Rome
Le football du risque zéro et la Coupe du monde qui s’est asphyxiée
(Point d'entrée : la Coupe du monde 1990 en Italie)
Dans cet essai
- I. Le chiffre le plus bas
- II. Quand ne pas encaisser rapporte plus que marquer
- III. À force de calculer, la construction s’enferme dans une impasse
- IV. Contrainte de reprendre ses propres fondations
- V. Le penalty qui a décidé du titre
- VI. L’homme qu’on a porté au sommet, puis reposé à terre
- VII. Cette larme, et ce qu’elle n’a pas provoqué à elle seule
- VIII. Le dilemme des Napolitains
- IX. Le tenant du titre et un remplaçant de trente-huit ans
- X. Pour conclure
I. Le chiffre le plus bas
La Coupe du monde 1990, en Italie : cinquante-deux rencontres, cent quinze buts, soit 2,21 buts par match. Ce chiffre est longtemps resté inscrit comme la plus faible moyenne de buts de l’histoire des phases finales de la Coupe du monde masculine.
Pour mesurer à quel point c’est peu, disons-le autrement. Sur cinquante-deux rencontres, pas même deux buts et demi par match en moyenne, et quantité de scores arrêtés à 0-0 ou à 1-0. Les spectateurs remplissaient les stades fraîchement rénovés d’un bout à l’autre de l’Italie. Ils y trouvaient, soir après soir, des face-à-face d’une extrême prudence : de part et d’autre, on consacrait l’essentiel de ses efforts à ne pas encaisser plutôt qu’à envoyer le ballon au fond du filet adverse. Cette sensation d’étouffement a imprégné tout le tournoi. Elle ne tenait pas au hasard d’une seule rencontre.
Un chiffre suffit à résumer le caractère d’une Coupe du monde entière. Les vedettes ne manquaient pas, les histoires non plus ; pourtant, la trace la plus profonde laissée par cette édition dans l’histoire du football est celle de l’ennui. Quatre rencontres se sont prolongées jusqu’aux tirs au but, dont les deux demi-finales. L’Argentine n’a marqué que cinq fois dans tout le tournoi et s’est néanmoins hissée en finale. La finale elle-même s’est achevée sur une victoire de la RFA, 1-0, grâce à un unique but sur un penalty contesté. Deux Argentins ont été expulsés. Jamais auparavant un joueur n’avait reçu de carton rouge en finale de Coupe du monde ; il y en a eu deux ce soir-là.
Le problème de cette édition ne tenait ni à une équipe en particulier ni à un homme. Il se situait plus profondément : quand toutes les équipes poussent à l’extrême l’art de ne pas encaisser, elles produisent ensemble une Coupe du monde où plus personne n’ose attaquer. Il faut comprendre d’où venait cet ennui, puis ce qu’a fait la construction après s’être elle-même conduite à l’asphyxie.
C’est une histoire différente de celles des essais précédents. Jusque-là, le problème du football était toujours de ne pas réussir à tout enfermer. Un ballon, un homme, un hasard finissait par s’échapper des calculs les plus serrés. En 1990, le problème s’est exactement inversé : on avait si bien verrouillé le jeu qu’on avait étouffé le football avec lui. C’est la même loi cyclique de la taille et de la construction, mais il faut cette fois la lire par son autre face.
En lisant cette loi à l’envers, on en voit mieux l’ossature. Ne pas parvenir à tout enfermer, c’est voir le reste échapper à la construction. Tout verrouiller à mort, comme en 1990, c’est voir la construction se détruire elle-même à force de vouloir détruire le reste. Ce sont les deux faces d’une même pièce. Le reste ne se laisse pas enfermer ; pourtant, si une équipe, si un sport s’obstine à braver cette loi et veut absolument l’extirper jusqu’à la dernière parcelle, il ne supprime pas seulement le risque et le hasard. Il supprime aussi toute la vitalité du football, qui tient à ce risque et à ce hasard. Vouloir enfermer le reste une fois pour toutes ne mène pas au succès. Cela mène à sa propre asphyxie.
II. Quand ne pas encaisser rapporte plus que marquer
Éclaircissons d’abord la logique de cet ennui. Les joueurs ne se ménageaient pas. Bien au contraire : chaque équipe calculait trop bien.
Sur un terrain, il existe deux chemins vers la victoire : marquer davantage que l’adversaire, ou l’empêcher de marquer. En 1990, de plus en plus d’équipes avaient fait leurs comptes et compris que le second offrait bien plus de garanties que le premier.
Ce changement de calcul ne venait pas de nulle part. Dans les années 1980, le balancier tactique avait globalement penché vers la défense. Le marquage individuel, le piège du hors-jeu, l’étouffement de l’adversaire dans un milieu de terrain très dense : un à un, ces moyens d’entraver l’attaque étaient arrivés à maturité. Plus les techniques défensives progressaient, moins l’attaque rapportait au regard de ce qu’elle coûtait. Les équipes voyaient de mieux en mieux qu’au lieu de s’épuiser à percer le dispositif adverse, il valait mieux tenir solidement le sien, puis attendre un contre, voire tout simplement une séance de tirs au but. Les progrès techniques auraient dû rendre le football plus beau. Cette fois, ils l’avaient d’abord rendu plus laid, parce qu’ils avaient commencé par armer la défense. Attaquer, c’est prendre un risque : on monte, on se découvre derrière, et un contre peut tout faire perdre. En se recroquevillant, en entassant les joueurs dans son camp, on gagne certes sans panache, mais on perd moins souvent. Au pire, on pousse jusqu’aux tirs au but et l’on tente sa chance. Dès lors que ne pas encaisser rapporte plus que marquer, des équipes rationnelles choisissent, sans même se concerter, de ne pas encaisser.
Pour chaque équipe prise séparément, le compte était juste. Mais une fois que toutes avaient fait ce même calcul, l’addition devenait désastreuse. Tu n’oses pas monter le premier, moi non plus. Chacun reste replié dans son camp et attend que l’autre commette la première erreur.
Il n’y a pas de méchant dans cette histoire. Les équipes retranchées devant leur but ne sont pas lâches ; elles sont rationnelles. Elles appliquent fidèlement la stratégie qui sert le mieux leurs intérêts. On ne peut reprocher à aucune d’avoir choisi de défendre puisque, dans ce jeu-là, défendre était la bonne réponse. Seulement, quand chacun choisit la réponse qui lui convient, tous obtiennent un résultat qui ne convient à personne. C’est une impasse classique : l’intelligence des calculs individuels s’additionne en une bêtise collective. Le football n’a pas perdu contre une mauvaise équipe ; il a perdu contre l’habileté irréprochable que toutes avaient en partage. Les matchs sont donc devenus de longs face-à-face. Les beaux échanges d’attaques se sont raréfiés, les 0-0 et les 1-0 se sont multipliés. Quand on pouvait attendre les tirs au but, on ne prenait surtout pas le risque de trancher dans le temps réglementaire.
Il y a là un nœud stratégique. Qu’une seule équipe se retranche, et son adversaire hésite généralement à se jeter à l’attaque : monter, c’est lui offrir des espaces derrière et la possibilité d’y frapper au moment voulu. La prudence devient contagieuse. Le repli de l’un provoque le repli de l’autre. Comme deux joueurs qui refusent chacun d’abattre la première carte, les deux équipes transforment un match fait pour les échanges en une épreuve d’usure et de patience. Le premier qui risque quelque chose peut être le premier à le payer. Le choix rationnel est donc que personne ne risque rien en premier. Chaque décision raisonnable contribue ainsi à un résultat que personne n’a envie de regarder.
Cette logique et la faille de Gijón, huit ans plus tôt, procèdent de la même racine. À Gijón, les intérêts de deux équipes coïncidaient : elles avaient donc toutes deux cessé de jouer. En 1990, les calculs de toutes les équipes allaient dans le même sens : ensemble, elles n’osaient donc plus jouer. Le règlement peut prévenir les fautes et la tricherie. Il ne sait pas empêcher cela : plus de vingt équipes qui, chacune pour les raisons les plus légitimes, conduisent ensemble le football vers l’ennui. La construction avait rédigé ses articles en partant du principe que l’on cherche à gagner. Elle n’avait pas prévu qu’un jour chercher à ne pas perdre deviendrait plus avantageux. Ce jour venu, le sport tout entier se met à glisser dans une direction que personne n’avait souhaitée.
Voilà l’un des angles morts de la construction. En écrivant ses règles, elle avait en tête des adversaires si avides de victoire qu’ils risquaient d’employer tous les moyens. Elle se prémunissait contre un excès d’ambition. Jamais elle n’avait envisagé de devoir se prémunir un jour contre un excès de prudence : contre des gens assez malins pour conclure que la meilleure solution consistait à ne pas attaquer. Aucun article n’était prévu contre le trop faible désir de gagner. Lorsque l’état d’esprit dominant sur le terrain est discrètement passé de « je veux te battre » à « commençons par ne pas perdre », tout l’arsenal réglementaire conçu sur mesure pour la première disposition s’est retrouvé inopérant.
III. À force de calculer, la construction s’enferme dans une impasse
Nous touchons ici au point essentiel.
Dans les essais précédents, la construction échouait, encore et encore, à enfermer son reste. En 1990, autre chose s’est joué. Rien, de l’extérieur, n’est venu faire voler la construction en éclats. Elle s’est elle-même privée d’air. Elle avait poussé jusqu’au bout tous les calculs possibles : le risque, les buts encaissés, le hasard, tout avait été pris en compte dans la forteresse défensive. Au terme du calcul, elle s’était enfermée dans une impasse où rien ne fuyait, mais où plus rien ne vivait non plus.
C’est l’autre visage de la perfection. Trente-six ans plus tôt, à Berne, la Hongrie avait porté la perfection offensive à son sommet ; puis une finale avait échappé à sa maîtrise et elle avait perdu. En 1990, le football avait porté la perfection défensive à son sommet. Cette fois, tout était bien verrouillé, jusqu’à la possibilité même de voir un beau match. La première perfection ne parvenait pas à tout fermer ; la seconde fermait trop bien. Apparemment contraires, elles disent au fond la même chose : dès qu’un système pousse une exigence à son extrême, il en paie nécessairement le prix ailleurs. L’étanchéité de la défense se paie de la vitalité même du football.
Nulle part ce compte n’est plus clair que sur le terrain. Il est effectivement très difficile de faire céder une équipe qui replie ses dix joueurs dans sa moitié de terrain. Elle occupe chaque espace dangereux, étouffe à l’avance chaque imprévu possible. Mais en remplissant ainsi le terrain, elle en fait disparaître les espaces. Sans espace, pas de création ; sans création, pas de ces instants qui font bondir de son siège. La perfection défensive s’achète au prix du sacrifice de l’incertitude, alors que c’est précisément dans cette incertitude que se cache une grande part du charme du football. On se protège du risque d’échec, et du même geste on se protège de la possibilité de l’éblouissement. Les deux passent par la même ouverture.
Réduire le risque à zéro ressemble à une victoire de la construction : elle aurait enfin domestiqué ce hasard qui se dérobe toujours aux calculs. Mais le prix en est qu’elle a domestiqué, du même coup, tout ce que le football a de plus émouvant. L’attaque risquée, la montée sans arrière-pensée, les échanges offensifs où l’on joue son va-tout : ce qui fait battre le cœur plus vite naît précisément du risque. Mettez le risque à zéro, et tout cela tombe à zéro avec lui.
Au fond, le football n’est pas un examen où l’on obtient la note maximale en ne commettant aucune erreur. C’est un spectacle dont toute l’âme tient à sa capacité de faire vibrer. Si on le gère comme un examen, si chaque but encaissé devient une erreur qu’il faut absolument éliminer, alors la manière la plus intelligente de jouer consiste à ne prendre aucun risque. La logique est irréprochable ; le spectacle, désastreux.
Il y a là un paradoxe : une équipe peut faire les bons choix dans chacun de ses matchs et, au bout du compte, ruiner l’attrait de ce sport. En 1990, le choix juste et le beau jeu se sont séparés. Les équipes qui jouaient de la manière la plus juste étaient souvent les plus ennuyeuses ; celles qui offraient du spectacle étaient précisément celles qui osaient se tromper, prendre des risques, jouer un peu moins juste. Une question brutale se posait dès lors à la construction : si chaque équipe recherche la décision juste, qui répond de la beauté du football ? Personne, à moins que la construction n’intervienne elle-même pour réécrire les règles qui font de la justesse un synonyme d’ennui. En 1990, les équipes étaient devenues, une à une, les fidèles de cette logique. Elles jouaient de plus en plus juste, et de façon de plus en plus terne. La bonne décision et le beau jeu avaient pris deux chemins distincts ; la plupart des équipes avaient choisi la bonne décision. L’ennui de 1990 a démontré une chose : la beauté du football et le risque du football sont les deux faces d’une même réalité. On ne peut vouloir l’une sans l’autre. Une construction qui enferme hermétiquement le risque finit par enfermer les battements de son propre cœur.
IV. Contrainte de reprendre ses propres fondations
Il faut toujours quelqu’un pour remuer une eau devenue stagnante. Cette fois, ce fut la construction elle-même.
Après 1990, l’International Football Association Board ne pouvait plus rester sans réagir. En 1992, il adopta une règle aux conséquences considérables : le gardien ne pourrait plus prendre à la main un ballon volontairement donné en retrait par un coéquipier. Le préambule en exposait les objectifs sans détour : lutter résolument contre les pertes de temps et raviver un esprit offensif qui faisait trop souvent défaut depuis quelque temps. Plus tard, en retraçant l’histoire des lois du jeu, l’institution elle-même a situé l’origine de cette modification dans l’après-Coupe du monde 1990 en Italie.
La passe en retrait était comme un condensé de l’ennui de ce tournoi. Un défenseur redonnait le ballon à son gardien, le gardien le prenait dans les bras, puis laissait tranquillement filer le temps : difficile de faire plus commode pour temporiser et refuser le jeu. La nouvelle règle privait le gardien de ses mains. Sur une passe en retrait, il ne lui restait que les pieds. Or jouer au pied, c’est s’exposer à un risque, à une erreur possible ; impossible, désormais, de laisser le temps s’écouler en toute quiétude. Une petite règle obligeait le ballon à recommencer à circuler depuis l’arrière.
Cet épisode illustre avec force la loi cyclique de la taille et de la construction, mais dans le sens inverse. D’ordinaire, le reste fait éclater la construction. Cette fois, la construction s’était elle-même acculée au mur et devait revenir sur ses propres fondations pour les réécrire de sa main. Ce qui manquait, le beau football, l’esprit d’attaque, n’était pas présent sur les pelouses de 1990 sous la forme d’une présence. C’était précisément par son absence qu’il s’imposait avec violence. Son absence était si criante que la construction n’avait d’autre choix que de légiférer pour le faire revenir.
C’est une manière rare pour le reste de se manifester. D’habitude, il fait du bruit : c’est le ballon qui surgit sans invitation, force le passage et révèle d’un coup la fragilité des défenses les mieux organisées. Mais en 1990, il ne disait rien. Il était cet ennui diffus, ce manque que tout le monde ressentait sans savoir le nommer. Aucun ballon précis, aucun homme précis ne l’incarnait. Il avait pris la forme de la fadeur d’une Coupe du monde entière.
C’est aussi ce qui donne à 1990 une place à part parmi les éditions qui l’entourent. Les autres années, le reste est concret : le ballon indécidable de Wembley, la main de Maradona, ce ballon repoussé par le poteau. On peut toujours montrer un instant et dire : voilà, c’est lui. Le reste de 1990, lui, ne se montre pas du doigt. Il n’a pas de visage. Il est disséminé dans l’ennui des cinquante-deux rencontres. Et c’est justement ce qui le rend plus omniprésent encore : il n’est pas l’accident d’un instant, mais ce qui manque à toute une atmosphère. Face à un reste qui a une forme, la construction peut encore chercher un moyen de le contenir. Face à ce manque impalpable et diffus, elle ne sait même pas par où commencer ; elle doit se retourner et se modifier elle-même. Cette présence silencieuse a été plus puissante que n’importe quel but : elle a forcé tout l’organe législateur du football à se rasseoir pour examiner ses propres règles. Le reste ne fait pas toujours irruption à grand fracas. Parfois, il est cette place vide, ce manque que chacun sent sans pouvoir le désigner. Et c’est à la construction, finalement, qu’il revient d’en payer le prix.
Il faut aussi le préciser : le règlement peut forcer le ballon à circuler, pas faire naître l’envie d’attaquer. On peut priver le gardien de ses mains ; on ne peut pas ordonner à une équipe de vouloir sincèrement aller de l’avant. La règle de la passe en retrait traitait donc le symptôme, pas la cause. Elle compliquait le refus de jouer, mais elle ne supprimait pas, et ne pouvait pas supprimer, le calcul selon lequel il est plus avantageux de ne pas encaisser. La construction avait repris ses fondations ; elle ne pouvait reprendre à sa guise les comptes bien tenus dans l’esprit des hommes. Tout ce qu’elle pouvait faire était de renchérir un peu le coût de la passivité, de faire en sorte qu’il ne soit plus aussi simple de jouer pour ne pas perdre. C’était déjà l’opération la plus lourde qu’elle pût pratiquer sur elle-même.
À un niveau plus profond, la construction se heurte à une difficulté qu’elle ne pourra jamais résoudre complètement. Elle veut du beau football, mais le beau football naît du désir de gagner des joueurs, et le désir est un domaine où la loi ne commande pas. La construction ne peut modifier que les règles extérieures : comment passer le ballon, si la main peut le toucher, comment compter le temps. Elle ne peut modifier ce que les gens calculent en eux-mêmes lorsqu’ils jouent. Elle peut rendre la passivité plus coûteuse ; elle ne peut inscrire le désir d’entreprendre dans aucun article. C’est le destin commun de toutes les règles : elles encadrent les conduites sans pouvoir susciter la volonté, ferment les voies de la paresse sans pouvoir ouvrir celles de la passion.
Il faut retenir que la construction ne s’est pas réformée cette fois par fantaisie. Elle y a été acculée. Quand un sport devient ennuyeux au point que ses propres législateurs n’en supportent plus le spectacle, c’est que le mal est déjà sérieux. La règle de la passe en retrait relevait moins d’un perfectionnement bienvenu que d’une réanimation indispensable. La construction préférait toucher à ses fondations plutôt que regarder le football perdre lentement son public au milieu des bâillements. Cette nécessité dit à quel point l’ennui en était venu à menacer l’essentiel.
V. Le penalty qui a décidé du titre
Le 8 juillet 1990, au stade olympique de Rome : la finale, RFA-Argentine.
Le match était à l’image du tournoi : terne, fermé, pénible à regarder. À la soixante-cinquième minute, le remplaçant argentin Monzón fut expulsé pour une faute, devenant le premier joueur à recevoir un carton rouge en finale de Coupe du monde. À la quatre-vingt-cinquième minute, l’arbitre mexicain Codesal accorda un penalty à la RFA, jugeant que Sensini avait fait tomber Völler dans la surface. Brehme le transforma. 1-0. Ce penalty décida de l’attribution du trophée.
Une finale engluée dans l’ennui pendant près de quatre-vingt-dix minutes, puis départagée par un penalty de ce genre : c’était une cruelle métaphore de toute l’édition. Aucune des deux équipes ne voulait, ou plutôt n’osait, gagner le match par une franche offensive. Le verdict reposait donc sur un contact dans la surface et sur l’appréciation instantanée d’un arbitre. Quand les équipes renoncent elles-mêmes à se départager avec leurs pieds sur le terrain, le pouvoir de décider passe ailleurs. La faute n’en revenait pas au penalty. C’était l’issue que s’était attirée ce football qui calculait tout avec une telle précision qu’il n’osait plus se libérer, même en finale. Avant le coup de sifflet final, l’Argentin Dezotti fut expulsé à son tour. L’Argentine termina la rencontre à neuf.
Comme les décisions litigieuses des essais précédents, ce penalty doit se lire sur trois plans distincts. Premier plan : les faits de l’arbitrage sont établis. L’arbitre a sanctionné une faute de Sensini, Brehme a marqué. Voilà ce qui est consigné. Deuxième plan : la contestation existait déjà sur le moment. Les comptes rendus du jour estimaient la sanction sévère ; ils reconnaissaient que Sensini avait effectivement fait trébucher Völler, tout en soulignant que des contacts plus appuyés n’avaient pas systématiquement donné lieu à des penalties pendant le tournoi. Troisième plan : les réinterprétations ultérieures. Certains commentaires allemands y ont vu la compensation d’une omission antérieure de l’arbitrage. Cela reste une interprétation, pas un mobile avoué par l’arbitre.
Une fois les trois plans séparés, la vieille question reparaît. La décision a été prise, elle figure dans les registres et nul ne peut la changer. Mais était-elle juste ? La question est devenue une controverse qui ne peut jamais être entièrement éclaircie. Un titre mondial suspendu à un penalty dont on ne sait trancher l’équité ; et les protestations argentines, comme celles que les Allemands ont élevées pendant des décennies contre le but de Wembley, condamnées à ne jamais recevoir de réponse définitive. La construction tranche la question de la victoire, pas celle de la justice qui la sous-tend. De Wembley au Bernabéu, puis à cette nuit de Rome, la faille ne s’est jamais refermée. C’est peut-être le dénouement le plus amer de cette Coupe du monde si terne : même son champion a été désigné sur une décision contestée, au milieu des sifflets.
Qu’une Coupe du monde réputée pour ses défenses et son ennui s’achève par une telle finale semble presque relever d’une fatalité parfaitement ajustée. Deux équipes avaient vidé la rencontre de toute vie ; un penalty indécidable avait fini par les départager, avec deux cartons rouges en prime. Aucun dénouement à couper le souffle, aucun instant à la hauteur d’un sommet mondial. Seulement un penalty contesté, une vague de protestations et une Argentine qui finissait tant bien que mal à neuf. Cette conclusion ressemblait au sceau que le tournoi tout entier apposait sur lui-même.
Le parcours de l’Argentine constituait d’ailleurs l’illustration la plus extrême de ce calcul. Cinq buts seulement dans toute la Coupe du monde, mais une défense acharnée et deux séances de tirs au but lui avaient permis d’atteindre la finale. On poussait presque jusqu’à son terme la logique selon laquelle il est plus rentable de ne pas encaisser : peu importe de marquer peu, pourvu qu’on perde encore moins. Qu’une telle équipe ait pu aller jusqu’au bout suffisait à indiquer dans quel sens soufflait le vent. En 1990, une équipe qui ne marquait que cinq buts pouvait aller plus loin que celles qui faisaient vivre les matchs. Difficile de trouver une attestation plus forte de ce calcul si habile.
VI. L’homme qu’on a porté au sommet, puis reposé à terre
Sur ce fond terne, quelques lumières ont tout de même brillé. La plus vive s’appelait Schillaci.
Il y avait quelque ironie à voir surgir un buteur prolifique dans une Coupe du monde réputée pour sa défense et son ennui. Alors que tout le football rivalisait pour savoir qui encaisserait le moins, Schillaci s’entêtait à vouloir marquer le plus. Et il en marqua six. Au milieu de cette grisaille, il avait l’air d’un intrus arrivé à contretemps. Avec une sorte de naïveté, il rappelait ce que le football était censé être : un jeu où l’on envoie le ballon dans les filets, au lieu de le garder jalousement à ses pieds.
Avant le tournoi, presque personne ne le connaissait. Il n’avait fait ses débuts avec la sélection italienne A qu’à la fin de mars 1990. Pour le premier match de l’Italie dans ce Mondial, contre l’Autriche, il était encore remplaçant : il entra à la soixante-quinzième minute et inscrivit le but de la victoire. C’était son deuxième match en sélection. Puis cet homme presque anonyme devint irrésistible : six buts dans le tournoi et le Soulier d’or à l’arrivée.
Rapprocher Schillaci de Rossi, huit ans plus tôt, fait apparaître deux visages du hasard. Rossi, lui aussi, avait été soudain éclairé par la lumière du résultat : quelques semaines avaient suffi pour faire d’un homme qui n’était plus que son propre fantôme le héros d’un triple sacre. Mais derrière la lumière de Rossi se trouvait le poids d’un titre mondial. Cette gloire pesait assez lourd pour tenir tête aux années suivantes et lui permettre de vivre toute sa vie dans cette clarté. La lumière de Schillaci n’avait aucun titre auquel s’arrimer. L’Italie n’avait finalement pas remporté cette Coupe du monde, et ses six buts, si éclatants fussent-ils, ne s’étaient pas cristallisés en un monument devant lequel se recueillir. La lumière dissipée, on l’avait donc remis à sa place. Tous deux avaient été élus par le hasard. Rossi était resté dans la lumière ; Schillaci n’avait été que prêté à la lumière, le temps d’un été.
Un tel début semble presque irréel. Un homme au parcours international dérisoirement court entre en jeu lors du premier match de l’Italie dans cette Coupe du monde, marque le but victorieux, puis plus rien ne l’arrête. Ce n’est pas le récit édifiant d’une longue patience enfin récompensée. Tout est trop soudain, trop peu préparé. On dirait plutôt que le destin a appelé un nom au hasard. Sans raison, sans logique, la chose a simplement eu lieu : un homme promis à l’obscurité des marges du football italien s’est trouvé projeté d’un coup au centre du monde.
La seconde moitié de l’histoire est pourtant plus déconcertante encore. Avant ce Mondial, Schillaci n’avait jamais marqué pour l’Italie. Après ce Mondial, il ne devait plus marquer qu’une seule fois dans tout le reste de sa carrière internationale. Sept buts en sélection au total, dont six concentrés dans ce seul été 1990. Comme si un faisceau de lumière l’avait atteint sans prévenir, avait fait de lui, pendant quelques semaines, le héros de l’Italie entière, puis s’était éteint tout aussi brusquement, le rendant à son anonymat de départ.
Rarement le hasard aura agi sur un individu de façon aussi nette. Il ne donne pas de raisons, ne demande pas les états de service. Il a choisi Schillaci, l’a porté si haut, puis l’a reposé à terre quelques semaines plus tard. Huit ans auparavant, au Sarrià, Rossi avait lui aussi été éclairé par la lumière du résultat. Seulement, la sienne était liée à un titre et était restée longtemps sur lui ; celle de Schillaci, après avoir brillé, s’était dissipée. Parmi ceux que le hasard choisit, certains restent à jamais dans la lumière ; d’autres ne sont éclairés que le temps d’un été. Les six buts de Schillaci ont réellement existé cet été-là. Son effacement ultérieur est tout aussi réel. Une Coupe du monde peut donc illuminer la vie d’un homme avec une telle intensité, puis la lui rendre si vite.
Si l’histoire de Schillaci émeut, c’est précisément parce que tout y passe si vite. Il n’est pas une étoile qui brûle d’un feu constant, mais une étoile filante traversant la nuit : prodigieusement brillante, prodigieusement brève. Les six buts sont réels, le Soulier d’or est réel, les acclamations de toute l’Italie durant un été sont réelles elles aussi. Rien de tout cela, pourtant, n’a pu se prolonger dans la suite de sa carrière. Le hasard lui a offert un été, puis a rendu les années restantes à l’ordinaire. Sa vie semble avoir été éclairée un instant en son milieu : avant et après, elle rejoint le commun ; seule cette portion centrale reste à jamais dans l’Italie de 1990.
VII. Cette larme, et ce qu’elle n’a pas provoqué à elle seule
Cette édition a aussi laissé une larme célèbre.
Le 4 juillet 1990, lors de la demi-finale Angleterre-RFA, Gascoigne reçut un carton jaune pour une faute. Déjà averti contre la Belgique, il serait donc suspendu si l’Angleterre se qualifiait pour la finale.
La caméra saisit immédiatement son visage au bord des larmes. L’image devait devenir l’une des plus rediffusées de tout le tournoi en Grande-Bretagne. Si cette larme touche autant, c’est qu’elle ne se protège de rien. À une époque où chacun apprenait à tout calculer et à tenir ses émotions soigneusement cachées, un jeune homme pleurait sans se dissimuler, sous le regard du monde, un malheur qui n’avait pas encore eu lieu. Il ne pleurait pas une défaite : l’Angleterre n’avait pas encore perdu. Il pleurait un pressentiment, le sentiment d’injustice à l’idée de pouvoir être privé de finale. Cette émotion sans défense tranchait singulièrement sur l’ennui calculateur du tournoi ; elle n’en était que plus précieuse. On s’en souvient peut-être précisément parce qu’elle fut un rare éclat de naïveté au milieu de tant d’habileté.
On a par la suite chargé cette larme d’une lourde signification. On entend souvent dire qu’elle aurait amorcé le tournant qui a rapproché le football anglais des classes moyennes et l’a fait entrer dans une nouvelle ère commerciale. Mais ce lien de cause à effet demande de la précision. La formulation solide consiste à y voir une interprétation ultérieure, et non une cause unique. Plusieurs conditions avançaient en parallèle et se renforçaient mutuellement. L’Angleterre avait bien joué en 1990. Les larmes de Gascoigne avaient, de leur côté, fait rayonner le charme de la vedette : l’ensemble révélait un public britannique plus largement disposé à consommer du football. Dans le même temps, la Grande-Bretagne assouplissait en 1990 la réglementation audiovisuelle, ce qui permettait l’entrée de nouveaux acteurs de la télévision payante. C’est la rencontre de ces deux évolutions qui a formé le contexte de l’avènement ultérieur de la Premier League et de l’ère de la télévision payante.
Rapporter tout cela à une larme, c’est encore choisir la facilité du récit. Une larme fait un symbole facile à retenir, une image que l’on peut repasser indéfiniment. On la pousse donc sur le devant de la scène et elle recueille les honneurs à la place de tout un ensemble de transformations commerciales et techniques. Or l’histoire réelle n’a jamais été mise en mouvement par un seul instant d’émotion. Elle est faite de capitaux, de techniques, de décisions publiques et de goûts collectifs qui se tressent ensemble. Cette larme était vraie, elle était émouvante et elle constituait bien l’un des fils de cette tresse. Mais elle n’a pas produit, et ne pouvait pas produire à elle seule, tout ce qui a suivi.
La nuance est essentielle. Dire que cette larme n’est pas l’unique cause ne revient aucunement à dire qu’elle est négligeable. Elle a réellement ému, réellement gravé chez des dizaines de millions de personnes qui ne regardaient pas le football le souvenir d’un visage pleurant pour lui, réellement associé ce sport à une émotion plus délicate. Elle a été l’une des forces effectives de ce mouvement historique. Mais reconnaître en elle une force et la consacrer comme l’unique moteur sont deux choses différentes. La première respecte les faits ; la seconde cède à la séduction d’une belle histoire. L’histoire se laisse plus volontiers retenir comme l’œuvre d’une larme que comme celle d’une révision de la législation audiovisuelle et de l’arrivée de la télévision payante : c’est tellement plus simple, et tellement plus émouvant. Prendre un symbole pour le moteur de toute une séquence historique, c’est encore une paresse de la mémoire.
VIII. Le dilemme des Napolitains
Les demi-finales ont noué une autre histoire, à Naples.
La demi-finale Argentine-Italie se jouait au stade San Paolo de Naples, et Maradona était précisément l’idole du club napolitain. Avant la rencontre, il avait tenu devant la presse des propos qui allaient bien au-delà d’un simple appel aux Napolitains à soutenir l’Argentine. Il visait plus profond : les puissants d’Italie, disait-il, demandaient maintenant aux Napolitains d’être italiens pendant une journée, alors qu’ils les oubliaient complètement les trois cent soixante-quatre autres jours. Il ajouta plus tard qu’il ne demandait que du respect pour les Napolitains et que les Italiens devaient comprendre que les Napolitains étaient italiens, eux aussi. Il avait replacé le match dans le contexte du mépris dont Naples faisait depuis longtemps l’objet au sein de l’Italie.
Le poids de ces propos tenait moins au camp qu’ils favorisaient qu’au voile qu’ils déchiraient, ce voile que l’on maintenait d’ordinaire avec soin. Au quotidien, le mépris entre le Nord et le Sud demeurait feutré, tacite. Maradona avait choisi l’instant où toute la nation regardait pour le dire à haute voix. C’était comme s’il demandait en public : comment traitez-vous Naples le reste du temps, et de quel droit exigez-vous maintenant son soutien inconditionnel ? La question posée, les vieilles blessures des Napolitains ne pouvaient plus rester dissimulées. Il n’avait pas créé la fracture ; il avait éclairé une fracture qui existait déjà.
Les récits fiables de l’atmosphère au San Paolo ce soir-là décrivent tous une déchirure, et non un stade rallié à un seul camp. Les supporters napolitains étaient pris entre l’équipe nationale et l’idole de leur club, incapables de choisir sans douleur. Une banderole disait : « Diego dans nos cœurs, l’Italie dans nos chants. » Une autre : « Maradona, Naples t’aime, mais l’Italie est notre patrie. » Une partie du public local a effectivement encouragé l’Argentine. Mais l’atmosphère générale était mêlée, divisée ; le San Paolo n’avait pas basculé tout entier du côté argentin.
Ces banderoles exprimaient la déchirure avec une parfaite netteté. L’une disait : Diego dans nos cœurs, l’Italie dans nos chants. Un cœur partagé en deux, une moitié pour le héros, l’autre pour le pays. L’autre disait : Naples t’aime, mais l’Italie est notre patrie. L’amour était réel, la patrie l’était aussi, et cette fois on ne pouvait satisfaire les deux. Ce n’étaient pas des slogans lancés pour la forme. C’était une ville sommée de prendre position, qui tentait maladroitement et honnêtement de dire ce qu’elle était. Les banderoles ne donnaient pas de réponse nette parce que les Napolitains eux-mêmes n’en avaient pas, au fond d’eux, de toute prête.
Ce dilemme mérite qu’on s’y arrête. Les Napolitains avaient été placés dans une situation cruelle : ils devaient choisir sur-le-champ entre deux appartenances, leur pays d’un côté, leur héros de l’autre. C’était un choix qu’ils n’auraient pas dû avoir à faire.
Plus profondément, le dilemme napolitain met au jour une difficulté universelle de l’appartenance. On peut appartenir à plusieurs lieux à la fois, à son pays comme à sa ville ; d’ordinaire, ces appartenances coexistent paisiblement. Mais il est des moments où on les oppose de force et où l’on vous somme de choisir l’une contre l’autre. Le San Paolo, ce soir-là, était l’un de ces moments. Sa cruauté tenait à ceci : quel que soit leur choix, les Napolitains devaient trahir une part d’eux-mêmes. Choisir le pays, c’était trahir le héros qui leur avait offert tant de gloire ; choisir le héros, c’était trahir un drapeau dans lequel ils se reconnaissaient aussi. Être contraint de trahir une part de soi : voilà le véritable poids de ce dilemme. Si les mots de Maradona avaient touché si juste, c’est qu’ils avaient atteint une blessure réelle, celle d’un lieu longtemps méprisé par le centre, dont on exige soudain une allégeance sans hésitation dès qu’on en a besoin. La division des tribunes du San Paolo ne témoignait pas de l’inconstance des Napolitains. Ils se trouvaient pris dans une faille qui n’aurait jamais dû exister. Leur embarras était réel. Ils ne l’avaient pas fabriqué eux-mêmes.
IX. Le tenant du titre et un remplaçant de trente-huit ans
Cette Coupe du monde si terne s’était ouverte sur un coup de tonnerre.
En match d’ouverture, le Cameroun affrontait l’Argentine, championne en titre. Tout le monde attendait une entrée en matière à sens unique. Le Cameroun s’imposa pourtant 1-0 et renversa l’Argentine venue défendre son trophée. L’équipe africaine n’en resta pas là. Elle alla jusqu’en quarts de finale, devenant la première sélection africaine de l’histoire à atteindre ce stade de la Coupe du monde. Contre l’Angleterre, en quart, elle passa même devant, 2-1, dans le temps réglementaire, avant de céder de justesse, 2-3, et de trébucher sur la dernière marche.
Le nom qui brillait le plus dans cette équipe était celui de Roger Milla. Il marqua quatre buts, tous après être entré en cours de jeu.
Un vétéran qui quitte le banc et change, encore et encore, le cours du match : il y a dans cette image une force émouvante. Il ne fonçait pas en s’appuyant sur les jambes d’un jeune homme. Il avait le flair de l’expérience et se trouvait toujours au bon endroit au bon moment. Chaque fois que le Cameroun avait besoin d’un but, l’entraîneur le faisait sortir du banc ; il répondait, encore et encore, à l’attente. Il démontrait que, dans un sport de plus en plus enclin à vouer un culte à la jeunesse et à la vitesse, l’expérience et l’intelligence conservent un poids irremplaçable. Son âge a nourri, par la suite, un soupçon persistant : il aurait été plus âgé que ne l’indiquaient les documents officiels. Ceux-ci le donnent né en 1952, ce qui lui faisait trente-huit ans en 1990. La rumeur d’un âge plus avancé a beaucoup circulé, mais on ne trouve aucun document d’état civil original ni document d’enregistrement suffisant pour invalider sa date de naissance officielle. La seule formulation solide est donc la suivante : les registres officiels le font naître en 1952 ; les rumeurs le disant plus âgé sont anciennes, mais aucun document original probant ne permet de les établir. Qu’un homme de trente-huit ans se lève du banc et transforme les matchs à répétition est déjà assez beau. Inutile d’y ajouter le lustre d’un chiffre plus élevé, mais non vérifié.
Le parcours du Cameroun fut l’une des rares poussées de vie sans retenue de cette Coupe du monde étouffante. Tandis que les grandes équipes européennes et sud-américaines se repliaient pour calculer au plus juste, cette sélection africaine jouait avec liberté, témérité, sans penser aux conséquences. Elle offrait au monde la plus grande surprise du tournoi tout en se mettant, à répétition, en danger par les brèches de sa défense.
La présence du Cameroun valait presque réfutation silencieuse du modèle dominant. Alors que chacun démontrait que la défense et la prudence étaient la voie royale vers la victoire, cette équipe africaine avait atteint les quarts par la voie exactement opposée, en semant les surprises tout au long de son parcours. Elle montrait que le calcul selon lequel ne pas encaisser rapporte davantage n’était ni le seul possible ni nécessairement le bon. Une attaque libérée, des assauts sans souci des conséquences pouvaient eux aussi mener loin et gagner l’affection du monde entier. Les Camerounais n’avaient pas remporté le titre. Mais ils avaient laissé davantage que nombre d’équipes allées plus loin. Au milieu d’un ennui fait de savants calculs, l’équipe dont on se souvenait le mieux était précisément celle qui calculait le moins.
Cette vitalité tranchait crûment sur la tendance du tournoi. Tandis que les favoris s’équipaient, les uns après les autres, en forteresses étanches, le Cameroun jouait portes ouvertes. Il pouvait subir un contre parce qu’il était monté trop haut, encaisser à cause d’une brèche défensive ; c’était aussi pour cela qu’il avait disputé quelques-uns des matchs les plus exaltants de l’édition. Ce n’était pas l’équipe la plus avisée. En matière de calcul, elle restait loin derrière les grandes sélections européennes rompues à l’exercice. Mais c’était justement cette imprudence peu calculatrice qui lui donnait la couleur la plus vive au milieu de la grisaille. Parfois, un peu moins d’habileté rapproche de la vérité du football. Les Camerounais n’étaient pas les plus malins ; ils étaient les plus vivants. Et c’est précisément cette vie qui les a fait rester dans les mémoires au milieu de tant d’ennui.
X. Pour conclure
Rassemblons les fils.
L’Italie de 1990 a révélé une nouvelle impasse de la construction. Lors des éditions précédentes, elle échouait toujours à tout enfermer : un match, un homme, un hasard, quelque chose finissait par glisser hors des calculs les plus minutieux. Cette fois, rien n’a fait éclater la construction. Elle s’est elle-même étouffée. Lorsque chaque équipe pousse rationnellement à l’extrême l’art de ne pas encaisser, lorsque le risque zéro devient pour tous la solution optimale, à force de calculs, la construction s’enferme dans une impasse parfaitement étanche et parfaitement inerte. C’est l’autre visage de la perfection : celle de Berne ne parvenait pas à tout verrouiller, celle de Rome verrouillait trop bien. En enfermant le ballon, elle enfermait aussi les battements du cœur du football.
Le reste, lui, a pris une forme sans précédent. Ce n’était pas le ballon qui force le passage, mais la place vide, cet ennui ressenti par tous, cet esprit offensif chassé par les défenses cadenassées. Son absence était si criante que la construction a dû reprendre ses fondations de sa propre main et édicter, en 1992, une règle destinée à faire revenir ce qui manquait. Mais elle ne pouvait aller plus loin. Elle pouvait priver le gardien de ses mains et obliger le ballon à circuler ; elle ne pouvait ordonner à une équipe de vouloir sincèrement attaquer. Elle pouvait renchérir la passivité ; elle ne pouvait effacer des esprits le calcul qui rend plus rentable de ne pas encaisser. La construction s’était opérée elle-même. Elle avait traité le symptôme, sans pouvoir traiter la cause.
Quant aux hommes concrets, ils restent, comme toujours, un peu plus réels que tout ce qu’on raconte d’eux. La lumière d’un été a porté Schillaci très haut, puis, en s’éteignant, l’a doucement reposé à terre : ses six buts et son silence ultérieur sont également réels. Pris entre leur pays et leur héros, les Napolitains ont été sommés de faire sur-le-champ un choix qu’ils n’auraient jamais dû avoir à faire : leur dilemme ne venait pas de leur inconstance, mais de la faille qui les retenait entre ses bords. Un remplaçant de trente-huit ans s’est levé du banc, encore et encore, pour réécrire le match : aucun chiffre non vérifié n’est nécessaire pour embellir cela. La construction peut calculer tous les risques, interdire la passivité par la loi, tout optimiser jusqu’à l’extrême. Une seule chose échappe à son optimisation : ce qui, chez ces hommes, refuse d’entrer dans le calcul. Cette Coupe du monde du risque zéro n’a finalement pas réussi à se refermer sans laisser le moindre jour. Elle a enfermé l’attaque, mais n’a pu enfermer ni la liberté du Cameroun, ni l’irruption de Schillaci, ni ce manque qui réclamait, au nom du football, le retour du beau jeu. Plus la construction veut aller au bout de tous les calculs, plus elle finit, à leur extrémité, par rencontrer ce qu’elle avait oublié de compter : les battements du cœur de ce sport. Dès qu’on les étouffe, ils protestent sous la forme de l’ennui et obligent la construction à desserrer sa prise. Alors le football se remet à jaillir, jusqu’au jour où quelqu’un voudra de nouveau tout calculer. Le cycle ne s’est pas arrêté. Il continue de tourner.