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Cycle de la brèche et de la construction · Présidents des États-Unis
Essai 03 sur 26

Thomas Jefferson — Le paradoxe du strict interprète

Han Qin (秦汉)

Thomas Jefferson entra à la Maison-Blanche au nom de la révolution de 1800. Il dénonçait la centralisation fédéraliste, l’armée permanente, la dette, la banque et la répression de la presse. Son mandat aurait donc pu devenir une restauration simple : démanteler l’appareil bâti par Hamilton et ramener la république à une lecture étroite de ses pouvoirs.

Il n’en fut rien. Jefferson réduisit certaines dépenses et certaines charges, mais conserva l’ossature fiscale et administrative. Il doubla presque le territoire par un achat qu’aucun article constitutionnel n’autorisait explicitement, envoya la flotte en Méditerranée, organisa une expédition continentale et finit par imposer au commerce une surveillance fédérale d’une ampleur qu’il aurait naguère dénoncée.

Son paradoxe ne se résume pas à l’hypocrisie d’un homme. Une fois le crédit, l’administration et la capacité militaire construits, leur poids attire même celui qui s’était fait élire pour les réduire. Dans le même temps, tribunaux et procédure opposent à cette attraction des limites nouvelles. La présidence de Jefferson révèle ensemble la gravité de la construction, ses mécanismes de freinage et son reste le plus profond : l’égalité proclamée par un homme qui maintint des centaines de personnes en esclavage.

1. Apaiser sans démolir

Dans son premier discours inaugural, Jefferson lança la formule restée célèbre : « Nous sommes tous républicains, nous sommes tous fédéralistes. » Elle n’exprimait pas encore la reconnaissance moderne d’une opposition loyale et permanente. Elle cherchait plutôt à ramener la lutte des années 1790 dans un langage commun et à rassurer ceux qui craignaient une révolution du nouveau pouvoir.

Le discours associait un gouvernement sage et économe, le maintien des droits des États et la préservation de toute la « vigueur constitutionnelle » du gouvernement fédéral. Jefferson ne proposait donc pas de substituer les États à l’Union. Il tenait les deux niveaux pour nécessaires et annonçait déjà une politique de contraction sélective plutôt qu’une destruction.

Il réduisit l’armée et la marine, supprima l’impôt direct de 1798, laissa expirer les taxes intérieures détestées et limita certains emplois dépendant de sa nomination. Mais la plupart des bureaux, la poste, le service de la dette et l’administration ordinaire continuèrent. Le nouvel exécutif remplaça des titulaires sans abolir la machine.

Le cas de la Banque des États-Unis est révélateur. Jefferson avait combattu sa création en 1791 comme un usage illégitime des pouvoirs implicites. Président, il ne la supprima pas ; sa charte se poursuivit jusqu’à son expiration en 1811. Il honora également la dette nationale et conserva, quoique réduites, armée et flotte. Une construction consolidée ne se déplace pas avec une simple alternance de vocabulaire.

2. Le paradoxe de la Louisiane

En 1803, les États-Unis achetèrent la Louisiane à la France pour environ quinze millions de dollars : soixante millions de francs versés et vingt millions de créances françaises envers des citoyens américains assumées. Le traité fut signé à Paris le 30 avril, approuvé au Sénat par vingt-quatre voix contre sept le 20 octobre, et le transfert eut lieu à La Nouvelle-Orléans le 20 décembre. Le territoire national fut, à peu près, doublé.

Napoléon avait voulu rétablir un empire caraïbe dont Saint-Domingue serait le centre et la Louisiane le grenier. Guerre et fièvre jaune détruisirent cette perspective ; la reprise imminente du conflit avec Londres rendait en outre le territoire difficile à défendre. Pour les Américains de l’Ouest, La Nouvelle-Orléans et le bas Mississippi étaient vitaux. Une occasion stratégique surgit soudain là où les négociateurs ne cherchaient d’abord qu’un accès sûr.

Jefferson reconnut lui-même le problème constitutionnel. Le 7 septembre 1803, il écrivit qu’une interprétation illimitée du pouvoir de faire des traités laisserait le pays sans Constitution et préférait un amendement à une lecture transformant le texte en page blanche. Il envisagea effectivement une ratification constitutionnelle explicite avant de l’abandonner faute de temps et de soutien.

Dans une lettre du 12 août à John Breckinridge, il avait pourtant déjà comparé l’achat au geste d’un tuteur qui utilise sans autorisation l’argent de son pupille pour acquérir une terre voisine indispensable, en espérant une approbation ultérieure. Nécessité, préservation et intérêt national prenaient le pas sur la lettre. Les deux lettres doivent être lues ensemble : le scrupule n’était pas feint, mais il céda.

On peut y voir pragmatisme face à une occasion unique, incohérence d’un strict interprète ou expression d’un fédéralisme continental déjà présent dans l’« empire de la liberté » jeffersonien. Ces lectures ne s’annulent pas. L’achat fut compromis personnel et apparition d’une logique structurelle d’expansion.

La terre achetée n’était pas un vide. Elle était habitée par des nations autochtones, traversée d’intérêts impériaux et exposée à l’extension de l’esclavage. Chaque agrandissement reposait la question : les nouveaux territoires seraient-ils libres ou esclavagistes ? La puissance territoriale réactivait le reste que la fondation avait différé.

3. Quand l’expansion rencontre les freins

Le conflit judiciaire prolongea l’affaire des nominations de minuit. Le Congrès républicain abrogea en 1802 la réforme fédéraliste de 1801 et fit disparaître des postes récemment créés. Jefferson pouvait remplacer des agents périphériques ; il ne pouvait révoquer à volonté les juges nommés à vie.

Dans Marbury v. Madison, le Chief Justice John Marshall céda tactiquement et avança institutionnellement. Il ne força pas James Madison à délivrer la commission de William Marbury, évitant un affrontement d’exécution. Mais il déclara inconstitutionnelle la disposition du Judiciary Act de 1789 qui prétendait donner à la Cour le pouvoir d’émettre le mandat demandé dans cette procédure.

La Constitution ne formule pas expressément le contrôle juridictionnel de constitutionnalité. Marshall le déduisit de sa supériorité sur la loi ordinaire et de la tâche judiciaire de dire le droit. Une nouvelle pièce du contrôle mutuel se consolida donc pendant le fonctionnement, sous la plume d’un adversaire politique nommé par Adams. Aucun président ne choisit seul la direction dans laquelle la construction se développe.

Les républicains tentèrent ensuite l’impeachment de Samuel Chase, juge suprême ouvertement partisan. La Chambre l’accusa en 1804 ; le Sénat l’acquitta en 1805 sur les huit chefs, faute des deux tiers. L’échec contribua à séparer la partialité politique du crime justifiant la destitution et renforça l’indépendance judiciaire au moment même où Jefferson voulait discipliner les fédéralistes.

Le procès d’Aaron Burr en 1807 fixa une autre limite. Après le duel mortel avec Hamilton et ses projets occidentaux, l’ancien vice-président fut poursuivi pour trahison. Marshall appliqua étroitement la clause constitutionnelle : levée de guerre ou adhésion à l’ennemi, attestée par deux témoins du même acte manifeste. Projet, agitation et acte de guerre ne se confondaient pas. Le jury jugea la preuve insuffisante malgré la condamnation politique déjà prononcée par le président.

4. Précédents extérieurs et connaissance impériale

La guerre de Tripoli ne fut pas seulement une lutte contre la piraterie. En 1801, après les exigences de tribut et la déclaration de guerre du pacha, Jefferson envoya une escadre en Méditerranée sans déclaration formelle du Congrès. En 1802, celui-ci autorisa l’équipement et l’emploi de navires armés pour protéger commerce et marins.

Le modèle n’était ni une guerre présidentielle solitaire, ni une procédure classique de déclaration. L’exécutif agit d’abord, le législatif apporta ensuite une autorisation limitée. Cette combinaison devint un précédent appelé à s’élargir : l’usage extérieur de la force se construisait dans l’écart entre initiative et ratification.

L’expédition Lewis et Clark participa d’une autre projection. Elle devait observer et classifier, rechercher des voies commerciales et établir des rapports diplomatiques avec les nations autochtones. Science des Lumières, cartographie, commerce et appropriation s’y mêlaient. Un président parlant la langue du gouvernement limité mobilisait l’État pour mesurer, nommer et rendre administrable un continent.

5. L’embargo et le retour de bâton administratif

Les blocus britannique et français, les saisies et l’enrôlement forcé des marins américains culminèrent dans l’affaire Chesapeake-Leopard de 1807. Jefferson refusa la guerre et voulut employer le commerce comme arme. L’Embargo Act de décembre interdisait presque tout départ de marchandises américaines vers l’étranger, dans l’espoir de forcer Londres et Paris à céder.

Le calcul échoua. Les exportations américaines tombèrent d’environ 108 millions de dollars à 22 millions en 1808. L’économiste Douglas Irwin estime la perte de bien-être à près de cinq pour cent du produit national de 1807. La Grande-Bretagne trouva d’autres débouchés, tandis que ports, agriculteurs et marchands américains supportaient l’essentiel du choc.

La politique non militaire produisit paradoxalement un appareil coercitif intérieur. Lois supplémentaires, cautions, saisies sur soupçon et emploi possible de l’armée et de la marine étendirent la surveillance jusque dans le cabotage, la pêche et les routes terrestres. Le président de l’économie gouvernementale créait une machine de contrôle quotidien pour faire respecter sa neutralité.

On peut défendre l’embargo comme une expérience de souveraineté pacifique ou le condamner comme un excès administratif. Les deux dimensions sont réelles. Sa révocation à la veille du départ de Jefferson montre aussi le mécanisme de retour : résistance économique et politique ramena l’expansion sans en rendre le coût nul.

6. L’égalité écrite et non accomplie

L’auteur principal de « tous les hommes sont créés égaux » réduisit en esclavage plus de six cents personnes au cours de sa vie. Une grande partie lui vint par héritage et par la croissance des familles asservies ; il n’en libéra qu’une dizaine, presque toutes liées à la même famille. La phrase universelle et la pratique de Monticello doivent demeurer sur la même page.

Les écrits de Jefferson sont eux-mêmes divisés. Dans les Notes on the State of Virginia, il tremble à l’idée d’un Dieu juste et décrit la corruption morale produite par l’esclavage ; dans le même ouvrage, il formule une hiérarchie raciale et envisage l’éloignement des personnes affranchies pour empêcher le mélange. Plus tard, il comparera l’institution à un loup tenu par les oreilles, impossible à lâcher sans danger.

Son malaise était réel et son issue impuissante. L’esclavage soutenait l’économie de plantation, sa fortune, son mode de vie et les compromis de l’Union. La conscience d’un individu ne soulevait pas cette structure ; elle révélait précisément son poids.

Un jalon doit pourtant être conservé. La Constitution empêchait le Congrès d’interdire l’importation des esclaves avant 1808. Jefferson appela en 1806 à mettre fin dès que possible à cette « violation des droits humains » ; la loi du 2 mars 1807 interdit l’importation à partir du 1er janvier suivant. Elle ferma le commerce transatlantique légal, non l’esclavage domestique ni le trafic entre États. C’était une rupture réelle, pas une abolition.

7. Conclusion

Jefferson réduisit certaines parties du gouvernement et en conserva l’armature. Il douta de la constitutionnalité de l’achat le plus vaste de son mandat et l’accomplit. Il chercha à limiter les juges et contribua, par le conflit, à fortifier le contrôle juridictionnel. Il évita la guerre générale par un embargo qui étendit la contrainte administrative à l’intérieur.

La gravité de la construction n’annule pas la responsabilité. Elle explique pourquoi une langue de limitation peut coexister avec une pratique d’expansion : le territoire, la guerre, le commerce et l’administration poussent l’exécutif à employer les capacités déjà disponibles. Les freins, eux, ne suppriment pas cette attraction ; ils en provoquent le recul, la justification ou le déplacement.

Au-dessous restait l’égalité non accomplie. Jefferson formula la promesse avec une force incomparable et vécut de l’ordre qui la niait. Le reste fut diagnostiqué, jamais résolu. Sous Madison et Monroe, il prendrait pour la première fois une forme géographique explicite, tandis qu’une guerre extérieure testerait la survie du cadre.

Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.