Belo Horizonte
Chacun réclame une cause, la vérité refuse de n’en avoir qu’une
(Point d'entrée : la Coupe du monde 2014 au Brésil)
Dans cet essai
1. Soixante-quatre ans plus tard, cette dette
Le Brésil a remporté cinq Coupes du monde, plus que toute autre équipe dans l’histoire de la compétition. Mais pas une de ces cinq coupes n’a été soulevée chez lui.
Tout remonte à 1950. Cette année-là, le Brésil accueillait la Coupe du monde, et la finale se jouait au Maracanã, à Rio. Près de deux cent mille personnes s’entassaient dans les tribunes pour voir leur équipe soulever le trophée. Un match nul suffisait au Brésil pour être sacré ; dans la dernière partie de la rencontre, l’Uruguay renversa pourtant le score et lui fit perdre cette finale. Cette journée reçut ensuite un nom : le Maracanazo, le désastre du Maracanã. Ce ne fut pas seulement une défaite. Ce fut une plaie au cœur d’un peuple, restée à vif plus de soixante ans. Le gardien Barbosa porta le poids de ce but encaissé pendant toute la seconde moitié de sa vie. Sur ses vieux jours, il disait qu’au Brésil le crime le plus grave valait au maximum trente ans de prison, mais que, pour ce but de 1950, lui avait déjà été puni toute une vie.
Ce match ne laissa pas derrière lui qu’un score. Il laissa aussi un son, ou plutôt la disparition d’un son. Le jour de la finale, près de deux cent mille personnes avaient envahi le Maracanã, alors le plus grand stade du monde. Il était plein à craquer, et chacun croyait être venu assister à un sacre. Mais après que l’Uruguay eut pris l’avantage en seconde période, au coup de sifflet final, cet immense stade aurait sombré dans un silence effroyable. Des dizaines de milliers de personnes restaient debout, immobiles, sans que personne puisse prononcer un mot. Ce silence est devenu une image à part entière dans l’histoire du football brésilien. Ce n’était pas une simple absence de bruit. C’était le vide qui demeure quand, en un instant, un pays entier se trouve vidé de son élan.
Si la blessure était si profonde, c’est qu’elle touchait précisément ce que les Brésiliens avaient le plus de mal à regarder en face. Presque partout dans le monde, le nom du Brésil se confond avec le football : il évoque l’art, le panache, la joie de jouer. Et c’était justement ce pays, celui qui pratiquait le plus beau football, qui avait laissé échapper un titre déjà à sa portée lors de l’unique Coupe du monde qu’il avait organisée chez lui. Les autres pouvaient gagner leurs titres ailleurs ; au palmarès du Brésil, il manquait toujours cette coupe soulevée à la maison. Dans ce royaume du football, la pièce manquante se voyait d’autant plus. Elle ressemblait d’autant plus à une épine plantée dans le cœur, impossible à retirer.
Lorsque la Coupe du monde revint au Brésil en 2014, après soixante-quatre ans d’absence, presque tout le monde avait donc la même idée en tête : cette fois, gagner chez soi et chasser pour de bon le fantôme de 1950. Avant le tournoi, Reuters l’écrivait sans détour : le Brésil détenait cinq titres mondiaux, mais n’avait jamais gagné la Coupe du monde à domicile, et 2014 était perçu comme l’occasion d’en finir avec le spectre de 1950. Un pays voulait qu’une victoire sur son sol règle, d’un seul coup et sans rien laisser en suspens, une dette vieille de soixante-quatre ans.
Cette attente pesait d’un poids terrifiant sur l’équipe brésilienne de 2014. On ne lui demandait pas simplement de gagner une Coupe du monde. Elle devait acquitter, pour plusieurs générations de Brésiliens, une dette affective accumulée pendant soixante-quatre ans. Le statut de pays organisateur, le terrain familier, le prestige des cinq étoiles et, par-dessus tout, ce vieux compte à solder absolument : la somme dépassait ce qu’une équipe pouvait porter en jouant bien un match. Avant même le début de la compétition, un fardeau bien plus lourd qu’une coupe s’était abattu sur ses épaules. Ce qu’elle devait régler, ce n’était pas une rencontre, c’était un pan d’histoire.
Une femme de quatre-vingt-huit ans, Lourdes Moura, avait été présente en 1950. En 2014, elle était de nouveau devant son téléviseur. Elle avait ainsi vu de ses propres yeux, au cours d’une seule vie, ces deux blessures à domicile. Cette dette pouvait-elle être acquittée ? L’été de cette année-là allait donner la réponse.
2. Cette nuit au Mineirão
Le 8 juillet 2014, en demi-finale, au stade Mineirão de Belo Horizonte : Allemagne, sept ; Brésil, un.
Les buts arrivèrent dans cet ordre : Müller ouvrit le score à la onzième minute ; Klose ajouta un deuxième but à la vingt-troisième ; Kroos marqua à la vingt-cinquième, puis à la vingt-sixième ; Khedira inscrivit le cinquième à la vingt-neuvième. En seconde période, Schürrle frappa deux fois, aux soixante-neuvième et soixante-dix-neuvième minutes. À la quatre-vingt-dixième, Oscar offrit au Brésil un but de consolation qui ne changeait plus rien. Le but de Klose était son seizième en Coupe du monde. Il dépassait Ronaldo et devenait seul meilleur buteur de l’histoire du tournoi. Sur le sol brésilien, la nuit où le Brésil encaissait sept buts, un Allemand battait le record d’une légende brésilienne.
Pris isolément, ce détail ressemble à une voix off impitoyable. Ronaldo incarnait le dernier âge d’or du football brésilien. Parmi les hommes qui avaient soulevé la coupe à Yokohama en 2002, il était le plus éclatant. Klose, lui, n’avait jamais brillé par son panache : cet avant-centre allemand marquait consciencieusement, tournoi après tournoi. Et cette nuit-là, pendant que le Brésil était transpercé de toutes parts, il s’appropriait sans éclat ce record brésilien. La figure la plus flamboyante d’une époque était remplacée, à ses propres funérailles, par l’artisan le plus appliqué d’une autre. Ainsi l’histoire de la Coupe du monde change-t-elle de mains, génération après génération.
Mais cet enchaînement de minutes ne suffit pas à faire sentir l’étrangeté de cette nuit. Ce qui brisa réellement le Brésil, ce ne fut pas la première période prise en bloc. Ce fut ce bref passage de deux à zéro à cinq à zéro. La reconstitution d’un organisme d’analyse de données en donne cette image : entre la vingtième et la trentième minute, toute l’équipe allemande ne réussit que vingt-cinq passes, mais tira six fois et marqua quatre buts. Ces quatre buts s’abattirent en six minutes et quarante et une secondes. Soixante-huit secondes seulement séparèrent les deux buts de Kroos ; entre ces deux buts, le temps de possession cumulé de l’ensemble des joueurs allemands ne fut que de quatre secondes. Après avoir remis le ballon en jeu au rond central, le Brésil le perdit de nouveau très vite. Ce ne fut pas un lent affaissement. Presque en un instant, toute la défense sembla avoir perdu l’esprit.
Cet effondrement ne se réduit pas à une notion psychologique abstraite. L’analyse tactique permet de le montrer image par image. Le pressing allemand visait précisément les sorties de balle brésiliennes dans l’axe et sur le côté gauche. Le marquage individuel du Brésil découvrait sans cesse des espaces au milieu, dans le dos des latéraux et sur les côtés des défenseurs centraux. Avant le quatrième but, Kroos anticipa la passe du milieu défensif brésilien, l’intercepta, combina en une-deux avec Khedira, et le ballon était au fond. Décrivant ces quelques minutes, une analyse tactique écrivait que, dans la défense brésilienne, personne ne savait ce qu’il était censé faire. L’effondrement n’est donc pas un mot creux pour décrire un état d’esprit. Il se voit, image après image, dans la disposition des lignes et la position des joueurs.
La réaction des tribunes était plus douloureuse encore que le score. À la pause, les Brésiliens regagnèrent les vestiaires sous les sifflets de leurs propres supporters. Beaucoup de spectateurs brésiliens s’étaient déjà levés pour partir avant la fin de la première période. Après le match, le défenseur central David Luiz pleura devant les caméras de télévision. Il disait n’avoir voulu que rendre son peuple heureux, et regrettait que l’équipe n’y soit pas parvenue. Le sélectionneur Scolari prit sur lui toute la responsabilité : cette défaite catastrophique était de sa faute, c’était lui qui était aux commandes. Il ajouta qu’il s’agissait de la pire défaite de toute l’histoire du Brésil.
Dans ces deux déclarations, quelque chose reste davantage en mémoire que le score lui-même. En prenant seul la responsabilité, Scolari sauvait ce qui pouvait encore l’être de la dignité d’un entraîneur devant les décombres. Quant à David Luiz, lorsqu’il disait avoir seulement voulu rendre son peuple heureux, il ne parlait ni de tactique ni d’erreur. On voyait un joueur dont le souhait le plus simple venait de se fracasser devant des dizaines de millions de paires d’yeux. Leur défaite serait ensuite disséquée à l’infini, à coups de statistiques et d’analyses tactiques. Mais, à cet instant, au milieu du terrain, il n’y avait pas quelques données chiffrées. Il y avait des êtres bien réels, que cette nuit venait d’écraser.
Un récit largement repris par la suite veut qu’au septième but allemand les spectateurs encore présents au Mineirão se soient levés pour applaudir l’Allemagne. Il faut le rapporter avec prudence. Plusieurs récits postérieurs, dont la rétrospective de la FIFA elle-même, affirment que la prestation allemande valut à l’équipe une ovation debout de tout le stade. Les dépêches rédigées sur place à l’époque établissent, elles, que les joueurs brésiliens furent sifflés par leurs propres supporters, que des spectateurs quittèrent le stade avant la fin et que, dans les rues, des Brésiliens se mirent à acclamer l’Allemagne. Elles ne constituent pas un reportage disant clairement qu’au septième but tout le public local s’était levé pour applaudir. La formulation prudente est donc la suivante : l’ovation debout figure dans les rétrospectives et dans de nombreux récits qui la reprennent ; les dépêches contemporaines, elles, attestent les sifflets et les départs anticipés.
Cette nuit reçut ensuite son propre nom : le Mineirazo, le désastre du Mineirão, en écho évident au Maracanazo de 1950. Seulement, soixante-quatre ans plus tôt, c’était l’époque de la radio. Cette fois, c’était celle du direct en haute définition : des milliards de personnes à travers le monde purent, à la même seconde, en voir chaque image, tout leur soûl.
3. Pire qu’en 1950, ou terrible autrement ?
Après le sept à un, une question surgit aussitôt : était-ce encore pire qu’en 1950 ?
Pour beaucoup, la première réponse fut oui. Reuters écrivit que, pour nombre de Brésiliens, cette défaite avait accompli l’inimaginable : devenir une catastrophe pire encore que celle de 1950. La femme de quatre-vingt-huit ans comparait les deux blessures. C’était une honte, disait-elle. À l’époque, elle avait pleuré, vraiment pleuré ; cette fois, elle ne ressentait que de la colère. Les larmes et la colère : deux émotions différentes, qui avaient pris naissance chez la même personne à soixante-quatre ans de distance.
D’autres refusaient ce classement. Un commentateur lança une formule souvent citée par la suite : 1950 avait été une tragédie ; aujourd’hui ressemblait davantage à une comédie. Certains gardaient de 1950 le souvenir d’une tragédie et voyaient dans 2014 une humiliation, ou une absurdité. Déterminer laquelle avait fait le plus mal n’était pas une question que les chiffres pouvaient trancher. La comparaison circulait déjà largement à l’époque, mais elle se déclinait d’emblée en plusieurs versions qui refusaient de se fondre en une seule. Les uns mesuraient l’intensité du chagrin, les autres le degré d’absurdité. Ils ne mesuraient tout simplement pas la même chose.
S’il est impossible de hiérarchiser ces deux blessures, c’est pour une raison que nous retrouverons sans cesse : elles ne relèvent pas de la même échelle. En 1950, le Brésil avait perdu une finale où un nul aurait suffi au sacre. La défaite brisait le cœur ; elle avait la texture d’une tragédie. En 2014, il avait perdu une demi-finale sur un score si absurde qu’il en paraissait presque irréel. Cette fois, la texture était celle de l’humiliation et du grotesque. Qu’est-ce qui pèse le plus lourd, le cœur brisé ou l’absurdité ? La question est mal posée dès le départ : elle suppose qu’on peut déposer ces deux choses sur la même balance. Or on ne peut pas les peser ensemble. Même lorsqu’un peuple veut mettre en ordre ses deux douleurs les plus profondes, il n’arrive pas à une réponse que tout le monde accepte.
Une vérité plus froide se cache là. Il est des plaies qui se rouvrent d’autant plus largement qu’on veut les refermer une fois pour toutes. Les Brésiliens auraient pu vivre avec la cicatrice de 1950 et continuer d’être ce pays qui jouait le plus beau football. Mais ils tenaient à l’effacer entièrement en 2014, par un sacre à domicile. Cette obsession de l’effacer à tout prix plaça précisément l’équipe dans une situation où elle n’avait plus le droit de perdre. Et lorsqu’elle perdit, ce ne fut pas seulement un match qui lui échappa : ce fut l’espoir même d’un règlement définitif. Ceux qui veulent une conclusion nette sont souvent les moins capables de supporter une issue qui ne l’est pas.
Quel que soit le résultat de la comparaison, un fait est clair : cette dette que l’on voulait solder en une fois en 2014 ne fut pas acquittée. Son paiement fut au contraire refusé une nouvelle fois, et plus bruyamment encore. On avait voulu recouvrir la blessure de 1950 d’une victoire à domicile ; le geste censé la refermer devint lui-même une plaie plus grande. La cicatrice vieille de soixante-quatre ans était toujours là, et 2014 en ouvrit une autre à côté. En voulant rayer d’un trait un ancien compte, on finit par inscrire en dessous une dette nouvelle, plus lourde encore.
Et cette nouvelle dette était plus difficile à effacer que celle de 1950. Soixante-quatre ans auparavant, c’était l’âge de la radio. La douleur était réelle, mais elle vivait surtout dans la mémoire de ceux qui l’avaient éprouvée ; avec le vieillissement d’une génération, elle pouvait s’atténuer un peu. En 2014, le direct en haute définition, les ralentis et les réseaux sociaux régnaient. Les sept buts furent conservés image par image, rediffusés sans fin, accompagnés de toutes sortes de moqueries et propagés dans le monde entier. Être visible n’a jamais signifié guérir. Parfois, plus une chose se donne à voir avec précision et circule largement, plus sa blessure tarde à se refermer. Cette fois, on avait même retiré au Brésil la possibilité de laisser sa plaie cicatriser discrètement.
4. Parce que Neymar n’était pas là
Après la nuit du Mineirão, l’explication la plus populaire et la plus commode s’imposa très vite : si le Brésil avait perdu de cette façon, c’était parce que Neymar n’était pas là.
Cette explication reposait sur des faits. Quatre jours auparavant, le 4 juillet, le Brésil avait battu la Colombie deux à un en quart de finale. En fin de match, un adversaire avait heurté Neymar par-derrière, d’un coup de genou dans le dos. Comme le précise une rétrospective de la FIFA, ce choc lui fractura une vertèbre et mit immédiatement fin à sa Coupe du monde. Le capitaine brésilien, Thiago Silva, avait en outre reçu au cours du même match son deuxième carton jaune du tournoi. Automatiquement suspendu, il manquerait lui aussi la demi-finale. La Fédération brésilienne demanda l’annulation du carton ; la FIFA refusa. Lors de l’entrée sur le terrain pour la demi-finale, les joueurs brésiliens brandirent donc devant leur rang le maillot numéro dix de Neymar pendant l’hymne national. L’image fut décrite comme un geste qui tenait presque du deuil. Avant le match le plus important, une équipe s’était d’abord recueillie pour elle-même.
Avec le recul, ce recueillement d’avant-match semble presque avoir donné son titre à toute la débâcle. Avant le combat décisif, une équipe levait aux yeux du monde entier le maillot d’un absent, les larmes aux yeux pendant l’hymne. Cette image avait déjà attaché par avance le sens du match à Neymar seul. Comme si elle disait : aujourd’hui, nous jouons pour lui ; aujourd’hui, il nous manque. Quand les sept buts tombèrent pour de bon, il n’y eut plus besoin de chercher une explication : elle était toute prête, suspendue là avant même le coup d’envoi. Vous voyez, c’est parce qu’il n’était pas là. Bien souvent, un rituel prépare, avant qu’un événement se produise, la manière dont il sera raconté.
Mettre le sept à un sur le compte de Neymar soulageait les esprits. Cette nuit devenait alors un accident, un faux pas dû à l’absence d’un génie, plutôt que la mise à nu, devant le monde entier, des problèmes d’une équipe dans toutes ses composantes. « Si seulement Neymar avait été là » : la phrase faisait office de pommade, étalée sur la plaie vraiment hideuse pour la cacher.
Pourquoi avons-nous tant besoin d’une cause unique ? La raison est assez simple. Une cause signifie qu’une chose s’explique, qu’elle a des limites, un début et une fin, et qu’une fois comprise on pourra la laisser derrière soi. Si le sept à un ne venait que de l’absence de Neymar, ce serait un accident compréhensible, pardonnable, dont on pourrait même intérieurement tourner la page. La prochaine fois, Neymar reviendrait et tout pourrait s’arranger. Mais si le sept à un venait d’une équipe entière qui avait déraillé en même temps, du milieu à la défense, de la tactique à l’état d’esprit, le problème n’aurait plus de contours. Il obligerait à regarder un désastre dont on ne sait pas par où commencer la réparation. La cause unique offre un couvercle qu’on peut refermer ; la vérité aux causes multiples laisse une ouverture sur laquelle aucun couvercle ne tient. D’instinct, nous tendons la main vers le couvercle.
Mais les éléments disponibles refusent une explication aussi tranchée. Les analyses tactiques, les commentaires d’après-match et les paroles des protagonistes convergent vers tout un ensemble de défaillances simultanées. Le pressing allemand avait été conçu pour viser le milieu brésilien et les espaces dans le dos des latéraux ; entre la vingt-troisième et la vingt-neuvième minute, le placement de la défense brésilienne se désorganisa complètement ; les émotions, sur le moment, échappèrent elles aussi à tout contrôle. Neymar seul n’aurait pu remédier à tout cela. Quelques chiffres sont plus froids encore. Sur l’ensemble du tournoi, le Brésil encaissa quatorze buts, un record pour un pays organisateur dans l’histoire de la Coupe du monde. Neuf de ces quatorze buts furent concédés dans la première demi-heure des rencontres. Et si l’on additionne la demi-finale et le match pour la troisième place, quatorze tirs cadrés adverses suffirent à lui infliger dix buts. Le désastre d’une nuit fut le point culminant d’un naufrage défensif étalé sur tout le tournoi, pas un moment d’inattention isolé. Neymar manquait, c’est vrai. Tout mettre sur le compte de cette seule absence, ce n’est pas vrai. La construction veut une cause : une seule, intelligible, qui permette de dormir tranquille. Mais la causalité réelle s’étend dans toutes les directions ; elle ne se laisse pas ramener à une ligne.
Tout imputer à Neymar présentait encore un avantage difficile à avouer : on ne froissait personne. Inutile de se demander si ce marquage individuel n’était pas dépassé depuis longtemps, si ces joueurs n’avaient pas été surestimés, si le football brésilien n’avait pas, au fil des années, pris du retard sans qu’on le remarque. Un blessé absent est le responsable le plus commode. Puisqu’il n’est pas là, personne parmi ceux qui sont là n’a à être mis en cause. Si la cause unique séduit, ce n’est donc pas seulement par sa simplicité. C’est aussi parce qu’elle tombe souvent, fort à propos, sur quelqu’un qui ne répliquera pas et n’aura pas non plus à répondre de ce qui s’est passé. Elle arrête la flèche destinée à tous ceux qu’il aurait fallu interroger.
Au fond, la question n’est pas de savoir si l’absence de Neymar fut un facteur. Bien sûr qu’elle le fut. Perdre son meilleur attaquant et, en plus, un pilier de sa défense porterait un coup à n’importe quelle équipe. L’erreur se produit au moment où l’on passe d’un facteur au facteur : on transforme discrètement ce qui n’était qu’une cause parmi d’autres en la seule cause. Le saut paraît minuscule, mais il est le geste le plus caractéristique de cette fascination pour la cause unique. Reconnaître une cause parmi d’autres, c’est être honnête. La présenter comme la seule, c’est commencer à dissimuler. Entre la pluralité des causes et la cause unique, la différence ne tient pas à quelques facteurs de plus ou de moins. Elle tient à la volonté d’admettre, ou non, que les choses n’ont jamais été aussi simples.
5. Grâce à dix ans de formation des jeunes
À l’autre extrémité du sept à un se trouvait l’Allemagne. Et l’on attribua très vite son titre à une cause unique tout aussi nette : elle avait consacré dix ans à la formation des jeunes.
Cette lecture, elle aussi, s’appuyait sur des faits solides. Après une élimination en quart de finale de la Coupe du monde 1998, puis dès la phase de groupes de l’Euro 2000, l’Allemagne avait bien engagé une réforme institutionnelle de la formation. Les documents de l’UEFA sont clairs : la reconstruction reposait sur deux piliers, un réseau national de pôles d’entraînement régionaux et les centres de formation des clubs professionnels. Vers 2009, le pays comptait trois cent soixante-six pôles, où quelque mille entraîneurs rémunérés par la Fédération allemande encadraient chaque semaine environ quatorze mille enfants de onze à quatorze ans. Dès 2001, la Fédération avait imposé aux clubs de première et de deuxième division de créer leur propre centre de formation et de respecter tout un ensemble de normes minimales ; après 2006, une certification externe s’y ajouta. L’argent était bien réel, lui aussi. Durant la dizaine d’années qui suivit le lancement de la réforme, les sommes investies dans les jeunes, apports de la ligue professionnelle compris, dépassèrent largement cinq cents millions d’euros. Ce « plan de dix ans » n’était pas une formule d’autocélébration lyrique. Derrière, il y avait des terrains, des entraîneurs et un dispositif d’évaluation parfaitement concrets.
Ce dispositif n’était donc pas un mythe inventé après le sacre. Ses effets s’étaient manifestés avant 2014. Dès 2009, les sélections allemandes de jeunes avaient remporté d’un seul élan trois titres internationaux, dans trois catégories d’âge. Ces jeunes joueurs figuraient parmi les premiers produits de ce réseau de pôles et de centres de formation. La réforme ne s’était pas davantage résumée à un slogan. Année après année, pendant plus de dix ans, on y avait injecté de l’argent : dans les installations, dans les salaires des entraîneurs, dans un système d’évaluations régulières. Rien de tout cela n’avait été improvisé le soir de la victoire pour se donner le beau rôle. C’étaient des réalisations documentées, édifiées pas à pas.
Mais affirmer que ce chantier de dix ans devait nécessairement mener au titre de 2014, c’est aller trop loin. Fait intéressant, la réserve vient de l’UEFA elle-même. Dans un article consacré à cette équipe allemande sacrée chez les jeunes, elle notait au passage que nombre de ses joueurs étaient déjà trop âgés pour avoir véritablement bénéficié de la réforme. La réforme institutionnelle était donc bien réelle ; présenter toute l’équipe championne de 2014 comme le pur produit d’un plan décennal relève en revanche d’un habillage rétrospectif excessif. Il est plus juste de dire que le titre de 2014 se trouvait au confluent de plusieurs trajectoires : le réseau de formation, l’harmonisation des centres des clubs, la continuité de l’encadrement et du jeu de la sélection après 2006, auxquels s’ajoutait un groupe mêlant jeunes, joueurs d’âge intermédiaire et anciens, tous arrivés à maturité au bon moment. Après la finale, Löw lui-même faisait remonter le début de ce travail à l’époque de Klinsmann, au lieu d’en attribuer tout le mérite aux centres de formation.
La rétrospection aime spontanément tracer des routes droites. Une fois la réussite acquise, on peut toujours retourner dans le passé, y choisir une ligne et raconter qu’elle était le passage obligé vers ce dénouement. Les voies sans issue, les bifurcations où tout avait failli partir ailleurs, cette ligne élue les efface discrètement. La formation allemande était réelle. Mais agissaient en même temps la continuité de l’encadrement, la maturité de plusieurs générations qui s’étaient trouvées réunies au bon moment, et ces quelques instants fortuits sur la pelouse de la finale. Ranger tout cela sous le mérite unique de « dix ans de formation », ce n’est pas consigner l’histoire. C’est l’élaguer, la découper jusqu’à lui donner la forme bien nette d’un « parce que, donc ».
Aux deux bouts du sept à un, on retrouve ainsi exactement le même geste. Côté brésilien, on ramène une débâcle à une seule cause : l’absence de Neymar. Côté allemand, on ramène un titre à une seule cause : dix ans de formation. L’une est la pommade du vaincu, l’autre la médaille du vainqueur, mais le procédé est le même. On force une réalité foisonnante, désordonnée, où de multiples causes agissent en même temps, à tenir dans un « parce que, donc » sans bavure. Cette phrase, tout le monde la veut : ceux qui ont perdu et ceux qui ont gagné. Or c’est précisément cette phrase que ni les uns ni les autres ne peuvent fournir. Derrière la débâcle comme derrière le titre, il n’y a pas une cause. Il y en a tout un ensemble.
Réduire une victoire à une seule cause fait encore un tort à plus longue portée : cela donne l’impression que la réussite s’obtient en suivant une recette. Puisque l’Allemagne a gagné grâce à dix ans de formation, les autres pays ne pourraient-ils pas gagner eux aussi en construisant les mêmes pôles, les mêmes centres, et en y mettant de l’argent ? Qu’ils essaient, et ils découvriront que la route si nettement racontée ne se reproduit pas. Ce qui avait réellement permis le sacre, outre le dispositif, c’étaient les circonstances heureuses rencontrées par toute une génération et ces quelques tirs devant le but qui s’étaient joués à quelques centimètres près. Aucun plan ne permet de les recopier. Faire d’une victoire née de causes multiples et du hasard une formule reproductible : c’est par là que le mythe de la cause unique trompe le plus facilement ceux qui viennent ensuite.
6. La question que la rue posait déjà
Bien avant que le ballon commence à rouler, les rues du Brésil avaient en réalité posé une question plus dure : organiser cette Coupe du monde en valait-il vraiment la peine ?
En 2013, un an avant le tournoi, de grandes manifestations éclatèrent au Brésil. L’augmentation des tarifs des bus et du métro mit le feu aux poudres. Mais, une fois l’incendie allumé, les revendications gagnèrent rapidement d’autres terrains : la santé, l’éducation, la sécurité publique, la lutte contre la corruption et les dépenses extravagantes engagées pour de grands événements comme la Coupe des confédérations, la Coupe du monde et les Jeux olympiques. Au plus fort de la mobilisation, on estime qu’environ un million de personnes descendirent dans la rue à travers le pays. Sur leurs pancartes figuraient deux phrases qui firent le tour du monde. L’une réclamait des hôpitaux aux normes de la FIFA ; l’autre disait : je peux me passer de Coupe du monde, je veux que l’argent aille à la santé et à l’éducation. La réponse policière était alors au centre de la controverse : gaz lacrymogènes, balles en caoutchouc, journalistes et photographes grièvement blessés à l’œil par ces projectiles. Human Rights Watch a documenté ces faits. Au début de la Coupe du monde 2014, les protestations n’avaient pas disparu, mais elles avaient nettement diminué. La plupart des rassemblements ne réunissaient plus que quelques centaines de personnes.
La question de savoir si l’organisation en valait la peine put ensuite s’appuyer sur des chiffres concrets. Selon le chiffrage gouvernemental, l’organisation de la Coupe du monde avait mobilisé environ 25,8 milliards de réaux, soit quelque 11,3 milliards de dollars. Or seule la moitié environ des grands projets de modernisation des infrastructures initialement prévus avait été achevée. Transports urbains sur rail, aéroports, ports : nombre de chantiers étaient restés inachevés ou avaient été purement et simplement abandonnés. Le monorail de Manaus n’avait jamais vu le jour. Dans cette ville, le nouveau stade de l’Amazonie, construit pour le tournoi, avait coûté, selon des estimations variables, autour de six cents millions de réaux, soit plus de deux cents millions de dollars. Après la compétition, son entretien coûtait environ deux cent cinquante mille dollars par mois, d’après la presse locale. Manaus n’avait pourtant aucune équipe de premier plan ayant besoin d’un stade aussi grand. Il devint rapidement un cas emblématique d’éléphant blanc.
La structure des revendications dans ce mouvement est plus révélatrice encore. Selon un sondage de l’époque, dans l’une des grandes marches, plus de la moitié des participants protestaient contre les tarifs, quatre sur dix contre la corruption, plus de trois sur dix contre les responsables politiques, et trois sur dix contre les violences policières. Dans un même cortège, les mêmes personnes portaient donc plusieurs colères, différentes mais superposées. Et ce qui avait embrasé toutes ces colères d’un seul coup, c’était justement la répression brutale exercée par la police l’année précédente contre de petites manifestations. La main qui voulait étouffer le feu était devenue le souffle qui l’attisait. Un problème dont on veut se débarrasser au plus vite prend souvent plus d’ampleur encore, précisément parce qu’on le traite avec trop de brutalité.
Le bilan de ce qui valait ou non la dépense doit être tenu séparément du sept à un. Perdre un match ne transforme pas tous les acquis d’un tournoi en choses inutiles. Et les questions inscrites sur les pancartes avant la compétition n’auraient pas disparu d’elles-mêmes si l’équipe avait été sacrée. Les routes achevées étaient réelles, les voies ferrées inachevées aussi. L’expérience accumulée en organisant un grand événement était réelle, les stades vides aussi. Ce que réclamaient les gens dans la rue était au fond très simple : que l’argent soit dépensé pour les personnes, pour leurs hôpitaux et leurs écoles, pas seulement pour une fête organisée tous les quatre ans. Cette exigence ne dépendait pas de la victoire ou de la défaite de l’équipe. C’était un compte resté ouvert, que la fin des matchs n’avait pas soldé.
« Nous voulons des hôpitaux aux normes de la FIFA » : cette phrase sur une pancarte touchait en réalité au cœur du problème. Elle plaçait côte à côte deux choses. D’un côté, la capacité de bâtir en quelques mois dix stades somptueux pour une compétition. De l’autre, des hôpitaux délabrés depuis des années, où l’on attendait sans parvenir à être pris en charge. Le même pays, avec le même argent, pouvait mettre ses stades aux normes de la FIFA, mais n’avait pas su en faire autant pour ses hôpitaux. Les porteurs de pancartes demandaient simplement pourquoi cet argent et cette capacité d’action ne pouvaient pas servir d’abord à des êtres vivants. La beauté des stades ne faisait pas disparaître la question ; la question ne tirait pas non plus sa légitimité de l’ampleur de la défaite. Elle demeurait obstinément en suspens, la ligne de compte la plus rétive à tout règlement dans le bilan entier de ce tournoi.
Après le sept à un, dans la mémoire de beaucoup, la question posée dans la rue et le score enregistré sur le terrain se fondirent en une seule : voyez, après tout cet argent dépensé, perdre comme cela prouve bien que le jeu n’en valait pas la chandelle. Le rapprochement soulageait la colère, mais il reproduisait le vieux travers qui consiste à rabattre le multiple sur l’unique. La défaite et le bien-fondé des dépenses sont deux questions distinctes. Même si le Brésil avait été champion cette année-là, les hôpitaux délabrés, les voies inachevées et le stade vide engloutissant chaque mois des sommes énormes auraient toujours été là. Un titre ne peut pas régler ces comptes à la place d’un pays. Lier le coût de l’organisation aux résultats de l’équipe revient à dire que, pourvu qu’on gagne, toutes les dépenses sont justifiées. C’est précisément ce calcul que les manifestants de l’époque refusaient le plus catégoriquement.
7. La finale, et cet autre scénario qui a failli se réaliser
Après le sept à un, l’Allemagne accéda à la finale. Le 13 juillet 2014, au Maracanã de Rio, elle battit l’Argentine un à zéro et remporta le titre. Götze inscrivit le but décisif. Certains le situent à la cent treizième minute, d’autres à la cent douzième : c’est un écart courant de notation du temps de jeu pour ce but marqué dans la seconde période de la prolongation.
Cette finale et le sept à un de cinq jours auparavant étaient aux antipodes. Dans la demi-finale, une équipe en avait écrasé une autre sept à un ; le suspense avait disparu au bout d’une demi-heure. En finale, au terme de quatre-vingt-dix minutes puis de la plus grande partie de la prolongation, personne n’avait encore réussi à marquer. Il fallut attendre la cent treizième minute pour départager les deux équipes. La même Allemagne avait donc livré, en cinq jours, un massacre sans le moindre suspense, puis une lutte acharnée qui avait failli aller aux tirs au but. Cela devrait déjà rendre suspect le point de départ de nos raisonnements causaux : si l’Allemagne était assez forte pour gagner sept à un, pourquoi avait-elle presque échoué à venir à bout de la seule Argentine en finale ? Parce que, sur un terrain de football, la force relative n’est jamais une constante capable de tout balayer sur son passage. Elle change avec l’adversaire, avec les circonstances du match, avec ces quelques instants de hasard.
Derrière ce un à zéro se cachaient plusieurs autres scénarios qui avaient failli prendre corps. En première période, une tête en retrait manquée de Kroos envoya directement le ballon dans les pieds de l’attaquant argentin Higuaín. C’était un face-à-face presque offert ; Higuaín croisa pourtant trop sa frappe et tira à côté. Sur l’ensemble de la rencontre, l’Argentine manqua au moins trois occasions en or. Qu’une seule ait été convertie, et la finale, voire toute la Coupe du monde, aurait connu un autre dénouement. Ce titre allemand qui semblait aller de soi tenait en réalité à quelques millimètres.
Un autre détail sonne comme une riposte du destin. La finale se jouait précisément au Maracanã, sur les lieux du désastre survenu soixante-quatre ans plus tôt. La dette que les Brésiliens avaient voulu à tout prix régler en 2014 était celle contractée dans ce stade. Mais, à la fin, ceux qui y soulevèrent la coupe n’étaient pas les Brésiliens : c’étaient les Allemands. Le Brésil, lui, avait déjà été éliminé cinq jours plus tôt, au Mineirão. Le théâtre de la dette était toujours là, intact, mais il servait au couronnement d’un autre. Ceux qui voulaient rembourser n’avaient même pas franchi les portes de la finale.
La fragilité du récit des « dix ans de formation » apparaît alors en pleine lumière. Si Higuaín avait marqué dans son face-à-face, si la frappe de Götze n’avait pas trouvé les filets à la cent treizième minute et si l’Allemagne n’avait pas été sacrée, le même dispositif de formation serait resté en place. Pas un seul pôle n’aurait disparu. Mais on ne l’aurait plus présenté comme un plan voué à se réaliser nécessairement. Avec le même système, gagner le titre signifie avoir aiguisé son arme pendant dix ans ; ne pas le gagner signifie poursuivre un chantier qui demande encore du temps. Ce qui détermine le choix entre ces deux récits, ce n’est pas le système lui-même. C’est le tir d’Higuaín, c’est celui de Götze, ce sont quelques instants fortuits. Raconter après coup un titre assis sur le hasard comme le produit d’une causalité nécessaire : voilà une validation rétrospective dans laquelle la construction excelle.
Cela ne signifie ni que le dispositif de formation ne servait à rien, ni que la force de l’Allemagne était illusoire. L’avantage structurel était réel. Un pays doté d’un maillage de pôles d’entraînement, de centres de formation bien établis et d’un style de jeu maintenu pendant des années avait effectivement davantage de chances que les autres d’aller au bout. Mais avoir des chances ne veut pas dire être certain. Une structure peut augmenter la probabilité de gagner ; elle ne peut ni arrêter à votre place ce tir en face-à-face, ni envoyer pour vous le ballon au fond à la cent treizième minute. Avoir l’avantage, c’est avoir de bonnes cartes, pas une partie déjà jouée. Partir du fait qu’une bonne main a finalement gagné pour affirmer qu’elle était destinée à gagner, c’est substituer en douce une nécessité à une probabilité. Et dans l’interstice qui sépare la probabilité de la nécessité se logent précisément les hasards de ces derniers gestes devant le but.
Le Ballon d’or du tournoi fut attribué à Messi. Même cette récompense ne fit pas l’unanimité. Le lendemain, lors de la dernière conférence de presse de la Coupe du monde, Blatter dit avoir été quelque peu surpris par ce choix. Même l’élection du meilleur joueur ne parvenait pas à produire une réponse que tout le monde approuve.
Le Ballon d’or comme cette finale qui avait failli basculer renvoient à la même chose : du début à la fin, ce tournoi n’a donné aucune réponse unique et nette. Qui était le meilleur ? Impossible d’arrêter un jugement définitif. Qui aurait dû gagner ? Impossible de le dire avec certitude. Jusqu’à quel point l’Allemagne était-elle forte ? Là non plus, aucune réponse que l’on puisse fixer une fois pour toutes. Essayez de tirer de cette Coupe du monde ne serait-ce qu’une conclusion indiscutable : elle glissera entre vos doigts en plusieurs versions. Le tournoi entier, comme chacun des matchs qu’il contenait, refuse de se laisser enfermer dans une phrase péremptoire.
8. Pour finir
Rassemblons les fils.
Quatre ans après la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, ce fut au tour du Brésil. Et cette édition laissa derrière elle une succession de mains tendues vers une cause unique, auxquelles la vérité, chaque fois, refusait de donner satisfaction.
Pour solder la dette de 1950, on voulait une conclusion nette : une victoire à domicile. Pour expliquer le sept à un, les Brésiliens voulaient une cause nette : l’absence de Neymar. Pour expliquer le titre, les Allemands voulaient un mérite nettement attribué : dix ans de formation. Pour décider si l’organisation valait la peine, on voulait un bilan global net : oui ou non. Mais aucun de ces quatre objets ne se laissait réduire à cette réponse unique et nette. Plus on tentait de rembourser la dette de 1950, plus elle grossissait. Derrière le sept à un, il y avait tout un ensemble de choses qui s’effondraient en même temps. Derrière le titre, plusieurs trajectoires et quelques instants fortuits. Quant à savoir si l’organisation valait la dépense, c’était un compte dont les différentes échelles de mesure ne se laissaient pas ramener à une mesure commune.
À première vue, ces quatre objets n’ont rien en commun : un vieux compte historique, une débâcle, un titre et le coût d’un tournoi. Pourtant, l’erreur est la même partout : vouloir ramener une affaire à plusieurs entrées à une seule explication. Les nœuds de l’histoire, les innombrables fils d’une déroute, le long chemin d’une équipe championne, les mille difficultés d’un pays qui pèse ses gains et ses pertes : tout cela se déploie sur une vaste étendue. Les réponses vers lesquelles on tendait la main étaient, sans exception, trop propres, trop nettes. Si propres et si nettes qu’elles devaient nécessairement rejeter hors de leur cadre la majeure partie du réel. Le véritable problème n’est pas de savoir quelle réponse est la plus juste. C’est que toute tentative de faire tenir cette étendue entière dans une seule réponse est condamnée, au bout du compte, à laisser échapper quelque chose.
Derrière cette fascination pour la cause unique se cache une obsession plus profonde : croire que tout devrait être déterminé d’avance. Comme s’il suffisait de trouver la bonne cause pour que tout ce qui suit soit destiné à arriver, maillon après maillon, sans laisser au hasard le moindre espace. Sur le terrain, pourtant, il reste partout des interstices où rien n’est joué d’avance : une faute qui aurait dû valoir une expulsion, un face-à-face qui aurait dû finir au fond, une émotion qu’on n’a pas su contenir. Pris ensemble, ces interstices disent la même chose. La causalité n’a jamais été une chaîne soudée ; c’est un filet dont les mailles peuvent se desserrer à tout moment. S’obstiner à voir une chaîne soudée dans un filet qui peut se relâcher, lire dans une tendance du moment un dénouement fixé pour toujours : c’est la couche la plus profonde de cette fascination pour la cause unique, celle qui refuse le plus obstinément de lâcher prise.
Une cause n’est pas un ballon sur la ligne de but. Le ballon a-t-il franchi la ligne ? Une réponse physique existe, elle attend là, et une machine peut la lire pour vous en une seconde. Mais derrière une débâcle, un titre ou la question de savoir si un pays doit organiser une grande compétition, aucune réponse unique de cet ordre n’attend d’être trouvée. Plus on veut ramener ces choses à une ligne, à un « parce que, donc », plus elles se dispersent entre nos mains en une vaste étendue. La construction veut toujours associer à chaque résultat une seule cause clairement formulable. Car seule une cause unique permet de refermer le problème, puis de dormir. Or c’est précisément cette cause unique que le monde refuse le plus obstinément de livrer. Il préfère déployer devant nous, telle quelle, toute une vérité en désordre plutôt que d’y choisir à notre place l’unique cause.
Si la question de la ligne de but peut être refermée, c’est parce qu’un fait unique se tient réellement derrière elle : le ballon a franchi la ligne, ou il ne l’a pas franchie. Il n’y a que ces deux possibilités. Derrière une victoire ou une défaite, en revanche, il n’y a pas de fait unique de cette sorte. Il y a la force conjuguée de dizaines, de centaines de facteurs qui, dans le même laps de temps, se poussent, s’amplifient les uns les autres. Aucun ne décide seul, et aucun ne peut être retranché de cet ensemble. Vous pouvez en choisir n’importe lequel et dire : c’est lui. Vous n’aurez jamais tout à fait tort, mais jamais tout à fait raison non plus, car, si on le retirait, le résultat se produirait probablement encore, sous une autre forme. Si la cause unique demeure toujours hors d’atteinte, ce n’est pas que notre enquête manque de minutie. C’est qu’il n’y a tout simplement aucune cause unique qui attende là d’être découverte. Plus on examine les choses de près, plus remontent à la surface des fils entrelacés, toujours plus nombreux, que personne ne parvient à démêler.
Et derrière toute cette causalité impossible à rassembler en un seul tout, il y a toujours des personnes bien réelles. Ceux qui levaient des pancartes dans la rue pour que l’argent soit consacré à leurs hôpitaux et à leurs écoles. Le défenseur qui pleurait en disant n’avoir voulu que rendre son peuple heureux. Ce garçon qui portait le maillot de Neymar et qui, au bout du compte, n’était pas une cause. Cette vieille femme qui avait vu de ses propres yeux 1950 et 2014. Ils ne sont pas des variables sur une chaîne causale, ni des exemples destinés à prouver une idée. Quand on ramène les causes d’une victoire ou d’une défaite à une ligne bien nette, ce que cette ligne rejette d’abord à l’extérieur, c’est précisément le poids réel de ces personnes : leurs joies et leurs peines, leurs attentes et ce qu’elles ne peuvent se résoudre à accepter. Tout cela est trop lourd, trop irrégulier ; aucune ligne proprement tracée ne peut le contenir. Le reste ne consent jamais à entrer dans cette ligne. Il demeure épars au-dehors, dans toute son étendue impossible à rassembler, et nous rappelle obstinément que les choses ont toujours plus d’une cause. Le cycle ne s’est pas arrêté. Il continue de tourner.