Le Rose Bowl
Une Coupe du monde vendue sur une terre sans racines, et le poids de la victoire ou de la défaite sur un seul homme
(Point d'entrée : Coupe du monde 1994 aux États-Unis)
Dans cet essai
- I. Une Coupe du monde vendue comme jamais
- II. Le football traité comme une marchandise
- III. La facture finit par tomber sur les hommes
- IV. Un homme, un pied
- V. Seul devant le point de penalty
- VI. Un but contre son camp, et dix jours plus tard
- VII. Le mobile impossible à établir
- VIII. Ce qu’on calcule et ce qu’on fait porter aux autres
- IX. D’autres jambes coupées
- X. Pour conclure
I. Une Coupe du monde vendue comme jamais
La Coupe du monde de 1994 a eu lieu aux États-Unis. Dans un pays qui ne possédait même pas, à l’époque, de véritable championnat professionnel de première division.
Il faut commencer par préciser ce que cela veut dire. Les États-Unis avaient obtenu l’organisation du tournoi en 1988, et la création d’un championnat professionnel de première division figurait parmi les engagements centraux de leur candidature. Autrement dit, la Coupe du monde n’est pas venue parce que le football avait déjà trouvé son terreau aux États-Unis. Elle est venue d’abord ; le terreau, on promettait de le fournir après. Le championnat promis, la Major League Soccer, ne donnerait son premier coup d’envoi qu’en 1996, une fois le Mondial terminé. La Coupe du monde s’était posée sur une terre où elle n’avait pas encore de racines.
Cet ordre des choses mérite qu’on s’y arrête. D’ordinaire, un sport s’enracine dans un pays, donne naissance à des championnats, à des supporters, à des générations de joueurs ; c’est une fois cet arbre devenu vigoureux qu’il peut prétendre accueillir une Coupe du monde. Les États-Unis ont inversé la succession : ils ont commencé par cueillir le plus gros fruit du monde, avant de revenir planter l’arbre. Si cela a été possible, c’est que, pour les organisateurs, la Coupe du monde était d’abord, non le fruit d’un arbre, mais une marchandise qu’on pouvait expédier par avion vers n’importe quel marché pour l’y vendre. Peu importait la présence d’un terreau. Ce qui comptait, c’était de trouver des acheteurs.
Et pourtant, cette terre sans racines a accueilli une Coupe du monde au succès commercial immense. Cinquante-deux rencontres, plus de trois millions et demi d’entrées, près de soixante-neuf mille spectateurs par match : ce record d’affluence moyenne allait rester invaincu pendant de longues années. À la fin du tournoi, les organisateurs américains conservaient un excédent d’environ cinquante millions de dollars. Les responsables officiels et les grands médias de l’époque y voyaient généralement l’une des éditions les plus rentables de l’histoire de la Coupe du monde.
Les chiffres sont le langage le plus sincère de ce commerce. Plus de trois millions et demi d’entrées, cinquante millions de dollars d’excédent : ces chiffres étaient d’une beauté irréprochable. Ils prouvaient qu’en traitant la Coupe du monde comme une affaire commerciale, on pouvait la faire admirablement prospérer. Mais il est des endroits que les chiffres n’éclairent pas. Ils disent combien de personnes ont acheté un billet, sans dire quel football elles ont vu. Ils disent combien d’argent a été gagné, sans montrer la sueur que les joueurs ont versée sous le soleil de midi pour le gagner, ni le travail et l’attention nécessaires pour maintenir une pelouse en bon état sous un toit. Tout ce qui pouvait se mesurer en chiffres, cette édition l’a porté à son sommet. Mais aucun chiffre de vente ne décide à lui seul de ce que le football doit préserver. Ce qui échappe à cette mesure se trouve pourtant relégué au second plan dès que la vente devient l’unique arbitre. Sur une terre où il ne possédait pas d’assise, un sport était devenu une entreprise commerciale de tout premier ordre.
Cette réussite, en elle-même, n’a rien de condamnable. Mener une entreprise avec brio, la rendre profitable, faire affluer des millions de personnes dans les stades : cela témoigne d’un savoir-faire bien réel. Le problème n’est pas la réussite, mais la manière de réussir, et la façon dont cette manière, tout en poussant l’exploitation commerciale d’un sport à son maximum, modifie insensiblement ce qui compte en lui et ce qui ne compte plus. Dès que le livre de comptes devient la mesure de toute chose, tout ce qu’on ne peut pas y inscrire commence à perdre, peu à peu, de sa valeur.
C’est ce qui se trouve derrière cette affaire qu’il faut suivre. Quel visage prend le football lorsqu’on le traite comme une pure marchandise, transplantée sur une terre sans racines, soigneusement emballée, puis vendue ? Et à qui ce commerce finit-il par présenter la facture ?
II. Le football traité comme une marchandise
Voyons d’abord comment cette affaire a été menée.
Toute son habileté tient justement au soin minutieux avec lequel elle a tout calculé. Quel créneau de retransmission vaut le plus cher, quel stade peut accueillir le plus de spectateurs, quel coup publicitaire fera le plus parler : rien de tout cela n’a été laissé au hasard. C’est un commerce expert en calcul, qui a pressé presque jusqu’à la dernière goutte tout ce que le football pouvait convertir en argent. Mais plus ses calculs paraissent ne rien oublier, plus ils font ressortir le poids de ce qu’ils ont oublié. Il sait calculer tout ce qui se calcule ; il ne sait ni chiffrer ni faire disparaître par le calcul ce qui tient à l’être humain et refuse de se laisser convertir en nombres.
Quelques détails mettent cette logique à nu. Sur les cinquante-deux matchs de cette édition, trente-quatre avaient leur coup d’envoi programmé à midi. Aux États-Unis, à cette heure, le soleil était à son zénith ; les joueurs tenaient péniblement dans la chaleur et l’humidité. Les articles de l’époque consignaient les plaintes répétées des responsables, des joueurs et des entraîneurs contre la fournaise. Les horaires n’ont pourtant pas été modifiés pour eux. Car midi aux États-Unis correspondait à la fin de journée et à la soirée en Europe, les heures où les retransmissions télévisées valaient le plus cher. L’heure d’un match ne dépendait pas du confort des joueurs, mais de la commodité offerte aux téléspectateurs de l’autre côté de l’océan. Le corps des joueurs s’effaçait devant l’horaire des chaînes.
Il y avait aussi le Silverdome. Pour disputer un match de Coupe du monde en salle, les organisateurs ont tenté une expérience technique de transplantation de gazon naturel : une pelouse cultivée ailleurs a été transportée dans cette enceinte couverte. Ce fut le premier match joué en intérieur dans l’histoire de la Coupe du monde.
Le parcours de cette herbe éclaire à sa manière ce commerce. Elle avait poussé au dehors ; on l’a installée pour moins de trois semaines sous une toiture qui laissait passer moins d’un dixième de la lumière du soleil. Elle a été entretenue avec soin, et les zones abîmées par le jeu réparées au fil du tournoi. L’équipe de l’université d’État du Michigan chargée du projet l’a jugée encore en bon état après quatre matchs et six séances d’entraînement. Elle a ensuite été retirée et réutilisée pour aménager un nouveau terrain de football à Belle Isle. La prouesse technique était réelle, et cette herbe avait un avenir après le tournoi. Mais dans cette réussite même apparaît l’ordre des priorités : on choisit une forme de spectacle à vendre, puis on demande au vivant de s’y adapter. La pelouse venait prendre sa place dans un événement dont le cadre était déjà fixé ; à la technique et à l’entretien de rendre cette présence possible. Les soins peuvent permettre à l’herbe de bien traverser l’épreuve ; ils ne répondent pas à la question de savoir qui fixe les conditions du jeu, et au service de quoi.
Pris séparément, ces choix n’ont rien de particulièrement monstrueux. Mis bout à bout, ils dessinent pourtant une seule et même logique : le football est le produit, les spectateurs sont le marché, et tout doit servir à vendre ce produit au mieux. La pelouse a bénéficié de soins qui lui ont permis de tenir ; les joueurs, eux, devaient supporter dans leur chair la chaleur de midi. Ces deux situations n’ont pas le même coût. L’ingéniosité qui permet de préserver une pelouse ne dispense pas de demander ce que l’on fait supporter aux joueurs, ni ce que devient la qualité du jeu quand la vente commande.
Plus la vente d’une marchandise est savamment organisée, plus celle-ci doit tourner autour de son acheteur, plutôt que de sa propre nature. Jouer à midi éprouve le corps des joueurs, mais convient à la télévision européenne ; installer une pelouse en salle exige des soins et des moyens techniques adaptés à la faiblesse de la lumière naturelle, mais donne au spectacle un attrait nouveau. Dans l’un et l’autre cas, les besoins du jeu doivent s’accommoder d’un cadre choisi en fonction du marché, même lorsque la technique réussit l’adaptation. À quelle heure jouer, sur quel terrain, sous quelle forme offrir un match : le sport en décide de moins en moins ; c’est ce qu’il peut rapporter qui tranche de plus en plus. Tel est le sort commun de tout ce qu’on transforme intégralement en marchandise : peu à peu, cela cesse de s’appartenir. Cela ne signifie pas que les organisateurs soient de mauvaises gens. Cela signifie que, lorsqu’un sport est entièrement géré comme une affaire commerciale, tout ce qui, en lui, ne se convertit pas en argent se trouve relégué, élément après élément, au second plan. Cette édition a poussé cette logique aussi loin qu’on l’avait jamais fait à l’époque. Et c’est précisément pour cela qu’elle en a aussi exposé le coût avec une netteté jusque-là inédite.
Entre le football entièrement conçu comme un commerce et le football lui-même, une fissure impossible à refermer subsiste toujours. Le commerce veut de la certitude, de la maîtrise, un retour calculable sur chaque somme investie. Or le charme du football vient justement de l’incertitude, de ce qui échappe à la maîtrise, du résultat que nul ne peut prévoir exactement. D’ordinaire, le vacarme de la réussite recouvre cette fissure et la rend difficile à voir. Mais quand la logique commerciale va jusqu’au bout, elle apparaît. En 1994, elle s’est révélée avec une violence que personne n’avait imaginée. Elle ne s’est pas inscrite dans les comptes, mais dans la vie de deux hommes.
III. La facture finit par tomber sur les hommes
Au fil des éditions précédentes, la construction a réquisitionné la Coupe du monde à maintes reprises. Mussolini en a fait un porte-voix ; la junte argentine, un alibi. Mais le prix de ces réquisitions se situait encore, pour l’essentiel, sur le terrain de la réputation et de la liberté : un régime s’en servait pour redorer son image, les acclamations d’une foule étaient détournées. L’édition de 1994 a porté cette facture sur un terrain plus lourd encore. Elle l’a fait payer en vies humaines.
On distingue ici une nette progression dans la gravité. Ce que le pouvoir réquisitionne, c’est du symbole : l’image d’un pays est empruntée pour embellir une façade ; ce qui est atteint reste une chose abstraite, la réputation. La logique de la marchandisation totale prélève quelque chose de bien plus tangible. Car une affaire doit finalement se traduire par des réussites et des échecs concrets : qui a gagné, qui a perdu, qui doit en répondre. Et ces réalités concrètes sont attachées à des personnes concrètes. Un État abstrait peut porter un symbole. Mais la réussite, l’échec, la responsabilité finissent nécessairement par peser sur un être de chair et de sang, capable de souffrir et de mourir. Plus la réquisition passe du symbolique au concret, plus elle s’approche de la chair humaine.
C’est le niveau le plus important, et le plus lourd. Lorsqu’un commerce qui calcule au plus juste le risque, l’incertitude et tout le reste cherche un résultat parfaitement verrouillé, les choses soumises à ses calculs ne s’évanouissent pas. Elles sont seulement transférées : elles quittent le système pour retomber sur des individus. Lors de l’édition précédente, les équipes défensives avaient ramené le risque à zéro, au prix d’un football morne. Cette fois, le prix a pris une autre forme. Il a pesé sur deux personnes précises : l’une s’appelait Baggio, l’autre Escobar.
L’un était une immense vedette, exposée à tous les regards ; l’autre, un défenseur qui n’était pas particulièrement célèbre. Le drame du premier s’est joué sous les projecteurs de la finale ; celui du second, au bord d’une rue, au milieu de la nuit, dans un pays étranger. Leurs situations n’avaient presque rien de commun. Pourtant, la même chose les a frappés : ce commerce, cette logique qui veut tout clore, finit par chercher un individu auquel faire porter le poids qu’aucun calcul ne parvient à éliminer. Le destin les a choisis tous les deux. Il leur a fait payer, à l’un avec un pied, à l’autre avec sa vie, la facture que cette brillante Coupe du monde tout entière dissimulait derrière ses comptes.
Un match doit toujours désigner un vainqueur et un vaincu : telle est la loi de fer de la construction. Il faut toujours que quelqu’un réponde d’un résultat : telle est l’obsession des hommes. Lorsque ces deux exigences se concentrent sur un match qui doit absolument départager deux équipes, sur une erreur dont quelqu’un doit absolument répondre, le système ne porte plus le poids. Celui-ci se reporte sur la frappe d’un seul homme, sur le but contre son camp d’un seul homme. Plus la construction réclame un résultat net et une responsabilité clairement établie, plus elle déplace une charge insupportable du système abstrait vers des êtres concrets, faits de chair et de sang. Le plus terrible de cette édition ne s’est pas joué sur le terrain, mais au moment où le terrain a fait peser toute sa charge sur deux vies, jusqu’à les écraser.
Précisons-le : faire porter ce poids à un individu n’est pas une invention de l’édition 1994. Cela a toujours fait partie du sport de compétition. Un match doit toujours faire de quelqu’un un héros, et de quelqu’un d’autre un coupable. Mais cette édition l’a poussé à l’extrême. D’un côté, Baggio : la gloire d’un pays suspendue à un seul pied, et, lorsque ce pied flanche, la désolation d’une nation. De l’autre, Escobar : la responsabilité d’une défaite réclamée, de la manière la plus sanglante, au prix d’une vie. Ce transfert, d’ordinaire discret, s’est présenté simultanément au monde sous deux formes saisissantes.
IV. Un homme, un pied
Commençons par Baggio.
L’Italie avait débuté ce Mondial en trébuchant. Battue 1–0 par l’Irlande lors de son premier match, elle avait peiné dans le groupe de la mort, avant de se qualifier de justesse parmi les meilleurs troisièmes. Puis Baggio avait, presque à lui seul, traîné toute l’Italie jusqu’en finale. Contre le Nigeria, alors que l’Italie jouait à dix, il avait égalisé à la quatre-vingt-huitième minute, puis transformé un penalty en prolongation : 2–1. Contre l’Espagne, il avait marqué le but de la victoire à la quatre-vingt-huitième minute. En demi-finale face à la Bulgarie, il avait inscrit les deux buts italiens : 2–1. Un seul homme, trois matchs de suite, se levant chaque fois au moment où l’Italie avait le plus besoin de lui.
Ces rencontres ressemblaient presque à un spectacle à un seul acteur. L’Italie ne jouait pas bien ; elle pouvait sortir à tout moment. Ce qui la ramenait chaque fois du bord du précipice, c’étaient les buts de Baggio dans les derniers instants. Il était devenu l’unique recours de toute l’équipe. Tous les espoirs reposaient sur lui. Porter un pays à soi seul constitue une gloire suprême. Mais cette gloire a pour envers une charge tout aussi suprême : quand tout le poids repose sur vous seul, il ne reste plus personne avec qui le partager.
Or il jouait blessé. En demi-finale, il avait subi une élongation des ischio-jambiers de la jambe droite ; après le match, il avait même fallu le soutenir pour qu’il descende de l’estrade. Avant la finale, cette blessure était devenue la grande inconnue. Revenant plus tard sur cet épisode, il parlerait d’un simple muscle fatigué. Mais il avait aussi déclaré, en substance, que même s’il fallait lui scier la jambe, il jouerait. C’est ainsi qu’il s’est présenté sur le terrain pour la finale, en traînant sa jambe blessée.
Ce détail est souvent devenu, dans les récits ultérieurs, une illustration de l’héroïsme : un vrai combattant ne quitte pas le front pour une blessure légère. Mais il a un autre versant, celui d’une prise en otage presque cruelle. Un pays entier avait placé en lui tous ses espoirs. Cette confiance constituait une pression qu’il ne pouvait refuser. Ne pas jouer n’était pas une option, même blessé. Ce qu’on appelle l’héroïsme n’est pas toujours entièrement volontaire ; c’est aussi, parfois, une obligation à laquelle les circonstances vous acculent. Les mots de Baggio, disant qu’il jouerait même s’il fallait lui scier la jambe, ont une grandeur tragique. Sous eux pèse aussi l’absence de toute issue.
La finale a eu lieu le 17 juillet 1994, au Rose Bowl : Italie–Brésil. Après quatre-vingt-dix minutes, 0–0. Après cent vingt minutes, toujours 0–0. Pour la première fois dans l’histoire des finales de Coupe du monde, le titre allait se décider aux tirs au but. Les tentatives se sont succédé. Au moment de la dernière, l’Italie était menée ; Baggio devait marquer pour lui laisser une chance de survivre. Il s’est avancé devant le point de penalty. Puis il a envoyé le ballon bien au-dessus de la barre. Le Brésil était champion.
L’homme qui avait porté l’Italie jusqu’en finale a, de sa dernière frappe, laissé échapper le titre. Évoquant plus tard ce tir, il a dit, en substance, que s’il pouvait effacer un instant de sa carrière, ce serait celui-là.
Un homme a porté toute son équipe jusqu’en finale, et ce qu’il voudrait le plus effacer de sa carrière, c’est précisément cette dernière frappe, plutôt que les buts qui avaient auparavant renversé le cours des choses. Voilà la cruauté de la mémoire de ce sport : elle retient les hommes selon leur résultat, pas selon leurs mérites. Baggio avait tant fait dans cette Coupe du monde ; ce qui s’est finalement condensé dans la mémoire publique, c’est ce tir au but passé trop haut. Un homme aux immenses mérites a été défini par un instant, et cet instant était précisément celui où il était le plus démuni.
V. Seul devant le point de penalty
La frappe de Baggio a remis sous nos yeux ce qui était déjà revenu à maintes reprises : le penalty est, dans le football, le hasard à son état le plus pur.
Douze yards, un homme face à un gardien : ni la plus grande renommée, ni les attentes les plus lourdes, ni l’héritage le plus profond ne peuvent enfermer la trajectoire de cette frappe dans une certitude. En parlant de Berne, puis du poteau, les essais précédents exposaient déjà cette idée : aussi vastes que soient ses agencements, la construction ne peut retenir un ballon. Mais le penalty condense cette vérité jusqu’à son point le plus cruel. Il concentre le parcours de plusieurs semaines de toute une équipe, les attentes d’un pays, le poids de la carrière entière d’un joueur, sur un homme, un pied, un instant. Ce n’est pas le système qui décide si le ballon entre ou non. Ce n’est pas l’héritage. Ce sont, à cet instant-là, les nerfs de cet homme-là, et cette infime part de hasard que personne ne sait calculer.
Nous l’avons écrit plusieurs fois : la construction ne peut enfermer ce ballon. La Hongrie de Berne ne le pouvait pas ; les Pays-Bas devant le poteau ne le pouvaient pas non plus. Avec le penalty, cette impossibilité est portée à sa forme la plus pure, la plus tranchante. Ailleurs, le hasard qu’on ne peut contenir se dérobe discrètement dans le mouvement du jeu, au milieu de la mêlée. Le penalty, lui, l’isole et le place devant un homme. À cet homme seul, sous les yeux du monde entier, de faire face à ce que personne ne maîtrise. Tout le reste est dépouillé ; ne demeure que le face-à-face nu de l’être humain et du hasard.
Le penalty est presque un autel que la construction a elle-même dressé pour le hasard. Il évacue toute la complexité du jeu, toute la technique, toute la tactique, toutes les combinaisons. Il ne laisse qu’un homme, un ballon, un gardien et douze yards de distance. Sur cet autel, même le plus grand joueur perd l’essentiel de ses moyens. Il ne peut gagner par le dribble, par ses déplacements, par l’intelligence du jeu forgée en plus de dix ans. Il ne peut que frapper, puis s’en remettre au jugement de ce peu de chance. Confier l’issue d’un match au penalty revient, pour la construction, à reconnaître que lorsqu’elle ne parvient plus à départager les adversaires, elle préfère remettre le résultat à une cérémonie publique présidée par le hasard.
Baggio est l’homme qui a été écrasé sous cet instant.
Le sort que lui avait réservé le destin avait presque quelque chose de moqueur. Dans les trois rencontres précédentes, il s’était appuyé sur son véritable talent, sur ce qu’on peut arracher par la volonté et la technique. Et, chaque fois, il l’avait bel et bien arraché. Mais à la fin, ce qui décidait de tout n’était plus le talent. C’était la chance : cette frappe monterait-elle trop haut à cause d’un écart infime ? Un homme qui avait porté son équipe jusqu’en finale grâce à ses qualités devait finalement comparaître devant un jugement où ses qualités ne décidaient plus. Il ne s’agissait pas de mettre ses capacités à l’épreuve, mais de le livrer au hasard, avec tous ses efforts et tout son don. Il avait porté l’Italie tout au long du chemin, supporté à lui seul presque tout le poids de l’équipe. Et au bout, ce que le destin lui tendait, c’étaient douze yards de pur hasard. Il avait su porter les trois matchs précédents, qui exigeaient technique et volonté. Il n’a pas pu porter ce dernier tir au but, qui ne demandait plus que de la chance. Car la chance, personne ne peut la porter.
Cette phrase mérite d’être retenue. Un homme peut porter une responsabilité, relever un défi technique, soutenir les espoirs de millions de personnes : autant de choses auxquelles ses capacités lui permettent de répondre. La chance, non. Elle ne reconnaît ni le talent ni l’effort. Elle est cette variable que personne ne peut maîtriser, par quelque moyen que ce soit. Faire dépendre la victoire ou la défaite de la chance, c’est placer un homme dans une situation où aucun effort, si grand soit-il, ne peut garantir le résultat. Le drame de Baggio ne tient pas à ce qu’il n’aurait pas été assez fort. Il tient à ce que, dans ce dernier geste, sa force n’importait déjà plus. Seul comptait ce peu de hasard sur lequel nul n’avait prise. Son tir trop haut ne signifie pas qu’il manquait de grandeur. Tout au contraire : la part la plus déraisonnable de ce sport s’est abattue sur l’un de ses plus grands joueurs.
Il y a là quelque chose de cruel. Suspendre la réussite ou l’échec de toute une équipe à la frappe d’un seul homme, voilà ce qu’a trouvé la construction pour donner au match une fin sans appel. Il lui faut toujours un vainqueur et un vaincu. Si quatre-vingt-dix minutes, puis cent vingt ne les départagent pas, elle préfère poser cette charge écrasante tout entière sur les épaules d’un seul homme plutôt que de laisser le match sans résultat. Baggio a porté, pour toute l’Italie, un poids qui n’aurait jamais dû reposer sur une seule personne. On a retenu le tir qu’il a manqué. On oublie souvent que c’est d’abord lui qui avait, seul, porté cette équipe jusqu’à ce point de penalty.
VI. Un but contre son camp, et dix jours plus tard
Si Baggio a supporté le poids de la victoire ou de la défaite, Escobar a supporté le prix du résultat. Et il l’a payé de sa vie.
Il faut aborder cette partie avec une précaution toute particulière, en distinguant soigneusement chaque niveau. Elle est trop lourde pour autoriser la moindre ambiguïté ou la moindre exagération.
Commençons par ce qui peut être établi avec certitude.
À chaque étape, ne dire ici que ce dont on est sûr, pas un mot de plus. Dans une telle affaire, toute part d’imagination ajoutée pour rendre le récit plus émouvant manque de respect au mort. Les faits portent leur propre poids ; ils n’ont pas besoin d’être dramatisés. C’est précisément la retenue, le fait de s’en tenir aux seuls faits, qui donne le mieux la mesure de cette histoire. L’équipe de Colombie suscitait d’immenses attentes avant le tournoi. Pelé l’avait publiquement annoncée parmi les favorites pour le titre, et elle avait auparavant connu une série de vingt-sept matchs sans défaite.
Ces immenses attentes ont ensuite contribué à l’écraser. Une équipe publiquement donnée favorite, qui vient d’établir une série d’invincibilité spectaculaire, part avec la fierté de tout un pays sur les épaules. Lorsqu’elle se trouve éliminée contre toute attente dès la phase de groupes, plus cette fierté était haute, plus la déception et la colère reportée sur d’autres sont profondes. L’auréole des pronostics avait élevé les joueurs à une hauteur où ils étaient particulièrement visibles, et particulièrement exposés. Si tant de gens n’avaient pas annoncé leur victoire certaine avant le tournoi, peut-être ce but contre son camp n’aurait-il pas porté une colère aussi lourde, aussi meurtrière.
Un pronostic n’est d’ordinaire qu’un sujet de conversation. Mais dès lors qu’une multitude de personnes le prend au sérieux, il se retourne et devient un fardeau pour ceux qu’il désigne. La Colombie était annoncée championne ; cette auréole l’avait hissée si haut que la chute en devenait particulièrement terrible. La déception et la colère nées de cette chute cherchaient finalement une issue, quelqu’un à accuser. Le but contre son camp, puis celui qui l’avait marqué, se sont ainsi retrouvés au centre de la colère collective. Plus les prévisions portent haut, plus le retour de flamme est violent lorsqu’elles échouent. Cette fois, il a été assez violent pour coûter une vie. Aux États-Unis, pourtant, les Colombiens ont perdu d’abord contre la Roumanie, puis contre le pays hôte, avant de sortir dès la phase de groupes.
Encore une prévision démentie. Le pronostic de Pelé et les vingt-sept matchs d’invincibilité avaient construit l’image d’un favori, un jugement sur l’avenir largement tenu pour vrai. Dès que le ballon s’est mis à rouler, ce jugement s’est brisé. Ils n’avaient pas perdu faute de niveau ; ils s’étaient simplement heurtés au hasard sans pitié qui règne sur les terrains de la Coupe du monde. Une équipe dont on avait calculé qu’elle irait jusqu’au bout rentrait chez elle dès la phase de groupes. De tels écarts, les éditions précédentes en avaient connu, les suivantes en connaîtraient encore. Plus une prédiction s’énonce comme une certitude, plus la brèche est grande quand le réel la dément. Et cette fois, de la brèche a coulé du sang. En première période contre les États-Unis, le défenseur Escobar, en intervenant pour défendre, a dévié le ballon dans son propre but. Un but contre son camp. Les États-Unis ont gagné 2–1.
Puis il y a eu le crime. Après l’élimination colombienne, Escobar est rentré à Medellín.
Il aurait pu ne pas rentrer, ou ne pas rentrer si vite. Pour une équipe partie avec de telles attentes et brutalement éliminée, pour un joueur auteur d’un but contre son camp fatal, revenir dans une ville alors connue pour sa violence comportait un risque. Mais il est rentré, comme n’importe qui rentre chez soi. Il n’avait aucune raison de prévoir qu’une erreur commise sur un terrain deviendrait, quelques jours plus tard, la balle qui lui enlèverait la vie.
Dans le football, un but contre son camp est une chose tout à fait ordinaire. Tout défenseur peut, quelques fois au cours de sa carrière, toucher malencontreusement un ballon qui finit dans ses propres filets. C’est un risque inhérent au poste. On s’en veut un moment, puis cela passe. L’incident devrait rester à l’intérieur du terrain, être traité comme une erreur technique. Mais durant cet été 1994, dans le contexte si particulier de la Colombie, l’erreur qui aurait dû demeurer sur la pelouse en a franchi les limites. Elle est entrée dans la vie réelle et devenue une question de vie ou de mort. Lorsqu’un but contre son camp peut coûter la vie, le football n’est plus seulement du football. Il se trouve entraîné dans quelque chose de bien plus lourd et de bien plus sombre que lui. L’écart entre les deux est immense, presque absurde : une erreur dans une compétition sportive et la fin d’une vie humaine devraient être à des années-lumière l’une de l’autre. À l’aube du 2 juillet 1994, après une altercation à la sortie d’un établissement de nuit de la ville, il a été abattu. En 1995, le meurtrier, Muñoz, a été reconnu coupable et condamné à quarante-trois ans de prison. Il s’est ensuite avéré que cet homme était le chauffeur d’un personnage local. Il a reconnu le crime, mais refusé de livrer ceux qui étaient au-dessus de lui. Il n’a finalement purgé qu’environ onze ans de prison, avant d’être libéré par anticipation en 2005 pour ce qu’on a appelé sa bonne conduite.
Cette libération anticipée a ouvert une brèche supplémentaire dans une justice déjà incomplète. Le meurtrier avait été condamné : c’était une forme de réponse. Mais d’une peine de quarante-trois ans, seul un quart environ a été exécuté ; la portée de cette réponse s’en trouvait réduite. Un assassin condamné à quarante-trois ans recouvrait sa liberté après onze années au nom de sa bonne conduite, tandis que celui à qui il avait ôté la vie resterait à jamais âgé de vingt-sept ans. Entre la peine et la vie humaine, entre le crime et le châtiment, la balance n’avait jamais véritablement trouvé son équilibre. Même cette seule partie établie de l’affaire n’a finalement pas reçu de conclusion convaincante.
Voilà les faits qui peuvent être établis.
Les réunir suffit déjà à en mesurer le poids. Un jeune homme de vingt-sept ans, un défenseur de l’équipe nationale, abattu dans la rue, dans son propre pays, quelques jours après un match. Ce n’est ni une légende ni une reconstitution romancée : c’est consigné noir sur blanc. Ces seuls éléments certains constituent déjà une tragédie entière, une vie brutalement interrompue par la plus grande violence. Un but contre son camp, une vie, un meurtrier qui avoue sans vouloir livrer le commanditaire, une peine de quarante-trois ans dont onze seulement ont été purgés.
VII. Le mobile impossible à établir
Au-delà commence un terrain où il faut distinguer les niveaux de certitude. La justesse de cette distinction est ce qui importe le plus dans tout cet essai.
Deux versions circulent plus largement que les autres. Selon la première, Escobar aurait été tué précisément à cause de son but contre son camp. Selon la seconde, des parieurs ayant perdu de l’argent, ou des trafiquants de drogue reportant leur colère sur lui, auraient directement payé un tueur pour se venger. Aucune des deux n’est sans fondement. Des articles de l’époque mentionnent effectivement des insultes liées à ce but pendant l’altercation. Certains comptes rendus du jugement rapportent même que quelqu’un aurait dit, au moment des faits : « Merci pour ton but contre ton camp. » Selon d’autres récits de témoins, chaque coup de feu aurait été accompagné d’un « But ! » crié par le tireur ou ses complices. Ce détail a ensuite été repris très largement.
Mais tout cela ne peut être présenté que comme des témoignages et des rumeurs rapportés dans la presse de l’époque, jamais comme le mobile définitif établi par un tribunal. Cette limite doit être respectée. La justice a établi deux choses : l’identité du tireur et le meurtre. Elle n’a pas établi une chaîne complète de commanditaires en coulisses, définitivement confirmée par une décision judiciaire. Le meurtrier a avoué, sans jamais désigner son patron. Du but contre son camp aux dettes de jeu, des dettes de jeu à la commande du meurtre, puis au doigt qui appuie sur la détente : la justice n’a toujours pas reconstitué cette chaîne tout entière.
En refusant de livrer ceux qui étaient au-dessus de lui, le meurtrier a lui-même rompu la chaîne qui pouvait conduire à la vérité. Il a reconnu le maillon qui consistait à appuyer sur la détente, mais enfermé dans le silence, pour toujours, tous ceux qui le précédaient. Sur quarante-trois ans de peine, onze environ ont été purgés : cela laisse également un vide inexpliqué. Comment l’auteur d’un meurtre qui avait bouleversé le monde a-t-il pu sortir aussi longtemps avant le terme prévu ? Mis bout à bout, ces vides donnent à l’affaire l’allure d’un immeuble dont la construction aurait été interrompue à mi-hauteur. Les fondations et le premier niveau sont solides ; au-dessus, tout reste suspendu, livré aux conjectures de ceux qui viennent après. Tant que l’enquête ne sera pas véritablement allée au bout, la mort d’Escobar restera enfermée dans un immense point d’interrogation.
Cette chaîne impossible à reconstituer est ce que la tragédie a de plus torturant. On voudrait tant une explication complète, savoir exactement pourquoi cette vie a été prise, et à qui il faudrait en demander compte. Le réel ne livre pourtant que des fragments disjoints : un but contre son camp, une altercation, un meurtrier qui se tait, un terreau de violence. Chacun de ces fragments est réel, sans qu’ils parviennent à former une suite complète de causes. Et c’est cette impossibilité de les réunir qui ne laisse même aucun lieu où déposer le deuil : on ne sait pas avec certitude auprès de qui réclamer justice.
À un moment, les enquêteurs et les médias de l’époque ont compris l’affaire comme une violence de rue déclenchée par une altercation en boîte de nuit, plutôt que comme une exécution directement et uniquement causée par un but contre son camp. La dispute sur place, les affrontements sous l’effet de l’alcool, les performances de l’équipe, la violence qui imprégnait le milieu local et les réseaux liés au crime organisé ont tous été évoqués dans les explications. Aucun de ces éléments n’a été ramené à un mobile unique et certain.
C’est précisément cette complexité que les récits effacent le plus facilement. « Tué pour un but contre son camp » : la formule est si nette, si dramatique. Un joueur paie de sa vie une erreur de jeu ; voilà une histoire parfaite, poignante. La réalité est pourtant beaucoup plus boueuse. Elle engage tout l’écosystème de violence de la Colombie de cette époque, des conflits alcoolisés mal éclaircis et des relations souterraines. Réduire tout cela à « tué pour un but contre son camp » produit certes un récit facile à retenir, facile à transmettre. C’est pourtant simplifier cette vie et cette vérité complexe. La vérité est souvent moins nette que la légende. Mais c’est elle qui est la vérité.
C’est le reste le plus profond que laisse ce crime. Une vie a été enlevée ; les raisons de sa disparition ne forment toujours pas un ensemble clos. La justice, cet élément de la construction qui tient le plus à la preuve et cherche le plus à clore les affaires, n’a pu, devant cette vie, aller plus loin que le tireur. Au-delà, le mobile et la chaîne des commanditaires restent pour toujours en suspens. On peut condamner l’auteur du meurtre sans pouvoir établir le mobile du meurtre. Cette fissure pèse plus lourd que le ballon de Wembley ou le penalty de Brehme : ce qu’elle laisse en suspens, c’est la question de savoir à qui demander compte d’une vie humaine.
Dans les essais précédents, cette fissure entre ce qu’on peut trancher et ce qu’on ne peut établir est revenue à plusieurs reprises. Le ballon de Wembley a permis de décider d’un vainqueur, sans établir s’il avait réellement franchi la ligne. Le penalty de Brehme a permis d’attribuer le titre, sans établir si la décision arbitrale était juste. Mais ce qui restait en suspens concernait, après tout, une victoire, un titre, un honneur. Dans l’affaire Escobar, c’est une vie qui reste en suspens : pourquoi a-t-elle été perdue, et qui doit en répondre ? On retrouve la même possibilité de trancher sans pouvoir établir, mais avec un poids tout autre. Un pays peut discuter pendant des décennies d’un titre contesté, avec le sentiment d’une injustice impossible à éclaircir. Une mort dont la raison demeure inconnue laisse aux proches une blessure qui ne pourra jamais se refermer.
VIII. Ce qu’on calcule et ce qu’on fait porter aux autres
Rapprocher Baggio et Escobar permet de voir le vrai visage de cette édition.
L’un était sur le terrain, l’autre en dehors. Ils ont pourtant subi les deux faces d’une même chose. Baggio a porté le poids de l’exigence selon laquelle un match doit avoir un vainqueur et un vaincu. Ce poids s’est concentré dans un tir au but et s’est abattu sur son seul pied jusqu’à l’écraser. Escobar a subi l’obsession selon laquelle quelqu’un doit répondre d’un résultat. Cette obsession, défigurée en balle, lui a ôté la vie. Pour l’un, le poids de la victoire ou de la défaite ; pour l’autre, la responsabilité du résultat. Ce que le système tout entier, ce hasard sans raison, auraient dû absorber a finalement été transféré à des personnes précises, une par une.
Voilà le prix le plus profond de ce commerce, de cette logique qui cherche à tout clore. Une affaire a beau vouloir tout calculer, elle ne peut éliminer par le calcul ni le risque, ni le hasard, ni l’incertitude d’un match. Elle peut seulement expulser du système ce que ses calculs ne font pas disparaître, puis le faire peser sur des hommes. Le système veut un résultat net : le pied de Baggio endure à sa place la cruauté du hasard. Les hommes veulent une responsabilité clairement assignée : la vie d’Escobar paie, pour une défaite, une dette qui n’aurait jamais dû être la sienne. Plus la construction veut se clore, plus le fardeau humain s’alourdit. Elle fonde la certitude qu’elle désire sur un poids que des personnes concrètes ne peuvent supporter.
Et aucune de ces deux charges n’a finalement trouvé de véritable clôture. La frappe trop haute de Baggio a montré que les attentes les plus grandes ne permettent pas de calculer cet instant. L’affaire non élucidée d’Escobar a montré que la recherche la plus obstinée d’un responsable ne permet pas d’établir ce mobile. La construction n’a obtenu aucune des conclusions nettes qu’elle souhaitait. Elle a chargé les hommes d’un poids écrasant ; les hommes ont été écrasés. Mais la clôture attendue n’est toujours pas venue.
IX. D’autres jambes coupées
Durant cette édition, une autre paire de jambes a été broyée par cette machine, d’une autre manière.
En phase de groupes, l’Argentine avait battu la Grèce, puis le Nigeria. Maradona était en pleine forme. Mais le contrôle antidopage effectué après le match contre le Nigeria a révélé dans son échantillon cinq substances interdites appartenant à la famille de l’éphédrine. La Fédération argentine l’a aussitôt retiré du tournoi. L’homme qui, huit ans auparavant, avait marqué le but du siècle avec ses pieds et volé un but avec sa main a, cette fois, été chassé de sa dernière Coupe du monde par un résultat de contrôle consigné sur une feuille.
Il dira ensuite, en substance, qu’on lui avait coupé les deux jambes sans le laisser se défendre.
Ces jambes coupées et la jambe que Baggio se disait prêt à laisser scier pour jouer sonnent comme deux sombres présages de cette Coupe du monde. Les jambes de l’un étaient éprouvées par la blessure ; il s’obstinait pourtant à vouloir s’en servir pour fouler le terrain de la finale. Les jambes de l’autre avaient été symboliquement coupées par une interdiction écrite, qui lui retirait jusqu’à la possibilité de se présenter sur le terrain. Les jambes deviennent ici le siège de toute la dignité et de toutes les capacités d’un joueur. De deux manières différentes, cette édition a fait éprouver à deux grands hommes ce que signifie en être privé : pour l’un, une blessure réelle ; pour l’autre, une décision du pouvoir. La phrase de Maradona répond amèrement à celle de Baggio, prêt à jouer même s’il fallait lui scier la jambe. Au cours de la même Coupe du monde, l’un insistait pour entrer sur le terrain en traînant une jambe réellement blessée ; les jambes de l’autre étaient, au sens figuré, coupées par une interdiction écrite. La FIFA a ensuite ajouté une suspension de quinze mois à l’encontre de Maradona.
L’exclusion de Maradona, le tir au but manqué de Baggio et le meurtre d’Escobar sont évidemment des événements de nature différente. Pourtant, replacés dans cette même Coupe du monde, ils laissent voir une ombre commune. Cette immense machine, qui recherche la perfection et un résultat sans tache, finit toujours, quelque part dans son fonctionnement, par broyer un individu. Elle atteint les uns aux pieds, d’autres dans leur réputation, d’autres encore dans leur vie.
Cette machine ne s’arrête pour personne. Le jour où Baggio a manqué son tir au but, la remise des prix a eu lieu comme prévu, les engagements de sponsoring ont été honorés comme prévu. Lorsque la nouvelle du meurtre d’Escobar est arrivée, la Coupe du monde a poursuivi son cours jusqu’à la finale. À l’instant où Maradona a été exclu, le calendrier a continué de se dérouler. La grandeur et la cruauté de la machine tiennent précisément à ce « comme prévu ». Elle est assez vaste, assez solide pour qu’aucune tragédie individuelle ne suffise à ralentir ses rouages, ne serait-ce que d’un cran. Elle a besoin de héros, elle a aussi besoin de victimes. Héros ou victimes ne sont, les uns comme les autres, que des maillons fugitifs dans son immense fonctionnement.
Mais si vaste, si indifférente soit-elle, cette machine n’a finalement pas obtenu tout ce qu’elle voulait. Elle voulait un champion incontestable ; devant le point de penalty, elle a pourtant remis le titre à une frappe dont personne ne pouvait calculer le hasard. Elle voulait une affaire clairement close ; dans les rues de Medellín, elle a pourtant laissé une affaire qui ne sera jamais élucidée jusqu’au bout. La machine peut broyer des êtres humains, continuer de faire tourner ses rouages. Après son passage, elle n’a néanmoins obtenu ni la certitude ni la clôture qu’elle désirait vraiment. Elle a sacrifié des hommes sans recevoir ce qu’elle voulait obtenir en échange : voilà sa plus profonde vanité. La machine tourne comme prévu, le champion est désigné comme prévu, le commerce prospère comme prévu. Seulement, à chaque édition, une ou deux personnes restent prises dans les rouages.
X. Pour conclure
Rassemblons les fils.
Les États-Unis de 1994 ont traité le football comme une marchandise, l’ont vendu sur une terre où il n’avait pas de racines, et l’ont vendu avec un immense succès. Soixante-neuf mille spectateurs par match, cinquante millions de dollars d’excédent, des coups d’envoi soigneusement ajustés aux retransmissions télévisées, cette pelouse transplantée dans une enceinte couverte, entretenue pour les matchs puis réutilisée ailleurs : tout cela dessine les contours d’une entreprise commerciale de premier ordre. Mais ni les recettes ni la réussite technique ne font disparaître l’incertitude d’un match. Plus une affaire veut tout calculer, obtenir un résultat net, sans le moindre risque, plus elle doit reporter ailleurs ce qui échappe à ses calculs. Et au bout de ce transfert, il y a des hommes.
Cette édition a ainsi montré comment le prix de la réquisition du football par la construction s’alourdissait, étape après étape. D’abord, elle réquisitionnait la réputation : un régime se servait de la Coupe du monde pour se donner du lustre. Puis elle réquisitionnait la liberté : une liesse couvrait les cellules situées à quelques rues de là. En 1994, elle a présenté la facture aux vies humaines. Avec un pied, Baggio a porté pour toute une équipe le poids déraisonnable de la victoire ou de la défaite. Ce tir passé trop haut l’a fixé dans d’innombrables mémoires. On oublie pourtant souvent qu’il avait d’abord porté, seul, l’Italie jusqu’en finale. Avec sa vie, Escobar a remboursé pour une défaite une dette qui n’aurait jamais dû lui incomber. À qui fallait-il réclamer cette dette ? Le mobile, la chaîne des commanditaires : la justice est allée jusqu’au tireur, puis n’a plus pu avancer. Tout cela demeure à jamais en suspens.
Ceux que la machine a broyés ne lui ont finalement pas permis d’obtenir la clôture nette qu’elle recherchait. Un vainqueur et un vaincu ont été désignés ; la frappe de Baggio a pourtant montré que l’héritage le plus lourd ne permet pas de calculer cet instant de hasard. Le meurtrier a été condamné ; l’affaire Escobar a pourtant montré que la recherche la plus obstinée d’un responsable ne permet pas d’établir le véritable mobile. La construction a fait peser une charge écrasante sur des personnes bien réelles, les a écrasées, sans obtenir pour autant la certitude dont elle rêvait. La machine tourne encore, le commerce continue. Mais ceux qui restent sous les rouages, cette silhouette qui s’éloigne seule après un tir au but manqué, ce deuil qui s’attarde autour d’une tombe : voilà le véritable coût de cette brillante affaire. Un commerce qui voudrait tout calculer ne pourra jamais épuiser l’humain par le calcul, ni enfermer ce ballon que personne ne peut prévoir, ni cette vie perdue dont personne ne peut expliquer la fin. Le cycle ne s’est pas arrêté. Il tourne toujours.