Han Qin · Le Rêve dans le pavillon rouge : trente nouveaux récits
Quatre-vingt-quatrième récitLes gens sans conscience s’obstinent à agir sans conscience ; la jeune Yuanyang accomplit enfin son serment
Or, après le départ du cortège funèbre de l’Aïeule, son cercueil fut déposé au temple Tiejian, en attendant que les cent jours fussent écoulés pour le ramener au pays natal. Les sept fois sept jours n’étaient pas encore révolus ; les tentures blanches devant la salle Rongxi n’avaient pas été retirées, mais déjà l’on rangeait, une à une, les objets rituels. Seuls les appartements de l’Aïeule gardaient leurs rideaux de deuil ; de part et d’autre du seuil, le feutre blanc, à force d’être foulé, avait pris une teinte gris-jaune. Les lanternes blanches suspendues sous les auvents étaient rentrées au magasin ; sur leurs armatures de bambou, les traces de colle étaient encore fraîches. Le onzième mois approchait, et chaque appartement avait, sous sa galerie, un brasero de moins que les années précédentes. Les quatre caractères transmis du palais par Son Altesse, « Prudence dans les paroles, prudence dans les actes », étaient arrivés depuis quelques jours à peine ; Jia le Politique les avait fait écrire bien droits et poser sur la table du cabinet d’étude extérieur. Dans toute la maison, du haut en bas, on s’affairait sans relâche : inventorier les biens laissés par la défunte, vérifier les effectifs, fixer à nouveau les allocations mensuelles.
Depuis la mort de l’Aïeule, Yuanyang habitait toujours la petite chambre latérale. Ce matin-là, levée de bonne heure, elle alla renouveler un bol d’eau pure devant l’ancienne couche, puis essuya soigneusement, l’un après l’autre, le chapelet, les lunettes et la chaufferette. Elle avait d’ordinaire peu de vêtements et ne gardait ni or ni argent dans son coffre ; seule une vieille boîte à ouvrage reposait près de son oreiller. La chambre ne contenait guère que deux ou trois meubles, table et tabourets, frottés à rendre l’image de qui les regardait. Cet après-midi-là, elle pliait quelques vieux vêtements de soie de l’Aïeule lorsqu’une vieille servante entrée jadis avec Madame Xing souleva le rideau. La figure toute souriante, elle commença : « Comment, ma fille, vous vous occupez encore de cela ? Du vivant de notre vieille maîtresse, vous étiez de celles qu’on considérait le plus. Maintenant qu’elle s’en est allée, le Premier Maître et Madame se souviennent encore de vos services et ne veulent pas vous laisser sans récompense. »
Yuanyang se contenta d’aplanir un coin du devant du vêtement. « Si vous avez quelque chose à me dire, ma bonne, dites-le. »
La vieille s’assit sur le marchepied, agita le mouchoir de soie bleue qu’elle tenait et dit en souriant : « Ne m’en veuillez surtout pas de venir vous rebattre les oreilles à plusieurs reprises. Le Premier Maître avait d’abord fixé trois jours pour avoir une réponse certaine ; voilà maintenant bien des jours que cela traîne, et Madame ne sait plus que lui répondre. Vous êtes intelligente, ma fille ; est-il besoin de parler plus clairement ? Vous avez déjà vingt ans largement passés : allez-vous donc garder toute votre vie ces quelques chambres vides ? Une famille ordinaire du dehors ne serait naturellement pas digne de vous. Le Premier Maître vous connaît de longue date, il tient à vous élever au rang de concubine. Sans doute serait-il malaisé de faire les préparatifs en plein deuil ; mais enfin, on ne demande d’abord que votre parole, et vous ne passerez chez lui qu’après les trois années. Si vous voulez bien dire oui, vous n’aurez aucun souci à vous faire pour les vêtements ni pour les bijoux ; Madame dit aussi qu’elle vous traitera véritablement comme sa sœur. »
Yuanyang plaça les vêtements pliés dans le coffre et rabattit le couvercle. « Depuis combien de jours seulement notre vieille maîtresse est-elle partie ? »
La vieille frappa dans ses mains en riant. « C’est justement parce qu’elle est partie qu’il faut décider au plus tôt de votre avenir. Les morts ne reviennent pas à la vie ; les vivants doivent bien continuer à vivre. D’ailleurs, votre serment d’autrefois, c’est devant elle que vous l’avez fait. Maintenant qu’elle n’est plus, ces paroles se sont dispersées au vent. Qui donc prendrait pour toute une vie une parole de colère au pied de la lettre ? »
Yuanyang ferma le cadenas de l’ancien coffre de l’Aïeule. Elle resta longtemps sans parler, puis dit : « J’ai compris. Vous pouvez vous en retourner. »
La vieille, ne la voyant pas s’emporter, crut d’autant plus avoir trouvé une ouverture ; elle se rapprocha encore avec un sourire obséquieux. « Si vous êtes gênée pour le dire en face, Madame viendra elle-même un peu plus tard. Elle saura aussi récompenser votre frère et votre belle-sœur. Il vous suffit de consentir ; vous n’aurez à vous occuper de rien d’autre. » Yuanyang ne répondit plus ; prenant un carré de vieille cotonnade, elle essuya lentement la fine poussière du couvercle. Dépitée, la vieille ajouta encore quelques paroles importunes, puis se leva avec un rire froid. « J’ai transmis le message. Ne faites pas non plus perdre patience aux gens. » Elle souleva le rideau et sortit.
Il faut savoir que Yuanyang, dépositaire des clefs depuis plusieurs années, avait vu plus que les autres les vieux billets et les anciens comptes du magasin. L’année où les vingt anciens éventails de Shi Daizi étaient entrés dans la maison, le deuxième maître avait reçu à cette occasion une bonne volée ; Petite Quiète le lui avait raconté en secret. À plusieurs reprises aussi, des gens venus de province étaient entrés de nuit par la porte de côté ; on avait porté des paquets scellés d’argent dans le cabinet du Premier Maître, et, le lendemain, un billet de plus se trouvait sur la table, qu’on avait expédié glissé dans un livre de prières en accordéon. Cela, les domestiques le racontaient entre eux à la dérobée ; elle en avait aussi entendu parler plusieurs fois. Quand l’Aïeule l’interrogeait parfois sur les affaires du dehors, elle ne lui rapportait que ce qui plaisait à la vieille dame. Maintenant que celle-ci était partie, ces choses demeuraient elles aussi enfermées en elle.
Le soir venu, la Seconde Dame Wang chargea Phénix d’emmener Caiming inventorier les biens laissés dans les chambres de l’Aïeule. Ses pertes de sang n’avaient pas cessé ; soutenue par Petite Quiète, Phénix s’assit dans la pièce extérieure. Caiming lut sur la liste : « Une paire d’épingles en or pur au caractère de longévité ; une main de Bouddha en jade blanc ; deux chapelets d’ambre opaque. » Tout en écoutant, Phénix fit ouvrir un coffret et en examina elle-même les bandes scellées. Plus loin, Caiming s’arrêta un instant : « Il y a encore ici un coffre d’objets d’or et d’argent. Sur la liste, on a inscrit à côté le caractère “gage”. » Phénix regarda vers la pièce intérieure. « Laissons cet article pour le moment. Continue. » On en était justement à un coffre de vieux vêtements de soie de l’Aïeule lorsqu’un bruit de pas confus retentit au-dehors, près de la porte de la cour : Madame Xing arrivait avec sa vieille servante et deux servantes mariées.
En la voyant, Phénix se souleva seulement un peu de son siège. « Qu’est-ce qui vous amène à cette heure, Madame ? »
Madame Xing sourit. « Je viens demander une parole à Yuanyang. Continue donc à vérifier les affaires de notre vieille maîtresse. » Elle fit aussitôt appeler Yuanyang.
Yuanyang sortit de la pièce intérieure. Elle portait toujours sa vieille veste de chanvre blanc uni, et une seule épingle d’argent dans les cheveux. En la voyant, Madame Xing détendit quelque peu son visage et dit en souriant : « Yuanyang, on ne saurait être plus sûre que toi ; tu as servi notre vieille maîtresse toutes ces années, tout le monde l’a vu. Le Premier Maître n’a maintenant auprès de lui personne d’attentif qui le comprenne. Ta pondération lui plaît ; il veut te donner le rang de concubine. Combien de femmes cherchent en vain un pareil honneur ! Tu devrais tout de même savoir reconnaître ce qui est bon pour toi. »
Yuanyang resta un moment debout, les mains baissées, puis répondit : « Je n’ose vraiment pas accepter ce que Madame me dit. En servant notre vieille maîtresse, je n’ai jamais nourri d’autre espérance. Pour l’avenir, je demande seulement à trouver un lieu tranquille où vivre paisiblement, sans sortir de ma condition. Cette chose-là, je n’en ai absolument pas le désir. Je prie Madame de bien vouloir le dire au Premier Maître. »
Madame Xing eut un rire froid. « Te voilà bien sotte ! Une jeune fille comme toi, maintenant que notre vieille maîtresse n’est plus, sur qui pourra-t-elle s’appuyer ? Si le Premier Maître veut te chérir, c’est pour toi une chance extraordinaire ; et tu fais tant de façons que cela finirait par glacer le cœur des gens. »
Yuanyang répondit : « Je suis reconnaissante à Madame de toutes ses bonnes intentions. Mais notre vieille maîtresse vient à peine de nous quitter ; les sept fois sept jours ne sont pas encore révolus, toute la maison est en deuil. Comment parler d’une telle chose en ce moment ? Si Madame veut bien le permettre, attendons la fin du deuil ; elle me laissera alors lui répondre. »
Voyant qu’elle ne cessait de se dérober par des paroles, Madame Xing prit un air sombre et dit avec un rire froid : « Je ne tournerai pas plus longtemps autour de la question. C’est la volonté du Premier Maître ; sa décision est prise, il n’y a plus rien à discuter. Tu dois me donner aujourd’hui une réponse ferme. Si tu consens, on dressera d’abord un engagement écrit, et tu passeras chez lui à la fin du deuil. Si tu refuses, demande-toi donc s’il te restera à l’avenir une place où poser le pied dans cette maison. »
Dans la pièce extérieure, Phénix entendit ces mots. Son visage ne bougea pas, mais elle se sentit mal à l’aise et tint simplement du doigt le coin de la liste.
À ces mots, Yuanyang rougit brusquement, de la base du cou jusque derrière les oreilles. Elle resta un instant la tête baissée ; puis, la relevant soudain, elle dit à Madame Xing : « Permettez-moi d’aller chercher quelque chose. » Madame Xing crut qu’elle allait prendre quelque objet pour marquer son consentement et ne la retint pas. Yuanyang rentra dans sa petite chambre, ouvrit la boîte à ouvrage près de l’oreiller et, à l’abri des regards, y prit quelque chose qu’elle cacha dans sa manche. Revenue dans la pièce, elle regarda droit Madame Xing et toutes les vieilles servantes, puis se mit à les injurier :
« Vous croyez que, notre vieille maîtresse à peine expirée, moi, Yuanyang, je suis devenue un morceau de viande morte sur votre planche à hacher, que toute votre sale engeance peut peser à sa guise ? Retourne le dire à ton vieux salaud qui a déjà la moitié du corps dans la tombe, et toi aussi, maudite putain qui ne sais que faire la maquerelle pour ton vieux bonhomme ! De quel droit vous appelez-vous nos maîtres ? Pour quelques vieux éventails de malheur, vous avez ruiné Shi Daizi, et il y a laissé jusqu’à la vie ! Toute la maison le sait ; il n’y a que vous pour faire comme si de rien n’était ! Parmi les objets étalés chez vous, lequel n’a pas été acheté avec du sang humain ? Vous n’avez donc pas peur, quand vous dormez, que les spectres vengeurs viennent réclamer vos vies de chiens ! Le deuil de notre vieille maîtresse pend encore à la porte, et vous venez parler de cela ! On n’a jamais vu un homme dont la mère vient de mourir commencer par se chercher une concubine, puis exiger qu’on signe un engagement pour l’attendre ! Existe-t-il au monde une règle pareille ? Ce que j’ai dit autrefois, je le répète aujourd’hui : je ne me marierai pas, quoi qu’il arrive. Je le disais du vivant de notre vieille maîtresse ; je le dis encore maintenant qu’elle n’est plus. Le vieux gredin m’a fait dire naguère par mon frère que, même si je sautais jusqu’au ciel, je ne sortirais pas de sa main ; que, pour qu’il s’avouât vaincu, il faudrait que je meure ou que je reste toute ma vie sans épouser un homme. Vous croyez que, notre vieille maîtresse disparue, je vais gentiment aller devenir la concubine de cette saleté de bâtard au cœur noir ? Pissez donc et regardez-vous dedans ! »
Toute la pièce en resta pétrifiée. Le visage de Madame Xing passa du rouge au blanc ; elle voulut parler, mais ce flot d’injures lui fermait la bouche. Assise dans la pièce extérieure, Phénix avait distinctement entendu chaque mot ; prenant appui sur le bord de la table, elle se mit péniblement debout. Yuanyang ne s’arrêtait pas et poursuivit ses invectives :
« Toi, l’épouse en titre, au lieu de conseiller au maître de se tenir tranquille, tu viens pour lui nous contraindre, nous autres servantes ! Quand il fait du mal aux gens au-dehors, vous faites semblant de n’avoir rien entendu ; mais que je dise non une seule fois, et c’est moi qui ne connais plus les règles ! Vos règles ne servent donc qu’à écraser ceux qui n’ont personne pour les protéger ? »
Tout en parlant, elle défit ses cheveux de la main gauche et, de la droite, tira de sa manche des ciseaux dont le métal, à force d’être aiguisé, était devenu sombre. C’étaient ceux-là mêmes dont elle s’était servie, autrefois, pour prêter serment devant l’Aïeule ; un bout de vieux fil jauni entourait encore les anneaux. Tous crurent qu’elle allait de nouveau se couper les cheveux. Plusieurs vieilles servantes tendaient les mains en répétant : « Non, ma fille, ne faites pas cela ! », sans qu’une seule osât s’approcher. La voix de Yuanyang, au contraire, s’abaissa peu à peu ; chaque mot se détachait nettement :
« Moi, Yuanyang, je suis venue au monde sans souillure, et aujourd’hui je veux en partir sans souillure ! Vous, bêtes revêtues d’une peau humaine, continuez donc à faire rage en ce monde ! Ma vieille maîtresse, je viens vous tenir compagnie ! »
Ses derniers mots n’étaient pas achevés que son poignet se retourna soudain : les ciseaux s’enfoncèrent dans sa gorge. Le sang jaillit sur une ancienne tunique de soie unie mauve rosé de l’Aïeule. La tunique, qu’elle venait de plier, reposait encore sur le bord du kang ; une tache d’un rouge sombre s’étendit sur le devant.
Quelques vieilles servantes, dans la pièce, voulurent d’abord lui arracher les ciseaux et arrêter le sang ; mais, saisies d’effroi, elles ne savaient plus que faire de leurs mains ni de leurs pieds. Madame Xing reculait vers la porte, ne cessant de crier qu’on allât vite chercher un médecin. Au-dehors, Petite Quiète, entendant le tumulte, devint toute pâle ; elle se précipita à l’intérieur pour comprimer la blessure, mais ce fut en vain. Phénix se tenait à la porte ; la liste qu’elle avait à la main tomba par terre. Quand le médecin arriva, Yuanyang avait déjà rendu le dernier soupir. Dans sa propre cour, Jia le Clément, apprenant la nouvelle, fracassa violemment sa tasse à terre. « Maudite créature incapable de reconnaître l’honneur qu’on lui fait ! dit-il avec rage. Elle va jusqu’à se servir de sa vie pour me bafouer ! » Les éclats de porcelaine volèrent sur le sol, le thé se répandit sur le feutre. Yanhong, à côté de lui, n’osa dire un mot ; elle s’accroupit aussitôt et ramassa les morceaux, un à un, dans son mouchoir. Jia le Clément jura encore un moment, puis refusa d’en reparler et se borna à donner cet ordre : « Qu’on n’aille pas répandre des sottises au-dehors. Si quelqu’un demande, dites seulement que Yuanyang souffrait depuis longtemps de crises soudaines ; les excès du chagrin l’ont épuisée et l’on n’a pu la sauver. » Le visage livide, Madame Xing fit sommairement mettre le corps en bière, puis partit en toute hâte avec sa troupe de vieilles servantes.
Quelques servantes qui avaient autrefois partagé sa chambre vinrent la changer ; elles trouvèrent dans le coffre sa veste de soie damassée mauve rosé. Sa main droite serrait encore un coin de la tunique de soie unie sur le bord du kang ; il fallut longtemps pour desserrer les doigts. Aucune n’osait pleurer à voix haute ; elles ne laissaient passer que des sanglots étouffés. Malgré l’ordre de ne rien divulguer de l’affaire de Yuanyang, il fut impossible de la cacher. En moins de deux jours, toute la maison, du haut en bas, l’avait secrètement apprise. Seulement, personne n’osait en parler ouvertement ; même entre soi, on se bornait à secouer la tête et à soupirer. Les quelques paroles injurieuses de Yuanyang parvinrent aussi aux oreilles du frérot Jade. Il resta longtemps saisi, puis murmura pour lui-même : « Quelle valeur peuvent bien avoir quelques éventails ? » Lune de Musc leva les yeux vers lui et ne put non plus retenir un soupir.
Phénix attendit que tout fût réglé dans la pièce et que l’on eût emporté le corps avant de détourner la tête. Petite Quiète la soutint pour rentrer lentement chez elle. Tout le long du chemin, Phénix garda la tête baissée. Ce fut seulement après avoir franchi la porte de la cour qu’elle dit : « Autrefois, dans le palais de l’Est, Ruizhu avait tout de même été exposée au pavillon Dengxian avec les rites dus à une petite-fille. » Petite Quiète n’osa répondre.
Quelques jours à peine après la mort de Yuanyang, on dressait peu à peu l’inventaire des appartements de l’Aïeule : on remettait au magasin ce qui pouvait y rentrer, on distribuait aux différentes branches ce qui pouvait l’être. Seuls restaient quelques vieux vêtements auxquels personne ne voulait toucher. Chaque fois qu’un domestique apportait un objet entre ses mains, Caiming marquait un trait dans le registre. Une page remplie, Caiming la tournait et continuait d’écrire.
Ce jour-là, la Seconde Dame Wang fit venir Perroquet. « Tout ce qui se trouvait dans les chambres de notre vieille maîtresse a été inventorié, dit-elle ; tu n’as plus besoin de garder ces pièces vides. » Elle ordonna à Bracelet de Jade de prendre un petit coffret et de le lui remettre, puis ajouta : « Il y a là quelques taëls d’argent et deux bijoux ; ton contrat s’y trouve aussi. Prends-les, va chercher au-dehors une honnête famille pour y vivre. »
Perroquet s’agenouilla aussitôt, reçut le coffret des deux mains et se prosterna, le front au sol, sans dire un mot. La Seconde Dame Wang demanda encore : « As-tu où aller ? » Perroquet se contenta d’acquiescer légèrement, la tête baissée. La Seconde Dame Wang reprit : « Demain, je ferai dire à la porte de te laisser sortir. »
Le lendemain, de bonne heure, le ciel était toujours couvert et une mince couche de givre s’était formée sous les auvents. Vêtue d’une veste ouatée de cotonnade bleue déjà un peu usée, un ballot au bras et le coffret serré contre elle, Perroquet sortit par la petite porte de l’ouest. Le jeune domestique de garde vérifia son contrat, puis ouvrit pour la laisser passer. La petite porte se referma aussitôt derrière elle.
Laissons pour le moment le palais de la Gloire. Depuis quelque temps, chez les Xue, des créanciers se présentaient à la porte trois fois par jour. Quelques sommations étaient maintenues à plat sur la table de la loge ; à force d’être froissés, les bords du papier s’étaient assouplis. Dès que les portiers entendaient des pas, ils poussaient la porte, ne laissant qu’une fente. Les arrivants, les uns avec un livre de comptes dans leur manche, les autres avec d’anciens billets à la main, attendaient un moment au pied des marches, puis n’avaient plus qu’à repartir chacun de son côté. Ce jour-là, Xue Pan, ayant perdu de l’argent au jeu, rentra tout abattu. À peine eut-il franchi la porte qu’il entendit Jingui et Baochan, dans les pièces du fond, jeter des objets et donner des coups, se querellant sans fin pour un peu d’argent de fard. Cela lui donnait mal à la tête ; il se réfugia chez Dame Tante. Le brasero n’y brûlait guère. Dame Tante et Grande Sœur Joyau travaillaient à l’aiguille sous la lampe. La tête baissée, Joyau cousait une veste de deuil d’un blanc uni ; rang après rang, ses points étaient fins et serrés.
Xue Pan se laissa tomber sur un siège, saisit le thé froid sur la table et en avala une gorgée. Voyant que Joyau continuait de coudre, il dit de mauvaise humeur : « Ma sœur a donc encore le loisir de s’occuper de cela ! Tout le monde raconte au-dehors que celle que Jade doit épouser, c’est cette Lin, cette éternelle malade ; et lui-même n’est qu’un bon à rien. Tu as pensé à lui pour rien toutes ces années ; ton cadenas d’or, tu l’as porté pour rien aussi. Renonce donc au plus tôt à cette idée : il y a longtemps que tu n’as plus ta part là-dedans. »
L’aiguille s’arrêta dans la main de Joyau. La tête baissée, elle en garda la pointe suspendue au-dessus de la veste, à un cheveu du tissu. Après un long moment seulement, elle tourna lentement la tête. « Quelles sottises racontes-tu ? »
À côté, Dame Tante, qui avait entendu, frappa le kang de colère et l’injuria : « Combien de ton maudit breuvage jaune as-tu encore avalé pour venir débiter tes saletés ici ! Les affaires de ta sœur sont-elles donc matière à tes propos insensés ? Sors d’ici, et tout de suite ! » Fort du vin qu’il avait bu, Xue Pan marmonna encore deux phrases, puis sortit, penaud.
Joyau resta assise, retira l’aiguille, plia la veste de deuil et la posa de côté. « Il y a une petite trace de graisse sur ce tissu. Prenons-en un autre morceau. » Elle se leva alors, prit congé de Dame Tante et rentra chez elle.
Quelques jours plus tard, un ancien commis qui avait jadis accompagné Xue Pan dans le Sud vint le trouver avec un petit paquet de galettes d’encens. « Dans le Sud, le prix de l’encens monte trois fois par jour, lui dit-il. Un marchand, pressé d’avoir de l’argent, consent à céder son stock à bas prix. Si l’on achète en gros maintenant, la revente rapportera plusieurs fois la mise. » Xue Pan prit une galette entre ses doigts, l’entailla de l’ongle, la porta sous son nez et la flaira. Tout souriant de joie, il la frappa sur la table. « Voilà ce qu’il me faut ! Si ce coup-là me fait gagner gros, je n’aurai plus à écouter les bavardages des autres ! » Il voulut aussitôt entreprendre seul cette affaire d’aromates. « Tu veux donc aussi prendre l’argent qui fait vivre la maison ? demanda Dame Tante. — Cette affaire une fois conclue, répondit Xue Pan en riant, pourquoi se soucier encore de faire vivre la maison ? » Dame Tante et Joyau tentèrent à plusieurs reprises de l’arrêter. Zhang Dehui, de la maison de prêt sur gages, vint aussi lui donner conseil : « Premier jeune maître, si le prix de l’encens peut monter trois fois par jour, il peut aussi baisser trois fois par jour. Quand je vous accompagnais dans le Sud, sur dix lots qu’on était si pressé de céder, neuf étaient des pièges. C’est la première fois que vous prenez en main une cargaison si importante ; mieux vaudrait commencer par moins. » Mais sa décision était prise ; il n’écouta personne, rassembla tout l’argent disponible de la maison, fit dresser un contrat par le comptable et engagea le tout dans l’affaire.
Revenons à Jia Lian. Depuis le jour où il avait sondé Phénix par ses paroles, il s’informait secrètement de ce qui s’était passé jadis pour la deuxième sœur You. Il envoya d’abord Xinger chercher ce qu’était devenu le médecin impérial Hu. Xinger parcourut plusieurs anciennes officines, puis revint lui dire : « J’ai demandé partout. Le médecin impérial Hu a eu des ennuis il y a déjà quelques années ; il a fait son paquet et s’est enfui de la capitale avec toute sa famille. Les uns disent qu’il est retourné dans le Sud, d’autres qu’il est mort de maladie en province ; rien de certain. » Le lendemain, Lian rencontra Shanjie dans une salle de passage. Il eut à peine crié : « Arrête ! » qu’elle, comme si elle n’avait pas entendu, tourna les talons et se glissa dans la cour de Madame Xing. Jia Lian la suivit jusqu’à la porte, mais la vieille gardienne lui dit seulement : « Shanjie n’est pas ici. » Impossible de trouver les gens, impossible de les faire parler. Jia Lian inscrivit secrètement sur une feuille mince les noms de Hu Junrong et de Shanjie, ainsi que ceux des quelques servantes mariées attachées à Qiutong, puis la plia avec le fragment d’ordonnance du médecin impérial Hu.
À cette époque, Brume de Rivière, sur le point de se marier, vint d’abord prendre congé au palais des Jia. Elle était promise au jeune seigneur Wei Ruolan, de la famille Wei ; la date était déjà choisie. Après la mort récente de l’Aïeule, les Shi avaient discuté d’un report ; mais les Wei avaient fixé depuis longtemps le jour propice, et, malgré plusieurs allées et venues, on n’avait finalement pu rien changer. Comme on était encore en deuil, Brume de Rivière portait seulement une petite veste de satin bleu assez neuve ; elle n’avait dans les cheveux ni épingles ni ornements éclatants, mais un simple chignon retenu par une épingle d’argent uni. La sœurette Lin, Grande Sœur Joyau, Baoqin et Xiuyan s’étaient toutes réunies au pavillon Xiaoxiang pour lui dire adieu. Une mince couche de feuilles de bambou couvrait le devant des marches ; à peine balayées, elles revenaient s’amasser sous le rideau au passage du vent. Aucun encens ne brûlait dans la pièce ; seule une théière chauffait doucement sur un petit fourneau de terre rouge. Les jeunes filles s’étaient assises autour et parlaient depuis longtemps ; le thé refroidissait, on en remettait, puis il refroidissait encore.
Brume de Rivière prit la main de la sœurette Lin et dit en souriant : « Sœur Lin, une fois partie, je ne sais quand nous nous reverrons. Soigne-toi bien, surtout, et ne te fais pas tort à toi-même. » Elle lui palpa encore la main. « Pourquoi est-elle de nouveau si froide ? Prends-tu toujours tes remèdes ? » La sœurette Lin sourit : « Tous les jours ; je n’en vois pas manquer un seul bol. » Après un moment, elle dit à Brume de Rivière, toujours souriante : « Tu es franche et décidée ; là-bas, prends toute chose avec largeur d’esprit. Tu es plus forte que moi. » En disant cela, elle eut les yeux un peu rouges ; elle se contint pourtant et ajouta : « Portons-nous bien, toutes les deux. »
À côté d’elles, Baoqin dit en souriant : « Sœur Yun est venue aujourd’hui nous dire adieu, et voilà qu’elle commence par demander des nouvelles des remèdes ! Si tu continues, Cri de Coucou va venir, l’ordonnance à la main, te demander d’y apposer ta marque. » Toutes rirent un peu, puis le silence revint. Xiuyan sortit une paire de chaussures qu’elle avait faites elle-même et les tendit à Brume de Rivière. « Mets-les pour la route ; les points sont un peu grossiers, mais solides. » Brume de Rivière les prit, les mesura aussitôt à son pied et sourit. « Juste à ma taille. Quand je les aurai usées, je reviendrai en demander. » Joyau lui donna aussi une trousse à ouvrage en brocart uni. « Quand tu seras chez eux, dit-elle en souriant, ne te précipite pas pour tout faire. Si tu travailles le soir, ne va plus veiller jusqu’à la troisième veille. Tu as beau être pleine d’allant, il faut garder un peu de forces pour toi. » Brume de Rivière regarda Joyau de côté et sourit. « Sœur Joyau, je retiendrai ces paroles. »
Pendant qu’elles parlaient, le frérot Jade arriva, tout vêtu de deuil, et s’arrêta près du rideau. Brume de Rivière lui dit aussitôt : « Pourquoi n’entres-tu pas, deuxième frère ? — Continuez à parler, répondit-il. Je viens te dire adieu. » Il avança dans la pièce et lui adressa un salut parfaitement cérémonieux, les mains jointes. Brume de Rivière allait se moquer de lui ; le voyant rester tête baissée, elle effaça bien vite son sourire et lui rendit son salut. « Prends soin de toi, deuxième frère. » Il répondit seulement : « Toi aussi, prends soin de toi. »
Les pertes de sang de Phénix avaient repris ; elle ne pouvait quitter son lit. Elle envoya seulement Petite Quiète apporter une paire d’anciens bracelets d’or pour le coffre de mariage de Brume de Rivière, avec ses excuses : elle se sentait de plus en plus mal, ne supportait plus l’animation et ne pouvait sortir. Brume de Rivière reçut aussitôt les bracelets. « Dis à ta maîtresse de ne songer qu’à se soigner ; qui lui chercherait querelle pour cela ? »
Elles parlèrent jusqu’à ce que le soleil eût décliné vers l’ouest. Craignant de faire attendre les gens envoyés par les Shi, Brume de Rivière se leva enfin pour prendre congé. La sœurette Lin voulut la raccompagner ; à peine debout, elle se mit à tousser. Brume de Rivière la fit aussitôt rasseoir en la retenant. « Ne m’accompagne pas. Quand tu iras mieux, je reviendrai te taquiner, et nous irons de nouveau composer des vers alternés au pavillon Aojing. — N’oublie pas ce que tu viens de dire », répondit la sœurette Lin. Brume de Rivière le promit, sortit au-delà du rideau, mais ne pouvait encore se résoudre à partir. Elle se retourna : Joyau rapprochait de la sœurette Lin sa tasse de remède ; Baoqin et Xiuyan se tenaient sous la fenêtre, et le frérot Jade était de nouveau près du rideau. Elle laissa retomber celui-ci.
Le jour fixé, les Jia, toujours en deuil, ne prirent pas part aux réjouissances : aucun d’eux n’assista au banquet ; ils envoyèrent seulement un intendant porter un modeste présent. Plus tard, un message des Shi leur apprit que la voiture des Wei venue chercher la mariée n’avait pas non plus été toute couverte de rouge ; on avait seulement noué une bande de soie rouge sombre au timon. Cuilü et Feicui étaient parties avec le palanquin du trousseau.
Vers le même temps, le mariage de Xing Xiuyan et de Xue Ke prit lui aussi une forme arrêtée. L’Aïeule l’avait auparavant décidé elle-même, mais tant d’affaires s’étaient entremêlées que les billets n’avaient pas encore été officiellement échangés. On venait enfin d’échanger les billets de naissance ; seulement, on n’osait pas encore fixer le jour des noces. Les deux familles tenant compte du deuil au palais de la Gloire, il n’y eut aucun déploiement ; on se contenta d’inviter l’entremetteuse à un repas. À table, Dame Tante dit : « C’est notre vieille maîtresse qui avait arrangé ce mariage. Ce jour-là, elle disait encore en riant : “Voilà encore une affaire que j’ai menée à bien ! Je me demande combien me rapporteront mes services d’entremetteuse.” » Ses yeux rougirent, et elle n’en dit pas davantage.
Le père de Xue Ke, de son vivant, avait lui aussi été marchand fournisseur de la cour. À sa mort, il n’avait laissé pour tout bien que quelques pièces d’habitation et une cour. Xue Ke gardait ce petit patrimoine et faisait du commerce avec peu de fonds ; ses gains ne suffisaient souvent pas à la dépense quotidienne. Xiuyan habitait toujours dans le jardin et, malgré le froid venu, restait légèrement vêtue. Joyau chargeait souvent Yinger de lui porter des vêtements et des provisions de riz, à l’insu des autres. Elle choisissait toujours l’heure où les lampes étaient allumées et les gens retirés ; le sac de riz était enveloppé d’une toile à ballot. Si elle rencontrait quelqu’un, elle disait seulement qu’elle apportait de quoi coudre ; sitôt le paquet posé, elle revenait.
Ce jour-là, Xue Ke vint chez Dame Tante rendre compte d’une affaire. Joyau lui demanda comment allait son commerce ces derniers temps. Il déplaça un peu sa tasse avant de répondre : « Je ne fais que rapporter pour les autres des aromates et quelques marchandises diverses ; j’y gagne un peu pour le transport. » Après une pause, il ajouta : « J’ai loué la moitié des quelques pièces laissées par mon père. De cette façon, j’arrive à vivre. » Joyau dit : « De son vivant, mon oncle fournissait des marchandises à la cour. Jamais, de toute sa vie, il n’a voulu prendre une sapèque de trop ; il disait qu’au service de l’État, il fallait garder les mains nettes. C’était vraiment chose rare. Mais tu es encore jeune : en dehors du commerce, tu devrais choisir quelques livres sérieux à lire. Si tu obtenais plus tard une charge, ce serait toujours mieux que de t’en tenir à ce petit gagne-pain. » Xue Ke écouta seulement, réfléchit un moment, puis dit : « Ma sœur a raison. J’ai justement un ouvrage, mais il est incomplet. » Il tira de sa manche un volume qu’il posa sur la table. Joyau vit que c’étaient des Annales des Printemps et Automnes auxquelles il manquait des parties ; elle chargea Yinger d’en chercher un exemplaire complet. Xue Ke resta encore un moment, puis s’en retourna. Dans la cour brûlait toujours une cassolette où l’on essayait de l’encens : c’était un échantillon de la nouvelle affaire entreprise par Xue Pan. Le reste avait été réparti en deux ou trois petits paquets, sur lesquels on avait inscrit poids et prix ; l’encre était encore fraîche. Près de la cassolette, l’odeur restait douce ; un peu plus loin, il s’en dégageait une pointe de brûlé.
De son côté, Jia le Politique, tenu par les dernières volontés de l’Aïeule, chargea la Seconde Dame Wang de préparer le mariage du frérot Jade. « En plein deuil, dit-elle, je crains ce qu’on dira au-dehors. — Il peut y avoir là quelque chose de contraire aux rites, répondit Jia le Politique. Mais notre vieille maîtresse l’a dit à son dernier moment, devant tout le monde : elle nous interdisait de retarder l’affaire en nous laissant entraver par les règles du deuil. Puisque ce sont les dernières volontés d’une aînée, il faut bien faire exception. Échangeons d’abord les billets de naissance ; on choisira le jour dans les cent jours qui suivent le décès. Quant aux propos des désœuvrés, j’en réponds moi-même. » La Seconde Dame Wang acquiesça. Elle fit recopier proprement par la femme de Zhou Rui les indications de naissance du frérot Jade sur une autre feuille, puis ordonna de préparer une chambre principale. Elle demanda encore : « Et du côté de la jeune fille ? » Jia le Politique répondit : « Pour la jeune fille, j’ai mon idée. » Il n’en dit pas davantage.
La vieille boîte à ouvrage finit, elle aussi, par être portée à l’inventaire. Les ciseaux qu’elle contenait, lavés, avaient été remis à leur ancienne place ; personne ne voulait les prendre. La porte du magasin fut fermée à clef, et la clef remise à la Seconde Dame Wang. Nous ne savons à quelle famille ce billet de naissance sera finalement assorti ; pour l’apprendre, écoutons le récit suivant.