Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Commentaire Dazhi du Daodejing
Chapitre 54 · sur 81

Commencer par soi sans prendre le monde pour soi

Qin Han (Dazhi) · Han Qin

Texte chinois du chapitre

Manuscrits sur soie · texte chinois établi pour ce commentaire

善建者不拔,善抱者不脱,子孙以祭祀不绝。修之身,其德乃真;修之家,其德有余;修之乡,其德乃长;修之国,其德乃丰;修之于天下,其德乃博。以身观身,以家观家,以乡观乡,以邦观邦,以天下观天下,吾何以知天下然?兹以此。

À propos du texte et de la ponctuation

Le texte chinois suit le Dao De Jing annoté de l’auteur (《道德经注·君子不器》). Il s’appuie sur les deux manuscrits sur soie, A et B, avec des corrections et des restitutions éditoriales ; ce n’est pas la transcription lettre à lettre de l’un d’eux. La numérotation des chapitres suit le texte reçu, et la ponctuation celle du commentaire. Les caractères chinois restent inchangés lorsque vous changez de langue de lecture.

Lire l’article source de ce chapitre (en anglais ou en chinois)

I. En attendant d'avoir une grande place

Le début semble parfois appartenir à une autre vie. Il faudrait d'abord disposer d'un poste important, d'un public plus large, de moyens plus considérables. Alors on pourrait changer une façon de travailler, rendre une organisation plus juste ou simplement faire que les gens s'écoutent davantage. En attendant, ce qu'on peut faire paraît trop petit.

Sur la table, pourtant, un travail commun attend que ses contributions soient reconnues. Quelqu'un espère une réponse promise. Dans une discussion, une objection a été écartée parce qu'elle dérangeait. Rien de tout cela n'a l'ampleur du projet rêvé. Mais l'attitude censée améliorer un jour le monde pourrait déjà y prendre une forme réelle.

« 修之身,其德乃真. » Cultivé en soi, le De devient vrai. Le chapitre 54 ne commence pas par la portée d'une action, mais par sa réalité : ce que nous croyons juste doit pouvoir apparaître dans ce que nous faisons.

Le texte passe ensuite de la personne à la famille, au village, à l'État, au monde. Il donne le courage de commencer sans attendre une grande scène. Il pose aussi une question moins confortable : au cours de ce passage, qu'est-ce qui peut rester commun, et qu'est-ce qu'il faudra apprendre de nouveau ?

II. Ce qui tient quand la main desserre son étreinte

« 善建者不拔,善抱者不脱,子孙以祭祀不绝. » Ce qui est bien établi ne s'arrache pas ; ce qui est bien embrassé ne se détache pas ; les descendants poursuivent les sacrifices. Les premières expressions donnent à la solidité une forme absolue. La dernière la situe dans le monde historique des rites ancestraux, de la continuité familiale et de la mémoire.

Ces rites ne sont pas seulement une ancienne manière de parler d'une marque durable ou d'un héritage entrepreneurial. Ils ont leur sens propre. Les lire aujourd'hui n'oblige pas pour autant chacun à avoir des enfants, ni les générations suivantes à obéir sans examen aux précédentes. L'image invite à demander ce qui peut porter une œuvre au-delà de la présence immédiate de son fondateur.

Une entreprise attire l'attention grâce à sa communication. Ce qui donne envie de continuer à utiliser son produit et à lui faire confiance se joue ailleurs. Une relation peut être maintenue par la peur de perdre l'autre ; le désir de continuer ensemble ne se mesure pas à la force de cette prise.

Une fondation solide comprend des capacités réelles, des engagements compréhensibles, des habitudes d'attention, une utilité éprouvée. D'autres personnes peuvent s'y appuyer sans qu'il faille constamment leur rappeler qui a tout commencé.

Même cela peut être détruit. Une guerre, une injustice, une perte ou des conditions nouvelles interrompent parfois ce qui avait été soigneusement construit. Le texte ne fournit pas une garantie d'indestructibilité. Il nous fait choisir ce que nous essayons de transmettre : seulement un nom, ou des manières de comprendre et d'agir capables de vivre sans notre main sur chaque geste.

III. Cinq échelles, un fil commun

« 修之身,其德乃真;修之家,其德有余;修之乡,其德乃长;修之国,其德乃丰;修之于天下,其德乃博. » La personne, la famille, la communauté locale, l'État, le monde : à chaque échelle, le texte associe une manière différente pour le De de se développer.

Dans la personne, il devient 真, vrai. Le respect annoncé se vérifie devant quelqu'un qui nous contredit. La modestie cesse d'être l'histoire flatteuse que nous racontons sur nous-mêmes ; elle change, par exemple, la façon d'attribuer une réussite commune.

Dans la famille, il y a 有余, un surplus qui dépasse la seule personne. Une promesse tenue permet à quelqu'un d'être moins sur ses gardes. Une place faite au désaccord rend une parole possible. Ce que l'on travaille en soi devient une partie des conditions de vie d'autrui.

Dans la communauté locale, le mot est 长, croissance ou durée. Une pratique utile peut dépasser la proximité affective et ne plus dépendre, chaque fois, d'un geste exceptionnel. À l'échelle de l'État vient 丰, l'abondance : des ressources et des possibilités destinées à beaucoup, non la seule aisance des dirigeants. Avec le monde vient 博, l'étendue : ceux qui n'appartiennent pas à notre groupe entrent eux aussi dans le champ du regard.

Ces mots ne forment pas cinq indicateurs modernes de performance. Ils dessinent une continuité éthique. Le sérieux rendu réel dans nos actes peut aussi orienter les relations communes. L'échelle change, mais le souci de ne pas utiliser les autres à son seul profit n'a pas à être remplacé par un principe contraire dès que l'on dispose de davantage de pouvoir.

IV. Une famille n'est pas un petit État

Un fil commun n'autorise pas à reproduire partout la même méthode. Organiser ses matinées avec discipline ne suffit pas à diriger une entreprise de plusieurs centaines de personnes. Se lever une heure plus tôt ne remplace ni la compétence technique, ni les responsabilités définies, ni le budget, ni une décision intelligible.

Même le travail sur soi a déjà des conséquences pour les autres. Mais lorsque davantage de personnes entrent dans une activité, de nouvelles relations apparaissent : des besoins divergents, des pouvoirs inégaux, des conflits sur les moyens et les buts. On ne les résout pas en distribuant sa propre manière de vivre à tout le monde.

La famille, surtout, ne peut être agrandie jusqu'à devenir un modèle politique universel. Les citoyens ne sont pas les enfants d'un chef. Ce qui tient par la familiarité entre proches exige, entre inconnus, des règles publiques, des droits, des procédures compréhensibles et des possibilités de correction.

Une personne bien intentionnée peut se tromper. Son caractère compte, mais aussi les moyens dont disposent les autres pour la contredire, accéder à l'information et demander des comptes. Le bon fonctionnement ne devrait pas dépendre entièrement de la justesse permanente d'un seul jugement.

Commencer par soi ne signifie donc pas faire des autres des versions de soi. Ce qui peut être emporté, c'est le souci des personnes et des conséquences. Ce qui doit être appris, c'est la manière de donner à ce souci une forme adaptée à un ensemble plus vaste et différent. Le changement d'échelle demande des connaissances nouvelles et des appuis communs plus fiables, pas seulement davantage de conviction.

V. Regarder à la bonne échelle

Le texte répète ensuite cinq fois l'acte de regarder : « 以身观身,以家观家,以乡观乡,以邦观邦,以天下观天下. » Considérer la personne à partir de la personne, la famille à partir de la famille, la communauté à partir de la communauté, l'État à partir de l'État, le monde à partir du monde.

La série permet plusieurs orientations interprétatives. Cet essai y retient surtout une exigence : donner à la question le champ de vision dont elle a besoin. Une expérience familière peut ouvrir l'enquête ; elle ne doit pas recouvrir toutes les autres situations.

Une personne qui réduit ses dépenses peut améliorer son budget. Dans une famille, il faut également regarder qui assure le soin non rémunéré et qui a réellement le pouvoir de décider. À l'échelle sociale s'ajoutent les emplois accessibles, les services publics et la répartition des risques. Dire que chacun doit économiser davantage ne revient pas à examiner ces relations.

La communauté locale possède elle aussi ses conditions. Une aide peut être généreuse et rester inaccessible à ceux qui travaillent pendant ses horaires d'ouverture. Dans un État, une règle apparemment uniforme atteint différemment des personnes placées dans des situations inégales. À l'échelle mondiale, l'avantage obtenu par un pays doit être regardé avec les coûts qu'il laisse ailleurs.

Lire ainsi 以天下观天下 ne revient pas à se croire soudain omniscient. C'est refuser que son intérêt particulier tienne spontanément lieu d'intérêt général. Il faut des témoignages, des données, des savoirs spécialisés, des voix absentes de notre quotidien. Élargir le regard n'est pas monter jusqu'à un point de vue sans obstacle ; c'est travailler plus patiemment à ce que l'on n'avait pas encore vu.

VI. On peut interroger le pouvoir sans le détenir

« 吾何以知天下然?兹以此. » Comment savoir qu'il en va ainsi du monde ? Par cela. La question finale renvoie au travail et aux observations qui précèdent. Il n'est pas nécessaire d'inventer au locuteur une autobiographie pour en entendre la portée.

On n'a pas besoin d'avoir gouverné pour pouvoir juger une façon de gouverner. Savoir ce que produit une promesse trahie donne un accès au sens d'une confiance publiquement déçue. L'expérience personnelle rend du poids à des mots lointains. La responsabilité n'est plus seulement une case dans un organigramme.

Cet accès ne livre cependant pas toutes les réponses. Une injustice vécue ne prouve pas comment fonctionne chaque institution. Elle permet de poser une question qui demande ensuite une enquête. D'autres peuvent éprouver la même règle autrement, parce que leurs possibilités et leurs vulnérabilités sont différentes.

Nous retrouvons ici le chapitre 47. Accumuler les impressions ne suffit pas à comprendre. À l'inverse, réfléchir ne peut remplacer indéfiniment les faits manquants. Examiner son expérience et la relier à celles des autres permet de ne pas être réduit au silence par un titre, sans faire de son propre cas la mesure de toute chose.

Le droit de questionner va ainsi avec la responsabilité de continuer à apprendre. La grande fonction n'est pas un billet d'entrée obligatoire dans la pensée publique. Mais cette pensée doit accepter de rencontrer la réalité dont elle parle, y compris là où elle résiste à nos convictions.

VII. La perfection personnelle n'est pas un préalable

« Commence par toi » peut donner du courage. La même phrase peut servir à empêcher toute critique : tant que tu n'es pas irréprochable, tu n'as pas à parler d'injustice. À cette condition, l'action commune n'arriverait jamais à son tour.

Le travail sur soi et l'engagement public peuvent avancer ensemble. Une personne avec des défauts peut reconnaître une règle injuste et contribuer à la modifier. La coopération peut même lui apprendre ce qu'elle n'aurait pas compris seule. Son imperfection ne retire pas à une objection fondée son objet réel.

Si le départ paraît trop vaste, on peut le rendre concret. Attribuer correctement une contribution. Écouter un refus sans le réinterpréter aussitôt. Accepter une tâche commune limitée et préciser à qui elle doit profiter. La valeur souhaitée reçoit alors un premier lieu où exister.

Il faut ensuite demander ce qu'elle devient chez les autres. L'idée aide-t-elle vraiment ? Ajoute-t-elle une charge à quelqu'un que l'on avait oublié ? Peut-être doit-elle changer ; peut-être n'est-elle adaptée qu'à ce cercle. Rester à la bonne dimension ne constitue pas un échec.

L'influence ne s'étend pas automatiquement. Une conduite personnelle attentive ne donne pas non plus à tous les mêmes chances. Les systèmes injustes ne peuvent être imputés au prétendu manque de vertu des personnes qui les subissent. Mais une amélioration modeste n'a pas besoin d'une future portée mondiale pour avoir de la valeur. Pour ceux qu'elle soutient, elle peut déjà compter beaucoup.

VIII. Le chemin parcouru depuis le chapitre 46

Les neuf chapitres de 46 à 54 composent maintenant un mouvement. Le chapitre 46 demandait ce qui suffit et comment retrouver la possibilité de s'arrêter. Le chapitre 47 distinguait les informations de leur compréhension. Le chapitre 48 cherchait ce que l'on peut retirer sans abandonner les connaissances ni la responsabilité.

Le chapitre 49 abordait l'accompagnement : attendre suppose des conditions de soutien, et faire confiance n'abolit pas les limites. Le chapitre 50 examinait le soin de la vie, sans promettre l'invulnérabilité ni tirer du malheur une condamnation de la sagesse de celui qui le subit.

Le chapitre 51 séparait le don de la possession. Le chapitre 52 faisait revenir l'action vers ce qui la nourrit. Le chapitre 53 montrait comment une fonction confiée peut être détournée pour s'approprier ce qu'elle devait protéger. Ici, la question devient : comment rendre ces idées réelles dans ses actes, puis les ouvrir à autre chose qu'à la contemplation de soi ?

La réponse ne décrit pas une expansion automatique du bien. Elle demande, à chaque passage, ce que l'on fait, qui il faut écouter, quelles connaissances et quelles règles communes manquent encore. Le travail intérieur et la responsabilité extérieure ne sont pas des voies ennemies.

La grande scène du début reste peut-être hors de portée. Pourtant, aujourd'hui, une promesse peut être clarifiée, un mérite partagé, une personne jusque-là ignorée réellement entendue. Le monde n'en sera pas aussitôt transformé. Mais, quelque part, la façon de vivre que nous lui souhaitons aura cessé de n'être qu'un souhait.


Commentaire développé et choix textuels : sixième étude en ligne et édition Zenodo. Études précédentes : 1, 2, 3, 4, 5.