Rome
Le football qui a réduit le risque à zéro, et la Coupe du monde qui s'est asphyxiée elle-même
(Point d'entrée : la Coupe du monde 1990 en Italie)
1. Le chiffre le plus bas
En 1990, la Coupe du monde se joue en Italie : cinquante-deux matchs, cent quinze buts marqués au total, soit une moyenne de 2,21 par match. Ce chiffre est resté, longtemps après, inscrit comme la moyenne de buts la plus basse de toute l'histoire des phases finales de la Coupe du monde masculine.
Pour sentir à quel point ce chiffre est bas, il suffit de le formuler autrement. Sur l'ensemble des cinquante-deux matchs, la moyenne n'atteignait même pas deux buts et demi ; un grand nombre de rencontres se sont soldées par un score de 0-0 ou de 1-0. Les spectateurs, qui remplissaient les stades italiens fraîchement rénovés, n'ont eu droit qu'à une suite d'affrontements prudents, où les deux camps consacraient l'essentiel de leur attention à ne pas encaisser de but, plutôt qu'à envoyer le ballon dans les filets adverses. Cette oppression n'était pas l'accident d'un seul match ; elle imprégnait tout le tournoi.
Un seul chiffre résume le caractère de toute une Coupe du monde. Cette édition ne manquait ni de vedettes ni d'histoires, mais ce qu'elle a laissé de plus solide dans l'histoire du football, c'est cet ennui. Quatre matchs sont allés jusqu'aux tirs au but, et les deux demi-finales se sont décidées aux penalties. L'Argentine n'a marqué que cinq buts de tout le tournoi, et a tout de même atteint la finale. La finale elle-même s'est terminée 1-0 pour l'Allemagne de l'Ouest, son unique but venant d'un penalty contesté, tandis que deux joueurs argentins étaient expulsés — la toute première fois qu'un joueur recevait un carton rouge en finale de Coupe du monde, et il y en a eu deux d'un coup, dans le même match.
Le problème de cette édition ne venait d'aucune équipe en particulier, ni d'aucun individu. Il se situait à un niveau plus profond : quand chaque équipe pousse à l'extrême l'art de ne pas encaisser de but, la somme donne une Coupe du monde où personne n'ose attaquer. Ce qu'il faut retracer, c'est d'où venait cet ennui, et ce que le construct a fait une fois qu'il s'est lui-même poussé jusqu'à l'asphyxie.
C'est une histoire différente de toutes celles des chapitres précédents. Jusqu'ici, le problème du football était toujours de ne pas parvenir à se refermer : il y avait toujours un but, un homme, un coup du hasard, pour s'échapper du calcul le plus rigoureux. Le problème de 1990, lui, est exactement inversé : c'est de s'être refermé trop hermétiquement, au point d'étouffer le football lui-même. C'est le même cycle ciseau-construct, mais cette fois, il faut le lire à l'envers.
Lue à l'envers, cette loi laisse d'ailleurs mieux voir son ossature. Ne pas parvenir à se refermer, cela veut dire que le reste s'échappe du construct ; et le fait de s'être refermé trop complètement en 1990, cela veut dire que le construct, en s'acharnant à éliminer son reste, s'est détruit lui-même du même mouvement. Ce sont les deux faces d'une même pièce. Le reste ne peut pas être scellé complètement ; mais si une équipe, si un sport, s'obstine à combattre cette loi jusqu'au bout, s'il veut à tout prix extirper le reste entièrement, alors ce qu'il extirpe n'est pas seulement le risque et le hasard, mais aussi toute la vitalité du football qui s'accroche à ce risque et à ce hasard. L'issue d'une volonté de sceller complètement le reste n'est pas la réussite, mais l'auto-asphyxie.
2. Quand ne pas encaisser rapporte plus que marquer
Il faut d'abord exposer clairement la logique de cet ennui. Ce n'est pas de la paresse de la part des joueurs ; c'est même le contraire : chaque équipe était devenue trop habile.
Sur un terrain de football, il y a deux chemins pour gagner un match : marquer plus de buts que l'adversaire, ou l'empêcher d'en marquer du tout. En 1990, un nombre croissant d'équipes avaient fini par comprendre un calcul simple : le second chemin est bien plus sûr que le premier.
Ce basculement dans le calcul avait ses origines. Dans les années 1980, le pendule tactique avait dans l'ensemble oscillé vers la défense : le marquage individuel, le piège du hors-jeu, l'étranglement du milieu de terrain — ces moyens de contenir l'attaque avaient mûri l'un après l'autre. Plus la technique défensive progressait, plus le rapport coût-bénéfice de l'attaque baissait ; les équipes découvraient de plus en plus qu'il valait mieux, plutôt que de dépenser une énergie considérable à percer l'adversaire, tenir fermement sa propre défense, attendre une contre-attaque, ou tout simplement attendre une séance de tirs au but. Le progrès technique aurait dû rendre le football plus beau à voir ; mais cette fois, il l'a d'abord rendu plus laid, parce que ce qu'il a armé en premier, c'est la défense. Attaquer, c'est prendre un risque : monter au front, c'est vider l'arrière-garde, et au premier contre, tout peut s'effondrer d'un coup ; tandis que se replier, entasser les joueurs dans son propre camp, si la victoire qui en résulte est laide, la défaite, elle, coûte moins cher — au pire, on est mené aux tirs au but, et on tente sa chance. Quand ne pas encaisser rapporte plus que marquer, les équipes rationnelles choisissent, sans se concerter, de ne pas encaisser.
Ce calcul, chaque équipe, prise isolément, le fait correctement. Mais quand toutes les équipes le font de la même façon, la somme devient une catastrophe. Toi, tu n'oses pas monter le premier ; moi non plus, je n'ose pas monter le premier ; les deux équipes se replient dans leur propre camp, chacune attendant que l'autre commette la première erreur.
Il n'y a pas de méchant dans cette histoire. Une équipe repliée dans son propre camp n'est pas lâche, elle est rationnelle ; elle ne fait qu'exécuter fidèlement la stratégie la plus avantageuse pour elle-même. On ne peut reprocher à aucune équipe d'avoir choisi de défendre, car dans ce jeu-là, défendre était la bonne réponse. Mais quand tout le monde choisit la réponse qui est juste pour soi, le résultat obtenu est mauvais pour tout le monde. C'est un dilemme classique : l'habileté de chacun, additionnée, devient la bêtise collective. Le football n'a pas perdu contre une mauvaise équipe ; il a perdu contre l'habileté partagée et irréprochable de toutes les équipes. Les matchs se sont ainsi transformés en longs face-à-face, les échanges offensifs spectaculaires se sont raréfiés, les 0-0 et les 1-0 se sont multipliés, et chaque fois qu'on pouvait traîner jusqu'aux tirs au but, on évitait à tout prix de trancher le match dans le temps réglementaire.
Il y a là un nœud de théorie des jeux sans issue. Dès qu'une équipe choisit de se replier, l'adversaire, lui non plus, n'ose généralement pas monter à la légère, car monter reviendrait à offrir à l'autre les espaces vides de sa propre défense, prêts à être exploités. La prudence devient alors contagieuse : le repli d'un camp force le repli de l'autre, et les deux équipes, comme deux joueurs de cartes qui refusent tous deux d'abattre leur jeu en premier, transforment un match qui aurait dû être un échange de coups en une longue guerre d'usure patiente. Celui qui prend le risque en premier est aussi celui qui risque de payer en premier ; le choix rationnel est donc que personne ne prenne jamais le premier risque. Chaque choix rationnel, mis bout à bout, aboutit à un résultat que personne ne voulait voir.
Cette logique et la fissure de Gijón, huit ans plus tôt, sont deux melons poussés sur la même liane. Ce qui s'est passé à Gijón, c'était la coïncidence des intérêts de deux équipes, qui du coup avaient cessé, ensemble, de vraiment jouer ; en 1990, c'était la coïncidence des calculs de toutes les équipes, qui du coup n'osaient plus, ensemble, jouer. Le règlement peut se prémunir contre les fautes, contre la triche ; il ne peut pas se prémunir contre ceci — contre une vingtaine d'équipes qui, chacune agissant selon la considération la plus raisonnable pour elle-même, poussent ensemble le football vers l'ennui. Le construct avait rédigé ses articles en posant comme prémisse la recherche de la victoire ; il n'avait pas prévu qu'un jour, chercher à ne pas perdre rapporterait davantage que chercher à gagner — et une fois ce jour arrivé, tout le sport se mettrait à glisser, ensemble, vers une direction que personne n'avait voulue.
C'est là un angle mort du construct. Quand il a écrit ses règles, l'adversaire qu'il avait en tête était celui qui voulait gagner à en devenir fou, et qui, pour cela, pouvait recourir à tous les moyens ; ce contre quoi il se prémunissait, c'était l'excès d'ambition offensive. Il n'avait jamais imaginé qu'un jour, ce contre quoi il devrait se prémunir serait l'excès de prudence — un groupe de gens calculant habilement que ne pas attaquer était la solution optimale. Aucun article du règlement n'était fait pour traiter le cas de ceux qui ne voulaient pas assez gagner. Quand l'état d'esprit dominant sur les terrains de football est passé, sans bruit, de je veux te battre à d'abord, ne pas perdre, tout l'ensemble d'articles que le construct avait taillés sur mesure pour le premier état d'esprit a cessé de fonctionner, collectivement, d'un seul coup.
3. Le construct se calcule lui-même dans une impasse
On touche ici à la couche la plus essentielle.
Dans les chapitres précédents, le construct échouait, encore et encore, à refermer son reste. Mais ce qui se joue en 1990 est autre chose : le construct n'a pas été percé par quelque chose venu de l'extérieur, il s'est étouffé lui-même. Il a calculé jusqu'au bout tout ce qui pouvait être calculé — le risque, les buts encaissés, le hasard —, tout cela a été englouti dans le tonneau de fer de la défense ; et au bout du compte, il s'est calculé lui-même dans une impasse, une impasse étanche, mais qui est aussi une mare stagnante.
C'est l'autre visage de la perfection. Trente-six ans plus tôt, la Hongrie de Berne avait poussé la perfection offensive jusqu'à l'extrême, et le résultat fut qu'elle ne parvint pas à refermer une seule finale, et la perdit ; le football de 1990 a poussé la perfection défensive jusqu'à l'extrême, et le résultat fut qu'il s'est bel et bien refermé — au point de refermer, du même geste, jusqu'au dernier beau match. La première perfection ne parvient pas à se refermer ; la seconde se referme trop complètement. Elles semblent opposées, mais au fond, c'est la même chose : dès qu'un système pousse une qualité à l'extrême, il doit nécessairement en payer le prix ailleurs. L'étanchéité de la défense se paie avec la vitalité même du football.
Ce calcul, c'est sur le terrain qu'il se lit le plus clairement. Une équipe qui replie ses dix joueurs de champ dans sa propre moitié de terrain est effectivement très difficile à percer : elle comble chaque pouce d'espace dangereux, elle étouffe d'avance chaque hasard possible. Mais c'est justement ce remplissage qui fait qu'il n'y a plus d'espace sur le terrain ; sans espace, plus de création ; sans création, plus ces instants qui font bondir les spectateurs de leur siège. La perfection défensive s'achète en étranglant l'incertitude, et le charme du football, précisément, se cache pour l'essentiel dans cette incertitude. En se prémunissant contre le risque de l'échec, elle se prémunit du même coup contre la possibilité de la beauté ; les deux choses sortent de la même ouverture.
Réduire le risque à zéro ressemble, en apparence, à une victoire du construct — comme s'il avait enfin dompté ce hasard qu'on ne peut jamais calculer avec certitude. Mais le prix à payer, c'est qu'il a du même coup domestiqué ce que le football a de plus émouvant. L'attaque risquée, la montée sans retenue, l'échange de coups joué à quitte ou double — ces choses qui font battre le sang plus vite sont justement les produits du risque. Ramener le risque à zéro, c'est les ramener à zéro, eux aussi.
Au fond, le football n'est pas une épreuve où la note maximale se gagne à zéro faute ; c'est un spectacle dont l'âme est la beauté du geste. Le gérer comme le premier, considérer chaque but encaissé comme une erreur à éliminer absolument, alors la façon la plus habile de jouer devient tout simplement de ne prendre aucun risque du tout — ce qui est inattaquable sur le plan de la logique, mais catastrophique sur le plan du spectacle.
Un paradoxe se cache ici : une équipe peut faire le choix correct à chaque match, et pourtant finir par détruire le caractère spectaculaire du sport lui-même. Le correct et le spectaculaire se sont scindés en deux, en 1990. L'équipe qui jouait le plus correctement était bien souvent aussi celle qui jouait le plus ennuyeux, tandis que les équipes qui jouaient magnifiquement étaient précisément celles qui osaient l'erreur, osaient le risque, celles qui étaient un peu moins correctes. Cela plaçait une question aiguë devant le construct : quand chaque équipe poursuit la correction, qui répond du spectacle du football ? La réponse est : personne — à moins que le construct lui-même n'intervienne pour réécrire la règle qui fait de correct un synonyme d'ennuyeux. Les équipes de 1990 sont devenues, l'une après l'autre, les fidèles de cette logique ; elles ont joué un football de plus en plus correct, et de plus en plus insipide. Le correct et le beau ont pris deux chemins séparés, cette année-là, et la plupart des équipes ont choisi le correct. L'ennui de 1990 a prouvé une chose : la beauté du football et le risque du football sont les deux faces d'un même objet, on ne peut pas garder l'une sans l'autre. Un construct qui referme complètement le risque finit par refermer, en dernier lieu, son propre battement de cœur.
4. Contraint par lui-même à réécrire ses propres fondations
Une mare stagnante a toujours besoin de quelqu'un pour la remuer. Cette fois-ci, celui qui l'a remuée, c'est le construct lui-même.
Après 1990, l'International Football Association Board ne pouvait plus rester les bras croisés. En 1992, il adopta une nouvelle règle aux conséquences durables : le gardien de but n'a plus le droit d'utiliser ses mains pour saisir une passe en retrait délibérée d'un coéquipier. Le préambule de cette règle énonçait son objectif sans détour : combattre résolument les pertes de temps, et raviver l'esprit offensif qui, ces derniers temps, faisait souvent défaut. Plus tard, en retraçant l'histoire de sa propre réglementation, cet organisme a lui-même fait remonter cette modification aux lendemains de la Coupe du monde 1990 en Italie.
La passe en retrait était un condensé de l'ennui de cette édition. À l'époque, le défenseur repassait le ballon à son gardien, celui-ci le prenait dans ses mains et faisait traîner le temps tranquillement — le moyen le plus économique de temporiser et de jouer petit bras. La nouvelle règle a désarmé ces mains du gardien : sur une passe en retrait, il ne peut plus jouer qu'au pied, et jouer au pied, c'est prendre un risque, c'est courir la possibilité de l'erreur, ce n'est plus pouvoir gaspiller le temps en toute bonne conscience. Une toute petite règle, et le ballon a été contraint de recommencer à circuler depuis l'arrière.
Cet épisode est une démonstration vivante du cycle ciseau-construct, seulement la direction s'est inversée. Auparavant, c'était toujours le reste qui perçait le construct ; cette fois, c'est le construct qui, acculé par lui-même dans un coin, n'a eu d'autre choix que de se retourner et de réécrire de sa propre main ses propres fondations. Cette chose absente — le beau football, l'esprit offensif — n'existait pas, sur les pelouses de 1990, sur le mode de la présence ; c'est précisément sur le mode de l'absence qu'elle était présente, avec une force redoutable. C'est justement parce que son absence était si criante que le construct n'a eu d'autre choix que de légiférer pour la faire revenir.
C'est une manière rare pour le reste de se manifester. D'habitude, il est bruyant : c'est ce but non invité qui force la porte des filets, et met à nu, en un instant, toute la vigilance défensive la plus rigoureuse. Mais en 1990, il n'a pas fait le moindre bruit ; il était cet ennui diffus, ce vide que tout le monde sentait sans pouvoir le nommer. Aucun but précis, aucune personne précise, ne le représentait ; c'est l'insipidité de toute une Coupe du monde qui lui servait de forme.
Cela donne aussi à 1990 une place particulière parmi les éditions qui l'entourent. Les autres années, le reste est concret : c'est le but incertain de Wembley, c'est la main de Maradona, c'est ce ballon qui a rebondi sur le poteau — on peut toujours pointer un instant précis et dire, voilà, c'est celui-là. Mais le reste de 1990, on ne peut pas le désigner ; il n'a pas de visage, il est dilué dans l'ennui de cinquante-deux matchs entiers. Et c'est justement pour cela qu'il est d'autant plus omniprésent : car ce n'est pas l'accident d'un seul instant, mais la carence de toute une atmosphère. Un reste doté d'une forme, le construct peut encore chercher un moyen de l'endiguer ; mais cette carence informe et diffuse, le construct ne trouve même pas par où la prendre, et il ne lui reste plus qu'à se retourner et à se modifier lui-même. Et cette présence silencieuse s'est révélée plus forte qu'aucun but encaissé : elle a forcé toute l'instance législative du football à s'asseoir et à réexaminer ses propres règles. Le reste ne fait pas toujours irruption bruyamment par la porte des filets ; parfois, il est simplement cette place vide, ce vide que tout le monde sent anormal sans pouvoir le désigner — et c'est le construct qui, en fin de compte, doit payer de sa poche pour ce vide.
Il faut dire aussi clairement ceci : une règle peut forcer le ballon à recirculer, mais elle ne peut pas forcer la volonté d'attaquer à surgir. On peut désarmer les mains du gardien, mais on ne peut pas ordonner à une équipe de vouloir sincèrement attaquer. Cette règle de la passe en retrait traite donc le symptôme, non la cause profonde : elle rend l'attitude négative plus coûteuse, mais elle n'a pas pu, et ne pourra jamais, éradiquer ce calcul selon lequel ne pas encaisser rapporte davantage. Le construct a réécrit ses fondations, mais il ne peut pas réécrire ce calcul habile logé dans le cœur des hommes. Tout ce qu'il peut faire, c'est relever un peu le coût de l'attitude négative, pour que rechercher la non-défaite ne soit plus aussi facile. C'est déjà, sur lui-même, la plus grande opération que le construct puisse pratiquer.
À un niveau plus profond, le construct fait face à un problème qu'il ne pourra jamais résoudre entièrement. Il veut du beau football, mais la beauté vient du cœur du joueur qui veut gagner ; et le cœur est un lieu où la législation n'a pas accès. Ce que le construct peut modifier, ce sont toujours les règles extérieures seulement : comment le ballon peut être passé, si la main a le droit de le toucher, comment le temps est décompté ; ce qu'il ne peut pas modifier, c'est ce qu'un homme calcule au fond de lui-même pendant qu'il joue. Il peut rendre le coût de l'attitude négative un peu plus élevé, mais il ne peut inscrire le désir d'aller de l'avant dans aucun article de loi. C'est le destin commun de toute règle : elle peut encadrer le comportement, mais elle ne peut faire naître la volonté ; elle peut barrer la route à la paresse, mais elle ne peut paver la route de l'amour du jeu.
Il vaut la peine de s'en souvenir : cette fois où le construct s'est modifié lui-même, ce n'était pas un caprice, mais le fait d'être acculé dans un coin. Un sport devenu si ennuyeux que même ses propres législateurs ne peuvent plus le regarder, c'est déjà un sport gravement malade. La règle de la passe en retrait, plutôt qu'une amélioration venue enjoliver ce qui existait déjà, était bien plutôt un sauvetage auquel on ne pouvait se soustraire. Le construct a préféré toucher à ses propres fondations plutôt que de regarder ce sport perdre peu à peu son public, au milieu d'une vague de bâillements. Cette nécessité contrainte dit à elle seule à quel point cet ennui avait fini par menacer quelque chose de fondamental.
5. Le penalty qui a décidé du titre
Le 8 juillet 1990, Stadio Olimpico, Rome, finale : Allemagne de l'Ouest contre Argentine.
Le match a été à l'image de tout le tournoi : morne, bloqué, laid à voir. À la soixante-cinquième minute, le remplaçant argentin Monzón, expulsé pour une faute, devint le tout premier joueur de l'histoire à recevoir un carton rouge en finale de Coupe du monde. À la quatre-vingt-cinquième minute, l'arbitre mexicain Codesal accorda un penalty à l'Allemagne de l'Ouest, au motif que Sensini avait fauché Völler dans la surface. Brehme le transforma. 1-0. Ce penalty a décidé du destin du trophée.
Une finale morne pendant près de quatre-vingt-dix minutes, dont l'issue s'est finalement décidée sur un penalty comme celui-ci : c'est une métaphore cruelle de toute cette édition. Aucune des deux équipes n'a voulu, ou n'a osé, gagner ce match par une attaque franche et directe ; le verdict de la victoire s'est donc retrouvé suspendu à un contact dans la surface de réparation, et à un jugement pris en une fraction de seconde par un arbitre. Quand les équipes elles-mêmes renoncent à décider du sort du match sur le terrain, au pied, le pouvoir de décision passe ailleurs. Ce n'est pas la faute de ce penalty, mais le résultat que s'est attiré à elle-même cette manière de jouer qui calcule tout si précisément qu'elle n'ose même pas se livrer librement en finale. Avant le coup de sifflet final, l'Argentin Dezotti fut expulsé à son tour ; ils ont terminé cette finale à neuf.
Ce penalty, comme les décisions contestées des chapitres précédents, doit être examiné en trois niveaux distincts. Premier niveau : le fait de la décision est établi — l'arbitre a sifflé une faute de Sensini, Brehme a marqué ; cela, c'est la trace. Deuxième niveau : la controverse existait déjà à l'époque même ; les comptes rendus du jour disaient que ce penalty avait été sifflé avec sévérité, reconnaissant que Sensini avait bien fait tomber Völler, mais faisant aussi remarquer que des contacts plus graves, dans ce tournoi, n'avaient pas tous donné lieu à un penalty. Troisième niveau : la réinterprétation ultérieure — certains commentaires allemands l'ont comprise comme une compensation pour une erreur d'arbitrage antérieure non sifflée, mais cela relève de l'interprétation, non d'un mobile avoué par l'arbitre lui-même.
En séparant ces trois niveaux, la vieille question ressurgit. La décision est tombée, c'est une trace que personne ne peut changer ; mais l'équité de cette décision est devenue un débat qu'on ne pourra jamais trancher définitivement. Un titre de champion du monde, suspendu à un penalty dont on ne sait pas dire s'il était juste — et les protestations argentines, tout comme celles des Anglais au sujet du but de Wembley pendant des décennies, sont vouées à ne jamais recevoir de réponse définitive. Le construct tranche la victoire, mais il ne tranche pas la justice qui se trouve derrière ; cette fissure, de Wembley au Bernabéu, jusqu'à cette nuit-là à Rome, ne s'est jamais refermée. C'est sans doute la conclusion la plus amère de cette Coupe du monde morne, dont même le champion a été désigné par une décision contestée, sous les huées.
Qu'une Coupe du monde connue pour sa défense et son ennui se termine par une finale pareille, c'est presque d'une justesse fatidique. Deux équipes ont joué une finale sans le moindre souffle de vie, et l'issue s'est finalement décidée sur un penalty équivoque, avec en prime deux cartons rouges. Il n'y a pas eu de conclusion grandiose et bouleversante, pas d'instant à la hauteur du sommet du monde ; il n'y a eu qu'un penalty contesté, une vague de protestations, et une Argentine terminant piteusement à neuf joueurs. Cette fin ressemble au sceau que toute cette Coupe du monde a fini par apposer sur elle-même.
Et tout le parcours de l'Argentine constitue lui-même l'illustration la plus extrême de ce calcul. Sur toute la Coupe du monde, elle n'a marqué que cinq buts, mais grâce à une défense tenace et à deux séances de tirs au but, elle s'est frayé un chemin jusqu'en finale. C'est presque pousser jusqu'au bout cette logique selon laquelle ne pas encaisser rapporte plus : peu importe qu'on marque peu, du moment qu'on perd encore moins. Qu'une telle équipe ait pu aller jusqu'au bout révèle à elle seule le sens du vent de cette édition : en 1990, une équipe qui n'a marqué que cinq buts pouvait aller plus loin que des équipes qui jouaient de façon plus flamboyante. C'est le témoignage le plus éloquent de ce calcul habile.
6. Celui qu'on a porté aux nues, puis reposé à terre
Sur cette toile de fond morne, quelques éclats de lumière sont tout de même tombés. Le plus brillant d'entre eux s'appelait Schillaci.
Voir surgir, au milieu d'une Coupe du monde réputée pour sa défense et son ennui, un buteur qui marquait à tour de bras, cela porte en soi une part d'ironie. Alors que tout le monde du football rivalisait à qui encaisserait le moins, Schillaci, lui, rivalisait précisément à qui marquerait le plus — et il en a effectivement marqué six. Il ressemblait, dans cet ennui ambiant, à un intrus arrivé à contretemps, rappelant aux gens, avec une candeur presque enfantine, ce que le football était censé être : envoyer le ballon au fond des filets, et non le garder fermement scotché à ses pieds.
Avant le tournoi, presque personne ne le connaissait. Ce n'est qu'à la fin du mois de mars 1990 qu'il fit ses tout premiers pas avec l'équipe nationale italienne senior ; pour le match d'ouverture de la Coupe du monde contre l'Autriche, il n'était encore que remplaçant, entré en jeu à la soixante-dix-huitième minute, et il inscrivit le but de la victoire. C'était son deuxième match sous le maillot national. Ensuite, cet homme presque inconnu ne s'est plus arrêté : six buts en tout sur le tournoi, et le soulier d'or.
Mettre Schillaci en regard de Rossi, huit ans plus tôt, permet de voir les deux visages du hasard. Rossi, lui aussi, avait été un homme soudain illuminé par la lumière du résultat — de fantôme de lui-même à héros du triplé, il n'y eut que quelques semaines d'écart. Mais derrière la lumière de Rossi se tenait un titre de champion du monde, pesant de tout son poids ; cette gloire était assez lourde pour peser sur toutes les années suivantes, le laissant vivre, sa vie durant, dans cette même lumière. La lumière de Schillaci, elle, n'avait aucun titre pour l'ancrer — l'Italie de cette édition n'a finalement pas remporté la coupe, et ses six buts, tout éclatants qu'ils fussent, n'ont pas pu se cristalliser en un monument que l'on puisse vénérer. Alors, une fois la lumière dissipée, on l'a reposé à sa place d'origine. Tous deux choisis par le hasard de la même façon, Rossi est resté dans la lumière, tandis que Schillaci n'a été emprunté que pour un seul été.
Un tel début semble à peine réel. Un homme au palmarès international dérisoirement court, entrant en jeu comme remplaçant lors du match d'ouverture de la Coupe du monde, marque d'emblée le but de la victoire, puis ne s'arrête plus. Ce n'est pas une histoire édifiante de longues années d'efforts enfin récompensées ; c'est trop soudain, trop dépourvu de préparation, cela ressemble bien plus à un appel du destin lancé au hasard. Cela n'a aucune raison, cela ne suit aucune logique, cela s'est simplement produit ainsi, propulsant d'un seul coup au centre du monde un homme qui, autrement, serait resté anonyme en marge du football italien.
Mais l'autre moitié de l'histoire laisse encore plus interdit. Avant la Coupe du monde, Schillaci n'avait jamais marqué pour l'Italie ; et après cette édition, sur tout le reste de sa carrière internationale, il ne marqua plus qu'un seul but. Il a marqué en tout sept buts pour l'équipe nationale, dont six se sont concentrés durant ce seul été de 1990. Comme si un faisceau de lumière s'était abattu sur lui sans le moindre signe avant-coureur, faisant de lui, l'espace de quelques semaines, le héros de toute l'Italie, puis s'était éteint tout aussi soudainement, le reposant dans cette position anonyme qui était la sienne au départ.
C'est le hasard agissant sur un homme dans sa forme la plus nette. Il ne raisonne pas, il ne demande aucun état de service ; il a choisi Schillaci, l'a porté si haut, puis, quelques semaines plus tard, l'a reposé à terre. Huit ans plus tôt, à Sarrià, Rossi aussi avait été illuminé par la lumière du résultat, sauf que la lumière de Rossi, liée à un titre, était restée durablement attachée à lui ; la lumière de Schillaci, une fois brillée, s'est dissipée. Deux hommes également choisis par le hasard : l'un est resté pour toujours dans la lumière, l'autre n'a été éclairé que pour un été. Les six buts de Schillaci sont la réalité bien vivante de cet été-là, et son silence par la suite est tout aussi réel. La vie d'un homme peut donc être illuminée si vivement par une Coupe du monde — et lui être reprise si vite.
Si l'histoire de Schillaci touche autant, c'est justement à cause de ce caractère éphémère. Il n'est pas une étoile qui brûle régulièrement, mais une étoile filante traversant le ciel nocturne, éclatante à un point stupéfiant, et brève à un point tout aussi stupéfiant. Ces six buts sont réels, le soulier d'or est réel, l'acclamation de toute l'Italie pour lui, le temps d'un été, est réelle elle aussi ; mais rien de tout cela n'a pu se prolonger dans le reste de sa carrière. Le hasard lui a offert un été, puis a rendu à l'ordinaire toutes les années qui restaient. Sa vie ressemble à une existence éclairée en son milieu par cet été-là, l'avant et l'après retombant tous deux dans le commun, seul ce segment du milieu demeurant à jamais dans l'Italie de 1990.
7. Cette larme, et ce qu'elle n'a pas causé à elle seule
Cette édition a aussi laissé derrière elle une larme célèbre.
Le 4 juillet 1990, demi-finale entre l'Angleterre et l'Allemagne de l'Ouest. Gascoigne reçut un carton jaune pour une faute, et comme il avait déjà été averti lors du match précédent contre la Belgique, cela signifiait que si l'Angleterre atteignait la finale, il serait suspendu.
La caméra saisit aussitôt son visage baigné de larmes. Cette image est devenue, par la suite, l'une des plus rediffusées de toute la Coupe du monde en Grande-Bretagne. Si cette larme est si émouvante, c'est parce qu'elle était d'un dépouillement total. À une époque où chacun apprenait à calculer avec finesse et à cacher soigneusement ses émotions, un jeune homme, sous le regard du monde entier, pleurait sans la moindre pudeur pour un regret qui ne s'était pas encore produit. Il ne pleurait pas la défaite — l'Angleterre n'avait pas encore perdu — il pleurait un pressentiment, l'injustice ressentie à l'idée de peut-être manquer la finale. Cette sincérité sans aucune défense, au sein de l'ennui calculateur qui imprégnait chaque recoin de cette édition, paraissait d'autant plus saisissante, et d'autant plus précieuse. Si les gens s'en souviennent, c'est peut-être précisément parce qu'elle était, au sein de toute cette habileté ambiante, une rare parcelle de candeur.
Cette larme s'est vu attribuer, par la suite, une signification considérable ; on dit souvent que c'est elle, précisément, qui a impulsé le tournant vers l'embourgeoisement et la commercialisation du football anglais. Mais ce rapport de cause à effet doit être formulé avec précaution. La formulation prudente est qu'il s'agit d'une interprétation postérieure, et non d'une cause unique. La situation réelle est une série de conditions parallèles qui se sont mutuellement renforcées. L'équipe d'Angleterre a bien joué en 1990, et la larme de Gascoigne a diffusé le charme d'une vedette du ballon, révélant, chez le public britannique, une demande de consommation du football bien plus large qu'on ne le pensait ; et en même temps, en 1990, le Royaume-Uni assouplissait sa réglementation de la diffusion, permettant à une nouvelle télévision à péage d'entrer sur le marché ; ce n'est qu'en se combinant que ces deux éléments ont constitué, ensemble, le contexte de ce qui allait devenir la Premier League et l'ère de la télévision payante.
Attribuer tout cela à une seule larme, c'est encore une fois le récit qui choisit la facilité. Une larme est un symbole facile à retenir, une image qu'on peut rediffuser à l'infini ; elle a donc été poussée sur le devant de la scène, s'attribuant le mérite de tout un ensemble complexe de mutations commerciales et techniques. Mais la véritable histoire n'a jamais été impulsée par un seul instant émouvant ; elle est faite de capital, de technologie, de politique et de goût du public, tordus ensemble en une seule corde. Cette larme est réelle, elle est émouvante, et elle est effectivement un fil de cette corde ; mais elle n'a pas, et ne pouvait pas, causer à elle seule tout ce qui a suivi.
La mesure, ici, est essentielle. Dire que cette larme n'est pas la seule cause ne signifie nullement qu'elle soit négligeable. Elle est réellement émouvante, elle a réellement fait retenir, à des millions de gens qui ne regardaient pas le football auparavant, un visage qui pleurait pour ce sport, elle a réellement relié le football à une émotion plus subtile. Elle est une force réelle au sein de ce faisceau historique de forces conjuguées. Mais reconnaître qu'elle est une force, et l'ériger en unique moteur, sont deux choses différentes. La première respecte les faits ; la seconde cède à la tentation d'une belle histoire. L'histoire préfère qu'on se souvienne d'elle comme impulsée par une larme, parce que c'est bien plus facile à comprendre, et bien plus émouvant, que de s'en souvenir comme impulsée par la révision d'une loi sur la diffusion ou l'entrée de la télévision payante sur le marché. Ériger un symbole en moteur de toute une période historique, c'est encore une fois la mémoire qui prend un raccourci facile.
8. L'embarras des Napolitains
Les demi-finales comportaient encore un autre nœud, survenu à Naples.
Cette demi-finale entre l'Argentine et l'Italie se jouait au Stadio San Paolo, à Naples, et Maradona était précisément l'idole du club napolitain. Avant le match, il tint des propos à la presse dont le cœur n'était pas simplement d'appeler les Napolitains à soutenir l'Argentine, mais visait quelque chose de plus profond : il dit que les puissants d'Italie exigeaient maintenant des Napolitains qu'ils soient italiens pour un jour, alors que, les trois cent soixante-quatre autres jours, ils les oubliaient entièrement. Il ajouta ensuite qu'il ne voulait que le respect pour les Napolitains, que les Italiens devraient comprendre que les Napolitains aussi étaient italiens. Il replaçait ce match dans le contexte du long mépris dont Naples avait fait l'objet au sein de l'Italie.
Le poids de ces propos ne tenait pas au camp qu'ils choisissaient, mais au fait qu'ils crevaient une feuille de papier qu'on prenait soin, d'ordinaire, de garder discrètement fermée. D'ordinaire, ce mépris entre le Nord et le Sud restait feutré, jamais dit ouvertement ; et voilà que Maradona, précisément au moment où toute la nation avait les yeux braqués sur lui, le disait à voix haute. Cela revenait à demander, en public : comment traitez-vous Naples le reste du temps, et de quel droit exigez-vous maintenant qu'elle se range inconditionnellement de votre côté ? Une fois cette question posée à voix haute, ce vieux ressentiment que les Napolitains portaient en eux depuis des années ne pouvait plus rester caché. Il n'a pas créé cette fracture ; il n'a fait qu'éclairer une fracture qui existait déjà depuis longtemps.
Quant à l'atmosphère au Stadio San Paolo ce soir-là, les sources fiables convergent toutes vers une image de déchirement, et non de ralliement unilatéral. Les supporters napolitains locaux, pris entre le soutien à l'équipe nationale et le soutien à l'idole de leur club, se trouvaient tiraillés dans les deux sens. Sur des banderoles déployées dans les tribunes, on pouvait lire, sur l'une, Diego est dans nos cœurs, l'Italie est dans nos chants ; et sur une autre, Maradona, Naples t'aime, mais l'Italie est notre patrie. Une partie des supporters à domicile encourageait effectivement l'Argentine, mais l'atmosphère d'ensemble était mixte, divisée, et non pas un Stadio San Paolo tout entier basculé du côté argentin.
Ces banderoles écrivaient ce déchirement en toutes lettres. L'une disait, Diego est dans nos cœurs, l'Italie est dans nos chants — un même cœur fendu en deux moitiés, une pour le héros, une pour la nation. L'autre disait, Naples t'aime, mais l'Italie est notre patrie — l'amour était réel, la patrie l'était aussi, mais cette fois, on ne pouvait pas garder les deux à la fois. Ces banderoles n'étaient pas des slogans expédiés à la va-vite, mais l'aveu maladroit et sincère d'une ville qu'on forçait à prendre position. Elles n'apportaient aucune réponse tranchée, parce que les Napolitains eux-mêmes n'en avaient aucune, au fond de leur cœur.
Un tel embarras mérite qu'on s'y arrête un instant. Les Napolitains avaient été placés dans une position cruelle : ils devaient choisir, sur-le-champ, entre deux appartenances — d'un côté leur pays, de l'autre leur héros — un choix qui, à l'origine, n'aurait jamais dû leur revenir.
À un niveau plus profond, l'embarras des Napolitains dévoile un problème universel d'appartenance. Une personne peut appartenir simultanément à plusieurs lieux — à son pays, et aussi à sa ville ; d'ordinaire, ces appartenances multiples coexistent en paix, sans se gêner l'une l'autre. Mais il existe toujours des moments où elles se retrouvent placées, de force, en opposition frontale, vous forçant à choisir entre les deux. Cette nuit-là, à San Paolo, fut un tel moment. Sa cruauté tenait à ceci : quel que soit le choix des Napolitains, ils devaient trahir une part d'eux-mêmes. Choisir la nation, c'était trahir le héros qui leur avait donné des gloires innombrables ; choisir le héros, c'était trahir ce drapeau auquel ils s'identifiaient aussi. Être contraint de trahir une part de soi-même — voilà le véritable poids de cet embarras. Si les propos de Maradona ont autant blessé, c'est parce qu'ils touchaient une plaie bien réelle : un lieu, méprisé depuis des années par le centre, mais à qui l'on demande, dès qu'on a besoin de sa loyauté, d'être loyal sans la moindre hésitation. Le déchirement des tribunes de San Paolo, cette nuit-là, n'était pas la versatilité des Napolitains ; c'est qu'ils s'étaient retrouvés pris dans une fracture qui n'aurait jamais dû exister. Leur embarras était réel, et ce ne sont pas eux qui avaient créé cet embarras.
9. Le champion en titre, et un remplaçant de trente-huit ans
Cette édition si morne s'est ouverte sur une immense surprise.
Match d'ouverture : le Cameroun contre le champion en titre, l'Argentine. Tout le monde s'attendait à un début à sens unique ; résultat, le Cameroun l'a emporté 1-0, renversant une Argentine venue avec le trophée de l'édition précédente entre les mains. Cette équipe africaine ne s'est pas arrêtée là : elle s'est frayé un chemin jusqu'en quart de finale, devenant alors la toute première équipe africaine à atteindre les quarts de finale d'une Coupe du monde. En quart de finale, contre l'Angleterre, elle est même repassée devant 2-1 en prolongation, avant de s'incliner de justesse 2-3, tombant à la toute dernière étape.
Le nom le plus brillant de cette équipe était celui de Roger Milla. Il a marqué quatre buts, et ces quatre buts, il les a tous marqués en entrant comme remplaçant.
Un vétéran entrant depuis le banc de touche, et devenant, encore et encore, celui qui change le cours du match — cette image a une force émouvante. Il n'avançait pas en force grâce à une condition physique de jeune homme, mais grâce à un flair chevronné, se trouvant toujours au bon endroit, au bon moment. Chaque fois que le Cameroun avait besoin d'un but, l'entraîneur le faisait sortir du banc, et lui, à chaque fois, était à la hauteur de ce qu'on attendait de lui. Il a prouvé une chose : dans un sport de plus en plus obsédé par la jeunesse et la vitesse, l'expérience et l'intelligence de jeu ont encore un poids irremplaçable. Concernant son âge, une suspicion circule depuis longtemps, selon laquelle son âge réel serait supérieur à celui de son état civil officiel. L'état civil officiel le fait naître en 1952, ce qui lui donnerait trente-huit ans en 1990. Quant à l'hypothèse d'un âge plus avancé, elle a beau circuler largement, on ne trouve aucun document d'identité ou d'enregistrement original suffisant pour réfuter la date de naissance officielle. La formulation prudente ne peut être que celle-ci : son état civil officiel le fait naître en 1952 ; la rumeur d'un âge plus avancé circule depuis longtemps, mais aucun document original solide ne permet de l'établir. Un homme de trente-huit ans, se levant du banc de touche pour changer le cours du match, encore et encore, c'est déjà, en soi, suffisamment émouvant, sans avoir besoin d'un chiffre plus élevé et non vérifié pour l'enjoliver.
Le parcours du Cameroun fut, dans cette Coupe du monde si morne, l'un des rares élans de vitalité insouciante. Alors que les grandes équipes d'Europe et d'Amérique du Sud se repliaient dans leur propre camp en calculant chaque détail, cette équipe africaine jouait de façon débridée, téméraire, sans se soucier des conséquences — offrant au monde entier sa plus grande surprise, tout en se mettant elle-même, à cause des failles de sa défense, en danger encore et encore.
L'existence même du Cameroun fut presque une réfutation silencieuse du courant dominant de cette édition. Alors que tout le monde s'employait à prouver que la défense et la prudence étaient la voie royale vers la victoire, cette équipe africaine, par une méthode diamétralement opposée, s'est hissée en quart de finale, semant les surprises tout au long de son parcours. Elle a prouvé que ce calcul selon lequel ne pas encaisser rapporte davantage n'était ni le seul algorithme possible, ni nécessairement le bon. L'attaque débridée, l'engagement sans se soucier des conséquences, peuvent tout autant mener loin, et tout autant conquérir l'affection du monde entier. Elle n'a pas remporté le titre, mais elle a laissé plus de traces que bien des équipes allées plus loin qu'elle. Dans tout cet ennui si savamment calculé, ce dont on se souvient le plus, c'est précisément de cette équipe la moins calculatrice de toutes.
Cette vitalité formait, avec le courant dominant de cette édition, un contraste saisissant. Tandis que les grandes équipes s'armaient, l'une après l'autre, en forteresses étanches, le Cameroun jouait justement portes ouvertes : il se faisait prendre à contre-pied pour être monté trop haut, encaissait des buts à cause des failles de sa défense — mais c'est aussi pour cela qu'il a livré quelques-uns des matchs les plus grisants de toute l'édition. Ce n'était pas l'équipe la plus intelligente de ce tournoi ; en matière de calcul, elle était loin derrière les grandes équipes européennes rompues à cet exercice ; mais c'est précisément cette témérité peu calculatrice qui a fait d'elle la touche de couleur la plus vive dans tout cet ennui. Parfois, être un peu moins habile rapproche, au contraire, de la vérité même du football. Ils n'étaient pas les plus habiles, mais ils étaient les plus vivants — et c'est précisément cette vivacité qui a fait qu'on se souvient d'eux, au milieu de tout cet ennui.
10. Synthèse
Il faut maintenant nouer tous ces fils ensemble.
L'Italie de 1990 fait voir clairement au grand jour une nouvelle impasse du construct. Dans les éditions précédentes, le construct échouait toujours par incapacité à se refermer : un but, un homme, un coup du hasard, il y avait toujours quelque chose qui s'échappait du calcul le plus minutieux. Cette fois-ci, le construct n'a été percé par rien d'extérieur ; il s'est étouffé lui-même. Quand chaque équipe pousse rationnellement jusqu'à l'extrême l'art de ne pas encaisser, quand réduire le risque à zéro devient la solution optimale partagée par tous, le construct se calcule lui-même dans une impasse étanche, mais aussi totalement dépourvue de vie. C'est l'autre visage de la perfection : la perfection de Berne était de ne pas parvenir à se refermer, la perfection de Rome fut de se refermer trop complètement — en refermant le ballon, elle a refermé, du même geste, le battement de cœur du football.
Et le reste s'est révélé sous une forme inédite. Ce n'était pas ce but forçant les filets, mais cette place vide, cet ennui que chacun ressentait, cet esprit offensif chassé par le tonneau de fer de la défense. Son absence était si criante que le construct n'a eu d'autre choix que de réécrire de sa propre main ses propres fondations, promulguant en 1992 une nouvelle règle pour tenter de faire revenir cette chose absente. Mais le construct n'a pu aller que jusque-là : il peut désarmer les mains du gardien, forcer le ballon à recirculer, mais il ne peut pas ordonner à une équipe de vouloir sincèrement attaquer ; il peut relever le coût de l'attitude négative, mais il ne peut calculer hors de l'existence ce calcul, logé dans le cœur des hommes, selon lequel ne pas encaisser rapporte davantage. Le construct s'est opéré lui-même une fois : il a soigné le symptôme, pas la cause.
Quant à ces personnes bien réelles, elles restent, comme toujours, plus vraies que tout ce qu'on peut dire à leur sujet. Schillaci fut porté très haut par la lumière d'un été, puis reposé doucement à terre quand cette même lumière s'éteignit ; ses six buts et son silence ultérieur sont, l'un comme l'autre, tout aussi réels. Les Napolitains, pris entre la nation et le héros, durent faire sur-le-champ un choix qui n'aurait jamais dû leur revenir ; leur embarras n'était pas de la versatilité, mais le fait d'avoir été pris dans cette fracture. Un remplaçant de trente-huit ans se leva, encore et encore, de son banc de touche pour changer le cours du jeu, sans avoir besoin d'aucun chiffre non vérifié pour l'enjoliver. Le construct peut calculer le risque jusqu'au bout, peut interdire par la loi l'attitude négative, peut optimiser toute chose jusqu'à l'extrême — la seule chose qu'il ne puisse jamais optimiser hors de l'existence, c'est ce qui, chez ces personnes, refuse de se laisser calculer. Une Coupe du monde qui a réduit le risque à zéro n'a finalement pas réussi à se refermer sur elle-même sans la moindre faille : elle a refermé l'attaque, mais elle n'a pas pu refermer la fougue du Cameroun, ni l'irruption fulgurante de Schillaci, ni ce vide qui, au nom du football, criait son désir de beauté. Plus le construct veut tout calculer, plus il finit, au bout de ce calcul, par se heurter à une chose qu'il a laissée échapper à son calcul : le battement de cœur de ce sport lui-même. Une fois ce battement de cœur étouffé, il proteste à sa manière, par l'ennui, forçant le construct à desserrer son étreinte. Et une fois cette étreinte desserrée, le football se remet à affluer avec force, jusqu'à la prochaine fois où quelqu'un voudra à nouveau le calculer tout entier. Le cycle ne s'est pas arrêté ; il continue de tourner.