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Non Dubito

Rouvrir le Zhuangzi · La grande beauté ne parle pas

Le ciel et la terre n’ont pas besoin de dire leur beauté

La vie n’attend pas notre explication pour avoir lieu. Cela ne rend ni les explications inutiles ni le travail discret indigne d’être reconnu.

Han Qin ·

Il faut parfois aller à la fenêtre pour découvrir que le jour s’est levé. La phrase du courrier sur laquelle nous revenions n’a pas perdu son importance. Mais la lumière est déjà arrivée sur la table, sans attendre que nous ayons tout expliqué. L’ombre des arbres bouge, quelqu’un passe en bas, la journée est déjà en train de se faire. Trois phrases de Savoir voyage au nord m’invitent à lever les yeux de la même manière.

Le ciel et la terre ont une grande beauté et ne parlent pas ; les quatre saisons ont un ordre clair et ne délibèrent pas ; les dix mille êtres ont la cohérence de leur devenir et ne l’expliquent pas.

Beauté du ciel et de la terre, ordre des saisons, cohérence propre à la naissance des choses : rien n’a d’abord à venir s’expliquer. Ce qui compte n’est pas seulement « ne parlent pas », « ne délibèrent pas », « ne l’expliquent pas ». C’est aussi le « ont » qui précède. Ne pas prendre la parole pour preuve ne signifie pas qu’il n’y ait rien. Nous attendons souvent une explication avant de reconnaître qu’une chose mérite attention. Ces trois phrases changent l’ordre : regarder d’abord comment c’est déjà là, puis demander jusqu’où nos mots peuvent suivre.

Cette beauté n’est pas seulement à regarder

Les anciens commentaires relient la grande beauté à la façon dont le ciel et la terre couvrent et portent les choses, leur permettant de naître. Elle ne désigne donc pas seulement un paysage agréable : elle comprend cette ampleur qui laisse les choses pousser, chacune en son temps. Le printemps ne soumet pas son programme de floraison ; l’arbre ne retarde pas ses feuilles parce qu’on ne les a pas encore inscrites dans le relevé d’observation. L’image fait reculer notre explication d’un pas. Nous pouvons comprendre peu à peu le monde. Ce n’est pas notre explication préalable qui lui donne l’autorisation d’avoir lieu.

Bien sûr, le ciel et la terre comprennent aussi tempêtes, déclin et mort. Aimer ce passage ne demande pas d’imaginer une nature partout douce, encore moins de passer directement de « cela arrive naturellement » à « cela doit être ainsi ». Une personne blessée a toujours besoin de soins, même si le monde continue de tourner. Le texte propose une vue sur la venue des choses, non une science de la nature achevée. L’étonnement et la recherche des causes concrètes peuvent rester ensemble. Comprendre la formation de la pluie n’empêche pas de l’écouter un moment à l’abri du porche. L’explication ajoute quelque chose sans nécessairement emporter tout ce qu’on a devant soi.

Il ne reste pas seulement un sage silencieux

Le passage dit ensuite que le sage remonte à la beauté du ciel et de la terre pour comprendre la cohérence des êtres. Il doit encore explorer et comprendre, non fermer les yeux en proclamant que l’indicible dispense de regarder. Viennent ensuite le non-agir de l’homme accompli et le non-faire du grand sage. Guo Xiang les explique par le fait de laisser les choses agir d’elles-mêmes et de s’appuyer sur elles. Il y a bien une direction : moins forcer, davantage suivre ce qui se fait. Ce n’est pas abandonner toute intervention dès qu’un problème apparaît.

Comprendre la croissance d’un arbre n’interdit pas toute taille. Comprendre le rythme propre d’un enfant ne rend pas le soin ou l’explication superflus. Il faut discerner si l’intervention aide ou si nous ne supportons simplement pas que les choses ne suivent pas notre idée. La suite parle encore de vie et de mort, de carré et de rond, du yin et du yang, des saisons, du grand, du petit et de la racine des êtres. Elle ne s’arrête pas devant un paysage. Ces réflexions abstraites font partie du passage. Nous ne pouvons nous en servir pour penser et dire en même temps qu’il ne raisonne jamais. Par les mots, il donne à voir ce qui continue d’avoir lieu au-delà des mots. Ce geste mérite déjà d’être gardé.

Le mode d’emploi et la vie qui continue

Une notice est utile. Elle évite au suivant de repartir de zéro et empêche que la coopération dépende toujours de la présence d’une personne. Documenter clairement est souvent une attention pour autrui. Mais « sans trace écrite, je ne peux pas encore confirmer » et « sans trace écrite, cela n’a pas eu lieu » sont deux jugements différents. Le premier reconnaît la limite de mon savoir ; le second risque de faire de mon regard l’interrupteur de l’existence des choses.

Un collègue découvre un problème tôt et le répare discrètement ; l’interruption n’a pas lieu. Au bilan du mois, aucune opération de sauvetage spectaculaire, aucun ajout remarquable, seulement un temps pendant lequel tout le monde a pu travailler normalement. Son travail sort facilement du tableau. Il y a aussi celui qui remet une pièce en ordre, celui qui accompagne une personne dans une période pénible, celui qui explique patiemment jusqu’à ce que le nouveau sache agir seul. Ce n’est pas qu’ils n’aient pas prononcé un mot. C’est que la valeur de ce qu’ils font ne tient pas toujours dans les colonnes réservées à ce qui se quantifie facilement.

Le non-dire ne se réduit pas à garder la bouche fermée. Il rappelle aussi que certains effets n’arrivent pas sous forme d’annonce. Parfois, quelqu’un parvient enfin à finir sa phrase. Parfois, une petite chose ne se dérègle plus.

Ne pas faire de l’invisibilité une vertu obligatoire

Une belle phrase nous vient facilement : le travail vraiment bon n’a pas besoin d’être connu. Pour qui désire travailler tranquillement, ce peut être une liberté. Dans la bouche de celui qui distribue les ressources, cela peut devenir le prétexte pour exiger que les autres restent invisibles. N’utilisons pas le ciel et la terre, qui ne réclament pas les honneurs, pour conseiller aux personnes qui peinent de renoncer au salaire, à la signature et à la reconnaissance. Le travail invisible doit être vu précisément parce qu’il existe. En garder trace, améliorer la répartition des tâches, permettre à ceux qui s’y emploient d’expliquer ce qu’ils font ne contredisent pas les trois phrases.

L’essai ne s’oppose pas à toute explication, mais à l’explication devenue seule preuve d’existence. Pour réparer un oubli, il ne faut pas exiger en retour le silence de ceux qu’on avait oubliés. À l’inverse, quelqu’un qui prétend avoir beaucoup travaillé tout en refusant toute précision vérifiable ne peut se servir du non-dire pour échapper à la responsabilité. Les faits peuvent précéder leur inscription ; le jugement public demande toujours des éléments. Répondre devant autrui et ne pas être entièrement défini par les tableaux peuvent aller ensemble.

Ce qui se dit peut continuer de grandir

Écrire sur une chose encore mal comprise expose à une tentation : pour que le style soit beau et le paragraphe complet, on ferme sans y penser ce qui n’est pas résolu. On croit décrire, et on a déjà terminé la chose avant l’heure. Mais toute parole n’est pas condamnée à ce destin. En essayant d’expliquer à un ami, nous pouvons entendre ce qui nous a échappé ; une de ses questions fait apparaître un détail nouveau. Les mots peuvent clouer, mais aussi aider à voir ce qui demeure obscur sous le clou.

Explorer et exprimer ne sont pas nécessairement adversaires. Demandons plutôt à quel moment l’expression accepte encore d’être modifiée, à quel moment nous refusons de regarder pour conserver la version déjà dite. Un brouillon peut garder « ici, je ne suis pas encore sûr » ; une conversation, le temps de s’arrêter pour réfléchir ; une relation en formation, le temps de ne pas recevoir tout de suite un nom. Cet inachèvement ne consiste pas à ne jamais décider : il évite de déclarer la chose achevée avant qu’elle le soit. Les engagements qui appellent une réponse demandent encore cette réponse, et les malentendus ne peuvent rester indéfiniment en suspens. Le blanc a son moment, l’explication aussi.

Ce parcours n’a pas évité les raisons

Jusqu’ici, le parcours de vie des chapitres extérieurs nous a menés aux savoir-faire, aux mesures, aux gains et aux pertes, au deuil et à plusieurs demandes sur le Dao. Les personnages agissent toujours, et toujours quelqu’un questionne, explique, approuve ou conteste. Le chapitre Les Eaux d’automne développe ses réflexions par les questions et réponses ; l’éleveur de coqs dit ce qui manque à chaque étape ; le travailleur du bois parle de préparation ; l’Empereur jaune répond longuement. Il ne faut pas, pour louer les histoires, affirmer qu’elles ne donnent jamais de raisons.

Regardons plutôt si la raison donnée a recouvert tout ce qui reste des personnes et des situations. Après l’explication, pouvons-nous encore revenir à la main, à l’arrêt, à la personne qu’on n’a pas su prendre en compte ? Si oui, l’histoire n’a pas été scellée. C’est aussi la mesure que ces essais veulent conserver. Écrire une lecture invite à revenir au texte, non à proclamer qu’il ne reste désormais que cette lecture. La phrase courte n’est pas naturellement supérieure au développement ; le silence n’est pas naturellement plus profond que la réponse.

Laisser d’abord la chose être là

Il y a peut-être aujourd’hui une chose qui n’a pas à devenir immédiatement une histoire : arroser une plante, réparer un petit défaut, accompagner lentement quelqu’un sur un bout de chemin. Vous pouvez le noter, le raconter, ou ne pas encore le dire. Une conclusion brillante n’est pas nécessaire pour lui donner le droit d’avoir eu lieu. Revenons à la fenêtre. La lettre sur la table n’est pas terminée, la lumière est passée de l’autre côté. Inutile de jeter le stylo ou de se hâter d’ajouter une explication à tout ce qui est dehors. Regardez un moment, puis écrivez. Laissez la phrase chercher la vie ; la vie n’a pas d’abord à venir demander une phrase.

Texte et lecture

Cette version française est une réécriture indépendante de l’essai chinois intégral, et non une traduction intégrale du Zhuangzi ancien. Les citations classiques sont ici rendues en français ; la page chinoise conserve leur texte original. La version anglaise constitue elle aussi une réécriture indépendante ; les versions chinoises simplifiée et traditionnelle donnent l’essai complet. Les rapprochements avec la vie contemporaine et les développements proposés relèvent de la lecture de l’auteur : ce ne sont pas des épisodes supplémentaires du texte ancien. Les quatre volumes théoriques d’accompagnement restent accessibles en anglais et en chinois depuis les références.

Précisions de lecture

Texte ancien et lecture : Savoir voyage au nord ↗

La page chinoise conserve les citations classiques. Le récit anglais a été réécrit pour cette édition ; ce texte français est une réécriture indépendante de l’essai chinois complet. Les rapprochements contemporains et les prolongements appartiennent à la lecture de l’auteur, non à des épisodes supplémentaires que le texte ancien raconterait.

À lire en regard : Commentaires réunis du Zhuangzi, chapitre Savoir voyage au nord ↗.