Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Commentaire Dazhi du Daodejing
Chapitre 59 · sur 81

Garder quelque chose pour la suite de la vie

Qin Han (Dazhi) · Han Qin

Texte chinois du chapitre

Manuscrits sur soie · texte chinois établi pour ce commentaire

治人事天莫若啬,夫唯啬,是以早服。早服是谓重积德,重积德则无不克,无不克则莫知其极,莫知其极可以有国,有国之母可以长久,是谓根深固氐长生久视之道也。

À propos du texte et de la ponctuation

Le texte chinois suit le Dao De Jing annoté de l’auteur (《道德经注·君子不器》). Il s’appuie sur les deux manuscrits sur soie, A et B, avec des corrections et des restitutions éditoriales ; ce n’est pas la transcription lettre à lettre de l’un d’eux. La numérotation des chapitres suit le texte reçu, et la ponctuation celle du commentaire. Les caractères chinois restent inchangés lorsque vous changez de langue de lecture.

Lire l’article source de ce chapitre (en anglais ou en chinois)

I. Après ce projet, on pourra souffler

Encore cette semaine. Ensuite, il sera temps de récupérer, de voir ses amis, de reprendre les choses laissées de côté. Mais le projet suivant commence avant que la semaine s'achève. Le repos recule dans l'avenir, alors que les forces disponibles diminuent déjà aujourd'hui.

Nous lisons facilement dans l'épuisement une preuve de sérieux. Répondre jusque tard le soir montrerait l'implication ; être toujours joignable, la fiabilité. Ne plus rien avoir en réserve semblerait confirmer que l'on a tout donné. Ce qui restera possible demain entre rarement dans ce calcul.

Le chapitre 59 propose un mot peu spectaculaire : 啬. Épargner, préserver, ne pas consommer sans égard. Il déplace la question. Il ne s'agit plus seulement de savoir ce que cette saison peut produire, mais dans quel état elle laissera le champ.

La terre est davantage que sa prochaine récolte. Une personne est davantage que sa prochaine livraison. Le soin porte sur les conditions qui permettront à la vie de continuer. Dans une période exigeante, cela peut signifier travailler intensément ensemble. Cela doit aussi pouvoir signifier prévoir des limites, des relais et du temps sans tâche.

La question n'est donc pas de renoncer à tout effort. Elle est de savoir si l'effort laisse encore quelque chose grandir ou s'il brûle seulement ce dont il vit lui-même.

II. Économiser ne doit pas supprimer le nécessaire

« 治人事天莫若啬,夫唯啬,是以早服. » Gouverner les personnes et servir le Ciel, ou s'accorder à sa voie : le texte recommande 啬 dans ces deux directions. L'application à la responsabilité extérieure et au travail sur soi est féconde, mais elle ne fait pas de 事天 le simple équivalent ancien de la gestion personnelle moderne.

Wang Bi explique 啬 à partir du travail du cultivateur, attentif aux conditions du champ. Il s'agit alors d'un usage soigneux, non d'avarice. Ne pas réparer un outil indispensable réduit la dépense du jour et peut compromettre le travail du lendemain. Retenir un salaire, de la nourriture ou des soins ne préserve pas les fondations.

Parfois, il faut justement donner davantage : une personne supplémentaire dans l'équipe, un remplacement fiable pour l'aidant, du temps pour apprendre, une véritable pause. Toute réduction n'est pas une économie réelle. Préserver consiste à réduire l'usure inutile et à rendre le renouvellement possible.

Avec le commentaire de cette série, je lis 早服 comme une retenue et une préservation qui commencent tôt. Les explications anciennes varient ; Heshanggong le relie, par exemple, au fait d'accéder tôt à la voie du Ciel. Il n'est pas nécessaire d'affirmer que 服 signifie certainement « se coucher » pour saisir l'importance de ce « tôt ».

Dans la pratique, discuter une charge tant qu'une marge existe n'est pas la même chose que s'arrêter après l'effondrement. Cela poursuit les questions de l'arrêt au chapitre 44, de la liberté qui ne se livre pas entièrement au chapitre 56, et de la possibilité de changer au chapitre 58.

Beaucoup de personnes ne choisissent cependant pas librement leur charge. La pauvreté, les soins à assurer et les conditions de travail peuvent absorber toute réserve. 啬 s'adresse donc aussi à ceux qui répartissent les tâches et disposent des moyens. Utiliser quelqu'un jusqu'à sa limite, puis lui recommander de mieux prendre soin de lui, serait le contraire de cette attention.

III. Ce qui s'accumule n'est pas seulement de l'énergie

« 早服是谓重积德. » Préserver tôt se nomme accumuler profondément le De. 积 fait penser à des couches successives : quelque chose qui gagne de l'épaisseur par des gestes répétés, plutôt que par une résolution unique.

Le De n'est ni un simple compte de bonnes actions, ni un autre nom de l'argent ou de l'énergie physique. Il peut désigner une capacité qui soutient, faite aussi de compétence, de confiance, de relations fiables et d'un milieu préservé. Tout cela ne se mesure pas avec la même unité.

Une personne à qui l'on laisse du repos pourra peut-être écouter avec davantage d'attention. Une équipe dont la journée n'est pas entièrement saturée peut accueillir une tâche imprévue sans la faire immédiatement porter au collègue déjà surchargé. Une relation où les demandes reçoivent habituellement une réponse dispose, au moment du désaccord, d'autre chose que du souvenir de ce seul désaccord.

Ces réserves ne se forment pas uniquement en s'abstenant. Une capacité doit être exercée, une promesse tenue, un lien abîmé réparé. Consacrer du temps à quelqu'un peut accroître les possibilités communes, et non simplement diminuer son stock personnel.

Le lien avec le soin du chapitre 51 devient alors sensible. Préserver n'est pas enfermer dans un entrepôt des choses qui ne serviraient jamais. C'est une manière d'utiliser qui regarde aussi comment cela se renouvelle. La question n'est pas seulement ce que je retiens aujourd'hui, mais ce que mon action permettra de retrouver demain, pour moi et pour les autres.

IV. Une réserve donne d'abord une réponse de plus

« 重积德则无不克,无不克则莫知其极. » L'accumulation profonde conduit à une capacité à laquelle rien ne paraît insurmontable et dont nul ne connaît la limite. Le texte exprime sa confiance en termes puissants.

无不克 est lu ici comme un idéal, non comme la promesse de ressources illimitées. Aucune réserve soigneusement entretenue ne donne la victoire sur toute maladie, toute catastrophe ou toute impuissance réelle. « 莫知其极 » ne transforme pas davantage les êtres finis en êtres infinis.

Dans la vie, le premier bénéfice d'une réserve est souvent un choix supplémentaire plutôt qu'une victoire. Au lieu d'osciller immédiatement entre fuir et tenir aveuglément, on peut se renseigner, consulter, répartir autrement les tâches ou reconnaître qu'il ne faut pas poursuivre un projet maintenant.

Dans une équipe déjà entièrement occupée, une petite modification impose aussitôt des heures supplémentaires à tous. Une autre possède une marge de temps et des compétences qui permettent de se remplacer. Sa force n'est pas un héros capable de tout absorber : c'est le fait que chaque changement ne réclame plus un héros.

Cette profondeur se remarque peu dans les jours ordinaires. Quand quelque chose arrive, on découvre qu'une personne peut encore prendre le relais, qu'une vérification reste possible, qu'un autre ordre peut être choisi. Ce n'est pas un moyen de puissance délibérément caché. C'est l'effet d'une organisation qui n'a pas consommé d'avance toutes ses possibilités.

Parfois, cela ne suffit pas. Demander de l'aide, réduire la charge ou se retirer devient alors la réponse la plus lucide. La réserve n'en perd pas sa valeur. On évite simplement de dépenser son dernier reste pour démontrer que l'on n'a pas de limite.

V. Une grande responsabilité demande plus qu'une grande volonté

« 莫知其极可以有国,有国之母可以长久. » L'enchaînement mène à la capacité de tenir un pays, puis à sa « mère », au fondement de sa durée. Le contexte politique demeure, même si nous en tirons une question pour les organisations d'aujourd'hui.

Beaucoup d'argent ou une grande endurance ne fondent aucun droit naturel de gouverner autrui. Dans cette application, « 有国 » devrait plutôt faire sentir le poids d'une responsabilité. Engager de nombreuses personnes dans une entreprise commune oblige à regarder si ses conditions tiennent et qui paie le coût de son développement.

Wang Bi appelle mère ce qui donne au pays son assise et sa paix. Nous retrouvons le chapitre 52 : connaître les enfants sans oublier la mère, regarder les résultats sans se détacher de ce qui leur permet d'exister.

Une entreprise peut s'agrandir tandis que la confiance des salariés diminue. Une institution peut devenir célèbre alors que les personnes chargées de son travail réel ne trouvent plus de relais. Vue de l'extérieur, sa portée augmente ; vécue de l'intérieur, sa capacité à durer s'amenuise peut-être.

La racine ne tient donc pas seulement dans une devise originelle. Elle se trouve dans des choses vérifiables : les promesses tenues, les ressources distribuées justement, les retours qui peuvent être entendus, une répartition qui ne repose pas toujours sur le même sacrifice. Célébrer uniquement la croissance conduit facilement à traiter ces conditions comme un supplément inépuisable. Le chapitre les ramène au centre.

VI. Les racines profondes ne promettent pas l'immortalité

« 是谓根深固氐长生久视之道也. » Des racines profondes, une base ferme : l'enchaînement aboutit à cette image. Le raisonnement devient un arbre dont la forme visible est portée par quelque chose de moins visible.

长生久视 appartient aussi aux anciennes représentations de la longue vie et de la culture du corps. Il serait inexact d'en exclure toute relation à la longévité réelle. Cet essai privilégie la direction d'une vie et d'une activité durables ; il ne tire pas de l'expression une méthode contre le vieillissement et la mortalité.

Un arbre profondément enraciné peut tomber dans une tempête. Une personne attentive à elle-même peut être malade. L'issue ne permet pas de juger rétrospectivement la valeur morale de sa manière de vivre. Le soin importe parce qu'il préserve des possibilités, non parce qu'il supprime tous les hasards.

L'ensemble de la chaîne devient alors lisible : 啬 modère la consommation ; 早服 fait commencer l'ajustement avant l'épuisement ; 重积德 décrit l'épaississement progressif des capacités qui soutiennent. 无不克 et 莫知其极 en déploient idéalement la portée. 可以有国 les conduit vers une responsabilité plus vaste ; 有国之母 ramène cette responsabilité à son fondement. L'image finale rassemble le tout comme enracinement profond et poursuite de la vie.

Le but n'est pas une machine qui ne s'arrêterait jamais. La durée doit comprendre des pauses, du loisir et une existence qui ne soit pas toujours déjà engagée au service du prochain résultat. Sinon, on aurait seulement appris à prolonger la combustion, sans cesser de traiter la personne comme du combustible.

VII. Quatre questions pour la prochaine journée pleine

La première concerne le fait de tout donner. Un effort doit-il aller jusqu'à l'épuisement complet pour être reconnu comme sérieux ? Une période intense peut peut-être avoir une fin convenue, une récupération prévue, un relais identifié. Un plan qui ne connaît que la charge suivante laisse une partie du réel hors de ses cases.

La deuxième question invite à agir plus tôt. Que peut-on discuter, entretenir ou partager maintenant, avant la panne ? Une personne disposant de peu de marge aura peut-être besoin d'abord d'un allié accessible. Même un petit point d'appui commun aide davantage que le reproche d'avoir mal organisé sa vie.

La troisième demande ce qui s'épaissit et ce qui s'amincit. Certains travaux laissent une compétence, de la confiance, une méthode utilisable. D'autres laissent surtout de la fatigue. Tous les résultats ne sont pas immédiatement visibles, mais le bilan devrait parfois contenir autre chose que le nombre des tâches accomplies.

La quatrième regarde la racine d'une entreprise qui grandit. Que consomme-t-on déjà comme allant de soi : le soutien familial, la fiabilité d'une collègue, le corps ? Tenir à ces conditions peut consister à ne pas poser sur elles la prochaine tâche supplémentaire.

Le repos n'a d'ailleurs pas à être justifié uniquement par le rendement du lendemain. Les personnes ont droit au temps d'aujourd'hui, même lorsqu'il ne produit aucun gain mesurable. Ce que l'on veut préserver est quelqu'un qui puisse continuer à vivre, pas seulement une force de travail utilisable plus longtemps.

Le champ du début devra porter encore l'année prochaine. Nous aimerions, nous aussi, avoir alors des journées qui nous appartiennent. Un usage soigneux ne rapetisse pas nécessairement la vie. Il évite que la flamme du moment brûle déjà tout ce qui pourrait pousser plus tard.


Commentaire développé et choix textuels : septième étude en ligne et édition Zenodo. Études précédentes : 1, 2, 3, 4, 5, 6.