À propos du texte : réécriture française d’un original chinois, dont la page source permet de passer des caractères simplifiés aux caractères traditionnels.
Le 1er juin 800 du calendrier universel, à 2 h 55 du matin.
Un croiseur nommé Leda II se dirige vers le Brünhild. L’empereur Reinhard a proposé un entretien ; Yang Wen-li a accepté.
Des terroristes du Culte de la Terre montent à bord.
Quelqu’un était au courant. Juste après le départ de Yang, Boris Konev est arrivé à Iserlohn avec la nouvelle du projet d’assassinat. Julian et les autres ont aussitôt quitté le port pour le rattraper.
Ils n’arrivent pas à temps.
Un violent combat éclate à l’intérieur du bâtiment. Patrichev est tué. Le commandant en second des Rosen Ritter meurt lui aussi.
Puis Yang est touché par balle.
À mesure que sa conscience s’efface, il prononce quelques phrases.
Ses dernières paroles
Il ne parle pas de démocratie.
Il ne livre ni conclusion générale ni consignes à ceux qui lui survivront. Il n’exhorte personne à poursuivre le chemin. Il ne dit rien qu’on puisse graver sur un monument.
Il présente des excuses. On peut les rendre ainsi :
Pardon, Frederica. Pardon, Julian. Pardon à vous tous.
À la fin, il prononce les noms de quelques personnes.
Entre-temps, il dit encore autre chose : ayant perdu tant de sang, il devrait tout de même peser moins lourd ; et puis, dans cet état, il ne ressemble décidément à rien.
Voilà ce que dit, dans une mare de sang, un homme qui, après le cessez-le-feu tout juste conclu, allait négocier la paix.
Ce que cette mort accomplit
Il faut décrire précisément cette mort. Tout l’essai tient là.
Yang Wen-li n’a pas été vaincu.
Lors de la bataille du corridor, il a combattu avec une maîtrise exceptionnelle et tué plusieurs des plus importants amiraux de l’Empire. Mais sa propre flotte touche elle aussi à ses limites. C’est alors que parvient la proposition de cessez-le-feu et d’entretien de Reinhard, ouvrant une possibilité de paix.
Yang ne meurt pas non plus de la main d’un adversaire qu’il a affronté. Reinhard ne sait rien, l’armée impériale ne sait rien, Mittermeyer et Reuenthal ne savent rien. Ses meurtriers appartiennent à une organisation religieuse étrangère à cette guerre. Leurs motifs n’ont aucun rapport avec sa carrière militaire.
L’œuvre a consacré plus de quatre-vingts épisodes à façonner le meilleur commandant du récit, puis elle le fait mourir sans que cette mort produise quoi que ce soit.
Sa mort ne change pas la situation militaire. Privée de son objectif, l’armée impériale se retire.
Sa mort ne fait avancer la cause d’aucun des camps. Les pourparlers échouent, alors que cette possibilité ne s’était ouverte qu’au terme d’une campagne entière.
Sa mort ne provoque aucune prise de conscience, ne fait changer de direction aucun camp, n’infléchit aucune décision.
Sa mort ne prouve pas que la démocratie ait raison. Elle ne prouve pas non plus qu’elle ait tort.
Elle ne prouve rien.
Il faut s’y arrêter, tant ce traitement est rare.
Dans la plupart des récits, la mort d’un personnage important produit quelque chose. Elle fait avancer l’intrigue, transforme une personne, cause un événement ultérieur, établit la validité d’une idée. En matière de récit, la mort est généralement un investissement dont on attend un retour.
Cette fois, aucun retour.
L’œuvre n’en fait même pas un tournant. Les événements qui suivent ne rompent pas avec le mouvement qui les précédait. L’Empire continue de fonctionner, les survivants continuent de se disputer, et la phrase restée sans preuve demeure une phrase restée sans preuve.
Deux morts de même forme
Rapprochons cet événement de celui examiné dans un essai antérieur.
Kircheis meurt dans une attaque qui ne le vise pas. Ansbach veut tuer Reinhard ; Kircheis s’interpose. Il n’a pas d’arme, parce qu’on lui a retiré peu auparavant le droit d’en porter une.
Yang Wen-li meurt dans une attaque sans rapport avec sa guerre. Ce que cherche le Culte de la Terre est étranger à ce conflit. Lui se rend à une négociation de paix.
Les deux morts les plus importantes de cette œuvre ne sont pas des défaites face à un adversaire.
Ces deux hommes représentent ce que leur camp a de meilleur. L’un est le seul à qui Reinhard puisse parler à cœur ouvert. L’autre, le seul capable de faire tenir l’Alliance.
Ni l’un ni l’autre n’est vaincu dans le domaine où il excelle. Leur vie s’achève ailleurs, par autre chose, pour d’autres raisons.
L’œuvre ne joint aucune explication à ce choix. Aucun personnage ne vient prononcer un discours sur le destin ou sur l’impermanence des choses. Les deux morts ont lieu, chacune à son moment. Le récit continue.
Il y a encore ceci : dans les deux cas, une disposition concrète permet de dire que cela aurait pu se passer autrement.
Kircheis est désarmé à cause d’une théorie sur l’organisation du pouvoir. Yang se trouve sur ce croiseur parce qu’il a accepté une invitation à négocier. Cette occasion s’était ouverte au terme d’une campagne entière : c’est le moment où l’œuvre s’approche le plus de la paix.
Tous deux meurent au moment de faire un pas vers quelque chose de meilleur.
Une phrase qui n’a pas fait ses preuves
La phrase laissée par Yang, selon laquelle les citoyens répondent des maux du gouvernement en démocratie et le souverain sous un pouvoir absolu, se trouve, au moment de sa mort, dans cette situation :
Elle n’a pas été vérifiée.
Le pays qu’il défendait a déjà été annexé. Aucune de ses victoires n’a finalement empêché cela. Sa propre mort constitue le commentaire le plus défavorable à sa proposition : un homme qui s’en est tenu à ce chemin y meurt sans que cela ait aucun sens.
En face, la proposition selon laquelle un bon souverain absolu peut offrir une justice et un impôt équitables est, au même moment, vérifiée à grande échelle, de manière visible.
À ce stade du récit, il y a donc d’un côté un empire entier qui fonctionne bien. De l’autre, une phrase et un groupe de gens sans pays.
Julian
Julian Mintz est un enfant recueilli par Yang dans le cadre d’un dispositif d’aide aux orphelins de guerre.
Yang lui a appris beaucoup de choses : lire l’histoire militaire, évaluer une situation, dégager le véritable problème au milieu de gens qui se disputent. Il l’a aussi laissé aller sur Terre, voir ce qui existe au-dehors.
Julian grandit chez Yang. Il cuisine, s’occupe de la maison, fait partie des proches aux yeux des amis de son tuteur. Plus tard, il demande de lui-même à s’engager. Yang ne l’en empêche pas, sans pour autant lui tracer le parcours.
Jamais Yang ne lui dit ce qu’il doit devenir.
Il ne le désigne pas comme successeur, ne lui laisse aucune consigne testamentaire. Rien qui commence par : après ma mort, tu devras faire ceci ou cela. Sa mort est si soudaine qu’il n’a, de fait, le temps de rien préparer.
Il n’a pas désigné d’héritier. Il a laissé de quoi réfléchir et agir.
La différence devient tangible dès sa disparition. Les gens d’Iserlohn doivent décider eux-mêmes de leur direction. Pour cela, ils disposent de ce que Yang leur a appris. Ils ne disposent pas de ses instructions.
Julian devient ensuite commandant militaire du gouvernement républicain d’Iserlohn. Chacune de ses décisions lui appartient.
Une gêne demeure pourtant, et l’œuvre ne l’évite pas : lorsqu’il décide, Julian se demande constamment ce que Yang aurait fait. Il ne cesse de le prendre pour référence.
Ce qu’un homme laisse derrière lui risque-t-il de devenir une grille à laquelle un autre doit se conformer ? La question reste ouverte. Julian doit se frayer lui-même un chemin. Il le fait en trébuchant, et parfois en choisissant expressément de ne pas procéder comme Yang.
Je ne vais pas proclamer ici que cette manière de faire est supérieure. L’œuvre ne le proclame pas davantage. Elle montre seulement le processus : un homme est mort sans rien organiser, et les autres commencent à agir par eux-mêmes.
Pourquoi la phrase demeure
Revenons enfin à cette phrase qui n’a rien prouvé.
Elle n’a pas disparu avec Yang. Mais elle se perpétue tout autrement qu’une institution.
Un régime dure grâce à ses organismes, ses textes, ses procédures, ses finances. Il peut tourner des années après que plus personne n’y croit.
Après la mort de Yang, sa phrase n’existe que chez ceux qui s’en souviennent. Elle n’a ni administration, ni textes, ni financement. Chaque jour, elle dépend de quelqu’un qui accepte encore, ce jour-là, de faire quelque chose pour elle.
C’est fragile. La continuité peut se rompre à tout instant : si ces gens meurent tous, se dispersent ou n’ont plus envie de poursuivre.
Il y a pourtant ceci : personne ne peut garder cette idée à votre place.
Dès qu’une personne renonce à cette idée, celle-ci cesse d’exister en elle. Dès qu’une personne la reprend, elle y existe. Sans intermédiaire. Sans mandataire.
Pendant de nombreux épisodes après la mort de Yang, c’est cela que l’œuvre montre : des gens qui s’y essaient. Ils tâtonnent, se disputent, se trompent. Certains partent, d’autres les rejoignent.
En face, l’homme qui a gagné toutes les guerres tombe malade à vingt-cinq ans.
Ce sera l’objet du prochain essai.
Textes étudiés : les romans de Yoshiki Tanaka et l’intégralité de l’OVA originale des Héros de la Galaxie (110 épisodes). L’ensemble de l’intrigue est dévoilé.