À propos du texte : réécriture française d’un original chinois, dont la page source permet de passer des caractères simplifiés aux caractères traditionnels.
Août de l’an 488 du calendrier impérial.
La guerre civile fait rage. D’un côté, Reinhard von Lohengramm, un homme issu d’une petite noblesse désargentée qui s’est frayé un chemin jusqu’au sommet par les armes. De l’autre, la coalition de Lippstadt, dont la vieille noblesse constitue le noyau.
Le chef de cette coalition, le duc de Braunschweig, possède une planète nommée Westerland. Ses habitants se soulèvent et tuent son neveu.
Le duc décide de la frapper à l’arme nucléaire.
Deux millions de personnes y vivent.
Reinhard est prévenu. Sa flotte peut encore arriver à temps.
Les comptes d’Oberstein
Oberstein, futur ministre des Affaires militaires, propose une autre solution : ne pas intervenir.
Il faut exposer son raisonnement sans le dénaturer, et lui donner toute sa force. Sinon, cet essai n’a aucun intérêt.
Si le massacre a lieu, la coalition de Lippstadt perdra toute légitimité aux yeux de l’Empire. Qui voudra encore défendre un camp qui emploie l’arme nucléaire contre les civils de ses propres territoires ? Cet effondrement de sa légitimité mettra rapidement fin à la guerre civile.
Les deux camps ont déjà perdu, ensemble, plus de dix millions de vies. L’Empire compte vingt-cinq milliards de sujets. Chaque journée de guerre alourdit la facture.
Voici donc le calcul : deux millions de personnes en échange d’une guerre écourtée, pour éviter les morts plus nombreux encore qui suivraient.
Oberstein ne demande pas de faire le mal. Il demande d’inscrire une perte au compte de la conscience, en échange d’un bénéfice à long terme que l’on peut calculer.
À aucun moment l’œuvre ne réfute ce calcul sur le terrain des chiffres.
Ce n’est pas non plus le sophisme d’un méchant.
Oberstein est le personnage du récit le moins soumis à ses émotions. Ses jugements se révèlent très souvent exacts. Il avait ainsi anticipé la méthode que Yang Wen-li emploierait pour prendre Iserlohn, et il avait vu juste. Si le commandant de la forteresse l’avait écouté, l’opération de Yang aurait pu échouer.
Il ne se réserve aucun traitement de faveur. Il ne recherche ni le pouvoir, ni la fortune, ni l’affection de qui que ce soit. Presque tous les amiraux de l’Empire le détestent. Mittermeyer, Reuenthal et surtout Bittenfeld s’opposent à lui presque ouvertement. Cela lui est parfaitement égal.
Une hypothèse circule dans le récit : s’il attire sur lui l’antipathie, l’hostilité et la haine de tous les amiraux, ce serait pour faire rempart à Reinhard. Mais cette explication reste la supposition d’un autre personnage. L’œuvre ne la confirme ni ne la dément.
Ce qu’il défend, c’est la logique de l’organisation. À l’échelle de l’organisation, elle tient.
Ce que change l’animation
Sur la suite des événements, les romans et l’animation diffèrent. La différence est capitale.
Dans les romans, Reinhard donne clairement son accord tacite.
Dans l’OVA, il hésite.
Voyant cette hésitation, Oberstein lui communique une fausse heure pour l’attaque prévue. Quand Reinhard réagit, il est déjà trop tard.
Il n’a pas pris cette décision. Elle lui retombe pourtant dessus.
Ce déplacement change toute la configuration de l’affaire.
Il ne s’agit plus d’un souverain qui choisit une solution atroce, mais dont les effets sont calculables.
Un homme a hésité au moment crucial. L’un de ses subordonnés s’est chargé de régler cette hésitation à sa place.
La question est très concrète : hésiter, est-ce déjà décider ?
Si oui, Reinhard a, ce jour-là, omis d’ordonner à temps l’intervention de sa flotte. Il en porte la responsabilité. Si non, la décision appartient à celui qui a menti sur l’horaire : on a contourné Reinhard.
L’œuvre ne tranche pas à sa place. Elle le laisse choisir, et il retient la première réponse. Dès lors, il inscrit Westerland à son propre passif. Jamais il ne tente de s’en expliquer en disant qu’on l’a trompé.
Westerland demeure en lui comme un corps étranger impossible à retirer. Le récit le lui fait porter jusqu’à la fin de sa vie. En l’an 2 du nouveau calendrier impérial, un homme qui y a perdu sa femme et son enfant tente de l’assassiner. C’est une facture ancienne qui revient à son destinataire.
Ce que lui dit Kircheis
Siegfried Kircheis est l’ami d’enfance de Reinhard. Le seul à qui celui-ci puisse parler sans apprêt.
Lorsqu’il apprend ce qui s’est passé à Westerland, Kircheis va lui demander des comptes.
Son propos revient à ceci :
J’ai toujours pensé que votre ambition de conquérir le pouvoir trouvait son sens dans la justice que vous vouliez établir, cette justice qui manque à l’Empire actuel, à la dynastie Goldenbaum.
La disparition de la grande noblesse est une nécessité historique, et le sang versé sera inévitable.
Mais la population ne peut pas être sacrifiée. Le nouvel ordre repose précisément sur ceux qu’il aura libérés.
En les sacrifiant, ne retirez-vous pas la terre sous vos propres pieds ?
Il y a là un argument très concret qu’il faut dégager.
Kircheis ne dit pas : c’est immoral. Il n’en appelle à aucun principe abstrait. Il dit que ce geste détruit ce sur quoi le nouveau régime prétend se fonder.
Au nom de quoi un pouvoir qui en renverse un autre peut-il se dire meilleur ? Au nom de ce qu’il promet d’apporter à la population et que l’ancien ne lui apportait pas. S’il dépense cette population comme une mise au moment même où il se constitue, il ne reste entre lui et le pouvoir qu’il combat qu’une différence : l’identité de celui qui siège au sommet.
Le désaccord entre Kircheis et Oberstein n’oppose donc pas la morale à l’utilité. Il oppose deux comptabilités. Oberstein fait les comptes de la guerre. Kircheis, ceux du nouveau régime.
Personne ne doit pouvoir l’arrêter
Oberstein défend ce que le récit appelle la théorie du refus d’un numéro deux.
Selon lui, aucune organisation ne devrait comporter un homme placé immédiatement après le chef suprême et capable d’influer sur lui.
L’idée a sa logique, celle de l’organisation : un numéro deux solidement installé constitue un autre centre de pouvoir. Les subordonnés ne savent plus qui écouter. Un échelon vient s’interposer entre le dirigeant et l’ensemble qu’il commande. L’histoire montre assez souvent les problèmes qu’une telle structure engendre.
Dans le récit, deux conséquences de cette théorie sont portées au compte : la mort de Kircheis, puis la révolte de Reuenthal.
Selon ce principe, chacun doit se présenter désarmé devant Reinhard.
Jusque-là, une seule exception existe dans tout l’Empire : Kircheis est autorisé à conserver son arme auprès de lui.
Cette autorisation lui est retirée.
Peu après, la campagne contre Lippstadt s’achève. Reinhard reçoit les prisonniers dans la forteresse de Geiersburg. Ansbach, un subordonné de Braunschweig, attaque avec une arme qu’il a dissimulée dans le corps du duc.
Kircheis se précipite pour s’interposer.
Il n’a pas d’arme.
Il meurt.
On a privé l’homme capable d’arrêter Reinhard de la possibilité d’arrêter son assassin. Pour cette raison même : personne ne devait pouvoir arrêter Reinhard.
Le verbe porte ici deux sens : arrêter un assassin et arrêter une décision. L’œuvre les réunit en un seul événement. Un même raisonnement supprime les deux possibilités à la fois.
Et si Kircheis se tient à cet endroit, à cet instant, dans cet état, la chaîne des causes remonte jusqu’à Westerland.
Ce régime est réellement bon
Il faut maintenant donner toute sa place au versant Reinhard. Ce passage importe plus encore que tout ce qui précède.
La dynastie Lohengramm qu’il fonde est un régime de pouvoir absolu.
Et c’est un bon régime.
Il sait très bien ce que la population attend de ses dirigeants : une justice équitable et un impôt équitable. Il lui donne les deux.
Les privilèges des grandes maisons sont abattus. Les fonctions publiques s’ouvrent aux roturiers ; jusqu’où l’on peut aller commence à dépendre de ce que l’on sait faire. Les politiques de protection sociale atteignent une ampleur inimaginable sous la dynastie Goldenbaum qui vient de disparaître.
L’adhésion de la population est réelle, large, et n’a pas besoin de propagande pour se maintenir.
Ce n’est pas l’histoire d’un tyran. C’est le point le plus haut qu’un régime absolu puisse atteindre entre les mains d’un homme compétent, déterminé et sincèrement occupé à agir.
Le jugement de Yang Wen-li peut se formuler ainsi : un souverain absolu idéal, et précisément pour cette raison le plus grand ennemi de la démocratie.
C’est sur cette idée que porte cet essai.
Le problème n’est pas qu’il soit mauvais. Il tient précisément au fait qu’il soit un bon souverain.
À un mauvais souverain absolu, on peut opposer ses actes. Ses atrocités fournissent les pièces à charge.
Un bon souverain absolu fait de bonnes choses. Pour s’opposer à lui, on n’a plus de pièces à produire. Il faut invoquer autre chose que ce qu’il a accompli. Or, aux oreilles de ceux qui en bénéficient, ces arguments sonnent creux.
D’autant qu’au même moment, la démocratie d’en face donne un spectacle bien moins reluisant.
À quoi tient tout cela
Le dernier constat de cet essai est factuel.
La justice équitable, l’impôt équitable, l’accès des roturiers aux fonctions publiques, la protection sociale étoffée : tout ce qui vient d’être énuméré procède du jugement et de la volonté d’un seul homme.
Rien de tout cela n’est garanti par les institutions. Rien n’est inscrit dans une constitution que l’empereur ne pourrait modifier. Rien ne dispose d’une procédure capable de se déclencher lorsqu’il se trompe.
Ces acquis n’existent qu’à une condition : que l’homme au sommet soit Reinhard.
Or, après Westerland, celui qui pouvait dire « non » à l’homme installé à cette place n’est plus là.
En face, un autre homme n’a jamais pris ce qu’il aurait pu prendre.
Son pays est corrompu, incapable, mené par des imbéciles et des escrocs. Et ce pays n’en finit pas de s’occuper de son cas.
Ce sera l’objet du prochain essai.
Textes étudiés : les romans de Yoshiki Tanaka et l’intégralité de l’OVA originale des Héros de la Galaxie (110 épisodes). L’ensemble de l’intrigue est dévoilé.