Non Dubito Essays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau-Construct · Série du football mondial — Essai 12 sur 22

L’Azteca

Deux mains et un but, quatre minutes pour un même homme

(Point d'entrée : Coupe du monde 1986 au Mexique)

Han Qin (秦汉) · 2026
Dans cet essai

1. Deux choses en quatre minutes

Le 22 juin 1986, à Mexico, au stade Azteca. Quart de finale de la Coupe du monde : Argentine-Angleterre. En seconde période, la cinquante et unième minute, puis la cinquante-cinquième.

On n’a cessé, depuis, de rapprocher ces deux minutes, devenues le couple d’instants le plus célèbre de l’histoire du football. Leur célébrité tient moins à la légende de chacune qu’à leur incroyable proximité. Le même homme, le même match, quatre minutes d’écart : on les croirait pourtant venues de deux mondes différents.

À la cinquante et unième minute, Maradona s’élève pour disputer un ballon aérien. Le ballon passe au-dessus de Shilton, le gardien anglais, et entre dans le but. Le ralenti ne laisse aucun doute : c’est sa main gauche qui l’a poussé, pas sa tête. L’arbitre tunisien, Bennaceur, valide le but. Les joueurs anglais se précipitent aussitôt autour de lui.

La protestation éclate sur place ; ce n’est pas une polémique qui aurait lentement pris forme après le match. Maradona célèbre encore son but que l’arbitre a déjà désigné le rond central pour le valider. Les Anglais l’encerclent, réclament une main. Mais le geste est fait. À une époque où l’arbitrage ne dispose ni du ralenti ni de la vidéo, un doigt pointé vers le centre du terrain a valeur de jugement définitif. Rien ne sert d’assiéger l’arbitre : les Anglais doivent regarder, impuissants, ce but leur être infligé. Après le match, Maradona laisse cette phrase à la postérité : un peu de la tête de Maradona, un peu de la main de Dieu.

C’est une phrase de haute précision. Elle ne nie rien, n’avoue rien ; elle remet avec légèreté entre les mains de Dieu une main pourtant parfaitement humaine. Chacun comprend, mais lui n’a rien reconnu. Rusée, drôle, avec une désinvolture qui frise l’effronterie, elle fait le tour du monde. Elle n’a rien éclairci. Elle a fait mieux pour son auteur : raconter une tricherie flagrante d’une manière qui désarme la colère.

À la cinquante-cinquième minute, il prend le ballon dans sa moitié de terrain, s’élance, élimine plusieurs Anglais, efface le gardien et pousse le ballon dans le but vide. Ce but sera plus tard élu but du siècle.

Un peu plus de dix secondes séparent le premier contact de son pied gauche avec le ballon, dans sa propre moitié de terrain, du moment où celui-ci roule dans le but anglais. Dans cet intervalle, il traverse plus de la moitié du terrain, laisse derrière lui, l’un après l’autre, les hommes qui viennent à sa rencontre. Rien d’une charge à l’aveugle : chaque pas semble mesuré d’avance, une bascule du corps et le défenseur est pris à contre-pied. Une dernière feinte devant le gardien sorti à sa rencontre, le but s’ouvre tout entier ; il ne reste qu’à pousser doucement le ballon. Pendant ces quelques secondes, l’Azteca retient son souffle, puis explose.

Des années plus tard, on décortiquera ce but image par image, à n’en plus finir : combien de touches de balle, combien de mètres, combien de secondes, combien d’adversaires éliminés ? Les chiffres varient légèrement. Faut-il compter la première prise de balle comme une touche ? Deux duels avec le même défenseur font-ils un homme ou deux ? Mesure-t-on la distance en ligne droite ou le trajet suivi avec le ballon ? Changez de convention, et le chiffre bouge un peu. Mais, quelle que soit la méthode, la grandeur de ce but n’est pas dans les chiffres. Ils établissent sa vitesse, sa distance, sa difficulté ; ils ne mesurent pas pourquoi, plus de trente ans après, il nous coupe encore le souffle. Il est des choses que la mesure rend plus nettes. Il en est d’autres qui lui échappent dès qu’on les mesure.

Quatre minutes. Le même homme, dans le même match, vole d’abord un but de la main, puis inscrit avec ses pieds le but le plus pur de l’histoire du football. Une moitié de tricherie, une moitié de génie ; de quoi s’indigner, de quoi s’incliner. Ces deux moitiés n’ont pas été distribuées à deux hommes. Elles sont venues, l’une après l’autre, se loger chez le même.

Quelques années d’écart, deux matchs différents, et l’affaire aurait été plus commode. On aurait pu garder deux souvenirs séparés : une rancune d’un côté, une admiration de l’autre. Mais ces deux buts se serrent dans les quatre mêmes minutes du même match. Collés l’un à l’autre, ils ne peuvent plus se quitter. Impossible de ne retenir que la main en oubliant la chevauchée ; impossible de s’extasier sur la chevauchée en faisant comme si la main n’avait pas existé. Le temps les a clouées ensemble. Il oblige chaque spectateur à faire place, simultanément, à deux sentiments absolument contraires. De toute cette Coupe du monde, ces quatre minutes restent le nœud le plus difficile à défaire.

Ce n’est pas que les faits soient obscurs. Ils sont d’une parfaite netteté : à la cinquante et unième, la main ; à la cinquante-cinquième, les pieds. Rien de cela ne se discute. La difficulté est ailleurs : ces deux faits parfaitement clairs appellent deux jugements exactement opposés, alors qu’ils appartiennent au même homme, au même match, aux mêmes quatre minutes. Plus les faits se précisent, plus le verdict devient impossible à prononcer.

2. Visible, mais toujours hors d’atteinte

Commençons par la main.

C’est une erreur d’arbitrage, personne ne le conteste. Mais ce qui importe, c’est la manière dont elle se produit. Bennaceur expliquera plus tard qu’il n’avait pas vu la main, qu’il avait cru à une tête. Il attendait un signal du juge de touche ; or, du côté de l’action litigieuse, le Bulgare Dotchev n’a pas levé son drapeau. Les deux hommes donneront ensuite des versions divergentes. L’un dira qu’il n’avait pas bien vu et attendait son assistant ; l’autre, qu’il avait immédiatement eu un doute, mais que les modes de collaboration de l’époque ne permettaient pas d’en parler sur-le-champ à l’arbitre central comme on le fait aujourd’hui. Un seul constat les réunit : à cet instant, aucun des deux n’a empêché ce but d’être accordé.

Pas de méchant, ici, sur qui décharger toute son indignation. L’arbitre central n’a pas manqué à ses obligations : conformément à la répartition des tâches de l’époque, il attendait le signal du juge de touche. Celui-ci ne s’est pas non plus dérobé ; les moyens de coopération de son temps ne lui ont simplement pas permis de transmettre son doute assez vite. Chacun a fait, dans son rôle, ce qui paraissait conforme à la procédure. Ensemble, ils ont laissé passer une main que le monde entier avait vue. Les failles de la construction viennent souvent de là : nul besoin qu’un de ses membres ait mal tourné. Chacun reste dans sa case, accomplit ce qui semble irréprochable, et la faute passe entre les cases.

Un problème familier se cache ici. Vingt ans plus tôt, à Wembley, on ne pouvait pas trancher parce qu’on ne pouvait pas voir : le ballon allait trop vite pour l’œil humain. En 1986, c’est tout le contraire. Des centaines de millions de téléspectateurs voient cette main en un instant ; le ralenti la montre sans équivoque. Mais à quoi bon ? Les deux hommes chargés de juger ne l’ont pas vue. Et, en 1986, rien d’autre que ces deux paires d’yeux ne peut corriger leur décision. Le jugement tombe, le registre se referme. Les Anglais encerclent l’arbitre et protestent sur le terrain ; la décision ne bouge pas. Dans les documents que l’on peut consulter, on ne trouve trace d’aucun recours officiel susceptible de modifier le résultat.

Le vieux problème prend donc une forme nouvelle. Ne pas voir et ne pas pouvoir atteindre : cela se comprend. Voir parfaitement et ne toujours pas pouvoir atteindre, voilà qui est plus douloureux. La vérité ne se perd plus au-delà des limites de l’œil humain. Elle se perd dans un entre-deux embarrassant : des centaines de millions de personnes l’ont vue à l’extérieur du terrain ; à l’intérieur, les deux hommes qui devaient la voir l’ont manquée. Et, à cette époque, ce que l’on voit au-dehors ne peut pas entrer au-dedans.

Cette faille est technique. En 1986, les moyens de corriger une erreur sur le terrain sont presque inexistants. Les yeux de l’arbitre et de ses deux juges de touche constituent tout l’outillage du jugement. S’ils manquent quelque chose, aucun recours. Pourtant, dans les tribunes et devant les téléviseurs, des centaines de millions de personnes disposent déjà d’images plus claires : ralentis, angles multiples, séquences repassées à volonté. L’absurdité est là. Les trois hommes qui ont le plus besoin de bien voir sont les moins bien équipés ; des centaines de millions d’autres, infiniment plus éloignés, voient mieux qu’eux, sans pouvoir leur être d’aucun secours. La vérité existe bel et bien. Elle brille sur d’innombrables écrans. Il manque seulement un chemin pour la conduire de ces écrans jusqu’aux yeux des trois arbitres. Si le bras de la construction est trop court, ce n’est pas faute de voir : c’est qu’elle a décidé que, sur cette action, seules les deux paires d’yeux en fonction font foi. Toute autre vision, si nette soit-elle, reste une vision extérieure au terrain.

Ce choc éclaire une nouvelle fois l’une des limites que la construction refuse de franchir. Une fois prononcée, la décision est définitive. Même si le monde entier voit qu’elle est fausse, la construction ne revient pas la modifier. Elle n’est pas incapable de reconnaître l’erreur ; elle est incapable de supporter les conséquences d’une révision. Autorisez la réouverture après coup, et chaque match pourra être renvoyé devant le tribunal : plus aucun dossier ne sera jamais vraiment clos. Elle préfère porter une injustice visible de tous et préserver cette frontière du définitif. En 1966, elle a maintenu un but impossible à éclaircir ; en 1986, une main parfaitement visible. C’est toujours la même frontière qu’elle défend.

Le prix de cette défense saute aux yeux : une erreur universellement connue demeure, noir sur blanc, dans les registres. L’Angleterre avale sa rancœur, et l’avale encore des décennies plus tard. Mais renoncer à cette frontière coûterait davantage. Si le définitif peut être défait, qui sait encore quel match est terminé, quel résultat est acquis ? La construction perdrait alors le pouvoir de mettre un point final aux rencontres. Entre deux maux, elle préfère garder à sa charge une injustice manifeste pour conserver ce pouvoir de conclure. Ce n’est pas de l’insensibilité. C’est un édifice qui vit de ses décisions et choisit, entre deux mauvaises issues, celle qu’il estime pouvoir le mieux supporter.

3. L’autre moitié : un but sans réplique

Le but inscrit quatre minutes plus tard se situe à l’autre pôle du problème.

Si la main occupe un angle mort que la construction ne peut atteindre, ce but se trouve en un lieu où elle n’a même pas besoin de tendre le bras.

Le même homme, toujours dans le même match. Cette fois, il part de sa propre moitié de terrain, élimine quatre joueurs de champ anglais, se débarrasse du gardien et envoie le ballon au fond des filets. Les décomptes techniques les plus courants donnent onze touches de balle, environ dix à onze secondes et cinquante à soixante mètres.

Mis bout à bout, ces chiffres semblent à peine décrire quelque chose qu’un homme puisse accomplir. Dans un match à élimination directe de Coupe du monde, face à des adversaires qui mettent toutes leurs forces à l’arrêter, un homme parcourt, ballon au pied, plus de la moitié du terrain en une dizaine de secondes. Quatre joueurs, puis un gardien éliminés, sans une passe, sans un arrêt. Décomposez cette course : chaque geste, pris séparément, est d’une difficulté extrême. Il les a enchaînés d’un seul mouvement, avec une fluidité qui les faisait paraître sans effort. Faire passer le plus difficile pour le plus facile : c’est ce que le génie a de plus séduisant, et aussi de plus trompeur. La FIFA le désignera plus tard comme le but du siècle.

Ce but a ceci de singulier qu’il ne porte aucune controverse. Pas de main à déceler, pas de hors-jeu à mesurer, pas de décision à discuter, pas le moindre détail à éclaircir après coup. Un but, tout simplement, offert de bout en bout à la pleine lumière, limpide, sans défaut que quiconque puisse lui trouver. Le commentateur de télévision anglophone Davies lâche aussitôt qu’il n’y a, cette fois, rien à discuter : du pur génie footballistique. Au micro en espagnol, Morales lance, lui, cette phrase qui voyagera presque aussi loin que le but : « Cerf-volant cosmique, de quelle planète viens-tu ? »

Deux commentaires : l’un calme, tranchant ; l’autre si bouleversé qu’il en perd presque ses mots. Tous deux disent la même chose. Ce but n’appelle aucune discussion : il est trop beau pour avoir besoin d’un plaidoyer. C’est là sa différence la plus profonde avec la main. Pour celle-ci, les plaidoyers n’en finissent pas : bien ou mal jugée, valable ou non, juste ou injuste ? On en discute encore aujourd’hui. Ce but-ci n’a pas besoin d’une seule phrase de défense. Il est sa propre preuve.

Placez les deux buts côte à côte : les deux pôles de ces quatre minutes apparaissent. Du côté de la main, tout est litige : arbitrage, vérité, validité du but, une querelle qui dure encore. Du côté du but du siècle, pas l’ombre d’une contestation. Aucune décision n’a à le parachever ; aucune décision ne saurait le défaire. Le premier est un reste hors d’atteinte de la construction, tombé dans une fissure du jugement où la justice ne pourra jamais être clairement établie. Le second n’a tout simplement pas besoin que la construction tranche : le but est là, évident par lui-même, suffisant à lui-même, sans rien avoir à demander au-dehors. Un seul homme, dans les quatre mêmes minutes du même match, a livré d’une main ce que le football a de plus avide d’arbitrage, de l’autre ce qui en a le moins besoin.

Réunies, ces deux faces donnent presque l’impression que le football s’est servi du corps de Maradona pour se confesser. D’un côté, une matière pleine de litiges insolubles, de décisions, d’erreurs, de questions sur le juste et l’injuste, qui exige tout un appareil de règles et d’arbitres pour juger sans fin. De l’autre, une beauté si pure qu’elle ne laisse aucune place au doute : quand un but atteint cette hauteur, tout jugement est superflu. Le football est cette main qui demande un arbitre et cette chevauchée qui n’en demande aucun. Les deux ont toujours fait un seul corps.

4. La construction ne peut pas juger cet homme

Voilà le véritable problème de 1986. La construction n’a devant elle ni un homme de bien ni un scélérat, mais un homme qui, en quatre minutes, a porté la tricherie et le génie à leur point extrême.

Elle ne peut pas condamner Maradona à n’être qu’un tricheur. S’il n’y avait eu que la main, l’histoire serait simple : un fraudeur a volé la victoire, il suffirait de le clouer au pilori. Mais quatre minutes plus tard vient ce but incontestable, d’une pureté sans mélange. Le talent qu’il révèle ne se laisse pas réduire au mot « tricheur ». Elle ne peut pas non plus décréter qu’il est un pur génie. S’il n’y avait eu que la chevauchée, l’histoire serait tout aussi simple : un héros a conquis le monde par son seul talent, il suffirait de lui ouvrir le panthéon. Mais quatre minutes auparavant, il a bel et bien volé un but avec la main. Cette main est réelle, impossible à nier.

Les deux sont vrais, et vrais jusqu’à l’extrême. Ce n’est pas un génie entaché d’un défaut : le mot serait trop léger, comme si le génie constituait le fond du personnage et la main une incartade occasionnelle. Ce n’est pas davantage un tricheur qui aurait parfois un éclair de talent. C’est la tricherie et le génie, chacun à son sommet, réunis dans une seule personne. Impossible de prononcer sur un tel homme un verdict sans bavure. Dites « tricheur » : le but du siècle proteste. Dites « héros » : la main s’y oppose.

Cette impossibilité de juger nous est insupportable. Face à quelqu’un, notre esprit veut aussitôt coller une étiquette : brave homme, mauvais homme, génie, tricheur. Une fois l’étiquette posée, nous voilà rassurés. Maradona refuse ce confort. En quatre minutes, il pousse les deux côtés si loin qu’aucune étiquette ne peut recouvrir l’autre moitié. Ceux qui s’empressent de prononcer leur verdict fixent donc la main et le traitent à vie de tricheur, ou fixent la chevauchée et l’adorent à vie comme un dieu. Dans les deux cas, ils ont retranché la moitié d’un homme entier afin de faire entrer ce qui reste dans une case toute prête. Cet homme se dérobe au verdict.

Or reconnaître cette impossibilité, c’est précisément l’attitude la plus honnête envers un être humain. Personne n’est tout blanc ou tout noir ; chez la plupart d’entre nous, simplement, le noir et le blanc ne sont pas assez intenses pour nous obliger à les regarder en face. Maradona les concentre en quatre minutes, à un degré tel qu’un mot ne suffit plus à s’en débarrasser. Vouloir lui assigner un verdict bien net procède du même désir que réduire n’importe quelle personne complexe à une étiquette. Les quatre minutes de 1986 acculent ce désir. Elles obligent chacun à reconnaître qu’il existe des êtres et des choses sur lesquels on ne peut pas trancher. Il faut laisser leurs deux faces présentes, car aucune ne peut effacer l’autre.

C’est aussi ce que ce sport a de plus honnête. Il n’embellit personne et ne dissimule la laideur de personne. Il expose, sans les retoucher, les deux faces les plus contradictoires d’un homme dans le même match, et vous laisse les regarder. Dans les tribunes, ceux qui veulent à la fois acclamer et protester ne sont pas troublés parce qu’ils comprennent mal. Leur trouble est au contraire celui de l’honnêteté : l’homme qui se tient devant eux mérite simultanément leurs acclamations et leurs protestations. Il faut pouvoir accueillir cet embarras pour comprendre vraiment ces quatre minutes.

5. Ce qu’il a réellement dit

On a raconté la main de Dieu d’innombrables fois. Mais qu’a dit Maradona lui-même ? La chronologie mérite d’être reprise, étape par étape.

Sur place, dans la zone mixte de l’Azteca, il prononce la formule originale : un peu de la tête de Maradona, un peu de la main de Dieu. Les dépêches d’agence en anglais la diffusent dans toute la presse britannique et américaine. C’est la version la plus ancienne, et celle que l’on peut le mieux vérifier.

Avant même la fin de cette année-là, il se montre déjà plus direct. En novembre 1986, un article rapporte, d’après les propos traduits par un interprète, ces mots : bien sûr que ce n’était pas la main de Dieu, c’était moi. Le document compte. Il contredit une idée fort répandue, selon laquelle Maradona n’aurait avoué que bien des années après. Dès 1986 apparaît donc un aveu plus explicite que la pirouette sur Dieu et sa main.

En 2005, dans sa propre émission de télévision et devant un public mondial, il reconnaît sans ambiguïté qu’il s’agissait d’une main. C’est ce moment que la mémoire a retenu comme celui de l’aveu officiel. Pour dire quand il a reconnu les faits, il faut donc distinguer deux niveaux : en 1986, une déclaration déjà proche de l’aveu ; en 2005, une reconnaissance publique, à l’adresse du monde entier, qui ne laisse plus aucune échappatoire.

Cette chronologie montre, à elle seule, comment le récit trie les souvenirs. Un aveu plus ancien et plus franc repose tranquillement dans un article de 1986, presque oublié de tous. Une formule plus ambiguë, plus malicieuse, est citée sans fin et connue de chaque foyer. La vérité ne manquait pas : elle était là dès 1986. Elle sonnait seulement moins bien, et on l’a négligée pendant des décennies, jusqu’à ce que l’aveu télévisé de 2005 rende à la confession son intérêt narratif. Les gens n’ignoraient pas la vérité. Ils préféraient sa version enveloppée dans un bon mot.

Rétablir cette chronologie ne sert pas seulement l’exactitude. C’est éclairer une habitude du récit : on retient plus volontiers la plaisanterie sur la main de Dieu que le prosaïque « ce n’était pas Dieu, c’était moi ». La plaisanterie offre une histoire, de la ruse, une ambiguïté que l’on peut savourer longtemps. La phrase directe n’offre qu’un fait, sans rien à se remettre sous la dent.

La mémoire humaine n’a jamais été un magnétophone fidèle. C’est un éditeur qui aime les histoires. Même lorsque deux phrases sortent de la bouche de l’intéressé, elle garde celle qui flatte l’oreille et supprime discrètement celle qui se contente d’énoncer les faits. La main de Dieu dépose sur la tricherie un vernis de légende : on ne voit plus une simple fraude, mais un mythe malicieux. « Ce n’était pas Dieu, c’était moi » perce ce vernis et met à nu le fait tout simple qui se trouve dessous. La mémoire emporte le mythe et abandonne le fait, non qu’elle l’ignore, mais parce que le mythe se raconte mieux. Le même homme a tenu lui-même les deux propos. Le récit a choisi son préféré et laissé l’autre s’effacer. La phrase que l’on transmet sans fin n’est jamais la plus vraie ; c’est celle qui fait la meilleure histoire.

6. Quand la revanche a-t-elle pris forme ?

Une guerre bien réelle pèse à l’arrière-plan de ce match.

En 1982, le Royaume-Uni et l’Argentine se sont affrontés pour les îles Malouines. Du 2 avril au 14 juin : soixante-quatorze jours, plus de six cents militaires argentins tués, plus de deux cents militaires britanniques, et trois civils insulaires morts sous le feu.

Ces chiffres forment le fond le plus lourd du match. Plus de six cents familles argentines, plus de deux cents familles britanniques ont perdu un fils quatre ans auparavant. Quatre ans seulement les séparent de cet après-midi de 1986. Au moment où vingt-deux hommes courent après un ballon sur la pelouse de l’Azteca, dans les tribunes comme devant les téléviseurs, aucun des deux pays n’est encore sorti de cette guerre. Le ballon est rond, mais il roule sur une histoire dont les blessures sont loin d’être refermées. Quatre ans après la guerre, les deux pays se retrouvent à l’Azteca. Ce contexte d’après-guerre existe bel et bien au moment des faits, et les médias en ont alors conscience. Chez les journalistes anglais, le sentiment d’avoir été floués déborde. Les journalistes argentins, eux, ne nient pas la main ; ils laissent même percer une admiration pour Maradona, qui a trouvé le moyen de réussir son coup. Cette fracture est déjà là.

Il faut cependant préciser la nature de cette fracture. Elle sépare alors des émotions, pas des interprétations déjà mises en système. Les Anglais se sentent dupés ; les Argentins éprouvent un soulagement. Ce sont des réactions immédiates, élémentaires. Élever ces sentiments au rang d’une vengeance symbolique d’un peuple contre un autre, les figer dans une grille de lecture que l’on pourra citer indéfiniment, viendra plus tard. Sur le moment, une masse d’émotions encore brûlantes. Après coup, un récit refroidi, organisé.

Quand cette lecture par la revanche est-elle donc apparue ? Il faut être précis. Deux points peuvent être solidement établis. D’abord, la rencontre a lieu quatre ans après la guerre : c’est un fait de l’époque. Ensuite, bien des années plus tard, Maradona lui-même présentera à plusieurs reprises ce but comme une revanche symbolique. Mais le propos tant cité, selon lequel ils avaient tous déclaré avant le match que le football n’avait rien à voir avec les Malouines, alors qu’ils savaient que les Britanniques y avaient tué beaucoup de jeunes Argentins et qu’il s’agissait bien d’une revanche, nous parvient surtout par des récits ultérieurs. Ce ne sont pas des paroles publiques que l’on peut établir mot pour mot comme ayant été prononcées le jour du match en 1986.

La différence n’a rien d’une querelle de détail. Une rencontre quatre ans après la guerre : c’est le fond historique de ce match, impossible à effacer. Présenter explicitement la victoire, et tout particulièrement la main, comme une vengeance contre un pays : c’est une interprétation que Maradona lui-même a ensuite consolidée de ses propres mains, à maintes reprises. D’un côté, la situation vécue ; de l’autre, un sens revendiqué rétrospectivement. Donner cette lecture tardive pour une déclaration du jour même, c’est faire prononcer au Maradona de 1986 des mots qu’il ne dira que des années plus tard. Un match n’est souvent enrôlé au service d’une signification que longtemps après avoir eu lieu. On le raconte et le raconte encore, jusqu’à ce que ce sens semble lui avoir appartenu dès l’origine.

C’est ainsi, d’ordinaire, que le sens se construit après coup. Le jour où un événement survient, il n’y a souvent que l’événement et un amas d’émotions encore informes. Le sens vient ensuite, appliqué couche après couche. Avec le temps, les couches s’épaississent ; ceux qui regardent en arrière croient alors que ce sens était inné. Comme si, en sautant pour mettre la main, Maradona avait précisément pensé aux Malouines, à la vengeance. Or cette main fut probablement un coup d’opportunisme sur le terrain, un calcul pour gagner. Sa grande signification lui a été ajoutée par les années ; elle ne l’avait pas reçue à la naissance.

Cela ne veut pas dire que ce sens soit faux. La guerre est réelle, les morts et les blessés sont réels, le nœud entre les deux pays est réel, tout comme les émotions qui donnent à cette rencontre un poids supérieur à celui d’un simple match. Attribuer un sens après coup ne revient pas à inventer : cette lecture prend appui sur une histoire qui a bel et bien eu lieu. Elle n’en reste pas moins rétrospective. Ce sont des hommes venus après, Maradona compris, qui, depuis l’autre rive du temps, regardent cet instant et lui attribuent une signification. Présenter cette attribution tardive comme la mission que la main portait déjà ce jour-là, c’est anoblir après coup une ruse improvisée en vengeance préméditée. La première est ce qu’il a réellement fait. La seconde est ce qu’il a souhaité, plus tard, avoir fait alors.

Il faut ici redoubler de prudence. La vérité n’est pas du côté de ceux qui effacent toute idée de revanche : la guerre, les émotions, le fond historique demeurent. Elle n’est pas davantage du côté de ceux qui font de la revanche une déclaration certaine, prononcée le jour même. L’écriture la plus honnête laisse à la situation son statut de situation, à la lecture ultérieure son statut de lecture ultérieure. Elle garde les deux sans les fondre en une histoire plus facile à raconter.

Cette fusion est la plus grande tentation, et la déformation la plus profonde. Un joueur gagne contre l’Angleterre sur un terrain, à l’aide d’une main et de ses deux pieds : voilà la situation. Transformer la victoire en parabole d’un peuple vaincu qui retrouve sa dignité par le football : voilà le sens ajouté rétrospectivement. La première est concrète, faite de détails, d’opportunisme et de chance. Le second est grandiose, tragique, lesté du poids de l’histoire. Il n’est pas entièrement faux : il recueille une vraie guerre et de vraies émotions. Mais dès qu’il se fait passer pour une parole du jour même, il confond un geste opportuniste avec une déclaration mûrement réfléchie.

7. Le Mondial d’un homme et une équipe de onze

Maradona éblouit tant que l’on raconte souvent ce tournoi comme sa Coupe du monde à lui seul. La formule est commode. Ce n’est pas un fait.

Les faits, les voici : cinq buts, cinq passes décisives, une participation directe à dix des quatorze buts de son équipe. Des chiffres sans précédent. Mais voici d’autres faits tout aussi réels : en finale, Brown ouvre le score, Valdano creuse l’écart, Burruchaga marque le but de la victoire ; en huitième contre l’Uruguay, l’unique but vient de Pasculli ; contre l’Angleterre, en fin de match, Olarticoechea sauve sur sa ligne. Cette équipe possède une ossature parfaitement identifiable. Ses onze titulaires ont chacun leur place. Ce n’est pas Maradona suivi de dix ombres indistinctes.

On peut donner un nom à chaque pièce de cette ossature. Le onze de départ en finale réunit Pumpido, Brown, Cuciuffo, Ruggeri, Batista, Giusti, Olarticoechea, Burruchaga, Enrique, Maradona et Valdano. Les dix autres ne sont pas du décor : ils représentent, très concrètement, dix onzièmes de l’équipe. Si on les estompe en une nappe d’ombre derrière un seul homme, Maradona n’y est pour rien. C’est le récit qui choisit la facilité.

Plus important encore, le cadre qui permet à Maradona de donner toute sa mesure a été bâti par le sélectionneur Bilardo. Trois hommes derrière, un immense travail de couverture et de protection sur les côtés et au milieu, et l’avant du terrain laissé à Maradona pour relier le jeu, le faire avancer, délivrer la dernière passe. Un de ses coéquipiers dira plus tard sans détour que le plan de Bilardo avait permis à Maradona d’atteindre son meilleur niveau.

Cette remarque contient une idée que l’on oublie facilement. Le génie ne gagne pas toujours à disposer de plus de liberté. Il lui faut une structure exactement à sa mesure. Placez Maradona au sein d’une équipe désorganisée : aussi prodigieux soit-il, il devra redescendre boucher les trous, chercher le ballon, accomplir ce qui ne devrait pas lui revenir. Son tranchant s’en trouvera émoussé. Le plan de Bilardo le préserve de tout cela et lui permet de consacrer toute son énergie aux quelques gestes qui font le plus mal. La structure n’est pas l’ennemie du génie. Une bonne structure l’amplifie. Le génie a besoin d’une architecture capable de l’accueillir ; sans cette ossature derrière lui, même le plus grand ne peut tout soutenir à lui seul.

Le défaut de la formule « le Mondial d’un seul homme » n’est pas d’exagérer Maradona : il mérite ces éloges. C’est d’effacer les autres. Elle comprime une équipe de onze joueurs et une construction patiemment élaborée par un entraîneur en un numéro de soliste. Elle procède de la même impulsion qui attribue au génie d’un seul toute œuvre accomplie à plusieurs. Le génie est réel, mais jamais il ne brille tout seul dans le vide. Il se tient sur une ossature bâtie par d’autres, porté par des hommes qui acceptent de jouer les seconds rôles.

Plusieurs équipes déjà rencontrées ont donné, chacune à sa manière, la démonstration de cette vérité. Cette équipe des Pays-Bas, la plus libre de toutes, ne pouvait se passer de son unique centre de gravité ; Maradona, si éclatant, ne pouvait pas davantage se passer de l’ossature silencieuse placée derrière lui. Le génie ne remplace pas la structure, ni la structure le génie. Ils s’accomplissent l’un par l’autre. Mais le récit chérit le génie et délaisse la structure : un nom qui brille s’écrit et se retient bien plus facilement que onze noms remplissant chacun leur tâche. Le projecteur de l’histoire éclaire donc toujours le même homme, laissant hors de son faisceau ceux qui le portent. Le récit aime l’homme seul, parce que son histoire est la plus simple. Et les histoires les plus simples sont souvent celles qui oublient le plus de monde.

8. Le stade venu à la rescousse et le séisme huit mois plus tôt

Tout cela se déroule dans un pays appelé à prendre le relais dans l’urgence.

Le Mexique ne devait pas accueillir la Coupe du monde 1986. Le pays désigné était la Colombie. Mais, à l’automne 1982, celle-ci se retire officiellement, incapable de satisfaire aux exigences de la FIFA en matière d’infrastructures et de garanties financières. Le Mexique reprend l’organisation en 1983 et devient ainsi le premier pays de l’histoire à accueillir deux Coupes du monde.

Puis, environ huit mois avant le coup d’envoi, le 19 septembre 1985, un séisme dévastateur frappe Mexico. Son bilan humain exact reste depuis longtemps controversé. Mieux vaut donc ne pas avancer un total catégorique : c’est une catastrophe majeure qui a tué au moins plusieurs milliers de personnes, souvent estimées à près de dix mille, voire davantage, sans qu’un bilan définitif fasse aujourd’hui l’unanimité. Après le séisme, déplacer le tournoi est une option réellement et sérieusement discutée. La FIFA évoque un temps un transfert en Allemagne de l’Ouest. Finalement, les inspections des principaux stades de la capitale ne révèlent pas de défaillance structurelle rédhibitoire, et la compétition reste au Mexique.

Il faut retenir que ce déplacement a bel et bien été envisagé à l’époque. Ce n’est pas une hypothèse inventée après coup. Juste après le séisme, la FIFA organise une discussion spécifique et évoque la possibilité de confier le tournoi à l’Allemagne de l’Ouest. Cela donne la mesure du choc : assez violent pour qu’une Coupe du monde en cours de préparation envisage sérieusement de changer de pays. Elle ne bougera finalement pas, en partie parce que les stades ont passé les inspections, et en partie, sans doute, parce qu’une Coupe du monde possède une inertie énorme. Une fois la machine lancée, il est difficile de l’arrêter.

Un autre parallèle mérite de ne pas disparaître. Alors que le tirage au sort a lieu comme prévu, des manifestants, à l’extérieur, rappellent au public que beaucoup de sinistrés sans abri n’ont toujours pas été relogés correctement. D’un côté, la préparation habituelle de la grande fête quadriennale ; de l’autre, une reconstruction encore très loin d’être achevée. Ces deux réalités coexistent dans le Mexico de la fin de 1985. Une Coupe du monde ne se joue jamais dans le vide. Elle se pose toujours sur un réel qui a ses blessures et ses difficultés propres. Les décombres laissés huit mois auparavant ne sont pas tous déblayés, et le ballon roule quand même. Personne n’est en faute ici. Cela rappelle simplement ceci : si grand soit-il, le football n’est qu’une couche déposée sur la vie. Celle du dessous a son poids à elle.

Ce poids sera souvent recouvert par la gloire du tournoi. On se souvient de Maradona, des quatre minutes, du sacre de l’Argentine. On se rappelle moins que tout cela s’est joué dans une ville frappée, huit mois auparavant, par un séisme dévastateur. La gloire possède un talent particulier : elle éclaire si fort les terres qui la portent que leurs blessures deviennent invisibles. Elles sont pourtant toujours là. Les acclamations du stade les ont couvertes, elles ne les ont pas refermées. Il ne s’agit pas de doucher l’enthousiasme suscité par cette Coupe du monde, mais de garder en mémoire que, sous les quatre minutes les plus éblouissantes, repose aussi une réalité pesante, sans rapport avec le football.

9. La finale et sept minutes d’effroi

La route du titre n’est pas sans embûches.

Le 29 juin 1986, à l’Azteca : finale entre l’Argentine et l’Allemagne de l’Ouest. À la vingt-troisième minute, Brown marque de la tête sur un coup franc de Burruchaga. À la cinquante-sixième, Valdano double la mise : 2-0. La victoire paraît acquise. Les Allemands de l’Ouest reviennent pourtant en sept minutes : Rummenigge à la soixante-quatorzième, Völler à la quatre-vingt-unième. 2-2.

Ces sept minutes tournent tous les plans en dérision. Deux buts d’avance dans une finale de Coupe du monde, c’est presque une main déjà posée sur le trophée. Sept minutes suffisent à l’Allemagne de l’Ouest pour lui faire lâcher prise. Deux corners : les Allemands expérimentés saisissent leurs occasions et remontent deux buts, replongeant dans l’incertitude une finale dont la conclusion semblait écrite. Aucune avance n’est une assurance. Aucun scénario n’est définitif. Le terrain vous garde toujours une frayeur en réserve, précisément là où vous avez relâché votre vigilance.

Puis vient la quatre-vingt-quatrième minute. Sous la surveillance étroite de Matthäus, Maradona trouve malgré tout la passe en profondeur décisive. Burruchaga s’en saisit, file vers le but et marque : 3-2. L’Argentine soulève la Coupe du monde pour la deuxième fois.

Ce dénouement reprend une vieille leçon. Aussi vastes soient les dispositions de la construction, elles ne peuvent contenir les secousses d’un match. À 2-0, l’affaire semble réglée ; sept minutes plus tard, c’est 2-2. À 2-2, on croit partir en prolongation ; trois minutes plus tard, c’est 3-2. Personne ne peut fixer d’avance le chemin d’une finale. Elle prend ses propres virages, provoque ses propres effrois, puis se remet, au dernier moment, à la passe en profondeur d’un homme, à l’appel d’un autre. Et l’homme qui fait basculer une nouvelle fois le match est aussi celui à qui appartiennent ces mains. Cette fois, cependant, il s’est servi de son pied irréprochable. Les pieds qui ont inscrit le but du siècle dans ces quatre minutes et offert la passe victorieuse en finale appartiennent à l’homme qui a aussi volé un but de la main.

C’est peut-être l’écho le plus complet de la métaphore des quatre minutes. Les pieds, les mains, le génie, la malice demeurent réunis dans le même homme, du quart de finale à l’Azteca jusqu’à la finale à l’Azteca. Impossible de les dissocier, de décréter qu’une moitié est le héros et l’autre le tricheur. Il n’y a qu’un homme. Et c’est cet homme indivisible qui a conduit l’Argentine au sommet.

10. Pour conclure

Rassemblons les fils.

Le Mexique de 1986 a placé devant le monde un homme presque impossible à simplifier. Quatre minutes, deux mains, un but : d’un côté, la controverse qui, dans le football, appelle le plus l’arbitrage ; de l’autre, la perfection qui en a le moins besoin. Tout cela chez Maradona, un seul homme. La construction voudrait porter sur lui un jugement net, mais elle n’y arrive pas. « Tricheur », et le but incontestable refuse le verdict. « Héros », et la main impossible à nier s’y oppose.

Si ces quatre minutes ne meurent pas, c’est précisément parce qu’elles refusent la simplification. Tant de légendes ne se transmettent qu’une fois polies par le récit : les aspérités disparaissent, les contradictions s’effacent, ne reste qu’un héros ou un méchant bien net. Ces quatre minutes résistent au polissage. La main et la chevauchée sont deux arêtes enchâssées dans le même bloc ; on ne peut en arracher aucune. Chaque génération qui reprend le récit doit donc prononcer les deux mots, tricherie et génie, sans en retrancher un seul. Une histoire doit refuser d’être lissée pour garder tout son poids. Il faut laisser cet homme avec ses deux faces, comme toute personne et toute chose réelles : aucune ne peut effacer l’autre.

Cette dualité n’est pas une exception propre à Maradona. Il porte à l’extrême quelque chose d’universel. Chacun a ses zones impossibles à démêler, sa face qui ne supporte pas la lumière et sa face qu’il peut montrer avec fierté. Chez la plupart des gens, les deux sont seulement assez pâles pour qu’on s’en tire avec un vague « quelqu’un de bien » ou « quelqu’un de mauvais ». Maradona pousse l’intensité des deux au maximum, si loin qu’aucun terme général ne peut plus le contenir. Tel un miroir particulièrement bien poli, il reflète en réalité une vérité commune à tous : un être humain n’est pas quelque chose qu’un seul mot puisse épuiser.

Ces quatre minutes redessinent aussi plusieurs des vieilles limites de la construction. Celle du visible qui demeure hors d’atteinte : de l’impossibilité de bien voir en 1966, on passe, en 1986, à une vision parfaite qui ne sert à rien. La vérité se déroule sous les yeux de centaines de millions de personnes, mais elle reste coincée dans l’interstice entre les deux paires d’yeux chargées de juger et ne peut entrer sur le terrain. Celle du définitif qu’on ne révise pas : une main vue du monde entier reste solidement fixée dans les registres. Et celle du récit, qui continue de s’affairer après coup : il garde les bons mots et délaisse les paroles directes, transporte discrètement la revanche revendiquée plus tard jusqu’au jour du match, change une équipe de onze en numéro de soliste. La construction ne peut pas juger cet homme. Le récit, lui, dispose d’innombrables moyens pour lui refaire sans cesse un visage.

En 2017, Maradona prend lui-même position pour l’assistance vidéo à l’arbitrage. Il reconnaît que, si elle avait existé à son époque, sa main de Dieu n’aurait jamais été validée. Il ne s’agit pas de rejuger 1986. C’est la construction qui a enfin acquis l’œil dont elle était privée.

Cet œil arrive trop tard, avec trente ans de retard. Il ne peut plus éclairer la main de 1986, déjà figée dans les registres et dans la légende, impossible à déplacer. Il ne peut observer que les matchs à venir. La construction avance ainsi : chacune de ses capacités nouvelles lui est arrachée par un ancien regret, mais le regret qui l’a fait naître n’en recueillera jamais les bénéfices. La technique poursuit la controverse en restant toujours un pas derrière. L’erreur doit d’abord être coulée dans le bronze pour qu’on ajoute l’œil qui aurait dû s’ouvrir plus tôt. Et même avec cet œil, la construction ne peut voir qu’une chose : la main a-t-elle franchi la limite ? Elle ne voit toujours pas un homme tout entier. Elle ne peut toujours pas réduire à l’une de ses faces celui qui a concentré en quatre minutes la tricherie et le génie. La technique peut rattraper une main. Elle ne peut pas rattraper un homme.

Cette phrase pourrait presque servir de note à toute cette Coupe du monde. On invente des techniques toujours plus précises pour en finir avec chaque controverse sur le terrain : le ballon a-t-il franchi la ligne, combien de centimètres de hors-jeu, main volontaire ou involontaire ? Ces techniques sont effectivement de plus en plus puissantes. Une main qui franchit la limite ne peut plus aujourd’hui leur échapper. Mais, si puissantes soient-elles, elles ne rencontrent que des instants isolés : une touche de balle, une faute. Elles peuvent juger l’instant, pas la vie d’un homme. Elles peuvent dire que cette main était fautive ; elles ne pourront jamais dire sous quel nom il faut garder en mémoire celui qui a triché de la main et inscrit le but du siècle. Un homme dépasse l’instant. Il le dépasse de très loin.

Ces deux noms entrés en Coupe du monde à vingt et un ans, puis portés aux nues ; ces onze joueurs avec chacun sa place ; cet entraîneur qui a bâti l’ossature ; ce stade appelé à prendre la relève dans l’urgence ; ces décombres d’il y a huit mois, pas encore entièrement déblayés : tous continuent de vivre, chacun de son côté, sous ce titre mondial. L’homme le plus éblouissant ne les a jamais entièrement recouverts. Et lui-même ne s’est jamais laissé enfermer tout entier dans une explication bien nette.

On en a pourtant essayé beaucoup. Pour les uns, le plus grand joueur de l’histoire ; pour les autres, un tricheur qui s’est servi de sa main. Pour les uns, le héros des pauvres ; pour les autres, un enfant prodigue gâté par l’adulation. Chaque définition saisit une part de lui, sans jamais contenir le tout. Il est trop plein : aucun récipient n’est assez grand, il y a toujours une moitié qui déborde. Ces quatre minutes sont sa vie en miniature, moitié dans la lumière, moitié dans l’ombre. Emportez la moitié que vous voudrez, l’autre suivra, impossible à détacher. Pour moitié la main, pour moitié les pieds : on ne peut trancher, donc on ne peut effacer. Tout ce qui s’est produit pendant ces quatre minutes se rejouera encore après elles, avec un autre homme, un autre match, une autre controverse. Le dilemme, lui, demeure : impossible de trancher, impossible d’effacer. Le cycle ne s’est pas arrêté. Il tourne encore.