Non Dubito Essays in the Self-as-an-End Tradition
EN | 中文 | 日本語 | Français | Deutsch | Español | 한국어
Cycle Ciseau-Construct · Série du football mondial — Essai 18 sur 22

Johannesburg

Une question de ligne enfin close, et tout un cercle qui reste ouvert

(Point d'entrée : Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud)

Han Qin (秦汉) · 2026
Dans cet essai

I. Cette ligne, quarante-quatre ans plus tard

Le 27 juin 2010, à Bloemfontein, l’Allemagne élimine l’Angleterre sur le score de 4 à 1. Alors que les Anglais ne sont encore menés que 2 à 1, Lampard frappe de loin, à l’extérieur de la surface. Le ballon heurte le dessous de la barre transversale, rebondit au sol, puis remonte. Les ralentis télévisés ne laissent aucun doute : à cet instant, le ballon a entièrement franchi la ligne de but. Mais les quelques paires d’yeux chargées de le voir sur le terrain ne l’ont pas vu. Le but n’est pas accordé. S’il l’avait été, le score serait revenu à 2 partout.

Quarante-quatre ans plus tôt, en 1966, c’était déjà l’Angleterre, déjà l’Allemagne de l’Ouest en face, dans une finale entre Anglais et Allemands. À Wembley, pendant la prolongation, Hurst avait frappé. Là encore, le ballon avait heurté le dessous de la barre, avant de retomber aux abords de la ligne. Seulement, cette fois-là, parmi les centaines de millions de personnes qui regardaient à l’œil nu, personne ne pouvait affirmer avec certitude qu’il avait entièrement franchi la ligne. Le but avait pourtant été accordé, aidant l’Angleterre à s’assurer la seule Coupe du monde de son histoire. Ce ballon de 1966, c’est le cas célèbre de ce qu’on n’arrive pas à voir : une vérité perdue au-delà des limites de l’œil humain, hors de portée de tous.

Quarante-quatre ans plus tard, un ballon heurtant lui aussi le dessous de la barre avant de rebondir vers la ligne plaçait l’Angleterre à l’autre bout de la question. Cette fois, il avait manifestement franchi la ligne. Des centaines de millions de gens l’avaient vu ; seuls les quelques regards présents sur le terrain ne l’avaient pas vu. En 1966, l’Angleterre avait profité de cette impossibilité de voir. En 2010, elle en était devenue la victime. Le même pays, le même adversaire, le même type de tir : à quarante-quatre ans d’intervalle, l’Angleterre s’était retrouvée des deux côtés de cette ligne.

Il y a là une ironie difficile à épuiser. Pendant des décennies, on s’était disputé sur le ballon de 1966 sans jamais parvenir à imposer une machine. Il était trop indistinct : assez pour que chacun puisse indéfiniment soutenir sa version, assez pour que quelqu’un croie toujours qu’il n’avait pas franchi la ligne. Ce qui a réellement fait advenir la technologie sur la ligne de but, c’est au contraire l’erreur de 2010, si évidente qu’aucune défense n’était possible. Pour que la construction se mette à clore une question, il fallait donc d’abord que cette question soit assez claire pour n’avoir plus besoin d’être close, assez claire pour que même le regard le moins perspicace distingue l’erreur. L’inaccessible vérité de 1966 ne faisait rien bouger ; celle de 2010, enfin accessible, a permis la correction. Plus la vérité est équivoque, moins elle trouve quelqu’un pour faire valoir ses droits. Ce n’est qu’en devenant aveuglante qu’elle obtient une chance d’être prise en charge par une machine.

Et du mauvais côté de la ligne se trouvaient des gens qui, sur le moment, ne pouvaient rien faire. Lampard voyait son ballon entrer puis ressortir, voyait l’arbitre faire signe de continuer ; il ne pouvait rien changer. Dans les tribunes et devant leurs téléviseurs, des centaines de millions de personnes avaient vu, presque à la même seconde, le ballon passer tout entier derrière la ligne. Or les seuls yeux habilités à en décider étaient précisément ceux qui n’avaient rien vu. C’est une impuissance très particulière : la vérité n’est pas restée invisible ; tout le monde l’a vue sauf les arbitres en fonction, sauf les yeux dont le constat faisait autorité. Il a fallu que cette impuissance s’accumule jusqu’à un certain point pour imposer enfin la machine qui allait suivre.

De 1966 à 2010, ce qui a changé, ce sont les moyens de voir, pas la question elle-même. Le ballon avait-il entièrement franchi la ligne ? En 1966 déjà, la réponse était déterminée. Mais aucun œil, aucun appareil n’était alors capable de la lire dans cet infime écart. Pendant quarante-quatre ans, la vérité était restée là, sans rien gagner ni perdre ; ce sont les moyens de l’atteindre qui avaient peu à peu grandi. Voilà précisément pourquoi cette question-là a finalement pu être close par la technique : depuis le début, une réponse physique bien définie attendait qu’on la lise. Il ne manquait que la capacité de la déchiffrer. Pour les autres controverses du terrain, ce n’est pas cette capacité qui fait défaut : il n’existe tout simplement pas de réponse semblable, déjà là, qui nous attend.

Après le match, l’arbitre assistant a publiquement reconnu avoir été trompé par la vitesse du tir. Quelques jours plus tard, Blatter a présenté ses excuses pour ces erreurs d’arbitrage décisives du Mondial sud-africain. Il a ajouté que ce serait absurde de ne pas rouvrir le dossier de la technologie sur la ligne de but. La question laissée en suspens depuis 1966 allait enfin, quarante-quatre ans plus tard, être close par une machine.

II. Une seule question peut être close

Mais cette machine ne peut clore que cette seule question.

Le tournant institutionnel de la technologie sur la ligne de but intervient en 2012. Le 5 juillet, l’International Football Association Board décide de l’inscrire dans les Lois du Jeu et de mettre en place une procédure de certification. La FIFA précise ensuite que le Mondial brésilien de 2014 sera le premier où cette technologie assistera les arbitres. Le système fait d’abord ses débuts officiels en compétition lors de la Coupe du monde des clubs. En Coupe du monde, sa première véritable intervention dans une décision a lieu en 2014, pendant France–Honduras, lorsqu’un but provoqué par Benzema déclenche sa confirmation. Entre la question inaccessible de Wembley, en 1966, et sa clôture par un signal envoyé à une montre, près d’un demi-siècle s’est écoulé.

Le pouvoir de cette machine reste pourtant extraordinairement limité. La définition donnée par la FIFA tient en une phrase : elle sert uniquement à déterminer immédiatement si le ballon a entièrement franchi la ligne de but, puis à transmettre le résultat à la montre de l’arbitre en moins d’une seconde. Elle ne s’occupe ni des hors-jeu, ni des fautes, ni des mains, ni des cartons jaunes ou rouges. Une vérification vidéo de portée plus large ne fera progressivement son entrée en Coupe du monde qu’après l’approbation de l’assistance vidéo à l’arbitrage par l’IFAB, postérieure à 2014. Autrement dit, la correction institutionnelle née de l’Angleterre–Allemagne de 2010 a d’abord clos une seule question : le ballon a-t-il franchi la ligne ? Elle n’a pas clos l’ensemble des controverses arbitrales.

Disons cette limite encore plus simplement. La technologie sur la ligne de but donne une réponse rare dans le football : un oui ou un non sans aucune marge. Le ballon a franchi la ligne ou il ne l’a pas franchie. Pas de troisième possibilité, pas de question de point de vue, pas de place pour l’interprétation. En moins d’une seconde, le signal arrive à la montre de l’arbitre. C’est presque la clôture la plus parfaite que la construction puisse imaginer : rapide, précise, sans appel possible. Mais c’est justement parce qu’elle est si nette qu’elle ne peut traiter qu’un seul genre de question : les questions pour lesquelles un fait physique est déjà là, attendant d’être lu. Le rapport entre le ballon et la ligne en est une. La plupart des choses qui, sur un terrain, font vraiment monter le rouge aux joues de ceux qui en débattent n’en sont pas.

Il faut ici rendre justice à la chronologie. On présente souvent le tir de Lampard comme s’il avait, à lui seul, engendré la technologie sur la ligne de but. C’est donner à l’enchaînement des causes une simplicité qu’il n’a pas. Pour rester plus près de la chronologie officielle, il faut dire que cette erreur de 2010, avec plusieurs autres erreurs majeures du même tournoi, a constitué le contexte immédiat dans lequel Blatter et la FIFA ont rouvert le débat sur la technique. Mais la mise en place effective du dispositif a encore exigé tout un processus d’essais, de certification et de révision des règles. Aucun match n’y a suffi à lui seul.

À l’échelle d’un temps plus long, cette machine coupe court à ce que l’œil humain ne pourra jamais éliminer. Quand on s’en remet à lui pour décider si un ballon a franchi la ligne, même la meilleure vue laisse, dans l’instant le plus rapide, un doute résiduel, une fissure par laquelle des versions contraires peuvent s’engouffrer. La machine, elle, soude cette fissure pour de bon : sur le seul rapport du ballon à la ligne, elle ne laisse ni doute, ni controverse, ni reste susceptible de permettre, plus tard, de refaire le procès de la décision. C’est un progrès réel, qu’il n’est pas nécessaire de nier. Seulement, il n’y a toujours que cette unique fissure qu’elle puisse souder ainsi.

Quoi qu’il en soit, pour la première fois, la construction a réellement clos, proprement et sans bavure, une question suspendue depuis des décennies. Donnez-lui un ballon, donnez-lui une ligne : en une seconde, elle vous dira s’il est passé ou non, sans discussion possible, sans rien laisser traîner. C’est ce dont rêve la construction : une clôture instantanée, binaire, que personne ne puisse remettre en cause. Seulement, la question qu’elle peut clore aussi nettement est précisément la plus étroite de tout le tournoi, la plus physique, celle qui se prête le plus entièrement au oui ou au non. Et cette clôture inondée de lumière agit comme un projecteur : plus la zone qu’il éclaire est lumineuse, plus paraît profonde l’obscurité de tout le cercle qu’il ne peut atteindre autour d’elle.

III. Un geste dont tous les faits sont connus

Dans cette même Coupe du monde, un autre geste a rendu visible à tous ce que ce projecteur ne pouvait atteindre.

Le 2 juillet 2010, à Soccer City, à Johannesburg, l’Uruguay affronte le Ghana en quart de finale. À la cent vingtième minute, dans les derniers instants de la prolongation, Suárez repousse d’abord légalement un tir. Immédiatement après, il arrête de la main, sur la ligne de but, une tête d’Adiyiah. Il reçoit un carton rouge direct et le Ghana obtient un penalty. Gyan le tire ; le ballon frappe la barre et ressort. Le score reste de 1 partout. Le match va aux tirs au but, où l’Uruguay s’impose finalement 4 à 2 et se qualifie pour les demi-finales.

Ses deux interventions sont distinctes. D’abord, il bloque légalement un tir, comme le ferait un gardien. Mais aussitôt après, alors que le ballon l’a dépassé et s’apprête à entrer, il tend la main et l’arrête de force sur la ligne. Ce n’est pas un geste réflexe, lancé dans la panique. Entre ces deux interventions, il sait ce qu’il fait : une fois avec le corps, dans les règles ; une fois avec la main, en commettant une faute. Pour empêcher un but presque certain, il consent à un carton rouge certain. En une ou deux secondes, il a calculé le geste entier, coût compris.

Il n’y a pas la moindre ambiguïté dans cette suite de faits. Main, carton rouge, penalty, échec, qualification : l’ordre est limpide, chaque image a été conservée. Après son expulsion, Suárez n’est plus sur le terrain. Il attend le résultat au bord de celui-ci, à l’entrée du tunnel. Plusieurs médias en ont gardé les photographies et le récit : au moment où Gyan manque son penalty, il exulte à l’entrée du passage. Chaque maillon de l’événement est exposé au grand jour, parfaitement visible.

Ce penalty manqué a frappé la barre. Dans ce Mondial, elle semble être un objet sur lequel on vient sans cesse frapper : le ballon de Lampard heurte son dessous, entre, et le but n’est pas accordé ; quarante-quatre ans auparavant, celui de Hurst avait heurté son dessous, était retombé, et le but avait été accordé ; maintenant, le penalty de Gyan la frappe à son tour et ressort. La même barre froide donne à l’un ce qu’il attend, lèse un autre, ruine le troisième. Elle se dresse au point décisif du destin de trois générations. Elle n’écoute aucune raison, ne reconnaît aucun effort, ne se soucie d’aucune histoire. Que le ballon rebondisse vers l’intérieur ou vers l’extérieur se joue à quelques millimètres. Entre les deux côtés de ces millimètres, pourtant, il y a un monde.

Voilà pourquoi ce geste et la question de la ligne de but se situent exactement aux deux extrêmes. Pour la ligne, une réponse physique attend d’être établie : le ballon est passé, ou il n’est pas passé. Pour le geste de Suárez, tous les faits sont connus depuis longtemps. Aucune étape ne dissimule encore un mystère à résoudre. Et pourtant, cet événement dont les faits sont entièrement élucidés a ouvert une querelle qui, aujourd’hui encore, n’est pas terminée.

IV. Quel nom lui donner ?

La querelle ne porte pas sur les faits, mais sur le nom. Ce geste, au juste, comment faut-il l’appeler ?

Il faut d’abord rappeler ce qui se jouait à cet instant. Le Ghana était le dernier espoir de l’Afrique. Une rétrospective de la FIFA le dit explicitement : cette équipe voulait devenir la première sélection africaine à atteindre les demi-finales d’une Coupe du monde. Et ce match se disputait lors du premier Mondial organisé en Afrique. Une équipe africaine, sur le sol africain, à un penalty d’une demi-finale. La main de Suárez n’a pas seulement arrêté un ballon. Elle a arrêté toute cette histoire qui allait s’écrire.

Deux façons de nommer le geste se sont donc dressées aussitôt l’une face à l’autre. Une semaine plus tard, le sélectionneur du Ghana a publiquement traité Suárez de tricheur de bas étage : ce n’était pas la main de Dieu, mais celle du diable. Après le match, le sélectionneur uruguayen avait, lui, retourné la question : pouvait-on parler de tricherie à propos de quelqu’un qui avait été expulsé et qui allait encore purger une suspension ? Dans ses premières déclarations recueillies directement après la rencontre, Suárez disait avoir la conscience tranquille. Il ajoutait qu’à cet instant il n’avait pas d’autre choix et que l’expulsion en valait la peine. D’autres propos ont ensuite circulé : la main de Dieu lui appartenait désormais ; sa main était la véritable main de Dieu ; il avait réalisé le meilleur arrêt du tournoi. Ces paroles n’ont pas été inventées après coup. Mais certaines proviennent des entretiens donnés immédiatement après le match, d’autres des questions posées par les médias le lendemain. Il existe plusieurs versions, qu’il ne faut pas fondre en une seule phrase. Les deux récits, la liesse nationale en Uruguay et la colère du Ghana et d’une large part de l’opinion africaine, se tenaient côte à côte dès le jour des faits. Personne n’a eu besoin de les refaçonner après coup pour les faire apparaître.

Au milieu de ce vacarme se tiennent des personnes bien précises. Gyan, cet attaquant ghanéen qui s’avance vers le point de penalty, n’a pas seulement un gardien devant lui : il a face à lui le souffle retenu d’un continent entier. Au moment où le ballon frappe la barre et ressort, ce qui se perd n’est pas simplement un penalty. C’est cette première historique qu’une génération croyait déjà tenir. Ces hommes ne sont pas des symboles dans le récit de quelqu’un d’autre, ni une note au bas des mots « espoir de l’Afrique ». Ils se trouvaient réellement sur cette pelouse, croyaient réellement qu’ils allaient réécrire l’histoire et l’ont vue leur échapper en une seconde. Quand on se dispute pour savoir si Suárez est un salaud ou un parieur, c’est de lui qu’on parle. Mais cette nuit-là, ceux auxquels quelque chose a vraiment été arraché se tenaient de l’autre côté du but.

Il faut donc s’astreindre à un exercice difficile : énoncer deux propositions en même temps, sans les confondre en une seule. La première est que les règles ont depuis longtemps traité le geste. La main est une faute : penalty, carton rouge, suspension. Rien n’a manqué au prix prévu par les textes ; il a été acquitté intégralement, sur-le-champ. À ce niveau, les comptes sont en ordre : dans son propre cadre, la construction a clos l’affaire. Mais précisément parce que le prix a été payé immédiatement, le geste est d’une autre nature qu’une tricherie clandestine. L’essentiel de la tricherie clandestine est de chercher à se soustraire à ce coût. Suárez ne s’y est pas soustrait : il l’a délibérément accepté. Il avait simplement calculé qu’échanger un carton rouge contre l’arrêt d’un ballon presque certainement destiné à entrer constituait une bonne affaire pour l’Uruguay. Appeler directement « tricherie » une faute dont le prix a été payé dans le cadre des règles, c’est comprimer deux choses différentes en une seule.

Deux clôtures distinctes se cachent en réalité ici. La première est comptable : le règlement a fixé le prix du geste, Suárez l’a payé aussitôt ; du point de vue des textes, le compte est équilibré, soldé. La seconde porte sur le sens : que vaut exactement ce qu’a fait cet homme, quel jugement mérite-t-il ? La construction ne dispose que du premier pouvoir de clôture. Elle peut attribuer un prix à un geste, en exiger le paiement, rayer la ligne de son propre registre. Mais elle ne peut pas dire dans quelle colonne de l’histoire inscrire celui qui l’a accompli. Payer le prix et laver son nom ont toujours été deux choses différentes. La construction ne peut s’occuper que de la première.

Si les camps uruguayen et ghanéen se disputent depuis tant d’années sans parvenir à se convaincre, ce n’est donc pas que l’un refuse d’entendre raison. C’est qu’ils ne posent pas la même question. L’Uruguay demande : a-t-il payé le prix ? Oui, il l’a payé ; ni le rouge ni la suspension ne lui ont été épargnés. Le Ghana demande : nous a-t-il volé notre histoire ? Oui, il l’a volée ; cette première-là a disparu. Deux questions, deux réponses, justes l’une et l’autre, et pourtant impossibles à faire coïncider, parce qu’elles ne mesurent pas la même chose. Telle est la nature du sens : il ne possède aucun point de fixation objectif. Il penche du côté où l’on se tient. Et aucune machine ne peut placer tout le monde au même endroit.

Ce que beaucoup n’arrivent pas à avaler, d’ailleurs, ce n’est peut-être pas tant la main que la célébration qui a suivi. La main relève des règles : l’expulsion, le penalty, le règlement prend tout cela en compte. Mais quand Gyan manque son tir et que Suárez, à l’entrée du tunnel, lève les poings dans une joie frénétique, aucun article ne régit cet instant. C’est un homme qui se réjouit, sans rien dissimuler, de voir le rêve historique d’un groupe d’autres hommes se briser. Les règles peuvent tarifer une main ; elles ne peuvent pas tarifer cette jubilation, puisqu’elle ne relève pas de ce qu’elles ont à traiter. Si on le traite de salaud, c’est moins pour cette main que pour ce que cette célébration laisse paraître de lui. Et c’est précisément là que la construction n’a plus prise : elle sait punir une faute, mais pas l’expression qu’un homme affiche après avoir gagné.

La seconde proposition est donc la suivante : ce que les règles peuvent clore, c’est la question de la sanction ; ce qu’elles ne peuvent clore, c’est celle du nom sous lequel on se souviendra de cet homme. Les textes savent additionner un penalty, un carton rouge et une suspension. Ils ne savent pas calculer si celui qui a agi est un salaud qui a privé un continent de sa chance historique ou un parieur rationnel, disposé à en payer le prix. L’établissement des faits ne départagera jamais ces deux noms : les faits sont établis depuis longtemps. Ce qu’il faut déterminer, c’est le sens. Et aucune montre ne vous en livrera la réponse en une seconde. Tous les faits sont parfaitement visibles ; le nom à donner à ce geste demeure impossible à arrêter.

V. La plus laide des finales, le plus beau des footballs

C’est l’Espagne qui a finalement soulevé le trophée de cette Coupe du monde. Pourtant, les chiffres bruts de cette équipe championne, si souvent présentée depuis comme l’incarnation du beau football, ont quelque chose de singulièrement dérangeant.

En 2010, l’Espagne n’a marqué que huit buts, moins que toute autre équipe sacrée championne du monde. Dès la fin de la finale, Reuters le précisait : huit buts en sept matchs, c’était abaisser le précédent record de onze buts partagé par l’Italie de 1938, l’Angleterre de 1966 et le Brésil de 1994. Dans la phase à élimination directe, l’Espagne a successivement sorti le Portugal 1 à 0, le Paraguay 1 à 0, l’Allemagne 1 à 0, les Pays-Bas 1 à 0. Le but décisif de la finale a été inscrit par Iniesta à la cent seizième minute. L’équipe qui pratiquait le football le plus agréable à regarder n’a ainsi conquis le titre qu’à l’usure, avec quatre victoires par 1 à 0 et un but en toute fin de prolongation.

La finale qui l’a couronnée était elle-même une vilaine rencontre, chargée de fautes et de cartons. En première mi-temps, le milieu néerlandais De Jong a levé le pied et frappé Alonso en pleine poitrine avec ses crampons. L’arbitre, Webb, n’a sorti qu’un jaune. Dans un entretien ultérieur, il a reconnu qu’après avoir revu l’action, il estimait que la faute méritait un rouge. Sur le moment, sa vue avait été obstruée et il n’avait pas distingué la totalité du contact. Cette finale a donné lieu à quatorze cartons jaunes et à une expulsion pour un second avertissement, établissant le record de jaunes d’une finale de Coupe du monde. Le plus beau des footballs a reçu sa couronne dans la plus laide des finales.

Huit buts pour un titre : voilà un chiffre qu’il faut prendre le temps de méditer. L’Espagne dont on se souvient est celle qui faisait circuler le ballon trop vite pour que l’adversaire puisse le suivre, jusqu’à lui donner le tournis. Elle incarnait le plaisir des yeux. Mais les chiffres bruts disent qu’elle a moins marqué que tous les champions qui l’avaient précédée ; dans ses quatre matchs à élimination directe, elle ne s’est imposée que d’un but, et il lui a même fallu une prolongation en finale. Le plaisir des yeux et les buts à foison sont donc deux choses différentes. La beauté ne se mesure pas, et elle ne se convertit pas nécessairement en buts supplémentaires. Ce qu’elle rapporte ici, c’est la maîtrise, l’étouffement d’un adversaire privé de ballon pendant tout un match. La plus belle équipe a précisément arraché le titre par le procédé le moins propre à faire monter l’adrénaline : un but après l’autre.

Le plus beau football couronné dans la plus laide des finales : ce contraste dessine lui aussi une forme familière du cycle. Tant qu’une manière de jouer reste une prétendante, elle peut ne parler que de beauté. Dès qu’elle devient une orthodoxie à défendre, le spectacle n’a plus aucune garantie de rester beau. Ce soir de 2010, il y avait d’un côté l’Espagne, héritière du beau football, venue le couronner ; de l’autre, les Pays-Bas, qui l’avaient inventé et voulaient désormais empêcher ce couronnement à coups de fautes. Le match de son accession au trône fut précisément celui où les deux camps, ensemble, défigurèrent le plus son idéal. La manière dont un idéal accède au trône est souvent indigne de l’idéal lui-même.

Un détail rend la scène particulièrement cruelle. Ceux qui venaient gâcher la fête, briser à coups de crampons et de fautes le jeu de passes et de possession espagnol, c’étaient justement les Néerlandais. Or les Pays-Bas étaient cette équipe qui, quarante ans plus tôt, avait la première donné corps au beau football. Pour gagner ce match, la patrie d’origine de ce jeu s’est mise elle-même à donner des coups de pied à sa nouvelle génération. Et, au bout du compte, elle n’a pas gagné.

Le coup de De Jong, qui n’a pas été sanctionné d’un rouge, est une autre version de cette inaccessibilité familière. Tout le monde peut voir la violence du geste. Mais savoir si les yeux dont la vue a été masquée sur le moment peuvent lui attribuer un carton rouge est une autre affaire. Une fois le coup de sifflet donné, cette décision prise sans avoir bien vu ne peut plus être rejouée. Entre voir un contact brutal et lui donner, sur-le-champ, la sanction qu’il mérite, il y a de nouveau une fissure que personne ne peut colmater. C’est cette fissure-là que la finale du couronnement du beau football a laissée dans son arbitrage.

Le choix néerlandais de ce soir-là révèle encore une autre forme cruelle du cycle. Ce qui faisait des Pays-Bas les Pays-Bas, c’était cette beauté fluide. Pour arrêter un adversaire qui en avait mieux recueilli l’héritage, ils ont pourtant accepté de la mettre entre parenthèses et de pratiquer un football qu’ils auraient autrefois méprisé plus que tout. Comme si une construction, afin de gagner, trahissait de ses propres mains le fondement qui avait fait d’elle ce qu’elle était. Ce qu’elle mettait en jeu, c’était son origine. Ce pari ne lui a même pas rapporté la victoire. Ce qu’elle a perdu, en revanche, c’est justement cette origine.

VI. Les petits-enfants de 1974

Pour qui demande d’où vient ce football espagnol, il existe une généalogie que l’on peut établir documents à l’appui.

Premier élément : Cruyff, alors entraîneur, avait lui-même fait monter Guardiola dans la Dream Team du Barça pour en faire le pivot du milieu de terrain. Deuxième élément : lors de la finale de 2010, sept des onze titulaires espagnols appartenaient au Barça, Puyol, Piqué, Busquets, Xavi, Iniesta, Pedro et Villa ; Fàbregas est également entré en cours de jeu. Troisième élément : le directeur technique espagnol a expliqué plus tard que le style de ces champions du monde venait de la formation des jeunes, et non l’inverse. En reliant ces trois éléments, on peut écrire avec assurance ceci : l’éducation footballistique façonnée au Barça par Cruyff et le système de Guardiola ont fourni à l’Espagne de 2010 son noyau de joueurs et tout un langage de jeu.

Jusque-là, chaque élément peut être vérifié. Faire un pas de plus et dire que l’Espagne de 2010 réalise enfin la transmission historique de la lignée des Pays-Bas de 1974, ce n’est plus énoncer un fait historique : c’est proposer une lecture. Entre franchir ce pas et s’en abstenir, il y a une frontière. Ce que l’on peut établir, c’est la provenance des joueurs et d’un langage footballistique. Raconter comment une lignée a accompli son couronnement à quarante ans de distance, c’est y ajouter une couche d’interprétation. Le niveau des faits s’arrête à la déclaration de Hierro sur un style issu de la formation. Le niveau supérieur, c’est la construction qui le produit. Elle doit le reconnaître comme une lecture, sans le faire passer pour une archive.

Avançons encore d’un pas : nous entrons dans l’interprétation, et c’est précisément là que la construction révèle le mieux sa charpente. Quarante ans plus tôt, en 1974, les Pays-Bas de Cruyff avaient porté le football total à son point extrême. Ils voulaient supprimer toutes les positions fixes du terrain, permettre à chacun de se déplacer partout. C’était une magnifique négation des dispositifs figés. Mais ces Pays-Bas avaient perdu la finale, devenant les plus beaux perdants de ce Mondial. Quarante ans ont passé. Cette négation s’est transmise au Barça de Cruyff, puis à Guardiola ; portée ensuite par ces joueurs espagnols, elle a enfin soulevé, pour la première fois, la Coupe du monde. Les petits-enfants de ces beaux perdants étaient devenus les vainqueurs, la nouvelle orthodoxie.

Mais une négation, dès qu’elle devient orthodoxie, devient aussi ce qu’il faudra nier à son tour. L’élan fluide de 1974, dressé contre la rigidité, s’était déjà solidifié, au moment d’accéder au trône en 2010, en une formule dotée d’un nom, de manuels, reproductible de génération en génération. Plus sa victoire était entière, plus cette négation cessait d’être l’outil de la taille pour devenir une construction, une nouvelle masse dure que les suivants devraient ébranler. L’instant où le plus beau football s’assied sur le trône est aussi celui où il commence à vieillir.

Il y a là une ironie plus fine encore. En 1974, ce que ce jeu voulait nier, c’étaient justement les positions immuables sur le terrain. Il voulait du mouvement, la possibilité pour chacun d’aller partout. Mais en 2010, une fois cette fluidité polie jusqu’à devenir un jeu de passes et de maîtrise du ballon que chacun pouvait apprendre, elle avait à son tour engendré tout un règlement : qui devait se placer où, dans quelle direction faire circuler le ballon, en combien de touches le transmettre. Tout avait désormais sa méthode. Ce qui avait servi à briser le fixe avait fini, à force de durer, par se fixer lui-même. Il ne s’était pas corrompu. Seulement, une fois la fluidité portée sur un autel et enseignée de génération en génération comme la bonne réponse, les prescriptions avaient discrètement absorbé son ancien élan, ce désir d’aller partout où l’on voulait.

Il reste un autre fait : l’inventeur, lui, n’a jamais pu porter cette couronne. Les Pays-Bas qui avaient les premiers incarné le beau football en 1974 n’ont, aujourd’hui encore, remporté aucune Coupe du monde. Ce ne sont pas eux qui ont vraiment hissé ce jeu sur le trône, mais la branche qui, une génération plus tard, avait pris racine dans un autre pays. L’inventeur est resté le beau perdant ; c’est l’héritier qui a cueilli les fruits. Là non plus, ce n’est pas une première dans le cycle. Celui qui taille une forme nouvelle n’est souvent pas celui qui en jouira finalement. Entre le moment où une négation est conçue et celui où, à force de durer, elle devient orthodoxie, il y a souvent une génération entière et un changement de mains qui ressemble à un changement de dynastie.

VII. Un bilan qui ne livre aucun verdict unique

Élargissons le cadre à toute l’Afrique du Sud. Le plus grand compte laissé ouvert par ce Mondial est un compte dont aucun calcul ne permet de tirer un verdict unique.

En 2004, l’Afrique du Sud a obtenu l’organisation du tournoi, devenant le premier pays africain à accueillir la Coupe du monde masculine. Cette candidature s’inscrivait dans le bref régime de rotation entre continents adopté par la FIFA, qui avait réservé cette édition aux candidatures africaines. Du 11 juin au 11 juillet 2010, trente-deux équipes ont disputé soixante-quatre matchs dans dix stades et neuf villes hôtes. L’évaluation officielle donne environ 3,1 millions d’entrées sur l’ensemble de la compétition, soit, à l’époque, le troisième total de l’histoire. Le pays organisateur, lui, a fait match nul 1 à 1 contre le Mexique, perdu 3 à 0 contre l’Uruguay puis battu la France 2 à 1 en phase de groupes. Éliminée à la différence de buts, l’Afrique du Sud est devenue la première équipe hôte à ne pas sortir de son groupe.

Le pays hôte éliminé dès la phase de groupes : c’était une première dans l’histoire de la Coupe du monde. Un pays portait toute la compétition sur ses épaules, mais sa propre équipe ne parvenait pas à franchir la phase de groupes. On pourrait en faire une métaphore cinglante : l’organisateur incapable de bien jouer au ballon jusque sur le pas de sa porte. On pourrait aussi raconter l’autre versant : un pays africain qui n’avait jamais organisé de Coupe du monde avait mené à bien, sans vaciller, une compétition de trente-deux équipes et soixante-quatre matchs ; les résultats de sa sélection devenaient alors une note secondaire au regard de cette réussite plus vaste. Les deux récits du même événement se tiennent. Et l’on retrouve exactement le vieux problème de cette édition : dès qu’on veut lui attribuer une appréciation d’ensemble, celle-ci dépend toujours du côté où l’on s’est d’abord placé.

Le compte réellement difficile à établir est celui des stades et de l’héritage. La conclusion la plus solide n’est ni que tout serait devenu un ensemble d’éléphants blancs, ni que tout aurait réussi. Les travaux universitaires comme les évaluations publiques réalisées après coup décrivent plutôt une situation intermédiaire, très différenciée. D’un côté, les études économiques ultérieures concluent généralement à une nette baisse de l’utilisation des stades après le tournoi, certains équipements étant devenus des charges pour les finances publiques. De l’autre, une charge n’est pas un équipement abandonné. Le stade du Cap indique dans son bilan 2024–2025 avoir accueilli quarante-cinq grands événements de toutes sortes durant l’année, son record historique. Celui de Mbombela accueille toujours du football et du rugby ; une équipe y joue depuis longtemps ses matchs à domicile. Celui de Durban faisait encore l’objet, en 2024, d’un programme systématique d’entretien et de rénovation. On ne peut prudemment dire que ceci : l’usage ultérieur des stades a fortement divergé. Dans les grandes villes, ceux qui disposent d’occupants stables survivent plus facilement ; ceux qui n’ont pas de manifestations régulières attirant un public nombreux s’enfoncent plus facilement dans les difficultés financières.

Si ce bilan ne peut déboucher sur un verdict unique, ce n’est pas faute de pièces. Au contraire, elles abondent. Seulement, elles pointent dans des directions différentes, et aucun étalon commun ne permet de les rendre commensurables. Mesurez le tournoi à ses infrastructures : c’est une belle réussite. Mesurez-le aux comptes des stades : certains sont devenus des gouffres durables. Mesurez-le à l’image du pays : cet été-là, l’Afrique du Sud s’est présentée au monde sous un jour neuf. Pour le même événement, chaque changement de mesure produit une autre conclusion. Et aucune de ces mesures n’a plus de légitimité que les autres à représenter le tout. Pour attribuer une note générale à la question « Cela en valait-il la peine ? », il faudrait commencer par feindre que l’on peut fondre toutes ces mesures en une seule. Or on ne le peut pas.

Sur la part des promesses d’héritage qui s’est réellement concrétisée, les évaluations officielles et indépendantes ne donnent pas non plus la même réponse. Les premières mettent en avant les routes, les aéroports, la sécurité, la santé publique et tout un récit de cohésion nationale. Les travaux de l’Organisation mondiale de la santé sur l’héritage sanitaire reconnaissent effectivement que l’Afrique du Sud a acquis une expérience institutionnelle de la réponse aux urgences et de la coordination sanitaire des grands événements, dont a également bénéficié la Coupe d’Afrique des nations organisée plus tard. Mais les études indépendantes ultérieures ont aussi constaté que les prévisions de fréquentation touristique et de retombées économiques étaient nettement surévaluées : environ 309 000 visiteurs étrangers sont réellement venus, bien moins que les 483 000 d’abord annoncés par un cabinet de conseil, puis les 373 000 de sa prévision révisée. Au niveau des faits, la formulation la plus sûre du bilan reste donc celle-ci : un héritage visible pour les infrastructures et l’image nationale ; des doutes importants et persistants pour les finances des stades et le rendement économique direct. Un document publié ultérieurement par le gouvernement sud-africain fixe l’investissement public total à environ 33 milliards de rands. Ce que cet argent a rapporté n’a toujours pas de réponse unique à laquelle toutes les parties puissent acquiescer.

Et ce compte est encore très loin de pouvoir être fermé. Un stade qualifié d’éléphant blanc après 2010 peut, quelques années plus tard, retrouver un calendrier plein. Une prévision économique portée aux nues à l’époque peut être démentie point par point par les chiffres réels des années suivantes. Les nombres du registre continuent de bouger avec le temps : les gains et les pertes inscrits aujourd’hui auront une autre allure quand on rouvrira le livre quelques années plus tard. Même en choisissant une seule mesure, on n’obtient donc pas un chiffre définitif, car ce compte n’a tout simplement pas de jour de clôture. Il reste ouvert, sans cesse réécrit par les années qui suivent. Un compte toujours en cours de réécriture ne se ferme jamais.

Cette édition avait encore deux curiosités : l’une bruyante, l’autre étrange. La bruyante, c’était la vuvuzela, ce bourdonnement d’essaim qui traversait chaque match. Blatter avait clairement refusé de l’interdire, au motif qu’elle appartenait à la culture footballistique sud-africaine. Mais les plaintes liées aux retransmissions, les controverses sur ce qu’on entendait et les interdictions décidées ensuite dans des compétitions européennes ont tout autant existé. Voix de la ferveur ou bruit exaspérant ? Là encore, aucun verdict unique. L’étrange, c’était une pieuvre appelée Paul, dans un aquarium allemand. Pour prédire les résultats, elle choisissait entre deux boîtes portant les drapeaux des équipes. Elle avait trouvé juste pour les sept matchs de l’Allemagne, puis pour la finale Espagne–Pays-Bas : huit sur huit. Des millions de gens observaient réellement une pieuvre, espérant recevoir d’elle une réponse certaine sur l’avenir. Et la seule série de prédictions parfaitement juste de cet été venait précisément du pur hasard des choix d’une pieuvre. Elle n’avait rien prévu, rien expliqué.

Des millions de gens avaient pourtant besoin d’elle. Dans une Coupe du monde encombrée de questions impossibles à clore, ils avaient une telle soif de réponses certaines qu’ils étaient prêts à s’en remettre à une pieuvre. Si Paul est devenu célèbre dans le monde entier, ce n’est pas qu’il comprenait réellement quoi que ce soit. C’est qu’il donnait l’illusion d’accomplir à leur place ce qu’ils désiraient le plus et parvenaient le moins à faire : clore d’avance un résultat qui ne s’était pas encore produit. Ses huit réussites ressemblaient à une parodie de clôture, une coïncidence entièrement due à la chance reçue comme un oracle. Plus on prenait la pieuvre au sérieux, plus ressortait, par contraste, ce fait : parmi les questions que les gens voulaient vraiment clore, elle n’en pouvait clore aucune.

VIII. Pour conclure

Rassemblons les fils.

Avec la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, la construction a, pour la première fois, réellement clos une question de façon nette et entière. Mais c’est précisément cette clôture impeccable qui a éclairé tout le cercle qu’elle ne pouvait pas clore. Elle l’a rendu si clair que les impossibilités de clôture autrefois laissées dans le vague ne pouvaient plus s’y dérober : elles étaient devenues des impossibilités visibles.

Ce que la technologie sur la ligne de but a clos, c’est la question du franchissement de cette ligne par le ballon : la plus étroite des questions, la plus physique, un oui ou un non, avec une réponse physique qui attend d’être établie. Mais dès que sa limite est tracée, tout ce qui se trouve au-delà prend forme. Pour le geste de Suárez, tous les faits sont établis ; reste impossible à trancher le nom qu’on doit lui donner, tricherie ou faute rationnelle dont le prix a été payé, car c’est le sens qu’il faut arrêter, pas les faits. Dans le bilan de l’héritage sud-africain, les routes et les aéroports sont réels ; les charges financières le sont aussi. Impossible de calculer une réponse unique, reconnue par tous, à la question de savoir si le jeu en valait la chandelle, parce que ce bilan est, par nature, différencié et multidimensionnel. De toutes ces questions, la machine qui vous dit en une seconde si le ballon a franchi la ligne ne peut en clore aucune.

Et tout à l’extérieur de ce cercle se trouvent encore quelques hommes dont les faits eux-mêmes nous restent inaccessibles. La Corée du Nord a perdu ses trois matchs dans ce Mondial. Elle s’est d’abord inclinée 2 à 1 contre le Brésil, Ji Yun-nam inscrivant l’unique but nord-coréen du tournoi, puis 7 à 0 contre le Portugal. Quant au sort réservé aux joueurs après leur retour, des informations diffusées en juillet 2010 affirmaient que l’équipe avait subi une séance de critiques publiques à Pyongyang et que son entraîneur aurait été contraint de travailler à titre de punition. Ces récits ont conduit la FIFA à écrire officiellement, en août, à la fédération nord-coréenne pour demander des vérifications. La FIFA a ensuite annoncé qu’au vu des informations dont elle disposait, elle classait l’affaire, sans aller plus loin. Les rumeurs les plus graves restent donc, aujourd’hui encore, impossibles à vérifier de façon indépendante depuis l’extérieur. Présenter comme établi que toute l’équipe aurait été envoyée aux travaux forcés, c’est dépasser la limite de ce qui peut être attesté. Même la FIFA, cette machine si disposée à enquêter, a envoyé une lettre, reçu une réponse, puis refermé son dossier. Au-delà se dressait un mur qu’elle ne pouvait franchir. Ces joueurs sont d’abord des personnes réelles, et non un récit destiné à servir d’avertissement. Ce qu’ils ont véritablement vécu est précisément l’un des éléments de ce Mondial que nul ne devrait se permettre de fixer à leur place d’une phrase lancée à la légère.

C’est la case la plus extérieure de cette édition, si loin qu’on ne peut même plus atteindre une première couche de faits vérifiables. La difficulté de la ligne de but consistait à lire une réponse physique. Celle du geste de Suárez, à attribuer une qualification à un événement dont les faits sont clairs. Celle du bilan sud-africain, à rendre commensurables plusieurs mesures qui ne le sont pas. Mais pour ces joueurs nord-coréens, même la couche la plus élémentaire, ce qui s’est passé, est hermétiquement tenue hors de notre portée par une frontière et par un régime opaque. La machine la plus décidée à enquêter au sein de la construction porte sa lettre au pied du mur. Une phrase lui revient de l’autre côté, et il ne lui reste qu’à fermer le dossier. Ce n’est pas qu’elle ne veuille pas savoir : elle ne peut pas atteindre ce lieu. Or ce lieu hors de sa portée enferme des personnes réelles.

Déployons ce cercle : nous obtenons un spectre allant de ce qui peut être clos à ce qui ne le peut pas. Tout au centre, le franchissement de la ligne par le ballon : une question dotée d’une réponse physique, que la machine clôt en une seconde. Un peu plus loin, le geste de Suárez : les faits sont parfaitement clairs, mais le nom qu’il faut lui donner n’a pas de réponse physique ; la question reste ouverte. Plus loin encore, le bilan sud-africain : les pièces sont nombreuses et complètes, mais les mesures sont multiples ; il ne peut être clos. Tout à l’extérieur, les joueurs nord-coréens : un mur nous sépare des faits eux-mêmes ; à plus forte raison, aucune clôture n’est possible. Plus on s’éloigne du centre, moins le problème est l’absence d’une meilleure machine : il n’y a tout simplement pas, à cet endroit, une réponse déjà là qui attendrait d’être lue. La technologie sur la ligne de but n’éclaire que la case la plus intérieure de ce spectre.

La construction croira qu’en avançant de case en case vers l’extérieur, en éclairant une portion toujours plus grande du spectre, elle finira par illuminer le cercle entier. Après la technologie sur la ligne de but, l’assistance vidéo à l’arbitrage est effectivement arrivée. Elle a déplacé un peu plus loin le faisceau, vers les hors-jeu et les fautes. Mais à chaque nouvelle case éclairée, une autre couronne de controverses apparaît au bord : ce que l’on voit doit-il compter, qui doit en décider ? Une autre question hors de portée attend toujours. Le faisceau peut se déplacer, s’élargir ; il reste un faisceau. Chacune des cases qu’il illumine a pour bord un cercle d’obscurité plus vaste autour d’elle.

Nous voyons de plus en plus de choses, et ce que nous pouvons clore l’est avec toujours plus de précision. Le ballon a-t-il franchi la ligne ? Quarante-quatre ans plus tard, une machine clôt la question pour nous en une seconde. Mais c’est précisément cette question de ligne, close avec une exactitude croissante, qui éclaire mieux que jamais tout ce qui reste ouvert autour d’elle : le nom d’un geste, la valeur d’une entreprise, le sort de quelques hommes. Plus le projecteur est lumineux, plus l’obscurité du cercle paraît noire. Et nos yeux se laissent toujours d’abord attirer par le rayon le plus vif, prennent cet endroit éclairé pour le tout, oublient que c’est précisément ce faisceau qui trace lui-même la frontière de toute l’obscurité hors de sa portée. La construction croit toujours qu’en fermant une question de plus, elle se rapproche d’une clôture sans le moindre interstice. Mais chaque question close fait apparaître, sur le bord de sa clôture, tout un nouveau cercle de choses qu’elle ne pourra jamais clore. Le reste ne diminue jamais, si peu que ce soit, parce qu’une question a été fermée. Il recule simplement au-delà de la limite qu’on vient de tracer et continue d’y monter la garde. Le cycle ne s’est pas arrêté. Il tourne encore.