À propos du texte : réécriture française d’un original chinois, dont la page source permet de passer des caractères simplifiés aux caractères traditionnels.
Une salle de réunion. Quelques politiciens siègent en hauteur. En contrebas, un militaire.
Les premiers interrogent le second sur sa loyauté. Leurs questions reviennent à ceci : avez-vous des ambitions, vos subordonnés n’obéissent-ils qu’à vous, allez-vous vous révolter ?
Ce militaire vient de livrer une bataille. Cette bataille a sauvé leur pays.
Il répond poliment à chacune de leurs questions.
Dehors, ses hommes sont au bord de l’explosion. Et ses hommes ont des flottes à leur disposition.
Le militaire s’appelle Yang Wen-li.
Le pays où il vit
Il faut commencer par décrire franchement l’Alliance des Planètes Libres. Sinon, le choix de Yang aura l’air d’aller de soi.
Ce n’est pas une belle république qu’il serait naturel de défendre.
Elle est corrompue. Ses politiciens arrivent au pouvoir en excitant les passions, et se font réélire de la même manière.
Elle a lancé une immense expédition, pour des raisons électorales, sans nécessité stratégique : le groupe au pouvoir avait besoin d’une victoire pour gagner une élection. Un officier d’état-major qui ne connaissait la guerre que sur le papier a présenté le plan. Celui-ci a suivi le circuit normal de décision.
L’expédition a coûté à l’Alliance vingt millions de ses propres soldats.
Ce chiffre ne relève pas d’un accident imprévisible. L’issue était prévisible de bout en bout. Quelqu’un l’avait même annoncée en face des décideurs : en réunion, Yang avait expliqué que l’entreprise ne pouvait réussir. On l’avait ignoré.
L’Alliance transforme les militaires en accessoires politiques et soumet Yang à une enquête sans fondement juridique. Elle a aussi connu un coup d’État militaire, motivé en partie par le degré devenu insupportable de décomposition du régime.
Parmi ses plus hauts dirigeants se trouve Job Trunicht. Il a gravi tous les échelons en attisant le patriotisme. Chaque parole qu’il prononce est irréprochable ; chaque acte qu’il accomplit sert ses intérêts. Ce qu’il fera par la suite trahira ce pays plus radicalement que n’importe lequel des prétendus méchants du récit.
Tous les abus de cet État ne sont pas légaux : l’enquête contre Yang, notamment, n’a pas de fondement juridique. Reste le fait plus dérangeant que certaines catastrophes passent bien par les procédures ordinaires. Trunicht a été élu ; l’expédition qui a causé vingt millions de morts a été approuvée selon le processus normal de décision.
Ce régime n’a empêché aucun de ces désastres.
Yang le sait parfaitement. Il le dit même avec plus de mordant que quiconque. Ses jugements sur le gouvernement de l’Alliance, sur Trunicht et sur les raisons qui poussent les citoyens à élire ces gens sont si acerbes qu’à la première lecture on peut croire qu’il tourne la démocratie elle-même en dérision.
Il en a eu l’occasion
Venons-en au fait central de cet essai.
Yang Wen-li a eu plusieurs occasions de prendre le pouvoir. À chaque fois, les conditions lui étaient très favorables.
L’armée reconnaît son autorité à lui, pas celle du gouvernement. Ce n’est pas une supposition : à plusieurs reprises, le récit montre ce qu’en pensent ses subordonnés, sur un ton qui va de la demi-plaisanterie au plus grand sérieux. Des hommes comme Schönkopf lui en parlent directement, et plus d’une fois.
Devant lui, le gouvernement de l’Alliance ne ferait pas le poids. Aucune troupe ne pourrait lui résister, aucun homme le tenir en respect, aucun argument rallier la population au pouvoir en place.
Les habitants accepteraient probablement. Yang est leur héros. Il les arrache sans cesse à la catastrophe dans laquelle le gouvernement ne cesse de les précipiter.
Toutes les conditions sont réunies. Plusieurs fois.
Il ne prend jamais le pouvoir.
L’œuvre lui laisse expliquer lui-même ce refus. Voici, en substance, sa raison :
En démocratie, les citoyens sont responsables du mauvais gouvernement.
Sous un pouvoir absolu, cette responsabilité revient au souverain.
Son argument n’est pas : la démocratie est meilleure. Il demande : qui doit répondre du mal qui est fait ?
Cela mérite qu’on y regarde de plus près, tant cette raison diffère de celles qu’on entend d’ordinaire.
Elle ne dit pas que la démocratie est plus efficace : Yang sait très bien que ce n’est pas le cas. Elle ne dit pas qu’elle se trompe moins : il vient de la voir commettre les erreurs les plus graves. Elle ne dit pas que le peuple est plus intelligent : il n’a pas une haute opinion de son jugement.
Elle demande à qui appartient l’erreur.
Celui qui décide puis se trompe et celui qui subit le malheur d’une décision prise par un autre n’occupent pas la même position. Dans le premier cas, l’erreur figure sur son propre compte. Il en tient le registre ; peut-être pourra-t-il un jour en faire le bilan. Dans le second, le compte appartient à quelqu’un d’autre. Lui n’y est qu’un chiffre.
De ce raisonnement découle une conséquence très inconfortable, que l’œuvre n’esquive pas : les vingt millions de morts sont à porter au compte de ceux qui ont élu ce gouvernement, y compris des morts eux-mêmes.
Le régime ne cesse de s’occuper de son cas
Yang n’a pas pris le pouvoir. Qu’a fait le régime, en retour ?
Il l’a convoqué encore et encore, pour l’interroger et mettre en doute sa loyauté.
Il s’est servi de lui comme d’un capital politique, convertissant ses victoires en voix pour les dirigeants.
Après chacun de ses exploits, il lui a imposé une procédure destinée à vérifier qu’il ne constituait pas une menace.
Pour finir, il a délivré un mandat d’arrêt contre lui.
Yang défend un régime qu’il méprise, et ce régime ne cesse de s’occuper de son cas.
Les deux choses se produisent en même temps, durablement, au quotidien. Il n’a pas été déçu une fois avant de décider de tenir malgré tout. Chaque jour le régime le déçoit ; chaque jour il tient.
L’œuvre n’en fait pas pour autant une figure tragique et solennelle.
Il râle. Il tire au flanc. Il boit du brandy avec du thé noir. Il veut prendre sa retraite, sérieusement, avec insistance ; il a calculé si sa pension suffirait. À la moindre occasion, il répète qu’il n’a plus envie de continuer.
Sa fidélité n’est pas une pose. On dirait plutôt quelqu’un qui repousse, à plusieurs reprises et sans cérémonie, ce qu’il pourrait prendre, puis retourne faire la sieste.
Cette absence de solennité a du poids. Si son refus de s’emparer du pouvoir s’accompagnait d’un visage grave et d’une musique qui monte, ce serait une représentation. Le récit le laisse écarter le pouvoir en bâillant.
Il voulait faire autre chose
Un autre fait est indispensable pour saisir cet homme.
Yang Wen-li voulait devenir historien.
S’il entre à l’académie militaire, c’est parce que les études y sont gratuites. Après la faillite de l’entreprise de son père, il n’a plus les moyens d’étudier ce qui l’intéresse. Or la filière d’histoire militaire ne coûte rien. Il étudie l’histoire des guerres, pas la tactique. Son projet initial est de décrocher un diplôme aux frais de l’armée, puis de changer de voie.
La filière d’histoire militaire est supprimée. On le réaffecte en stratégie.
Il devient alors le meilleur commandant de la galaxie.
À El Facil, il est consacré héros pour avoir organisé l’évacuation des civils, sans avoir remporté de bataille. Chacune des places où on le pousse est une place dont il ne voulait pas.
Il fait la guerre pendant toute l’œuvre, alors qu’il déteste la guerre. Il la déteste au point de le répéter sans cesse, au point de commencer après chaque victoire par compter les morts.
Toutes ses capacités sont employées à ce qu’il n’a pas envie de faire. Ce qu’il a toujours voulu faire, il n’y parvient jamais.
Revenons un instant à ce choix de l’histoire militaire. Ce qu’il voulait comprendre, c’était l’histoire ; l’histoire militaire était la seule qu’il puisse étudier gratuitement. Pour pouvoir lire ce qui l’intéressait, un homme est entré dans un lieu qui allait faire de lui un spécialiste de la mise à mort.
Plus tard, il analyse encore les batailles comme il lisait l’histoire. Il ne demande pas ce que l’adversaire veut faire, mais quelles positions la situation rend possibles et lesquelles elle impose.
Il en est réellement sorti
C’est le passage de cet essai qu’on risque le plus facilement de manquer.
Après le cessez-le-feu qui met fin à la bataille de Vermilion, Yang rencontre Reinhard pour la première fois. Durant cet entretien, Reinhard lui propose le rang de maréchal de l’Empire.
Yang décline.
Le 25 mai 799 du calendrier universel, le traité de Barat est conclu. Yang prend sa retraite.
Il n’est ni chassé ni mis sur la touche. Son départ ne se déroule pas non plus sur fond de grandeur tragique. Il remplit les formalités et redevient un citoyen ordinaire.
En juin 799, il épouse Frederica Greenhill.
Il en est réellement sorti.
Un homme qui a passé sa vie à faire ce qu’il ne voulait pas faire accomplit, à trente-deux ans, les démarches de sa retraite, épouse la personne qu’il veut épouser et se prépare à vivre comme il l’a toujours souhaité.
Le récit donne à ce passage la simplicité des jours ordinaires. La musique ne souligne rien. Aucun grand « enfin ». Ces deux-là se marient, puis ils vivent ensemble.
Cela ne dure pas longtemps.
Les hommes d’Iserlohn se mettent en mouvement. Quelqu’un doit reprendre en main ce qui reste de l’Alliance. Quand ces affaires viennent frapper à sa porte, Yang ne se dérobe pas. Il était sorti ; de lui-même, il revient.
Cette fois diffère de toutes les précédentes. Jusque-là, on l’avait poussé en avant. Cette fois, c’est lui qui revient.
Il mourra finalement dans une affaire sans rapport avec la guerre.
Ni vaincu par Reinhard, ni tombé sur un champ de bataille, ni tué par un adversaire qu’il avait affronté.
Ce sera l’objet du prochain essai.
Textes étudiés : les romans de Yoshiki Tanaka et l’intégralité de l’OVA originale des Héros de la Galaxie (110 épisodes). L’ensemble de l’intrigue est dévoilé.