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Essai 04 sur 26

Quatrième essai : Madison et Monroe — L’épreuve de survie venue du dehors et la première fracture géographique

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

Les trois essais précédents suivaient ce qui se passait à l’intérieur de cette construction. Comment elle avait fini par reconnaître dans les conflits partisans un reste avec lequel il fallait compter ; comment la tentation de la clôture y était apparue, puis avait été absorbée ; comment ses contre-pouvoirs avaient, à maintes reprises, ramené l’exécutif dans ses limites ; comment, enfin, sa force d’attraction, indifférente à la cohérence des gouvernants entre leurs paroles et leurs actes, avait entraîné vers l’expansion l’un de ceux qui répugnaient le plus à la reconnaître. Toutes ces pressions venaient du dedans. Avec les seize années de Madison et de Monroe, cette construction affronte pour la première fois une pression extérieure, assez puissante pour la détruire physiquement. Une armée étrangère va entrer dans la capitale et ne laisser du Capitole et de la résidence présidentielle que des carcasses calcinées.

Pour lire cette période au plus juste, le mieux est d’y distinguer trois niveaux emboîtés. À l’extérieur, la guerre de 1812 : la première épreuve de survie que le dehors impose à cette construction. La question est simple et brutale. Un jeune régime peut-il subir une catastrophe militaire, voire l’incendie de sa capitale, sans se désagréger aussitôt ? Au niveau intermédiaire, le tournant national qui suit la guerre : après avoir encaissé le choc, la construction se dote à la hâte d’une carapace plus solide, faite de banques, de droits de douane, de routes et de décisions de justice. Tout au fond, sous cette carapace et sous l’unité de façade, son reste le plus profond prend pour la première fois une forme géographique nettement visible. C’est la crise du Missouri.

De ces trois niveaux se dégage un constat structurel solide. La guerre de 1812 prouve que cette construction ne se disloque pas au premier désastre militaire. Sous Monroe, elle commence à traduire sa survie en principes qu’elle proclame à la face du monde. Mais c’est aussi à ce moment précis que l’esclavage, ce reste qu’elle ne peut entièrement absorber, se manifeste pour la première fois sous la forme d’une division territoriale bien nette. Voilà pourquoi l’incendie de la capitale en 1814, la doctrine Monroe de 1823 et le compromis du Missouri de 1820 doivent figurer dans un même essai comme trois séries de plans, plutôt que comme trois sujets sans rapport.

I. Comment la guerre entre par les voies institutionnelles

Pour raconter cette guerre avec justesse, il faut d’abord voir comment elle est entrée dans la construction. Elle n’a pas été déclenchée par la seule décision d’un homme fort. Elle est entrée dans la vie politique en suivant les procédures constitutionnelles et, dès le premier pas, elle portait la marque d’une profonde division entre les régions.

Le 1er juin 1812, Madison adresse au Congrès un message qui expose clairement les motifs officiels d’une entrée en guerre. Depuis longtemps, la marine britannique bafoue le pavillon américain : elle arraisonne les navires en haute mer et y saisit des marins pour les enrôler de force. Le blocus britannique et les décrets qui l’accompagnent compromettent le commerce neutre des États-Unis. Les bâtiments britanniques harcèlent leurs côtes et leurs ports. Quant à la reprise des guerres avec les Amérindiens sur la frontière du Nord-Ouest, Madison l’attribue expressément à l’influence des négociants, des garnisons et des agents britanniques. Autrement dit, les raisons officielles de la guerre concernent avant tout la souveraineté maritime, les droits du commerce neutre et la sécurité des frontières, non une conquête territoriale ouvertement revendiquée. La déclaration de guerre contre la Grande-Bretagne est ensuite adoptée par 79 voix contre 49 à la Chambre des représentants et par 19 contre 13 au Sénat. Ces votes disent déjà deux choses. La guerre entre dans la vie politique par les voies institutionnelles ; mais elle divise dès l’origine, avec une opposition considérable dont la répartition suit, dans les grandes lignes, celle des régions.

S’en tenir à ces motifs officiels serait toutefois rétrécir l’histoire. Les partisans de la guerre au Congrès, notamment la génération d’Henry Clay et de John Calhoun, ont bel et bien poussé à une riposte plus dure. Ils réclamaient une réponse aux atteintes aux droits maritimes, mais voyaient aussi dans la question canadienne un moyen d’affaiblir l’emprise britannique en Amérique du Nord. Soyons précis : l’annexion du Canada ne figurait pas parmi les buts de guerre officiels du message de Madison. Elle n’en était pas moins l’un des bénéfices que nombre de partisans du conflit en attendaient, plus ou moins ouvertement.

Un autre détail est lourd de sens. Dès le 16 juin 1812, la Grande-Bretagne avait annoncé son intention de suspendre les décrets qui entravaient le commerce américain ; leur révocation officielle suivit le 23 juin. Mais la nouvelle de cette annonce ne pouvait parvenir à temps aux États-Unis, qui déclarèrent la guerre le 18 juin. Le conflit porte ainsi la marque des délais de communication de son époque. L’adversaire était en train de retirer l’une des principales causes du différend, mais ce décalage avait déjà laissé la guerre s’engager sur les rails des institutions.

II. La capitale brûle, les institutions survivent

Les débuts du conflit confirment surtout combien la jeune république peine à mobiliser ses moyens. En 1812, l’offensive lancée depuis Detroit contre le Haut-Canada échoue. Le 16 août, Hull livre Detroit presque sans combat. Le 13 octobre de la même année, la bataille de Queenston Heights se solde par un nouvel échec. La mauvaise coopération des milices de Nouvelle-Angleterre révèle encore à quel point la capacité de mobilisation fédérale dépend du concours des États.

Il faut ici séparer deux choses que l’on confond facilement. La guerre met à l’épreuve, d’une part, la machine de guerre fédérale, autrement dit sa capacité administrative à mobiliser, à coordonner les opérations et à assurer la logistique ; d’autre part, la construction elle-même, c’est-à-dire la possibilité pour son ordre constitutionnel de tenir sous les coups. Sur le premier plan, elle révèle une faiblesse : pour agir, le pouvoir fédéral dépend encore largement des États. Sur le second, elle atteste au contraire une résistance : la capitale brûle, l’ordre ne s’effondre pas. L’insuffisance des capacités administratives et la solidité de l’ordre constitutionnel peuvent être vraies en même temps. C’est la seconde qui nous intéresse ici.

La scène qui concentre toute la portée symbolique de cette épreuve de survie venue du dehors se déroule le 24 août 1814. Les troupes britanniques entrent dans Washington et incendient le Capitole, la résidence présidentielle et d’autres bâtiments du gouvernement. C’est l’image la plus saisissante de toute la guerre : la capitale occupée, les édifices publics en flammes, quantité d’archives nationales et de documents du Congrès évacués en urgence ou détruits. Mais l’essentiel n’est pas que les États-Unis aient perdu une bataille. L’essentiel est que la destruction du centre matériel de la capitale n’ait pas arrêté le fonctionnement de cette construction. Le Sénat se réunit ensuite provisoirement dans un hôtel, et le Congrès choisit finalement de rester à Washington plutôt que de déplacer la capitale. La république sait désormais dissocier l’autorité politique d’un bâtiment particulier. Les institutions ne se réduisent pas aux quelques édifices qui les abritent dans la capitale.

Arrêtons-nous un instant sur ce point : il touche à l’un des critères fondamentaux de maturité d’une construction. Lorsqu’un ordre se confond encore avec un centre, qu’il s’agisse d’un monarque, d’une capitale ou d’une famille, la destruction de ce centre entraîne souvent sa désagrégation tout entière. Son autorité n’habitait nulle part ailleurs. Une construction mûre a, elle, dispersé son autorité hors de tout centre unique : dans les procédures, dans les institutions, dans les attentes que partagent une multitude de gens. Son autorité ne réside pas dans un immeuble, mais dans un ensemble de règles auxquelles on reconnaît encore leur valeur. Vous pouvez donc brûler ses bâtiments ; vous ne brûlerez pas ses règles. L’incendie de Washington, en 1814, démontre pour la première fois, dans des circonstances extrêmes, qu’elle en est arrivée là. Son centre peut être réduit en cendres ; elle-même continue de fonctionner.

Une correction apportée par les recherches modernes au récit populaire mérite aussi sa place ici. Selon la version courante, Dolley Madison se serait enfuie de la Maison-Blanche en portant elle-même le portrait de Washington. Des documents plus fiables montrent qu’elle a surtout donné l’ordre de l’emporter à tout prix. Paul Jennings, alors réduit en esclavage à la Maison-Blanche, attribue dans ses souvenirs le décrochage du tableau au portier Jean-Pierre Sioussat et au jardinier Thomas McGraw. D’autres personnes se virent ensuite confier son évacuation. Jennings est ici un témoin essentiel, sans qu’on puisse pour autant lui attribuer avec certitude le transport du portrait. La formulation la plus sûre est donc celle-ci : Dolley Madison a dirigé le sauvetage du portrait et tenu à ce qu’il ait lieu ; elle n’est pas cette héroïne de légende fuyant seule, le tableau dans les bras. Ce genre de correction rappelle utilement que la mémoire des débuts de la république s’est souvent constituée en effaçant les domestiques, les esclaves et ceux qui avaient réellement fait le travail. Même dans une telle légende patriotique, ce reste le plus profond demeure une présence gommée du récit.

À l’automne 1814, les États-Unis remportent un autre succès hautement symbolique en défendant Baltimore. Du 13 au 14 septembre, les Britanniques bombardent un fort pendant environ vingt-cinq heures sans parvenir à briser les défenses de la ville. Un homme qui, à l’aube, voit toujours flotter le grand drapeau au-dessus du fort écrit les vers qui deviendront les paroles de l’hymne national américain. Voilà la portée politique de l’épisode : les États-Unis transforment très vite leur survie en un symbole national que l’on peut chanter. Le drapeau, le chant et la défense d’une ville servent à refaire la mémoire de cette guerre.

III. Inscrire la survie dans une carapace

Après le coup reçu de l’extérieur, la première réaction de cette construction consiste à se donner une carapace plus résistante. Le plus savoureux est que ceux qui s’y emploient sont précisément les hommes du camp arrivé au pouvoir en combattant la centralisation.

L’un des virages politiques les plus nets de l’après-guerre est l’adoption, par les républicains, de nombreux instruments de renforcement national jusque-là associés aux fédéralistes. La deuxième Banque des États-Unis est fondée en 1816, notamment pour mettre de l’ordre dans la prolifération des billets émis par les banques des États et améliorer le système national de paiements comme les moyens financiers de l’État fédéral. Ce n’est pas une banque centrale au sens moderne. Mais son réseau de succursales, déployé dans tout le pays, lui permet d’agir de façon encore rudimentaire, mais bien réelle, sur l’offre de monnaie et de crédit. Elle remplit déjà certaines fonctions d’un centre national de liquidité.

À la banque s’ajoutent les droits de douane protecteurs et les travaux d’aménagement intérieur. Clay donnera plus tard à cet ensemble le nom de « système américain » : protection douanière, puissante banque nationale, routes et canaux soutenus par le pouvoir fédéral. Dans son discours d’investiture de 1817, Monroe présente lui aussi les routes et les canaux comme des moyens de resserrer les liens de l’Union. Nous retrouvons la force d’attraction à l’œuvre dans l’essai précédent. Jefferson était arrivé au pouvoir en dénonçant la centralisation ; il avait pourtant repris la machine d’État et l’avait agrandie. C’est maintenant au tour de ses héritiers politiques : une guerre leur ayant enseigné la nécessité d’un État capable d’agir, ils s’approprient de leur plein gré les instruments qu’ils combattaient naguère. Cette attraction ne trie pas ses hommes. Génération après génération, elle entraîne dans la même direction ceux qui se présentent sous la bannière d’un gouvernement réduit.

Sur le terrain judiciaire, les arrêts McCulloch contre Maryland et Gibbons contre Ogden donnent à ce tournant national son assise juridique. Le premier reconnaît au Congrès le pouvoir implicite de créer une banque et refuse aux États celui de taxer la banque fédérale. Le second confirme qu’un État ne peut, par ses lois, entraver la réglementation du commerce entre États par le Congrès. L’importance de ces deux affaires tient moins à la doctrine juridique elle-même qu’au passage qu’elles accomplissent : le renforcement national de l’après-guerre cesse d’être une simple position politique pour devenir un ordre constitutionnel effectivement applicable.

Mais la carapace à peine renforcée subit la panique de 1819, première grande dépression économique depuis les années 1780. La deuxième Banque des États-Unis prête d’abord à l’excès, puis resserre brutalement le crédit, amplifiant une crise déjà liée au recul des marchés internationaux et à la chute des prix agricoles. Les banques des États suspendent la conversion de leurs billets en espèces ; faillites, chômage et saisies hypothécaires se multiplient. Les récits modernes les plus solides font se rencontrer deux facteurs : le ralentissement mondial de l’après-guerre et les failles de l’architecture financière américaine. Le brusque revirement de la deuxième Banque aggrave la contraction. En renforçant ses capacités, une construction engendre aussi de nouvelles fragilités. Sa carapace devient elle-même un nouveau point de concentration des contraintes.

IV. La projection extérieure : la doctrine Monroe

Après avoir inscrit sa survie dans une carapace plus solide, cette construction se met à faire quelque chose d’inédit : elle projette au-dehors son propre périmètre de sécurité.

La doctrine Monroe n’est pas, à l’origine, une déclaration autonome. Elle tient en quelques paragraphes du septième message annuel de Monroe, daté du 2 décembre 1823. Deux propositions sont à saisir directement. La première veut que les continents américains ne soient désormais plus considérés comme des terres ouvertes à une colonisation future par quelque puissance européenne que ce soit. La seconde annonce que les États-Unis regarderont toute tentative des puissances européennes d’étendre leur système politique à une partie quelconque de cet hémisphère comme une menace pour leur paix et leur sécurité. Mais, pour ne pas laisser les interprétations ultérieures envahir le texte d’origine, il faut en conserver les réserves. Dans le même message, Monroe affirme que les États-Unis n’interviendront ni dans les colonies européennes existantes ni dans les affaires intérieures de l’Europe. La doctrine originelle n’est donc pas un blanc-seing pour intervenir à travers toutes les Amériques. Elle propose une délimitation des espaces et s’impose à elle-même des limites.

Son contexte comporte au moins trois dimensions. D’abord, après les guerres d’indépendance latino-américaines, on redoute largement, en Europe comme en Amérique, que l’Espagne tente de rétablir sa domination coloniale avec l’appui de l’alliance conservatrice européenne. Ensuite, les activités russes sur la côte pacifique du Nord-Ouest mettent les États-Unis en alerte. Enfin, en 1823, le ministre britannique des Affaires étrangères, Canning, propose une déclaration anglo-américaine commune pour empêcher les autres pays européens d’intervenir dans l’Amérique espagnole. Le secrétaire d’État John Quincy Adams s’oppose cependant à une signature conjointe avec Londres : elle limiterait les possibilités d’expansion future des États-Unis, et il soupçonne les Britanniques de nourrir leurs propres arrière-pensées impériales. L’initiative britannique débouche finalement sur une déclaration américaine unilatérale.

Sur la réalité de cette doctrine, les historiens s’accordent presque tous sur un point : en 1823, les États-Unis n’ont absolument pas les moyens de la faire respecter seuls. Ils sont à peu près incapables de soutenir leurs affirmations par les armes. S’ils peuvent, dans les faits, profiter d’une protection sans en assurer le coût, c’est que la marine britannique ne souhaite pas davantage voir renaître le système colonial espagnol. Le plus juste est donc de dire qu’à cette date la doctrine Monroe est à la fois une proclamation de principes et une formulation unilatérale adossée à un équilibre des forces maritimes assuré par la Grande-Bretagne. Son importance est réelle. Elle tient d’abord au langage de principes qu’elle énonce pour l’avenir, non à l’établissement immédiat d’une puissance hégémonique capable d’agir par ses propres moyens.

Les interprétations expansionnistes venues plus tard montrent justement qu’il faut distinguer le texte initial de ses usages ultérieurs. C’est seulement à partir du milieu du XIXe siècle, puis dans sa seconde moitié, à mesure que grandit la puissance américaine, que la déclaration devient de plus en plus applicable. Plus tard encore, l’opposition à de nouvelles colonisations européennes sera étendue jusqu’à servir de fondement aux interventions unilatérales des États-Unis en Amérique latine. Pour cet essai, il suffit donc d’établir fermement ceci : la construction commence à projeter au-dehors son périmètre de sécurité. À condition de rappeler au lecteur que la doctrine Monroe des époques suivantes ne se confond pas avec le texte de 1823.

V. Une fausse unité

Entre le renforcement de sa carapace et cette projection extérieure, la construction affiche une unité de surface. La postérité lui a donné un joli nom : l’« ère des bons sentiments ». Un nom particulièrement trompeur.

Pour comprendre d’où vient cette unité de façade, il faut revenir à un épisode de la fin de la guerre : la convention de Hartford. Dès le départ, la Nouvelle-Angleterre est la région la plus hostile au conflit ; ses intérêts commerciaux sont les plus durement touchés par la guerre et l’embargo. De la fin de 1814 au début de 1815, cette hostilité prend corps dans une convention. Les slogans ultérieurs ont volontiers réduit celle-ci à un projet fédéraliste de démembrement du pays. Pourtant, ses résolutions ne proclament officiellement aucune sécession. Elles avancent des mesures et des propositions de révision constitutionnelle fortement marquées par les droits des États. Les États de Nouvelle-Angleterre doivent pouvoir assurer eux-mêmes leur défense et conserver à cette fin une partie des impôts prélevés sur leur territoire. Parmi les amendements proposés figurent la suppression de l’avantage de représentation que la clause des trois cinquièmes accorde aux États esclavagistes, l’obligation d’obtenir une majorité des deux tiers dans chacune des deux chambres pour admettre un nouvel État ou déclarer la guerre, ou encore l’interdiction de choisir deux fois de suite un président issu du même État.

Politiquement, pourtant, la convention de Hartford porte le coup fatal au Parti fédéraliste. Peu après sa clôture, les nouvelles du traité de Gand et de la grande victoire de La Nouvelle-Orléans arrivent coup sur coup. L’opinion nationale voit aussitôt dans l’opposition de la Nouvelle-Angleterre à la guerre une attitude étriquée, une façon de gâcher la fête, voire une quasi-déloyauté. Déjà très affaibli par son repli régional, le Parti fédéraliste épuise presque à Hartford ce qui lui reste de légitimité comme opposition nationale. En 1817, beaucoup le tiennent pour pratiquement mort. Le premier système de partis prend fin. L’unité apparemment sans partis naît précisément de cet effondrement de l’opposition.

L’expression « ère des bons sentiments » naît d’abord de l’enthousiasme des contemporains. Elle devient vite, pourtant, une étiquette qui égare. Les synthèses historiques modernes la corrigent généralement sur deux plans. D’un côté, l’après-guerre connaît bien un fort regain d’optimisme national, et l’effondrement des fédéralistes apaise pour un temps les affrontements partisans à l’échelle du pays. De l’autre, cette ère des bons sentiments n’a jamais réellement eu lieu. Le conflit entre fédéralistes et républicains s’est simplement déplacé vers les factions du Parti républicain. Quant aux fractures sociales, elles continuent de s’étendre selon les lignes de classe, de sexe, de race et de région.

Replacé dans le cadre de cette série, le phénomène est riche de sens. La disparition des fédéralistes donne l’impression que la construction a enfin produit une volonté unifiée, débarrassée des partis, comme si le conflit, ce reste, s’était enfin évanoui. Si tel était le cas, la clôture aurait réussi. Or les essais précédents l’ont déjà montré : le conflit partisan est un reste que cette construction ne peut éliminer. La mort d’un parti ne le fait pas disparaître. C’est bien ce que l’on observe : le conflit demeure, il change de forme. Il passe de l’affrontement entre deux partis aux luttes de factions à l’intérieur du parti au pouvoir. Plus dangereux encore, il commence à se regrouper sur une base régionale. La prétendue ère des bons sentiments est en réalité une fausse clôture. Sous l’unité de surface, le reste se recompose sous une forme nouvelle.

VI. Le reste le plus profond prend pour la première fois une forme géographique

Le meilleur exemple de cette unité de surface recouvrant une profonde fracture est la crise du Missouri. C’est là que cet essai prend tout son tranchant. Car, pour la première fois, le reste le plus profond se projette, d’une manière qui ne laisse presque plus de place au malentendu, sur la structure même de l’Union.

Lorsque le Missouri demande son admission dans l’Union en 1819, la question ne se résume pas à savoir si un nouvel État autorisera ou non l’esclavage. Elle est de savoir comment l’expansion territoriale va modifier l’équilibre, au Sénat, entre États libres et États esclavagistes. Environ 16 % des habitants du Missouri sont alors des Noirs réduits en esclavage. Un amendement vise à interdire l’entrée de nouveaux esclaves dans le Missouri et à émanciper progressivement ceux qui y naîtront à l’avenir. La majorité nordiste de la Chambre l’approuve ; au Sénat, les partisans de l’esclavage en obtiennent le rejet. Les votes se répartissent strictement selon les régions. C’est le point structurel que cet essai doit surtout mettre en lumière : pour la première fois, l’unité partisane cède nettement le pas à la division régionale.

Il faut décrire le compromis du Missouri avec la plus grande précision. Le Missouri entre dans l’Union comme État esclavagiste, le Maine comme État libre, afin de maintenir l’équilibre au Sénat. En même temps, dans le reste du territoire acquis lors de l’achat de la Louisiane, l’esclavage est interdit à jamais au nord du parallèle de 36° 30′ de latitude nord, à l’exception du Missouri. Cette ligne, cet « à jamais » : tout le compromis est là.

Pour saisir ce que cette crise signifie en profondeur, laissons parler une lettre de Jefferson. Le 22 avril 1820, écrivant à un ami, il compare cette question au tocsin retentissant dans la nuit, puis ajoute qu’il y a immédiatement entendu le glas de l’Union. La phrase suivante importe davantage encore. Une ligne géographique, dit-il, dès lors qu’elle coïncide avec un principe moral et politique et que les passions viennent l’embraser, ne peut ensuite qu’être creusée toujours plus profondément. Ce passage est essentiel, non seulement parce qu’il est célèbre, mais parce qu’il saisit avec une précision remarquable le paradoxe du compromis. La crise est contenue ; seulement, le moyen de la contenir consiste à inscrire davantage encore l’esclavage dans la géographie, dans les frontières et dans les institutions. Ce n’est pas une résolution. C’est un délai.

Il vaut également mieux présenter côte à côte les appréciations divergentes des historiens. La lecture plus traditionnelle souligne que le compromis a maintenu un cadre juridique pendant au moins trente-quatre ans, jusqu’à son abrogation en 1854 : il a donc bel et bien retardé l’explosion. Les lectures modernes davantage attentives aux structures font valoir qu’un équilibre de l’esclavage fondé sur une ligne géographique ne pouvait durer. Chaque acquisition territoriale remettrait en jeu la question de savoir quel camp gagnerait un État. Ces deux interprétations ne se contredisent pas vraiment. Le compromis gère avec succès une crise, tout en dessinant le modèle géographique des crises à venir. Il contient celle du moment, au prix d’une fissure déjà prête pour chacune des suivantes, et vouée à se creuser.

VII. Conclusion

Si l’on replace les seize années de Madison et de Monroe dans cette série, ce qu’il faut retenir n’est pas une opposition de caractères, Madison le faible face à Monroe le ferme. C’est ce que racontent, ensemble, les trois niveaux emboîtés.

La guerre de 1812 démontre que cette construction peut voir sa capitale prise et ses bâtiments détruits sans nécessairement s’effondrer avec eux. Elle a assez mûri pour ne plus loger son autorité dans un unique centre matériel. Après la guerre, banques, droits de douane, routes, jurisprudence et doctrine Monroe lui fournissent rapidement une carapace étatique plus résistante. Or ceux qui la renforcent sont précisément les hommes naguère opposés à la centralisation : nouvelle manifestation de cette attraction qui ne choisit pas ses hommes. La construction va même jusqu’à projeter pour la première fois au-dehors son périmètre de sécurité, bien que cette projection ne soit encore qu’un principe que sa puissance ne lui permet pas de soutenir. Mais derrière tous ces succès, un fait s’impose avec une netteté croissante : plus elle réussit son expansion et son intégration, plus l’esclavage, son reste le plus profond, remonte à la surface sous une forme territoriale clairement dessinée.

Voilà le fil le plus important de l’histoire des institutions entre 1809 et 1825. Il dissipe une illusion tentante : croire qu’après la disparition des fédéralistes, la construction serait enfin entrée dans une ère des bons sentiments unie et stable. La réalité est exactement inverse. L’unité reste superficielle ; c’est une fausse clôture. Le conflit, ce reste, n’a pas disparu. Il a pris un visage plus dangereux : aux affrontements partisans qui traversaient le pays se substituent des divisions régionales concentrées le long de lignes géographiques. Et le parallèle du compromis du Missouri, au-delà duquel l’esclavage est interdit « à jamais », semble avoir réglé le problème. Il n’a fait que loger dans l’espace un reste impossible à absorber, en creusant le premier sillon de chacune de ses résurgences futures.

C’est cela que Jefferson entend dans sa lettre. Non une querelle limitée au Missouri, mais le premier écho de ce qui, au plus profond de la construction, ne se laisse pas absorber et s’apprête à la fendre en deux.

L’époque qui s’annonce va porter simultanément cette expansion et cette exclusion à leur comble. Le droit de vote des hommes blancs sera considérablement élargi, tandis que les Amérindiens seront chassés en masse de l’Est. La démocratie gagnera du terrain et l’exclusion se durcira au même moment, par l’action des mêmes hommes. Le pouvoir présidentiel connaîtra lui aussi une nouvelle expansion majeure depuis la fondation du pays. Ce sera l’ère de Jackson.

Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.