtés de Caroline du Sud ; plus de six cents suspects furent détenus avant la fin de l’année.
Les poursuites brisèrent temporairement l’organisation et contribuèrent à une élection de 1872 relativement libre. Ce succès est essentiel : la protection n’était pas impossible par nature. Lorsque l’État mobilisait durablement enquêteurs, tribunaux et force, la terreur pouvait reculer.
5. Le droit fédéral se trouve émoussé
La Cour suprême réduisit cependant les outils de cette protection. Dans les Slaughter-House Cases, elle donna une portée étroite aux privilèges de la citoyenneté fédérale. Dans United States v. Cruikshank, issu du massacre de Colfax, elle estima que le quatorzième amendement visait l’action des États, non la violence privée.
Les poursuites fédérales furent annulées et les victimes renvoyées vers les autorités locales qui refusaient précisément de les protéger. La distinction entre violence publique et privée ignorait la coopération réelle entre groupes armés, shérifs, jurys et partis locaux.
Le Civil Rights Act de 1875 tenta encore de garantir l’accès égal aux lieux publics. Mais l’élan législatif arrivait au moment où la Cour restreignait la compétence fédérale et où la volonté de l’exercer diminuait. Une promesse nationale pouvait être neutralisée par la manière de définir son ennemi juridique.
6. Crise économique et épuisement politique
La panique de 1873, liée aux chemins de fer, aux faillites bancaires et au retrait de capitaux, ouvrit une longue dépression. Chômage et dette replacèrent les préoccupations économiques du Nord au premier plan. Les républicains craignirent de payer électoralement une intervention persistante dans le Sud.
Ce déplacement ne fut pas une fatigue neutre. Une grande partie de la population blanche du Nord n’acceptait pas l’égalité civile et politique au point d’en assumer durablement le coût. Faute de terre, beaucoup d’affranchis restaient en outre dépendants d’anciens maîtres : le vote sans autonomie économique demeurait fragile.
Les démocrates blancs reconquirent les États au nom du « home rule » et de la « rédemption ». Protéger chaque électeur demandait soldats, procureurs, juges et financements. À mesure que droit, budget et intérêt du Nord se retiraient, cette capacité s’effondra comté après comté.
7. L’élection de 1876 et la sortie de 1877
Le démocrate Samuel Tilden remporta le vote populaire et approcha de la majorité électorale, mais les résultats de Floride, Louisiane et Caroline du Sud furent disputés. Des gouvernements rivaux revendiquaient l’autorité. Le Congrès créa une commission spéciale qui attribua toutes les voix contestées à Rutherford Hayes : 185 contre 184.
Le « compromis de 1877 » ne fut pas un traité écrit unique, mais un ensemble d’ententes et d’attentes. Hayes retira les derniers soutiens militaires aux gouvernements républicains et reconnut le retour du pouvoir démocrate blanc en échange d’une transition présidentielle acceptée.
Deux lectures doivent rester ensemble. Les forces fédérales étaient déjà peu nombreuses, la Chambre démocrate refusait des crédits et l’opinion du Nord s’était retirée : poursuivre la Reconstruction était politiquement difficile. Mais la conséquence fut bien un abandon, exposant les citoyens noirs à la violence et à la privation systématique du vote.
L’élection, qui avait corrigé Johnson en 1866, devint ici le véhicule du retrait. L’ouverture institutionnelle n’est pas moralement orientée par elle-même ; elle permet une décision, et celle-ci dépend de la valeur que les acteurs accordent aux droits d’autrui.
8. Conclusion : une obligation constitutionnelle suspendue
L’inclusion fut véritable : vote, élus, écoles et intervention fédérale modifièrent le Sud. Le reflux le fut aussi : terreur, jurisprudence, crise et transaction politique ramenèrent la suprématie blanche au pouvoir. Aucune moitié ne doit annuler l’autre.
La protection de Grant prouve que l’échec n’était pas fatal. Elle échoua lorsqu’une série de décisions retira les ressources juridiques, militaires et politiques nécessaires. Ce fut une démolition collective, non l’œuvre d’un seul traître ni une loi naturelle de l’histoire.
Le quinzième amendement ne disparut pas. L’égalité devint une dette constitutionnelle latente, contredite dans la vie quotidienne mais disponible pour une future mobilisation. L’ancien ordre pouvait repousser le reste ; il ne pouvait retirer du texte la reconnaissance déjà obtenue.
Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.