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Essai 03 sur 26

Troisième essai : Jefferson, le paradoxe d’un partisan de l’interprétation stricte

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

Il est temps d’affronter le paradoxe sur lequel s’achevait l’essai précédent. Thomas Jefferson était arrivé au pouvoir avec un discours parfaitement clair : réduire le gouvernement central, économiser, rendre le pouvoir aux États et se débarrasser de l’appareil bâti par les fédéralistes, qui, à ses yeux, entraînait la république vers la centralisation et l’oligarchie financière. Or les actes les plus marquants de ses deux mandats furent précisément de reprendre cet appareil à son compte et, au gré des questions territoriales, des guerres et des crises commerciales, de porter le pouvoir présidentiel à des limites encore jamais atteintes depuis la fondation du pays.

Pour aborder ce paradoxe, il faut écarter deux récits aussi faciles que superficiels. Le premier ferait de Jefferson un hypocrite ayant trahi ses principes ; le second, un homme devenu Hamilton sans s’en apercevoir. Tous deux s’en tiennent à la personne : Jefferson était-il fidèle à ses paroles ? Ce qui nous intéresse ici est un fait structurel plus froid, et plus profond. Cette construction n’a pas besoin que les détenteurs du pouvoir accordent leurs actes à leurs propos. Elle possède sa propre force d’attraction et entraîne ceux qui y entrent dans le sens de sa logique, souvent à l’opposé de la direction qu’ils avaient annoncée.

Nous l’avons vu dans l’essai précédent : lorsque la génération de Madison a conçu cette construction, elle n’a pas présumé la vertu des gouvernants. La présidence de Jefferson permet d’aller un cran plus loin. Non seulement la construction ne dépend pas de leur vertu, mais elle se passe même de leur fidélité à leurs propres principes. Un homme élu contre la centralisation peut, lui aussi, être poussé à reprendre l’appareil d’État central, puis à l’agrandir au fil des affaires territoriales, des guerres et des crises. Ce n’est pas affaire de faiblesse ou d’hypocrisie. Dès lors qu’elle a installé les cadres des finances publiques, de la dette, de l’impôt, de l’administration et du territoire, cette construction acquiert un poids propre. Quel que soit le discours avec lequel on y entre après coup, il devient très difficile d’échapper à ce poids.

1. Apaiser et hériter

« Nous sommes tous républicains, nous sommes tous fédéralistes » : la phrase la plus célèbre du premier discours d’investiture de Jefferson doit être replacée dans la crise constitutionnelle qui suivit l’élection de 1800. Celle-ci déboucha sur la première passation pacifique du pouvoir entre partis dans l’histoire américaine, mais le chemin n’eut rien de paisible. Jefferson et Burr étaient à égalité ; il fallut trente-six tours de scrutin à la Chambre des représentants pour désigner le président. Dans ce contexte, la formule ne célébrait pas d’abord une opposition loyale au sens moderne. Elle cherchait à ramener dans un ordre républicain commun les luttes partisanes qui venaient de conduire le pays au bord du désastre, et à rassurer les fédéralistes, qui redoutaient un renversement du régime. L’historien Peter Onuf, spécialiste de Jefferson, insiste sur ce point : Jefferson ne reconnaissait pas ainsi la légitimité de la concurrence entre partis telle que nous la comprenons aujourd’hui ; il espérait mettre fin, au nom de principes communs, à l’hystérie partisane des années 1790. On retrouve donc plutôt l’effort décrit dans l’essai précédent pour réintégrer le conflit dans l’ordre, qu’une reconnaissance de l’égalité des partis.

Le discours lui-même est plus complexe que la phrase qu’on en retient. À cette déclaration d’unité s’ajoutent plusieurs propositions tout aussi essentielles. Jefferson prône d’abord un gouvernement sage et économe. Il défend ensuite les États dans la plénitude de leurs droits. Mais, dans le même discours, il réclame aussi le maintien de toute la vigueur constitutionnelle du gouvernement fédéral. Ce dernier point est décisif. Il ne se contente pas d’opposer les droits des États à l’Union : il présente les gouvernements des États et le gouvernement fédéral comme deux piliers indispensables de l’ordre républicain. En les conservant tous deux, il laisse déjà entrevoir qu’il ne démantèlera pas réellement l’appareil fédéral.

Les faits le confirmeront. Une fois au pouvoir, Jefferson ne détruit pas la machine fédéraliste pour repartir de zéro. Il serait plus exact de parler d’une réduction sélective de l’héritage fédéraliste que d’une liquidation de ses institutions. Il réduit bien les effectifs fédéraux relevant des nominations présidentielles, taille dans l’armée de terre et la marine, fait abroger l’impôt direct de 1798 et supprime les droits d’accise que les républicains détestent tant. Mais il préserve une bonne part de l’ossature administrative ordinaire : la plupart des bureaux administratifs et le système postal continuent de fonctionner. L’historien Alan Taylor le dit sans détour : en gardant la Banque des États-Unis, en respectant et en remboursant la dette nationale, en conservant l’armée et la marine tout en les réduisant, Jefferson rassure les fédéralistes modérés.

Le cas de la Banque des États-Unis illustre particulièrement bien cette reprise de l’héritage, plutôt que son démantèlement. En 1791, Jefferson avait été l’un des adversaires les plus résolus de sa création : la Constitution, soutenait-il, n’autorisait pas le pouvoir fédéral à créer des sociétés, encore moins une banque centrale. Devenu président, il ne supprime pourtant pas la Première Banque. Elle poursuit ses activités jusqu’à l’expiration de sa charte de vingt ans, en 1811. L’important n’est pas que Jefferson serait devenu Hamilton. C’est un constat plus froid : une fois constitué l’ensemble formé par les finances, la dette, l’impôt et l’administration, les successeurs ont beau accéder au pouvoir en le dénonçant, ils ne peuvent souvent qu’y pratiquer des coupes locales ; le démanteler tout entier est une autre affaire. La force d’attraction de cette construction apparaît ici pour la première fois avec netteté. Elle n’a pas besoin de contraindre. Elle est déjà là, simplement, trop lourde pour qu’un discours suffise à la déplacer.

2. Le paradoxe de l’achat de la Louisiane

Si la Banque donne à voir le versant statique de cette attraction, l’achat de la Louisiane en révèle le mouvement. C’est le cœur institutionnel de cet essai, car le paradoxe n’a pas été plaqué sur l’événement par la postérité : Jefferson l’a laissé lui-même, noir sur blanc.

Établissons d’abord les faits. En 1803, les États-Unis achètent la Louisiane à la France pour environ quinze millions de dollars : soixante millions de francs versés en espèces, auxquels s’ajoute la prise en charge de vingt millions de francs de dettes françaises envers des citoyens américains. Le territoire des États-Unis s’en trouve presque doublé ; pour être tout à fait précis, il faut dire qu’il double à peu près. Le traité est signé à Paris le 30 avril 1803, approuvé en vue de sa ratification par le Sénat le 20 octobre, par vingt-quatre voix contre sept, puis suivi du transfert officiel du territoire par la France, à La Nouvelle-Orléans, le 20 décembre. L’espace acquis recouvre tout ou partie de quinze États actuels. On dit aussi souvent que treize États ont été formés à partir de ce territoire.

Le contexte diplomatique est lui aussi bien établi. Napoléon veut d’abord reconstruire l’empire français dans le Nouveau Monde : reprendre le contrôle de Saint-Domingue, puis faire de la Louisiane le grenier de son système colonial caribéen. Mais la fièvre jaune et la guerre déciment les forces françaises à Saint-Domingue, tandis qu’une nouvelle grande guerre avec la Grande-Bretagne se profile. Napoléon renonce à son projet et propose soudain aux Américains la Louisiane tout entière, plutôt que la seule Nouvelle-Orléans. Pour les États-Unis, La Nouvelle-Orléans et le cours inférieur du Mississippi sont depuis longtemps l’artère vitale des exportations agricoles de l’Ouest. Pour la France, une fois évanoui l’espoir d’un empire caribéen, ce territoire passe rapidement du rang de pièce stratégique maîtresse à celui d’actif monnayable.

Le plus important reste cependant l’inquiétude constitutionnelle de Jefferson, qu’il faut restituer à partir de sa correspondance privée. Le 7 septembre 1803, il écrit explicitement à un ami que, lorsqu’un texte se prête à deux lectures, il préfère celle qui est sûre et précise : l’interprétation ne doit pas transformer la Constitution en feuille blanche. Dans la même lettre, il ajoute que, si l’on prête au pouvoir de conclure des traités une étendue sans limites, alors il n’y a plus de Constitution. Il incline donc à faire ajouter le pouvoir nécessaire par un amendement, plutôt qu’à présumer son existence au moyen d’une lecture extensive.

Quelques semaines plus tôt pourtant, le 12 août 1803, sa lettre au sénateur Breckinridge cherchait déjà de quoi justifier le franchissement de cette limite. Il y compare l’opération au geste d’un tuteur qui, sans autorisation, emploierait l’argent de son pupille pour acquérir une parcelle voisine importante. Il reconnaît même avoir pris ce risque au nom du pays, dans l’espoir que la nation ratifiera ensuite son geste. Il formulera plus explicitement l’argument de la nécessité, de la préservation de soi et du salut du pays en danger dans une lettre ultérieure, adressée à John B. Colvin le 20 septembre 1810. Le mieux est de mettre côte à côte les deux lettres de 1803. Dans l’une, il tient encore à la Constitution comme texte écrit et refuse de la réduire à une page blanche à force de l’interpréter. Dans l’autre, face à une occasion qui peut disparaître à tout instant, il fait passer l’intérêt national au premier plan et espère une approbation rétrospective. Le paradoxe est de sa main.

On peut au moins faire dialoguer trois lectures historiques de cet achat. La première y voit une nécessité pratique : l’occasion était exceptionnelle, un amendement aurait pris trop de temps et, une fois manquée, elle ne se représenterait plus. La deuxième souligne l’incohérence des principes, voire leur abandon : au moment décisif, Jefferson, défenseur d’une interprétation stricte, a ouvert à l’expansion une porte dont il aurait lui-même préféré nier l’existence. Une troisième lecture, représentée notamment par Onuf, se rapproche d’une explication structurelle. Elle ne s’arrête pas à la question de l’hypocrisie personnelle. Dès le départ, Jefferson est à la fois un homme de la république et un homme de l’Union. Le principe fédéral qu’il invoque, sa vision d’un empire de la liberté, ses conceptions du territoire et de l’alliance des États montrent qu’il n’a jamais été un pur défenseur des pouvoirs locaux. Réunies, ces trois lectures permettent de formuler le constat le plus complet : l’achat est à la fois un compromis personnel et la manifestation de la logique institutionnelle de l’Union américaine dans son expansion continentale.

Cette poussée des frontières recèle une question qu’il faut au moins faire apparaître ici. Jefferson imagine lui-même l’expansion américaine comme celle d’un « empire de la liberté », comme si étendre le territoire revenait à étendre la liberté. Mais l’immense espace qui vient d’être acheté n’est pas une page blanche sur laquelle on pourrait écrire la liberté à sa guise. Dès son entrée dans la construction, une question surgit : ces nouvelles terres seront-elles esclavagistes ou libres ? Chaque avancée vers l’ouest réactive le reste le plus profond, l’esclavage. Le véritable poids de l’achat de la Louisiane ne tient donc pas seulement au doublement du pays. Il tient aussi à ce que l’opération dépose sur la table de l’avenir, à une échelle jusque-là inédite, la question de l’expansion de l’esclavage.

3. Quand l’expansion rencontre les contrepoids

L’attraction pousse sans cesse le pouvoir présidentiel à s’élargir. Mais, dans cette construction, autre chose l’attend. L’autre grand fil de la présidence de Jefferson est cette rencontre répétée de la volonté administrative et politique avec le contrepoids judiciaire. À chaque choc, le président ne l’emporte pas ; c’est le contrepoids qui se consolide.

En toile de fond se trouvent les « juges de minuit » évoqués à la fin de l’essai précédent. Avant de quitter le pouvoir, les fédéralistes avaient fait adopter la loi judiciaire de 1801, qui créait de nouveaux postes de juges fédéraux. Jefferson et le Congrès républicain l’abrogent en 1802, supprimant ainsi toute une série de postes auxquels Adams venait de nommer des juges. Mais Jefferson ne peut pas lui-même révoquer directement des magistrats nommés à vie. Il peut remplacer des agents périphériques, tels les marshals fédéraux ; pour riposter au cœur du dispositif, il lui faut l’abrogation de la loi par le Congrès.

L’importance de l’arrêt Marbury contre Madison ne tient pas seulement à sa place dans ce conflit. Elle tient à la manière exemplaire dont il instaure le contrôle juridictionnel de constitutionnalité : un pas en arrière sur le terrain politique, un pas en avant sur le terrain institutionnel. D’un côté, le président de la Cour suprême, John Marshall, n’oblige pas réellement Madison à remettre l’acte de nomination, évitant ainsi une confrontation directe avec le gouvernement de Jefferson sur l’exécution du jugement. De l’autre, il déclare inconstitutionnelle la disposition de la loi judiciaire de 1789 relative aux injonctions et énonce ainsi le principe du contrôle de constitutionnalité. Deux formules de l’arrêt sont constamment citées : une loi contraire à la Constitution est nulle ; dire ce qu’est le droit relève du pouvoir et du devoir de l’autorité judiciaire. Le raisonnement s’enchaîne clairement. La Constitution est supérieure à la loi ordinaire. Si elles se contredisent, le tribunal saisi doit décider laquelle appliquer. Il lui revient donc de refuser d’appliquer une loi inconstitutionnelle.

Ce contrôle juridictionnel n’est pas explicitement formulé dans le texte de la Constitution. Il a pourtant des précédents dans la pratique judiciaire et a déjà été défendu dans les débats constitutionnels, notamment dans le Federalist no 78. Marshall le déduit de la logique de la Constitution dans les motifs de cet arrêt et fait de Marbury un précédent majeur. Autrement dit, un contrepoids de la construction prend une forme plus solide dans son fonctionnement ; il ne naît pas de rien. C’est un trait révélateur de sa nature : elle n’est pas une machine fabriquée une fois pour toutes, qui n’aurait ensuite qu’à tourner. Son fonctionnement engendre de nouvelles pièces, de nouveaux contrepoids, de nouvelles règles. Et le plus piquant est que Marshall, qui établit ce garde-fou, est précisément un fédéraliste, nommé à la présidence de la Cour suprême par Adams, l’adversaire de Jefferson, juste avant de quitter le pouvoir. Le contrepoids essentiel qui enferme le président dans la cage du droit est donc instauré par la main d’un adversaire, sous une présidence marquée par une forte expansion du pouvoir exécutif. Aucun gouvernant ne décide seul de la direction dans laquelle cette construction va croître.

Le camp de Jefferson tente ensuite de frapper les juges fédéralistes par la procédure de destitution. Mais c’est justement là que l’indépendance judiciaire se renforce une nouvelle fois. Samuel Chase, juge à la Cour suprême, est un fédéraliste au parti pris particulièrement marqué. Avec l’appui de Jefferson, les républicains engagent contre lui la procédure d’impeachment. La Chambre des représentants vote sa mise en accusation le 12 mars 1804. Le 1er mars 1805, toutefois, aucun des huit chefs d’accusation ne recueille au Sénat la majorité des deux tiers nécessaire à sa condamnation. L’acquittement de Chase aide, dans les faits, à préciser ce qui constitue chez un juge un crime ou un manquement assez grave pour justifier sa révocation. Il distingue ainsi le simple parti pris politique des infractions justifiant une destitution. Cet échec est essentiel pour le sujet qui nous occupe : Jefferson peut abroger des lois, étendre l’exécutif, mais il ne parvient pas à faire entièrement de la justice un appendice de la présidence.

L’affaire Burr mêle à son tour l’exécutif, la justice, l’ambition personnelle et la définition de la trahison. En 1804, Burr tue Hamilton en duel, ce qui met pratiquement fin à ses perspectives d’une carrière politique normale à l’échelle nationale. En 1807, le gouvernement de Jefferson le poursuit pour trahison. L’enjeu constitutionnel le plus remarquable de ce procès est la lecture étroite que Marshall donne de la clause définissant ce crime. La trahison se limite au fait de faire la guerre aux États-Unis ou de se ranger du côté de leurs ennemis ; il faut, en outre, deux témoins du même acte manifeste, à moins d’un aveu en audience publique. Marshall distingue ainsi la conception d’un projet, son organisation et l’incitation de ce qui constitue, au sens juridique, le fait de faire la guerre. Obtenir une condamnation pour trahison devient dès lors extrêmement difficile. Le jury conclut finalement que la culpabilité de Burr n’a pas été établie au regard de cet acte d’accusation. Pris ensemble, ces faits montrent qu’un président peut proclamer publiquement la culpabilité d’un homme sur la scène politique : devant un tribunal, la volonté de l’exécutif reste soumise à la définition constitutionnelle étroite et aux règles de preuve.

4. L’action extérieure : précédents et expédition

L’attraction s’exerce aussi vers l’extérieur. Deux entreprises de la présidence de Jefferson sont souvent traitées un peu légèrement, alors qu’elles touchent toutes deux à la manière dont cette construction se projette au-dehors.

La guerre contre les Barbaresques est souvent racontée comme une simple guerre juste contre les pirates. Son importance institutionnelle est pourtant ailleurs : elle fournit un précédent précoce à l’emploi de la marine par le président avant toute déclaration formelle de guerre. En 1801, le pacha de Tripoli, invoquant des tributs impayés par les États-Unis, exige davantage d’argent et leur déclare la guerre. Avant même d’apprendre cette déclaration de guerre, Jefferson envoie une escadre en Méditerranée. En 1802, le Congrès adopte une loi autorisant le président à armer et à dépêcher des navires pour protéger les bâtiments marchands et les marins américains. Sans être une déclaration de guerre, cette loi soutient sa décision de recourir à la marine et à la force. Nous n’avons donc ni un président menant entièrement seul sa guerre, ni une guerre formellement déclarée au sens strict, mais une première version d’un schéma : agir d’abord, obtenir ensuite du Congrès une autorisation limitée. Les guerres que nous rencontrerons plus loin dans cette série ne cesseront d’amplifier ce schéma.

L’expédition de Lewis et Clark ne saurait, elle non plus, se réduire à un récit d’aventures. Jefferson lui assigne au moins trois missions : observer et classer scientifiquement, reconnaître les routes commerciales et nouer des relations diplomatiques avec les peuples autochtones de l’Ouest. Elle représente la science des Lumières, mais aussi un empire américain en train de se lever. Dans l’architecture de cet essai, cela oblige à la comprendre comme une entreprise qui réunit production de savoir par l’État, cartographie, contacts diplomatiques et projection impériale. Le président ne se contente pas d’envoyer quelques hommes jeter un œil sur les terres qu’il vient d’acheter. Un homme arrivé au pouvoir au nom d’un gouvernement limité emploie la force de l’État pour mesurer, nommer et s’approprier un continent : autre indice de l’attraction qui l’entraîne dans la logique du territoire.

5. L’embargo : le retour de bâton contre les excès de l’exécutif

Mais c’est avec la loi sur l’embargo que le retour de bâton contre les excès de l’exécutif atteint son paroxysme.

Son contexte immédiat est celui des blocus maritimes, des saisies et fouilles de navires, ainsi que de l’enrôlement forcé des marins, dans l’affrontement entre la Grande-Bretagne et la France pendant les guerres napoléoniennes. L’affaire du Chesapeake et du Leopard, en 1807, porte notamment la colère américaine à son comble. Jefferson ne choisit pas de déclarer aussitôt la guerre. Il entend faire plier les deux puissances par la force commerciale du pays. Il interdit d’abord l’entrée des ports américains aux bâtiments britanniques et ordonne aux gouverneurs des États de préparer leurs milices. Puis, en décembre 1807, il fait adopter un embargo général, dans l’espoir que la privation des produits agricoles et du transport maritime américains contraindra Londres et Paris à céder. Le résultat est tout autre : au printemps 1808, l’économie américaine est déjà durement frappée. Sur l’ensemble de l’exercice fiscal 1808, les exportations tombent à environ 22 millions de dollars, contre quelque 108 millions pour l’exercice précédent. L’estimation de l’historien de l’économie Douglas Irwin va plus loin : les pertes de bien-être dues à cet embargo commercial, proche d’une fermeture du pays sur lui-même, représentent environ 5 % du produit national brut américain de 1807.

Plus important encore, une politique initialement destinée à éviter la guerre entraîne le pouvoir fédéral vers un degré élevé de contrainte intérieure. Après l’adoption de l’embargo, le Congrès enchaîne les lois complémentaires, additionnelles et d’exécution. Il impose des cautions aux navires de cabotage, de pêche et de chasse à la baleine ; interdit les exportations par terre comme par mer ; permet aux agents portuaires de saisir des marchandises sur simple soupçon d’infraction ; autorise même le président à faire intervenir l’armée et la marine pour assurer l’application de la loi. Ainsi, pour mettre en œuvre sa propre politique de neutralité, le président élu sous le signe de l’économie et du gouvernement limité en vient à exercer un pouvoir discrétionnaire plus vaste et un contrôle plus serré de la vie ordinaire. C’est la manifestation la plus crue de l’attraction dans cet essai. Même l’un des hommes les moins disposés à grossir l’appareil de l’État se trouve poussé par la logique de sa politique à bâtir une machine de contrôle qui descend jusque dans les ports et les bateaux de pêche.

Deux lectures au moins de l’embargo méritent d’être placées côte à côte. La première insiste sur une expérience de neutralité fidèle à ses principes, cherchant à défendre la neutralité et la souveraineté par la pression commerciale plutôt que par la guerre. La seconde y voit, dans ses effets, un cas typique d’excès de l’exécutif : la Grande-Bretagne et la France ne cèdent pas comme prévu ; les Britanniques se tournent rapidement vers les marchés sud-américains ; les États-Unis subissent eux-mêmes le choc le plus rude. En Nouvelle-Angleterre, la politique provoque des infractions massives, de la résistance et une contre-offensive fédéraliste.

Ce retour de bâton révèle cependant l’autre face de la construction. L’embargo n’est pas maintenu indéfiniment : il est abrogé à la veille du départ de Jefferson. L’appareil coercitif qui s’est insinué dans les ports ne devient pas permanent. Nous retrouvons le mécanisme décrit dans l’essai précédent : l’expansion excessive de l’exécutif déclenche une réaction, et la construction finit par résorber cet excès.

6. Le reste le plus profond : l’égalité écrite mais non accomplie

Au-delà de ces deux lignes, l’attraction et les contrepoids, Jefferson porte encore sur ses épaules le reste le plus profond de toute cette série. Et ce poids pèse sur lui plus lourdement que sur quiconque.

Jefferson est le principal rédacteur de la phrase de la Déclaration d’indépendance selon laquelle tous les hommes naissent égaux. Au cours de sa vie, il tient pourtant plus de six cents personnes en esclavage. La plupart n’ont pas été achetées : il les a reçues en héritage, ou elles sont nées dans les familles déjà asservies. En comptant les dispositions de son testament et les départs qu’il autorise sans affranchissement formel, il n’en libère que dix en tout, presque toutes issues d’une même famille. Parmi les présidents américains, il compte au nombre de ceux qui possèdent le plus de personnes réduites en esclavage. Il suffit de poser ces deux faits côte à côte : le principe est écrit, les êtres humains restent asservis. Le fil central de cette série trouve là sa forme concrète la plus aiguë.

Les écrits de Jefferson sur l’esclavage sont traversés de tensions trop fortes pour qu’on n’en cite que les beaux passages. Dans ses Notes sur l’État de Virginie, rédigées dans les années 1780, il écrit d’un côté qu’il tremble pour son pays lorsqu’il songe que Dieu est juste. Il décrit en termes sévères la manière dont l’esclavage corrompt les mœurs des maîtres et de leurs enfants. Mais, dans le même ouvrage, il élabore aussi des jugements systématiques de hiérarchie raciale : il estime les Noirs inférieurs aux Blancs dans leurs dispositions physiques et intellectuelles, et soutient qu’une fois émancipés, ils devront être transportés assez loin pour éviter tout métissage avec les Blancs. Il faut conserver ensemble ces deux pans du texte. L’esclavage l’inquiète réellement ; son ordre racial n’en demeure pas moins profondément le sien. À la fin de sa vie, il recourt dans une lettre à la célèbre image du loup : nous le tenons par l’oreille, sans pouvoir continuer à le tenir ni le lâcher sans danger.

Un diagnostic si pénétrant, assorti d’une telle impuissance à trouver une issue, appelle lui-même une explication structurelle, et pas seulement un jugement moral. L’inquiétude de Jefferson est réelle, mais elle ne peut ébranler la structure qui le lie à l’esclavage. Dans le Sud de cette époque, celui-ci n’est pas une option que chacun pourrait retenir ou écarter selon sa conscience. Il fournit la main-d’œuvre sur laquelle repose l’économie des plantations ; il fonde la richesse et le mode de vie de Jefferson lui-même ; il entre dans le compromis qui maintient les États du Sud au sein de la nouvelle Union. Une conscience individuelle, aussi tourmentée soit-elle, ne peut soulever à elle seule tout cet édifice si profondément enraciné.

L’interdiction de la traite internationale en 1808 est un jalon de cette contradiction qu’il faut faire figurer dans le corps du récit. La section 9 de l’article premier de la Constitution ne permet au Congrès d’interdire l’importation d’esclaves qu’à partir de 1808. Dans son message annuel de 1806, Jefferson presse le Congrès de faire cesser, dès que le permettra la Constitution, la participation des citoyens américains à ces violations des droits humains commises envers l’Afrique. Le Congrès adopte ensuite, le 2 mars 1807, la loi interdisant l’importation d’esclaves, avec entrée en vigueur le 1er janvier 1808. La formulation la plus exacte est la suivante : cette loi met fin à l’importation transatlantique légale de personnes réduites en esclavage. Elle ne remet pas en cause l’esclavage à l’intérieur du pays et ne met pas davantage fin à la traite entre les États. C’est un véritable jalon. Ce n’est nullement un dénouement.

Jefferson a inscrit l’égalité de tous dans les mots fondateurs du pays. Il a aussi laissé dans l’ombre de sa demeure le reste le plus profond, avec ce nœud qu’il était lui-même incapable de défaire.

7. Conclusion

Pour replacer ses deux mandats dans le cadre de cette série, le récit le plus fort n’est pas celui qui tranche entre l’idéaliste sincère et l’hypocrite. Il consiste à maintenir sous nos yeux plusieurs ensembles de faits parallèles.

Premier ensemble : Jefferson continue de parler le langage du gouvernement limité, mais sa présidence démontre précisément qu’un homme porté au pouvoir contre la centralisation hérite lui aussi de l’appareil central et l’étend au fil des questions territoriales, des guerres et des crises commerciales. C’est la force d’attraction de la construction. Elle n’exige pas que les gouvernants accordent leurs actes à leurs paroles ; elle a son propre poids, sa propre direction et entraîne ceux qui y entrent dans le sens de sa logique. Deuxième ensemble : Jefferson craint sincèrement que l’esclavage ne détruise la république, mais il ne s’extrait jamais lui-même de ses profits ni de l’ordre des hiérarchies raciales. Entre ses mains, le reste le plus profond est diagnostiqué, non résolu. Troisième ensemble : il souhaite l’apaisement des luttes partisanes, sans pour autant admettre la concurrence à égalité entre partis au sens qu’elle prendra plus tard. Il veut plutôt intégrer l’opposition à une communauté républicaine dont il définit lui-même les contours. Quatrième ensemble : dans son affrontement avec Marshall, le président ne soumet pas les tribunaux. Il contribue au contraire à faire naître un contrôle de constitutionnalité et une indépendance judiciaire plus solides.

Ces quatre ensembles convergent vers une même conclusion. La construction ne se refermera ni en un ordre où le président déciderait de tout, ni dans les limites du petit gouvernement promis par les discours. Elle poursuivra son expansion selon sa propre force d’attraction ; chaque fois qu’elle ira trop loin, ses contrepoids la ramèneront en arrière. Et son reste le plus profond passera intact d’une génération à la suivante. Le paradoxe de Jefferson n’est donc pas, au fond, celui d’un seul homme. C’est la première fois que cette construction révèle simultanément son attraction, ses limites et ce qu’elle laisse irrésolu, à travers un homme parmi les moins disposés à reconnaître son emprise.

La prochaine épreuve ne viendra plus seulement de l’attraction et des contrepoids internes de cette construction. Ce sera une véritable épreuve de survie, imposée du dehors. Une guerre réduira la capitale en cendres. La construction pourra-t-elle survivre au choc d’une force extérieure ? Ce sera la question de l’essai suivant, consacré à Madison et à Monroe. Pendant ce temps, le reste le plus profond ne restera pas silencieux : dans le Missouri, il laissera apparaître pour la première fois, avec netteté, les contours de la déchirure qu’il prépare dans la construction.

Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.