Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Anime · Code Geass
Essai 4 sur 5

Ils ne peuvent plus être certains d’eux-mêmes

Pour retourner les Chevaliers noirs contre Lelouch, Schneizel n’a pas eu besoin de Damoclès.

Aug 31, 2026 · Han Qin (秦汉) · Réécriture française
Attention, spoilers: Les cinquante épisodes de R1 et R2 sont abordés, y compris le massacre de la Zone administrative spéciale et le Requiem de Zero.
À propos de cette édition

Note d’édition : Le texte original est en chinois ; sa page permet de passer des caractères simplifiés aux caractères traditionnels. Quelques précisions sur l’univers et la chronologie, ainsi que des formulations trop catégoriques, y ont été légèrement corrigées. La présente version est une réécriture française indépendante ; les répliques y sont rendues librement, sans prétendre reprendre des sous-titres officiels.

Pour retourner les Chevaliers noirs contre Lelouch, Schneizel n’a pas eu besoin de Damoclès.

Il lui a suffi de révéler une chose.

Il leur a dit : votre chef possède un pouvoir qui impose une obéissance absolue. Il s’en est servi. Le massacre de la zone administrative spéciale, c’est lui qui l’a provoqué.

Puis il a fait écouter sa preuve.

Une scène dénoncée depuis plus de dix ans

Après s’être réunis, les Chevaliers noirs décident de livrer Lelouch. En échange, Schneizel accepte leur condition : l’indépendance du Japon.

C’est probablement le passage le plus décrié de toute l’œuvre. Ohgi est l’un de ses personnages les plus détestés. Le réquisitoire est généralement le même : ingrat, lâche, acheté par une promesse en l’air, il a vendu l’homme qui les avait tous menés aussi loin.

Cette lecture a ses raisons. Mais elle manque ce qui s’est véritablement passé dans cette pièce.

Les Chevaliers noirs ne sont pas face à un problème moral. Ils sont face à un problème de connaissance.

Aucun moyen de vérifier

Examinons leur situation, élément par élément.

Ils savent désormais qu’il existe un pouvoir capable de faire exécuter à quelqu’un, en pleine conscience, un ordre qu’il ne veut pas exécuter. Leur chef possède ce pouvoir. Et il l’a utilisé.

La question n’est donc pas : « Lelouch est-il quelqu’un de bien ? »

La question est : chaque fois que j’ai dit « Je suis d’accord », puis-je être certain que c’était bien moi qui le disais ?

Cette question n’a pas de réponse. Et cette absence de réponse tient à la structure même du problème.

Les souvenirs ne permettent pas de vérifier : celui qui a subi le Geass ne se souvient pas de l’avoir subi. L’introspection non plus : si certain que l’on soit d’avoir agi volontairement, cette certitude ne prouve rien. Elle pourrait elle-même faire partie de l’ordre.

Le témoignage des autres ne sert pas davantage. Ils se trouvent exactement dans la même situation.

Il n’existe aucune méthode permettant de prouver qu’une personne n’a pas subi le Geass.

Voilà ce qui se joue réellement dans cette pièce. Des dizaines de personnes ne sont pas seulement en train de douter de leur chef. Elles viennent de perdre, toutes en même temps, la possibilité d’être certaines d’elles-mêmes.

C’est le passé qui se dérobe

Le premier essai disait que le Geass enlève le non.

C’est ce qui se passe pour la personne directement visée : un ordre est prononcé, l’intervention est accomplie.

Mais pour tous ceux qui se trouvent autour, il emporte autre chose, de plus radical encore :

La possibilité d’être certain, rétrospectivement, de ses propres choix.

On peut supporter d’être privé de ses choix à venir. C’est du moins quelque chose qui arrive sous nos yeux, quelque chose de visible, contre quoi il est possible de se dresser.

Il est beaucoup plus difficile de découvrir que chacun des choix que l’on a faits autrefois pourrait ne pas avoir été le sien.

Car une personne est faite des choix qu’elle a faits. Son parcours, ses positions, ses fidélités, les jugements qui lui ont coûté quelque chose : tout cela, ensemble, la constitue. Retirez-lui la propriété de ces actes, et il reste un corps qui a accompli beaucoup de choses.

Ce que les Chevaliers noirs ont perdu dans cette pièce, ce n’est pas un chef.

Rompre l’obéissance devient l’issue la plus immédiate

Revenons maintenant à leur vote.

À partir de ce qu’ils savent, continuer de suivre Lelouch revient à accepter pour toujours une situation invérifiable. Désormais, chaque fois qu’ils acquiesceront, ils ne sauront pas si c’est leur volonté qui parle ou la sienne.

Il leur faut d’abord cesser d’obéir. Les Chevaliers noirs choisissent la manière la plus radicale, et la plus précipitée : livrer Lelouch à Schneizel.

Car ce qui s’oppose ouvertement à lui est ce qu’il a le moins de chances d’avoir ordonné.

Telle est, à cet instant, la fonction de la trahison. Elle n’est pas seulement une vengeance ou une mesure de protection. Elle est aussi leur tentative pour s’assurer que leurs actes leur appartiennent encore.

Ce n’était pas la seule réponse institutionnelle possible. Ils auraient pu lui retirer le commandement, le placer en détention le temps d’une enquête, exiger des explications ou chercher des preuves de l’existence d’un moyen d’annuler le Geass. Si Schneizel choisit son moment, c’est précisément pour empêcher ces solutions intermédiaires de prendre forme.

Le geste est donc compréhensible sur le plan psychologique, tout en restant précipité sur le plan de la procédure.

Le public occupe une place que personne ne peut occuper

Pourquoi, alors, tant de gens détestent-ils Ohgi ?

Parce que nous savons des choses que les Chevaliers noirs ignorent.

Nous avons vu la scène évoquée dans le premier essai. La catastrophe d’Euphemia est une perte de contrôle, pas un plan. Lelouch s’apprêtait à renoncer. Il avait même retiré son masque. Cette phrase était une plaisanterie.

Les Chevaliers noirs, eux, n’en connaissent que le résultat. Ils entendent un enregistrement dans lequel leur chef, face à Suzaku, reconnaît sa responsabilité dans le massacre des Japonais.

Nous occupons une place qu’aucun personnage ne peut occuper : nous connaissons ses motifs. Cette position crée une illusion, celle que les motifs seraient quelque chose que les autres peuvent voir.

Mais il faut encore descendre d’un niveau :

Même si les Chevaliers noirs savaient parfaitement qu’il s’agissait d’un accident, la conclusion ne changerait pas.

La question n’a jamais été de savoir s’il l’avait fait exprès. Le problème est qu’il possède ce pouvoir.

Qu’un homme puisse supprimer le droit des autres à refuser suffit, en soi, à rendre impossible le fonctionnement d’une organisation fondée sur le volontariat. Qu’il s’en soit servi ou non, une fois ou plusieurs, à bon ou à mauvais escient, avec des intentions pures ou non : rien de tout cela ne modifie ce fait structurel.

Les Chevaliers noirs sont une armée de volontaires. Chacun les a rejoints de son propre gré, parce qu’il y croyait. Or, dans un monde où existe le Geass, « croire » ne peut plus servir de fondation.

La question de Kallen

Dans cette scène, Kallen est la seule à se placer d’abord devant Lelouch et à réclamer qu’on le laisse au moins répondre.

Elle est dans la même situation que les autres. Elle ne peut pas prouver qu’elle n’a jamais subi le Geass, ne peut pas le vérifier dans ses souvenirs, et ne dispose pas de plus d’informations qu’Ohgi.

Elle ne fait pas semblant de pouvoir en être certaine. Elle fait autre chose : alors que les armes sont déjà braquées, elle refuse que l’impossibilité de savoir tienne à elle seule lieu de condamnation.

Elle demande à Lelouch ce qu’elle représente réellement pour lui. Elle lui dit que, si elle le peut, elle veut rester.

Pour qu’elle survive, Lelouch lui répond délibérément qu’elle n’est que son pion le plus utile. Kallen finit elle aussi par lui dire adieu, mais seulement après qu’il a lui-même fermé tout espace de réponse.

Son importance dans cette scène ne vient donc pas d’une confiance inconditionnelle que le récit viendrait récompenser. Elle vient de cette exigence : avant que les armes tranchent le sort d’une relation devenue suspecte, lui laisser au moins une occasion de parler.

Une facture qui arrive en retard

Reste la dimension la plus froide de cet essai.

En deux saisons et cinquante épisodes, Lelouch n’a jamais envisagé ce problème.

Il s’est demandé comment utiliser le Geass, quand, sur qui, et comment régler les suites de son emploi. Il y a réfléchi avec une minutie extrême.

Il ne s’est jamais demandé ce que le simple fait de posséder ce pouvoir signifiait pour les gens qui l’entouraient.

Il a traité le Geass comme un outil. Mais c’est aussi une situation : du seul fait que ce pouvoir existe, tous ceux qui ont affaire à lui vivent à l’intérieur de cette situation. Il les y a tous placés, sans même s’apercevoir que c’était déjà fait.

La trahison des Chevaliers noirs n’est donc pas un retournement de scénario.

C’est une facture arrivée avec deux saisons de retard.

Dans le prochain essai

La réponse de Lelouch à cette facture sera l’un des gestes les plus stupéfiants de l’œuvre.

Il ne se justifie pas, ne se venge pas et ne tente pas de reconstruire la confiance.

Il décide de faire de lui-même, à son tour, un matériau.

Le prochain essai portera sur le Requiem de Zero et sur la véritable question de cette série : a-t-on le droit de se traiter soi-même comme un pur moyen ?

Cette série d’essais porte sur les cinquante épisodes de l’animation télévisée Code Geass: Lelouch of the Rebellion, R1 et R2. Elle ne traite ni de la trilogie de films récapitulatifs, ni des films et œuvres dérivées qui lui font suite.