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Non Dubito

Rouvrir le Zhuangzi · Shinan Yiliao et le prince de Lu

Ce qui nous soutient peut aussi attirer le danger

Le pelage attire la convoitise : il n’est pas une faute. Relâcher l’emprise ne demande ni d’effacer la responsabilité ni de renoncer à se protéger.

Han Qin ·

Le prince de Lu peut raconter sans fin ses efforts : apprendre la voie des anciens rois, poursuivre l’œuvre de ses prédécesseurs, respecter les esprits, honorer les hommes capables, s’y employer personnellement sans un instant de relâche. Les épreuves ne l’ont pourtant pas épargné. Quand Shinan Yiliao lui demande pourquoi il se tourmente, il énumère tout cela. On entend une question familière : j’ai fait de mon mieux ; pourquoi les choses restent-elles ainsi ? La réponse ne commence pas par lui demander d’en faire davantage. Shinan lui dit que sa manière de supprimer ses soucis ne va pas assez profond. Puis il parle des renards et des léopards.

Le passage figure vers le début de L’Arbre de la montagne, non comme dernière histoire du chapitre entier. Si nous le lisons à la fin de ce groupe de scènes de vie, c’est pour nous arrêter sur cette question : certaines difficultés ne seraient-elles pas impossibles à résoudre en se gouvernant toujours plus sévèrement ?

Quelqu’un veut précisément cette peau

Les renards et les léopards se cachent dans les bois et les cavités rocheuses. Ils se reposent le jour, sortent la nuit et cherchent leur nourriture avec précaution. Le texte les dit calmes, vigilants, assurés ; ils peuvent néanmoins finir dans les filets et les pièges. Il faut lire ensemble la question et la réponse qui suivent.

Quelle faute ont-ils donc commise ? Leur peau leur attire le malheur.

Ce n’est pas dire que leur peau est leur faute. Le pelage en fait une cible, sans rendre la capture et la mise à mort légitimes. Le renard n’a pas à commencer par se reprocher d’avoir une peau parce qu’un autre la convoite. La distinction compte. Après un malheur, nous repassons souvent nos gestes : ai-je mal parlé, n’ai-je pas été assez prudent ? Examiner sa conduite est utile. Cela ne peut établir d’avance que toute blessure vient d’une insuffisance de celui qui la subit.

Parfois, l’autre convoite justement les ressources que vous détenez, la capacité dont il peut se servir ou la place que vous occupez. Un peu plus de politesse ne supprimera pas nécessairement la lutte pour l’obtenir. Le reconnaître ne rend pas la prudence inutile ; c’est cesser de lui réclamer une garantie qu’elle ne peut donner.

Lu ne serait-il pas votre peau ?

Shinan demande aussitôt au prince si le pays de Lu n’est pas la peau qu’il porte. Ce sur quoi il s’appuie l’expose aussi aux rivalités. Le pays n’est pas une faute commise par lui. C’est pourtant là que son identité, son pouvoir et ses craintes s’enchevêtrent. Il perfectionne sans cesse sa façon de régner sans nécessairement toucher au rapport qu’il entretient avec cette position.

La proposition du texte est radicale : évider la forme, ôter la peau, laver le cœur et chasser les désirs ; quitter le pays et ses coutumes pour les espaces sans habitants. Impossible de retirer ces mots, puis d’affirmer que l’histoire ne conseille jamais d’ôter la peau. Elle donne bien cette direction. Les anciens commentaires y lisent cependant l’oubli de soi et du pays, le relâchement de la volonté de posséder, non l’ordre de se blesser réellement. Nous n’avons pas non plus à transporter sans distinction le sort du renard chez tous les humains. Un prince qui tient le gouvernement et une personne sans possibilités de choix n’occupent pas la même position. Demander à un puissant de relâcher son emprise n’est pas demander à une personne agressée de renoncer à sa protection.

Avant le lâcher-prise, demandons qui tient qui. Nous serons souvent plus près de la situation qu’avec une recommandation générale de ne pas s’attacher.

Jiande n’est pas simplement une autre adresse

Shinan parle d’un pays de Jiande, au sud, dans le Yue. Ses habitants sont simples, désirent peu, cultivent sans se hâter d’entasser, donnent sans exiger aussitôt un retour ; on peut y vivre et y finir ses jours. Le prince pense à la distance et s’inquiète du trajet. Fleuves et montagnes le séparent de ce lieu : sans bateau ni voiture, comment y aller ? Son interlocuteur ne lui procure pas de moyens de transport. Qu’il se défasse de son arrogance et de ce qui le retient : cela lui servira de véhicule. Le prince craint encore de n’avoir ni voisins ni nourriture. La réponse revient à réduire les dépenses et les désirs.

Dans cet aller-retour, le nom du pays ressemble de moins en moins à une destination pour déménager. Les anciens commentaires notent eux aussi que le prince pense réellement partir vers le Yue méridional, alors que la réponse concerne une manière de vivre. Alors seulement s’ouvre le grand paysage : traverser les fleuves, gagner la mer, ne plus voir la rive ; ceux qui vous accompagnent s’en retournent au bord, tandis que vous poursuivez. Quand quelqu’un change vraiment, les autres ne peuvent certes vivre tout le passage à sa place. Cela ne prouve pas que tout changement doive être solitaire, ni que tout accompagnement s’arrête à une rive fixée une fois pour toutes. Le texte décrit une prise de distance avec d’anciens liens. Il ne demande pas aux personnes en difficulté de refuser ceux qui marchent avec elles.

Posséder quelqu’un, appartenir à quelqu’un

Qui possède des hommes en est chargé ; qui est possédé par d’autres en est inquiet.

Celui qui tient les autres pour siens s’en trouve encombré ; celui qui est dans leur main vit dans la crainte. Pour le premier cas, Guo Xiang souligne précisément le fait d’en faire son bien privé. La relation et la possession sont séparées par cette ligne. Travailler ensemble demande liens, promesses et soins, sans faire pour autant d’une personne un accessoire de la vie d’une autre. L’histoire prend Yao pour exemple. Les anciens commentaires ne lui font pas cesser de s’occuper du monde : il remet les affaires à ceux qui en ont chacun la charge au lieu de se les approprier toutes.

Un responsable inquiet pour son projet ne contrôle pas nécessairement les personnes. Mais s’il accueille un changement de méthode par « comment oses-tu ne pas faire à ma façon ? », s’il n’entend qu’une trahison dans le souhait de partir d’un compagnon, cette attention porte peut-être déjà un verrou. Enfermer les autres enferme aussi celui qui garde. Si tout doit passer par vous et que chacun de leurs choix réclame votre validation, difficile de quitter la porte un seul instant. Alléger sa propre charge commence parfois par donner aux autres une véritable sortie.

Quand arrive une barque vide

À la fin, Shinan raconte deux embarcations traversant le fleuve côte à côte. Une barque vide vient les heurter. Même un homme impatient n’y trouve personne à injurier. Si quelqu’un se tient à bord, en revanche, et ne répond ni au premier appel ni au deuxième, au troisième les insultes peuvent sortir.

Tout à l’heure il ne se mettait pas en colère ; maintenant il se met en colère. Tout à l’heure c’était vide ; maintenant c’est occupé. Si l’homme pouvait se vider de lui-même pour aller dans le monde, qui pourrait lui nuire !

La comparaison attire d’abord l’attention sur un changement. Au choc s’ajoute très vite un sens : il pourrait m’entendre, il s’en prend donc à moi. Mais le texte ne mesure pas la force des deux collisions et ne prouve pas que les pertes soient identiques. Dans la réalité, la présence d’une personne à bord change aussi les possibilités d’évitement et les responsabilités. Une barque vide peut blesser. Quelqu’un qui ne répond pas peut n’avoir pas entendu, ne pas pouvoir répondre, ou manquer réellement à son rôle. Ce qui demande à être établi demande toujours à l’être.

Le texte passe ensuite de la barque vide au fait de se vider de soi. Il ne conseille donc pas seulement de supposer tous les arrivants dépourvus de mauvaises intentions. Il demande aussi quel soi nous apportons dans le monde : faut-il partout faire valoir un moi intouchable ? Faut-il contrôler les autres pour se rassurer ? Relâcher cela peut réduire des heurts inutiles. Ce n’est pas effacer sa personne pour qu’on ne trouve plus qui doit répondre de ses actes. Ce n’est surtout pas garantir qu’un vide suffisant empêcherait quiconque de nous faire du mal.

On peut encore dire : « On s’arrête là »

Un message est sec. Vous êtes sur le point de répondre plus sèchement encore. Après un arrêt, vous voyez peut-être qu’on réclame une chose précise, sans porter sur vous le jugement global que vous aviez entendu. Séparer l’affaire de l’insulte imaginée peut rendre la réponse plus courte et plus utile. Un autre message, pourtant, peut réellement insulter, menacer ou franchir continuellement vos limites. La réponse n’a pas à être de vous vider davantage. Énoncer une limite, garder des traces, chercher du soutien ou partir peuvent être des façons de voir clairement la réalité, non les signes d’un moi trop pesant.

Certaines colères protègent ce qui mérite de l’être. Il faut distinguer ce qu’elles visent et la manière d’agir ensuite, plutôt que les condamner toutes d’abord pour manque de compréhension. Le passage ne raconte pas ce que fait ensuite le prince de Lu. Nous ignorons s’il change ; nous n’avons pas à certifier que ce blanc est une intention de l’auteur. La suite non écrite reste pourtant utile au lecteur : la question continue dans sa vie.

La prochaine fois que vous êtes en difficulté, demandez peut-être moins comment plaire davantage et regardez un peu plus les relations réelles. Quelqu’un convoite votre peau, un autre ne fait que vous heurter, un autre encore a réellement besoin que vous assumiez une tâche. Tout cela ne relève pas d’une seule réponse. Se vider un peu de soi ne fait pas disparaître la personne. Cela permet à cette personne de ne pas porter à chaque instant l’armure faite de son poste, du souci de sauver la face et de sa volonté de posséder, tout en gardant le droit de se protéger.

Texte et lecture

Cette version française est une réécriture indépendante de l’essai chinois intégral, et non une traduction intégrale du Zhuangzi ancien. Les citations classiques sont ici rendues en français ; la page chinoise conserve leur texte original. La version anglaise constitue elle aussi une réécriture indépendante ; les versions chinoises simplifiée et traditionnelle donnent l’essai complet. Les rapprochements avec la vie contemporaine et les développements proposés relèvent de la lecture de l’auteur : ce ne sont pas des épisodes supplémentaires du texte ancien. Les quatre volumes théoriques d’accompagnement restent accessibles en anglais et en chinois depuis les références.

Précisions de lecture

Texte ancien et lecture : L’Arbre de la montagne ↗

La page chinoise conserve les citations classiques. Le récit anglais a été réécrit pour cette édition ; ce texte français est une réécriture indépendante de l’essai chinois complet. Les rapprochements contemporains et les prolongements appartiennent à la lecture de l’auteur, non à des épisodes supplémentaires que le texte ancien raconterait.

À lire en regard : Commentaires réunis du Zhuangzi, chapitre L’Arbre de la montagne ↗.