Non Dubito Essays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau-Construct · Série du football mondial — Essai 12 sur 22

Azteca

Une main et un but, quatre minutes du même homme

(Point d'entrée : Coupe du monde 1986 au Mexique)

Han Qin (秦汉) · 2026

1. Deux choses en quatre minutes

Le 22 juin 1986, à Mexico, au stade Azteca. Quart de finale de la Coupe du monde, Argentine contre Angleterre. Seconde période, la cinquante et unième minute, et la cinquante-cinquième.

Ces deux minutes ont depuis été, encore et encore, mises côte à côte, jusqu'à devenir la paire d'instants la plus célèbre de l'histoire du football. Si elles sont devenues célèbres, ce n'est pas parce que chacune, prise seule, serait si légendaire, mais parce qu'elles se touchent de si près — si près que, pour le même homme, dans le même match, à quatre minutes d'écart, elles semblent pourtant venir de deux mondes différents.

À la cinquante et unième minute, Maradona s'élève pour disputer un ballon aérien, et le ballon franchit la ligne du gardien anglais Peter Shilton. Le ralenti le montre on ne peut plus clairement : ce qui a poussé le ballon dans les filets, c'est sa main gauche, pas sa tête. L'arbitre tunisien Ali Bin Nasser valide le but, et les joueurs anglais l'entourent aussitôt.

La protestation a éclaté sur-le-champ, elle ne s'est pas formée peu à peu après le match. Maradona célébrait encore que l'arbitre pointait déjà vers le rond central, signifiant que le but était valable ; les joueurs anglais se sont aussitôt attroupés autour de lui pour réclamer la main. Mais le geste de l'arbitre était déjà fait, et à cette époque sans répétition vidéo, sans arbitrage vidéo, un geste déjà pointé vers le rond central valait jugement final. Se masser autour de lui n'y changeait rien : les Anglais n'ont pu que regarder, impuissants, ce but être validé. Après le match, Maradona a laissé cette phrase désormais célèbre : le but a été marqué « un peu avec la tête de Maradona, et un peu avec la main de Dieu ».

Cette phrase est un objet d'une grande finesse. Elle ne nie rien, elle n'avoue rien non plus ; elle confie, avec une légèreté toute délicate, une main humaine parfaitement identifiable, à Dieu lui-même. Quiconque l'entendait comprenait exactement ce qu'il voulait dire, et pourtant il n'avait rien reconnu du tout. Rusée, espiègle, empreinte d'une désinvolture presque effrontée, cette phrase a fait le tour du monde — non pas parce qu'elle aurait clarifié quoi que ce soit, mais parce qu'elle racontait une tricherie flagrante d'une manière telle qu'on ne pouvait s'empêcher de ne pas lui en vouloir.

À la cinquante-cinquième minute, il récupère le ballon dans son propre camp et se met à courir, éliminant plusieurs joueurs anglais les uns après les autres, se jouant du gardien, avant de pousser le ballon dans le but vide. Ce but sera plus tard élu but du siècle.

Entre le premier contact de son pied gauche avec le ballon dans son propre camp et l'instant où le ballon roule dans le but anglais, il ne s'écoule qu'une dizaine de secondes. En une dizaine de secondes, il traverse plus de la moitié du terrain, se défait l'un après l'autre de tous ceux qui se jettent sur lui — non pas en fonçant tête baissée, mais avec, à chaque pas, une précision qui semble calculée à l'avance : un déplacement du centre de gravité, et le défenseur se retrouve à vide. Lorsqu'il se joue enfin du gardien sorti à sa rencontre, le but est grand ouvert, il n'a plus qu'à pousser légèrement le ballon. Pendant ces quelques secondes, tout l'Azteca retient d'abord son souffle, puis explose.

Des années plus tard, on a repassé ce but image par image d'innombrables fois : compté combien de fois il a touché le ballon, mesuré combien de mètres il a parcourus, calculé combien de secondes cela lui a pris, combien d'adversaires il a éliminés. Ces chiffres varient légèrement selon la méthode : la première prise de balle compte-t-elle comme un contact ; deux duels contre le même défenseur comptent-ils pour un homme ou pour deux ; distance à vol d'oiseau ou trajectoire réelle du ballon — selon le critère retenu, le chiffre change un peu. Mais quelle que soit la façon de compter, la grandeur de ce but ne réside pas dans les chiffres. Les chiffres peuvent confirmer sa vitesse, sa distance, sa difficulté ; ils ne peuvent pas mesurer pourquoi, plus de trente ans après, on retient encore son souffle en le regardant. Certaines choses, plus on les mesure, plus elles s'éclaircissent ; d'autres choses, dès qu'on les mesure, on en perd quelque chose.

Quatre minutes. Le même homme, le même match : il vole d'abord un but avec une main, puis marque, de ses deux pieds, le but le plus limpide de toute l'histoire du football. Moitié tricherie, moitié génie ; moitié de quoi mettre en colère, moitié de quoi forcer l'admiration — ces deux moitiés ne sont pas réparties entre deux hommes, elles sont tombées, l'une après l'autre, sur le même homme.

Si ces deux buts avaient été séparés par plusieurs années, répartis dans deux matchs différents, la chose serait réglée : on pourrait fort bien les retenir séparément, l'un avec rancune, l'autre avec admiration. Mais ils se trouvent justement compressés dans les quatre minutes d'un seul et même match, collés l'un à l'autre, et ni l'un ni l'autre ne parvient à se défaire de son voisin. Impossible de ne retenir que la main en oubliant la course ; impossible non plus de n'admirer que la course en feignant que la main n'a jamais existé. Le temps les a cloués ensemble, forçant chaque spectateur à loger en lui, au même instant, deux sentiments diamétralement opposés. Ces quatre minutes sont le point le plus insoluble de toute cette Coupe du monde.

Insoluble, non parce que les faits seraient obscurs. Les faits sont on ne peut plus clairs : la cinquante et unième minute, c'est la main ; la cinquante-cinquième, c'est le pied — sur ces deux points, aucune contestation possible. Ce qui est insoluble, c'est que ces deux faits parfaitement clairs pointent vers deux jugements entièrement opposés, tout en appartenant au même homme, au même match, aux mêmes quatre minutes. Plus les faits sont clairs, plus le verdict, lui, devient impossible à rendre.

2. Visible, et pourtant hors d'atteinte

Parlons d'abord de cette main.

Ce fut une erreur d'arbitrage, cela ne fait aucun doute. Ce qui compte, c'est la manière dont cette erreur s'est produite. L'arbitre en fonction, Ali Bin Nasser, expliqua plus tard qu'il n'avait pas vu la main et avait cru à un but de la tête ; il attendait le signal de son juge de touche, tandis que l'arbitre-assistant bulgare du côté concerné, Bogdan Dochev, n'avait pas levé son drapeau. Les deux hommes donnèrent par la suite des versions divergentes : l'un disait ne pas avoir vu clairement et attendre l'autre ; l'autre disait avoir senti sur le moment que quelque chose clochait, mais que, limité par les méthodes de coordination de l'époque, il n'avait pas pu faire remonter son hésitation à temps, comme on le ferait aujourd'hui. Leur seul point d'accord est qu'aucun des deux n'a pu, à cet instant, arrêter ce but.

Il n'y a ici aucun coupable qu'on puisse blâmer avec satisfaction. L'arbitre principal n'a pas manqué à son devoir : conformément à la répartition des rôles de l'époque, il attendait le signal de son assistant. L'assistant, lui non plus, ne s'est pas relâché : il était seulement limité par les méthodes de coordination de son temps, incapable de transmettre à temps l'hésitation qu'il ressentait. Chacun des deux a fait, sur le moment, ce qui semblait conforme à la procédure ; et pourtant, ensemble, ils ont laissé passer une main que le monde entier a vue. Les failles du construct ne viennent souvent pas de ce qu'un individu se serait mal comporté, mais de ce que chacun, dans sa propre case, fait quelque chose qui paraît sans faute — et c'est par la fente entre les cases que la faille se glisse.

Une question familière se cache ici. Vingt ans plus tôt, à Wembley, ce but resté indécidable l'était parce qu'on n'y voyait pas assez clair : le ballon allait trop vite, l'œil humain ne pouvait l'atteindre. Cette main de 1986, c'est tout l'inverse : des centaines de millions de personnes devant leur télévision l'ont vue clairement en un instant, dès que le ralenti a été diffusé, sans la moindre ambiguïté. Mais à quoi bon l'avoir vue clairement, puisque les deux hommes en fonction, eux, ne l'avaient pas vue, et qu'en 1986, en dehors de ces deux paires d'yeux, rien d'autre ne pouvait les corriger. La décision est tombée, le dossier s'est refermé ; les Anglais ont entouré l'arbitre sur-le-champ pour protester, la décision initiale est restée inchangée. D'après tout ce qu'on peut retrouver, aucune protestation officielle capable de changer le résultat du match n'a subsisté.

La vieille question a donc pris une forme nouvelle. Ne pas voir clairement, et donc ne pas pouvoir atteindre la vérité — cela se comprend aisément ; mais voir on ne peut plus clairement, et malgré tout ne pas pouvoir l'atteindre, voilà qui est bien plus difficile à accepter. La vérité ne s'est pas perdue au-delà des limites de l'œil humain ; elle s'est perdue dans une fente embarrassante : des centaines de millions de personnes hors du stade l'ont vue, les deux hommes qui, à l'intérieur, auraient dû la voir ne l'ont pas vue — et à cette époque, ce qui se voyait au-dehors ne pouvait pas entrer au-dedans.

Cette fente est une fente technique. En 1986, les moyens de rectifier une erreur sur le terrain étaient à peu près nuls. L'œil nu de l'arbitre et de ses deux assistants constituait l'unique instrument de jugement : dès qu'ils manquaient quelque chose, aucun recours n'existait. Or, dans les tribunes, devant les téléviseurs, des centaines de millions de personnes tenaient déjà entre leurs mains des images bien plus nettes — ralenti, angles multiples, répétitions à volonté. L'absurdité est là : à cette époque, les trois hommes qui auraient le plus dû voir clair disposaient des moyens les plus faibles, tandis que les centaines de millions de personnes les plus éloignées voyaient, elles, le plus clairement — mais leur clairvoyance ne servait à rien à l'intérieur du terrain. La vérité n'était pas inexistante ; elle brillait sur d'innombrables écrans, seulement il n'existait aucun chemin pour la faire passer de l'écran jusque dans les yeux de ces trois hommes. Ce qui manque à la main du construct, ce n'est pas la vue ; c'est qu'il tient pour acquis que seule la vue de ces deux paires d'yeux en fonction fait foi. Toute autre vue, aussi claire soit-elle, reste une vue de l'extérieur.

Ce choc éclaire une fois de plus l'une des lignes de fond du construct. Une fois qu'une décision est tombée, elle est définitive, même si le monde entier voit qu'elle est erronée, le construct refuse de revenir dessus. Non qu'il ne discerne pas l'erreur : c'est qu'il ne peut pas se permettre de la corriger. Autoriser une seule révision après coup reviendrait à rendre chaque match rejugeable, et le construct ne posséderait alors plus jamais un seul match véritablement clos. Il préfère porter une injustice que tout le monde voit plutôt que d'abandonner cette ligne du caractère définitif. En 1966, il défendait un but qu'on ne pouvait trancher avec certitude ; en 1986, il défendait une main qu'on voyait avec une parfaite clarté. C'est la même ligne qui est défendue.

Le prix que le construct paie pour défendre cette ligne saute aux yeux : une erreur connue de tous reste ainsi, noir sur blanc, inscrite dans les annales, et l'Angleterre a dû ravaler sa colère pendant des décennies. Mais ne pas défendre cette ligne coûterait plus cher encore. Si le caractère définitif peut être renversé, plus personne ne pourra dire quel match est vraiment terminé, quel résultat est vraiment acquis, et le construct perdrait alors la capacité même de mettre un point final à un match. Entre deux maux, il préfère porter une injustice visible plutôt que de renoncer au pouvoir de poser ce point final. Ce n'est pas de la froideur ; c'est une chose qui tire son existence même de sa capacité à trancher, choisissant, entre deux maux, celui qu'elle juge le plus supportable.

3. L'autre moitié : un but qui ne souffre aucune contestation

Le but marqué quatre minutes plus tard est l'autre pôle de cette question.

Si cette main est un angle mort que le construct ne peut atteindre, ce but, lui, est un endroit où le construct n'a jamais eu besoin de tendre la main.

C'est le même homme, dans le même match ; cette fois, il s'élance depuis son propre camp, élimine cinq joueurs de champ anglais l'un après l'autre, se défait ensuite du gardien, et envoie le ballon au fond des filets. Les analyses techniques les plus courantes retiennent onze contacts avec le ballon, environ dix à onze secondes, cinquante à soixante mètres.

Mis bout à bout, ces chiffres décrivent presque quelque chose qu'un seul homme ne devrait pas pouvoir accomplir. Lors d'un match à élimination directe de Coupe du monde, sous le pressing acharné de l'adversaire, un seul homme, ballon au pied, traverse en une dizaine de secondes plus de la moitié du terrain, élimine cinq hommes plus un gardien, sans une seule passe, sans un seul arrêt, du début à la fin. Décomposez ce trajet, et chaque geste, pris séparément, est d'une difficulté extrême ; pourtant il a enchaîné ces gestes extrêmement difficiles en une seule ligne continue, d'un seul mouvement, fluide comme l'eau qui coule, comme si cela ne lui coûtait aucun effort. Faire de la chose la plus difficile quelque chose qui a l'air le plus facile : voilà exactement ce qui rend le génie le plus fascinant, et aussi le plus trompeur. La FIFA l'a plus tard élu but du siècle.

Ce qui rend ce but si particulier, c'est qu'aucune controverse ne s'y attache. Aucune main à identifier, aucun hors-jeu à mesurer, aucune décision à débattre, pas la moindre chose qui aurait besoin d'être éclaircie après coup. C'est un but, tout simplement, un but étalé du début à la fin en plein jour, limpide, dans lequel personne ne peut trouver la moindre faille. Le commentateur anglophone Barry Davies s'est exclamé sur le moment que ce but ne prêtait à aucune discussion, que c'était du pur génie footballistique. Le commentateur hispanophone Víctor Hugo Morales, lui, a crié cette phrase devenue depuis presque aussi célèbre que le but lui-même : « cerf-volant cosmique, de quelle planète viens-tu ».

Deux commentaires — l'un d'un calme tranchant, l'autre porté par une émotion presque incohérente — et pourtant tous deux pointent vers le même sens : ce but n'a rien à dire pour lui-même, il est trop bon pour avoir besoin d'une quelconque défense. C'est précisément là ce qui le sépare le plus profondément de cette main : la main, elle, réclame une défense sans fin, la question de savoir si la décision était juste, si elle devait compter, si elle aurait dû compter, se dispute encore aujourd'hui sans être tranchée ; tandis que ce but, lui, n'a besoin d'aucune défense, il est sa propre preuve.

En mettant ces deux buts côte à côte, les deux pôles de ces quatre minutes prennent forme. Le but à la main, c'est tout entier controverse, décision, vérité, la question de savoir s'il aurait dû compter, disputée encore aujourd'hui ; le but du siècle, lui, ne porte pas la moindre once de controverse, il n'a besoin d'aucune décision pour se parachever, et n'admet aucune décision qui puisse le renverser. Le premier est un reste que le construct ne peut atteindre, tombé dans la fente du jugement, dont l'équité ne pourra jamais être clairement dite ; le second est une chose que le construct n'a même pas eu besoin de trancher, c'est le but lui-même, évident par soi, suffisant par soi, ne réclamant rien de l'extérieur. Le même homme, dans les quatre minutes d'un même match, a livré d'une main la face du football qui a le plus besoin d'arbitrage, et de l'autre la face du football qui en a le moins besoin.

Rassemblées en un seul lieu, ces deux faces ressemblent presque à une confession que le football, en tant que sport, se serait faite à lui-même à travers le corps de Maradona. D'un côté, il est plein de controverses inextricables, de décisions, d'erreurs d'arbitrage, de questions de savoir ce qui aurait dû être, exigeant tout un appareil de règles et une armée d'arbitres pour trancher et juger sans fin ; de l'autre côté, il possède cette beauté pure au point de ne souffrir aucun doute, un but si bon que tout jugement en devient superflu. Le football est à la fois cette main qui a besoin d'arbitrage et cette course qui n'en a besoin d'aucun — et ces deux choses ne faisaient, depuis toujours, qu'une seule et même chose.

4. Un homme que le construct ne peut juger

Voilà le véritable problème de 1986. Ce à quoi le construct est confronté, ce n'est ni un homme bon, ni un homme mauvais, mais un homme qui, en quatre minutes, a poussé à la fois la tricherie et le génie jusqu'à leur extrême limite.

Il ne peut pas juger Maradona tricheur. S'il n'avait eu que cette main, l'histoire serait simple : un fraudeur ayant volé la victoire par une main, cloué au pilori, et voilà tout. Mais quatre minutes plus tard, il a marqué ce but qui ne souffre aucune contestation, un but d'une pureté sans la moindre impureté, que nul fraudeur n'aurait pu marquer. Il ne peut pas non plus le juger génie pur. S'il n'avait eu que cette course, l'histoire serait tout aussi simple : un héros ayant conquis le monde par le seul talent, élevé au rang de dieu, et voilà tout. Mais quatre minutes plus tôt, il avait bel et bien volé un but de la main, une main parfaitement réelle, qu'aucun déni ne pouvait effacer.

Les deux sont vrais, et tous deux vrais à l'extrême. Il n'est pas un génie taché d'une tare — le mot « tare » est bien trop léger, comme si le génie était le fond et la main un simple faux pas occasionnel ; il n'est pas non plus un tricheur laissant occasionnellement percer son éclat. Il est la tricherie et le génie, tous deux portés à leur sommet, logés ensemble dans un seul homme. À un tel homme, on ne peut donner de verdict net. Dites qu'il est un tricheur, le but du siècle s'y refuse ; dites qu'il est un héros, cette main s'y refuse.

Les gens ne supportent pas cette impossibilité de juger. Face à une personne, l'esprit veut toujours coller au plus vite une étiquette — bon, mauvais, génie, tricheur — et ce n'est qu'une fois l'étiquette collée qu'il se sent enfin rassuré. Or Maradona refuse précisément d'offrir ce réconfort. En quatre minutes, il a poussé les deux directions jusqu'à leur sommet, si loin qu'aucune étiquette ne peut plus recouvrir l'autre moitié. Alors ceux qui sont pressés de rendre leur verdict ne regardent plus que la main, et le maudissent tricheur pour la vie ; ou ne regardent plus que la course, et le portent aux nues pour la vie — mais dans un cas comme dans l'autre, c'est amputer un homme entier de sa moitié, pour que la moitié restante puisse tenir dans une case toute prête. C'est un homme qu'on ne peut juger.

Or cette impossibilité de juger est précisément l'attitude la plus honnête qu'on puisse avoir envers une personne. L'être humain n'est jamais purement noir ou blanc ; c'est seulement que, chez la plupart des gens, le noir et le blanc ne sont jamais assez concentrés pour vous forcer à les regarder en face. Maradona les a concentrés dans ces quatre minutes, jusqu'à un point tel qu'aucun mot ne peut plus se débarrasser de lui. La pulsion de vouloir lui donner un verdict net, et la pulsion de vouloir réduire n'importe quelle personne complexe à une seule étiquette, sont une seule et même pulsion. Et ces quatre minutes de 1986 ont poussé cette pulsion dans une impasse : elles forcent chacun à admettre que certaines personnes, certaines choses, ne peuvent tout simplement pas être jugées, et ne peuvent qu'être laissées avec leurs deux faces, dont ni l'une ni l'autre n'efface jamais la seconde.

C'est aussi là ce qu'il y a de plus honnête dans ce sport. Il n'embellit personne, ne dissimule la laideur de personne non plus ; il pose telles quelles, dans le même match, les deux faces les plus contradictoires d'un homme, et vous laisse seul y faire face. Ceux qui, dans les tribunes, voulaient à la fois acclamer et protester — leur embarras, à cet instant, ne venait pas de leur confusion, mais précisément de leur honnêteté, car l'homme qu'ils avaient sous les yeux méritait effectivement, en même temps, l'acclamation et la protestation. Celui qui sait accueillir cet embarras est celui qui a vraiment compris ces quatre minutes.

5. Ce qu'il a vraiment dit

Cette phrase sur la main de Dieu a été répétée d'innombrables fois depuis ; mais ce qu'il a lui-même vraiment dit mérite d'être démêlé couche par couche, en suivant la chronologie.

Sur le moment, dans la zone d'interviews mixte du stade Azteca, il prononce la phrase originale : « un peu avec la tête de Maradona, et un peu avec la main de Dieu ». Cette phrase s'est répandue dans les médias britanniques et américains par le biais des dépêches en anglais des agences de presse. C'est la version la plus ancienne, et la plus vérifiable.

Plus tard la même année, il s'est déjà exprimé de façon bien plus directe. En novembre 1986, un article citant des propos traduits rapportait qu'il aurait dit : « bien sûr que ce n'était pas la main de Dieu, c'était moi. » Cet élément est important : il montre qu'une affirmation largement répandue, selon laquelle il n'aurait avoué que de nombreuses années plus tard, n'est pas exacte. Dès 1986, un aveu personnel plus explicite encore que « la main et Dieu » avait déjà fait surface.

En 2005, dans sa propre émission de télévision, devant un public mondial, il reconnut sans la moindre ambiguïté qu'il s'agissait bien d'une main. Ce moment fut retenu comme celui de l'aveu formel. Il faut donc distinguer deux niveaux pour dire quand il a avoué : dès 1986, une déclaration proche de l'aveu avait déjà existé ; 2005 fut, elle, une confession publique adressée au monde entier, sans plus aucune marge de rétractation.

Cette chronologie elle-même montre comment le récit choisit ses souvenirs. Un aveu plus ancien, plus direct, repose tranquillement dans les articles de 1986, dont presque personne ne se souvient ; tandis qu'une phrase plus ambiguë, plus espiègle, est citée sans cesse, connue de tous. La vérité ne manquait pas, elle était déjà là en 1986 ; simplement, elle n'était pas assez belle à raconter, et elle fut donc négligée pendant des décennies, jusqu'à ce que l'aveu télévisé de 2005 redonne au fait d'avouer sa valeur d'histoire. Ce n'est pas que les gens ignoraient la vérité ; c'est seulement qu'ils préfèrent la version qui enveloppe la vérité dans un bon mot.

Démêler cette chronologie ne vise pas seulement l'exactitude. Elle met en lumière une habitude propre au récit : les gens préfèrent se souvenir du bon mot sur la main et Dieu plutôt que de la phrase directe, bien sûr que ce n'était pas Dieu, c'était moi. Parce que le bon mot recèle une histoire, une ruse, une ambiguïté qu'on peut ressasser indéfiniment ; la phrase directe, elle, ne contient qu'un fait, sans arrière-goût.

La mémoire humaine n'a jamais été un magnétophone fidèle ; c'est un éditeur qui aime raconter des histoires. De deux phrases prononcées par la même personne, de sa propre bouche, elle retient celle qui sonne le mieux, et efface discrètement celle qui énonce platement les choses. La phrase sur la main et Dieu recouvre cette tricherie d'un éclat légendaire, la faisant passer d'une simple tricherie à un mythe plein de ruse ; la phrase bien sûr que ce n'était pas Dieu, c'était moi, elle, perce cet éclat et met à nu le fait tout simple qui se trouve dessous. La mémoire a choisi le mythe et abandonné le fait, non parce qu'elle ignorait le fait, mais parce que le mythe se raconte mieux. Le même homme a prononcé, de sa propre bouche, deux sortes de phrases ; le récit a choisi celle qu'il préfère, et a laissé l'autre s'effacer de la mémoire. Ce qui se transmet sans cesse n'est jamais la phrase la plus vraie, c'est toujours la phrase qui se raconte le mieux.

6. Quand la vengeance a-t-elle poussé

Derrière ce match pèse une guerre bien réelle.

En 1982, le Royaume-Uni et l'Argentine se sont affrontés pour les îles Malouines, du 2 avril au 14 juin, soit soixante-quatorze jours : plus de six cents militaires argentins tués, plus de deux cents militaires britanniques tués, et trois civils de l'archipel morts dans les combats.

Ces chiffres forment la toile de fond la plus lourde de ce match. Plus de six cents familles argentines, plus de deux cents familles britanniques, avaient perdu un fils quatre ans plus tôt à peine — et tout cela, à quatre années seulement de cet après-midi de 1986. Pendant que vingt-deux hommes couraient après un ballon sur la pelouse de l'Azteca, dans les tribunes comme devant les écrans de télévision, aucune des deux nations n'était encore sortie de cette guerre. Le ballon est rond, mais il roulait sur une histoire loin, très loin d'être cicatrisée. Quatre ans après la guerre, les deux pays se retrouvaient à l'Azteca. Ce contexte d'après-guerre était bel et bien présent à l'époque, et la presse d'alors en avait déjà pleinement conscience : chez les journalistes anglais transparaissait un sentiment d'indignation d'avoir été floués ; chez les journalistes argentins, on ne niait pas la main, on laissait au contraire percer une forme d'admiration devant la manière dont Maradona s'en était tiré. Cette fracture était déjà là, sur le moment même.

Il faut préciser que cette fracture, à l'époque, portait sur des émotions, non sur un cadre déjà constitué. Les Anglais se sentaient trompés, les Argentins se sentaient vengés : ce n'étaient là que des émotions immédiates et simples. Élever ces émotions au rang d'une vengeance symbolique de nation à nation, les condenser en un cadre qu'on pourrait citer sans cesse, cela est venu plus tard. Sur le moment, il n'y avait qu'une masse d'émotions bouillonnantes ; ce n'est qu'ensuite qu'est apparu tout un récit froidement constitué.

Mais quant à savoir exactement quand ce cadre de la vengeance a poussé sur ce but, il faut être précis. Deux éléments peuvent être établis avec certitude. Premièrement, la rencontre quatre ans après la guerre est un fait de l'époque même. Deuxièmement, Maradona lui-même, bien des années plus tard, a désigné à plusieurs reprises et explicitement ce but comme une forme de vengeance symbolique. Mais cette phrase si souvent citée — « bien qu'avant le match nous ayons tous dit que le football n'avait rien à voir avec les Malouines, nous savions qu'ils avaient tué là-bas beaucoup d'enfants argentins, et c'était une vengeance » — se retrouve surtout dans des relations rapportées plus tardives, et non comme une parole publique du jour même, en 1986, qu'on pourrait attester mot pour mot.

Cette différence n'est pas affaire de chipotage. La rencontre quatre ans après la guerre est la toile de fond que l'histoire a donnée à ce match, et personne ne peut l'effacer ; mais présenter cette victoire, et surtout cette main, explicitement comme une vengeance contre une nation, est une interprétation que Maradona lui-même a consolidée, de sa propre main, encore et encore, par la suite. L'une est la situation de l'époque, l'autre une reconnaissance a posteriori. Écrire cette reconnaissance a posteriori comme si elle était la parole même du jour revient à faire dire au Maradona de 1986 des mots qu'il ne prononcera que bien des années plus tard. Un match se voit rarement réquisitionné par un sens le jour même où il se produit ; c'est plutôt au fil des longues années qui suivent, à force d'être raconté et raconté encore, que ce sens finit par sembler avoir poussé sur ce but dès l'origine.

C'est exactement la voie habituelle par laquelle un sens se voit reconnu après coup. Le jour où une chose se produit, il n'y a généralement que la chose elle-même, et une masse d'émotions encore informes ; le sens se dépose ensuite, couche après couche. À force d'être déposé longtemps, déposé abondamment, ceux qui regardent en arrière finissent par sentir ce sens comme s'il était né avec l'événement, comme si Maradona, au moment même où il s'élevait pour jouer de la main, pensait déjà aux Malouines, déjà à la vengeance. Mais cette main, sur le moment, n'était très probablement qu'un coup d'opportunisme sur le terrain, un calcul visant simplement à gagner. Le sens grandiose, ce sont les années qui le lui ont ajouté après coup ; il ne l'avait pas en naissant.

Cela ne veut pas dire que ce sens soit faux. La guerre est réelle, les pertes sont réelles, le nœud psychologique entre les deux nations est réel, et l'émotion qui fait voir dans ce match plus qu'un simple match est réelle elle aussi. Une reconnaissance a posteriori n'équivaut pas à une fabrication : elle prend appui sur un pan d'histoire parfaitement réel. Mais une reconnaissance a posteriori reste, en définitive, une reconnaissance a posteriori — c'est un sens que des gens venus plus tard, Maradona lui-même y compris, ont accordé à cet instant en le regardant depuis l'autre bout des années. Présenter cette attribution tardive comme la mission que cette main portait déjà le jour même revient à ériger rétroactivement un coup d'opportunisme improvisé en une vengeance préméditée. La première est ce qu'il a réellement fait ; la seconde est ce qu'il a, plus tard, souhaité avoir fait sur le moment.

Il faut ici se montrer particulièrement prudent. La vérité ne se trouve ni du côté qui effacerait la vengeance — la guerre est réelle, les émotions sont réelles, cette toile de fond ne s'efface pas — ni du côté qui ferait de la vengeance une déclaration gravée dans le marbre dès le jour même. La façon la plus honnête d'écrire est de laisser la situation être la situation, et la reconnaissance a posteriori être la reconnaissance a posteriori, en posant les deux côte à côte, sans les fondre en une histoire plus facile à raconter.

Fondre les deux en une histoire plus facile à raconter est la plus grande des tentations, et aussi la plus profonde des déformations. Qu'un joueur, sur le terrain, grâce à une main et à deux pieds, ait remporté un match contre l'Angleterre, voilà la situation ; que cette victoire soit sublimée en une fable où une nation vaincue retrouve sa dignité par le football, voilà la reconnaissance a posteriori. La première est concrète, faite de menus détails, teintée d'opportunisme et de chance ; la seconde est grandiose, tragique, chargée du poids de l'histoire. La reconnaissance a posteriori n'est pas entièrement fausse — elle prend appui sur une guerre réelle et des émotions réelles — mais dès l'instant où elle se fait passer pour la parole même du jour, elle confond un instant d'opportunisme avec une déclaration mûrement réfléchie.

7. La Coupe du monde d'un seul homme, et une équipe de onze

Maradona était trop éblouissant — au point que cette Coupe du monde est souvent racontée comme si elle avait été la sienne, à lui seul. C'est une formule commode. Ce n'est pas un fait.

Le fait est qu'il a, à lui seul, marqué cinq buts dans ce tournoi, délivré cinq passes décisives, et pris directement part à dix des quatorze buts de l'équipe — des chiffres sans précédent. Mais c'est un fait tout aussi vrai que c'est Brown qui a ouvert le score en finale, Valdano qui l'a doublé, Burruchaga qui a marqué le but de la victoire ; que l'unique but face à l'Uruguay en huitièmes de finale vient de Pasculli, et que le dégagement sur la ligne face à l'Angleterre, en fin de match, vient d'Olarticoechea. Cette équipe possédait une ossature parfaitement claire, onze titulaires ayant chacun sa propre place, et non Maradona flanqué de dix ombres indistinctes.

Cette ossature, on peut l'énumérer nom par nom. Dans le onze de départ de la finale figuraient Pumpido, Brown, Cuciuffo, Ruggeri, Batista, Giusti, Olarticoechea, Burruchaga, Enrique, Maradona, Valdano. Ils n'étaient pas un décor de fond ; ils étaient dix des onze parts bien réelles de cette équipe. Les réduire à une ombre floue derrière un seul homme n'est pas la faute de Maradona ; c'est le résultat d'un récit qui prend le chemin le plus facile.

Plus important encore, le cadre qui a permis à Maradona de s'exprimer pleinement a été bâti par le sélectionneur Carlos Bilardo : trois défenseurs en ligne arrière, les couloirs et le milieu assumant une lourde part de couverture et de protection, tandis que l'avant du terrain était laissé à Maradona pour relier le jeu, progresser, et délivrer la dernière passe. Un coéquipier a dit plus tard, sans détour, que c'était le plan de Bilardo qui avait permis à Maradona de donner le meilleur de lui-même.

Cette remarque contient un sens facile à négliger. Le génie n'est pas d'autant meilleur qu'il est plus libre ; le génie a besoin d'une structure exactement ajustée pour le recevoir. Donnez à Maradona une équipe désorganisée, et si prodigieux que soit son talent, il lui faudrait reculer pour renforcer la défense, aller récupérer le ballon, faire des tâches qui ne devraient pas être les siennes — et son tranchant en serait émoussé. Le plan de Bilardo lui a épargné tout cela, lui permettant de concentrer toute son énergie sur les seuls gestes qui comptaient vraiment. La structure n'est pas l'opposé du génie ; une bonne structure est l'amplificateur du génie. Le génie a besoin d'une structure capable de le contenir ; sans cette ossature derrière lui, même le plus grand génie ne peut tenir seul.

Le problème de la formule « la Coupe du monde d'un seul homme » n'est pas qu'elle exagère Maradona — il mérite tous ces éloges — mais qu'elle efface les autres. Elle compresse une équipe de onze hommes, une structure bâtie avec le plus grand soin par un sélectionneur, en le solo d'un seul homme. C'est la même pulsion que celle qui attribue à un seul génie une œuvre accomplie par beaucoup. Le génie est réel, mais le génie n'a jamais brillé seul dans le vide ; il se tient sur une ossature bâtie par d'autres, porté par tout un groupe de gens qui ont accepté de jouer les seconds rôles.

Cette vérité, plusieurs équipes évoquées plus haut l'avaient déjà illustrée, chacune à sa façon. La Hollande la plus libre ne pouvait se passer de son unique pivot ; le Maradona le plus éblouissant ne pouvait pas non plus se passer de l'ossature silencieuse qui se tenait derrière lui. Le génie et la structure ne se sont jamais substitués l'un à l'autre ; ils se sont toujours accomplis l'un l'autre. Mais le récit préfère le génie et néglige la structure, parce qu'un nom qui brille seul est bien plus facile à écrire, et à retenir, que onze noms remplissant chacun sa fonction. Aussi le projecteur de l'histoire se pose-t-il toujours sur cet homme seul, laissant dans l'ombre ceux qui le portaient. Le récit aime raconter l'homme seul, parce que l'histoire d'un homme seul est la plus simple ; mais l'histoire la plus simple est bien souvent celle qui oublie le plus de monde.

8. Le stade repris au pied levé, et le séisme de huit mois plus tôt

Tout cela s'est produit dans un pays appelé à la rescousse au dernier moment.

Cette Coupe du monde de 1986 ne devait pas, à l'origine, se tenir au Mexique. Le pays hôte initialement prévu était la Colombie, mais celle-ci se retira officiellement à l'automne 1982, incapable de satisfaire aux exigences de la FIFA en matière d'infrastructures et de garanties financières. Le Mexique prit alors le relais en 1983, devenant ainsi le premier pays de l'histoire de la Coupe du monde à accueillir le tournoi deux fois.

Or, environ huit mois avant le coup d'envoi, le 19 septembre 1985, Mexico fut frappée par un séisme de très grande ampleur. Le bilan exact des victimes est resté longtemps contesté ; la formule la plus prudente ne consiste pas à avancer un chiffre absolu, mais à dire qu'il s'agit d'un séisme de très grande ampleur, ayant fait au moins plusieurs milliers de morts, souvent estimé à près de dix mille, voire davantage, le total exact restant à ce jour incertain. Après le séisme, la question de déplacer le tournoi fut effectivement examinée avec sérieux : la FIFA évoqua un temps la possibilité de le transférer en Allemagne de l'Ouest. Finalement, les principaux stades de la capitale ayant été inspectés sans qu'on y relève de défaut structurel majeur, la compétition resta au Mexique.

Il vaut la peine de noter que ce déplacement du tournoi fut réellement pesé avec sérieux à l'époque, et non imaginé après coup. Le séisme à peine passé, la FIFA organisa spécialement une discussion à ce sujet, évoquant la possibilité de transférer la compétition en Allemagne de l'Ouest. Cela montre à quel point le choc de ce séisme fut immense — assez immense pour qu'une Coupe du monde déjà en préparation envisage sérieusement de changer de pays. Si elle ne fut finalement pas déplacée, c'est en partie parce que les stades résistèrent à l'inspection, et en partie, sans doute, parce que l'inertie d'une Coupe du monde est trop grande : une fois lancée, il devient très difficile de l'arrêter.

Il y a ici un parallèle qu'il ne faudrait pas laisser de côté. Au moment même où le tirage au sort de la Coupe du monde se déroulait comme prévu, des manifestants, à l'extérieur, rappelaient au public que de nombreuses personnes rendues sans abri par le séisme n'avaient toujours pas été convenablement relogées. D'un côté, la préparation habituelle d'un événement quadriennal ; de l'autre, une reconstruction post-catastrophe loin d'être achevée — ces deux lignes coexistaient, à la fin de 1985, dans la ville de Mexico. La Coupe du monde ne se joue jamais dans le vide ; elle se joue toujours par-dessus une réalité qui a ses propres blessures et ses propres difficultés. Les décombres de huit mois plus tôt n'étaient pas encore déblayés que le ballon roulait déjà de nouveau — ce n'est la faute de personne, cela rappelle simplement une chose : aussi grand soit le football, il n'est jamais qu'une couche posée sur la vie, et la couche qui se trouve dessous a son propre poids.

Cette couche a par la suite souvent été recouverte par la gloire de ce Mondial. On se souvient de Maradona, de ces quatre minutes, du sacre argentin, mais on se souvient bien peu que tout cela s'est joué dans une ville qui venait, huit mois plus tôt à peine, de traverser un séisme de très grande ampleur. La gloire a ce pouvoir particulier de rendre invisible la blessure de la terre qui la porte. Mais la blessure était toujours là ; les acclamations du stade l'ont recouverte, sans jamais la combler. Il ne s'agit pas de jeter un froid sur ce Mondial, seulement de se souvenir que, sous les quatre minutes les plus éblouissantes, repose aussi une réalité lourde, sans rapport aucun avec le football.

9. La finale, et sept minutes de frayeur

Le sacre ne fut pas un chemin tout tracé.

Le 29 juin 1986, à l'Azteca, finale, Argentine contre RFA. À la vingt-troisième minute, Brown reprend de la tête un coup franc botté par Burruchaga et ouvre le score ; à la cinquante-sixième minute, Valdano double la mise, deux à zéro. Alors que la victoire semblait acquise, la RFA revint pourtant à deux à deux en sept minutes : Rummenigge à la soixante-quatorzième minute, Völler à la quatre-vingt-unième.

Ces sept minutes furent une moquerie de tout ce qui avait été échafaudé. Mener de deux buts, dans une finale de Coupe du monde, équivaut presque à avoir déjà une demi-main posée sur le trophée. Mais la RFA n'eut besoin que de sept minutes pour rouvrir cette demi-main. Coup de pied arrêté, contre-attaque : l'Allemagne de l'Ouest, avec toute son expérience, saisit l'occasion de marquer deux buts coup sur coup, repoussant dans l'incertitude une finale dont l'issue semblait pourtant déjà écrite. Aucune avance n'est jamais garantie, aucun scénario n'est jamais gravé d'avance ; le terrain vous réserve toujours une frayeur, exactement là où l'on a le plus relâché sa garde.

Puis vint la quatre-vingt-quatrième minute. Maradona, étroitement surveillé par Matthäus, parvint malgré ce marquage à délivrer une passe en profondeur décisive ; Burruchaga s'engouffra dans la brèche et marqua le but de la victoire, trois à deux. L'Argentine soulevait la Coupe du monde pour la seconde fois.

Cette conclusion redit, une fois de plus, cette vieille vérité. Si vaste que soit l'ordonnancement du construct, il ne peut jamais contenir les soubresauts d'un seul match. Deux à zéro paraissait acquis, et sept minutes plus tard c'était deux partout ; deux partout semblait promettre les prolongations, et trois minutes plus tard c'était trois à deux. Personne ne peut ordonner le cours d'une finale ; elle prend d'elle-même ses virages, réserve ses frayeurs, et confie, au tout dernier moment, son issue à la passe décisive de l'un, à la percée de l'autre. Et le pivot de ce virage-là appartenait, une fois de plus, au propriétaire de cette main — sauf que, cette fois, c'est de son pied intact qu'il s'est servi. Les mêmes pieds qui, quatre minutes durant, avaient marqué le but du siècle, délivraient, en finale, la passe décisive : ils appartenaient à cet homme qui, lui aussi, avait volé un but de la main.

C'est là, sans doute, l'écho le plus complet de la métaphore de ces quatre minutes. Ces pieds, ces mains, ce génie, cette ruse sont restés logés dans le même homme, du quart de finale de l'Azteca jusqu'à la finale de l'Azteca. Impossible de les séparer, de dire que cette moitié est le héros et cette autre le tricheur : ils sont un seul homme. Et c'est précisément cet homme impossible à séparer qui a porté l'Argentine jusqu'au sommet.

10. Clôture

Réunissons tout cela.

Le Mexique de 1986 a placé, devant le monde entier, un homme presque impossible à simplifier. Quatre minutes, une main, un but : moitié la controverse dont le football a le plus besoin d'arbitrage, moitié la perfection dont il a le moins besoin — tombées en même temps sur le seul Maradona. Le construct voulait lui donner un verdict net ; il n'y parvient pas. Dites qu'il est un tricheur, ce but qui ne souffre aucune contestation s'y refuse ; dites qu'il est un héros, cette main qu'aucun déni ne peut effacer s'y refuse.

Si ces quatre minutes sont immortelles, c'est précisément parce qu'elles refusent d'être simplifiées. Trop de légendes ne se transmettent qu'une fois polies et lissées par le récit, leurs aspérités usées, leurs contradictions effacées, ne laissant plus qu'un héros ou un scélérat net et sans bavure. Mais ces quatre minutes ne se laissent pas lisser : cette main et cette course sont comme deux arêtes fichées à jamais l'une dans l'autre, dont on ne peut arracher ni l'une ni l'autre. Elles forcent chaque génération qui les raconte à nouveau à prononcer à la fois les mots tricherie et génie, sans pouvoir n'en garder qu'un seul. Seule une histoire qui refuse de se laisser lisser peut conserver tout son poids. Il ne peut être posé que sous ses deux faces à la fois, comme toute personne et toute chose réelles : aucune des deux n'efface jamais l'autre.

Cette double face n'est pas un cas particulier réservé à Maradona seul ; c'est une vérité universelle qu'il a poussée jusqu'à son extrême. Chacun porte en soi des zones inexplicables, une face qui ne supporte pas la lumière et une face qu'on peut montrer sans honte ; c'est seulement que, chez la plupart des gens, ces deux faces restent ténues, assez ténues pour qu'une étiquette vague de brave homme ou de mauvais homme suffise à les recouvrir. Maradona a porté ces deux faces à leur plus haute concentration, si haute qu'aucun mot général ne peut plus le contenir. Il est comme un miroir astiqué jusqu'à un éclat exceptionnel, qui reflète en réalité une vérité universelle sur les hommes : une personne n'a jamais été une chose qu'un seul mot pouvait épuiser.

Ces quatre minutes retracent encore une fois plusieurs des vieilles lignes du construct. Celle du vu-clairement-mais-hors-d'atteinte, passée de l'impossibilité de voir clair de 1966 à quelque chose de plus difficile encore en 1986 — voir avec une parfaite clarté, et cela ne servir à rien — la vérité se produisant sous les yeux de centaines de millions de personnes, tout en restant coincée dans la fente entre les deux paires d'yeux en fonction, incapable d'entrer sur le terrain. Celle du caractère définitif et irrévocable, qui a laissé une main que le monde entier a vue reposer, fermement, dans les annales. Et celle du récit, qui continue, comme toujours, de s'affairer après coup — choisissant le bon mot, négligeant la phrase directe, déplaçant discrètement jusqu'au jour même une reconnaissance tardive de vengeance, réécrivant une équipe de onze hommes en le solo d'un seul. Le construct ne peut juger cet homme ; mais le récit, lui, ne manque pas de moyens pour lui refaçonner sans cesse un nouveau visage.

En 2017, Maradona lui-même prit position en faveur de l'arbitrage vidéo, reconnaissant que si cette technologie avait existé à son époque, sa main de Dieu n'aurait jamais tenu. Ce n'est pas rejuger 1986 ; c'est le construct qui a fini par se faire pousser l'œil qui lui manquait alors.

Cet œil est venu bien trop tard, trente ans trop tard. Il ne peut plus éclairer la main de 1986 : cette main s'est déjà figée dans les annales, figée dans la légende, et plus personne ne peut la déplacer. Il ne peut plus éclairer que les buts à venir. C'est ainsi que le construct avance : chaque nouvelle capacité qu'il se fait pousser est arrachée par un vieux regret, et ce regret qui l'a arrachée ne profitera lui-même jamais des bienfaits de cette nouvelle capacité. La technologie court après la controverse, mais elle a toujours un temps de retard ; ce n'est jamais qu'après que l'erreur a déjà été commise qu'elle vient enfin ouvrir cet œil qui aurait dû s'ouvrir plus tôt. Mais même une fois cet œil poussé, tout ce qu'il peut voir clairement, c'est si une main a franchi ou non une ligne ; il ne voit toujours pas clairement un homme, ne peut toujours pas rendre le moindre verdict sur celui qui a concentré, en quatre minutes, la tricherie et le génie. La technologie peut rattraper une main. Elle ne peut pas rattraper un homme tout entier.

Cette phrase pourrait presque servir de note de bas de page à toute cette Coupe du monde. On invente des technologies toujours plus précises, espérant trancher nettement toutes les controverses du terrain — le ballon a-t-il franchi la ligne, le hors-jeu se joue-t-il à quelques centimètres, la main était-elle volontaire ou non. Ces technologies sont réellement de plus en plus performantes ; une main qui franchit une ligne ne peut plus, aujourd'hui, lui échapper. Mais si performante soit-elle, une technologie ne fait toujours face qu'à des instants isolés, un contact de balle, une faute. Elle peut juger un instant, elle ne peut pas juger toute une vie ; elle peut vous dire que cette main était une faute, mais elle ne pourra jamais vous dire ce que devrait devenir, dans la mémoire, l'homme qui a à la fois triché de la main et marqué le but du siècle. Un homme est plus grand qu'un instant — bien plus grand.

Ces deux noms qui, dès vingt et un ans, avaient marché sur la scène d'une Coupe du monde avant d'être portés aux nues par la suite, ces onze joueurs ayant chacun leur place, ce sélectionneur qui avait bâti l'ossature, ce stade repris au pied levé, ces décombres pas encore déblayés huit mois plus tôt — tous continuent de vivre, chacun à sa manière, sous ce titre de champion, et aucun d'eux n'a été entièrement effacé par l'homme le plus éblouissant. Et cet homme le plus éblouissant lui-même n'a jamais pu, non plus, être totalement enfermé dans une seule formule nette.

On a essayé bien des formules. Certains disent qu'il est le plus grand joueur de l'histoire, d'autres qu'il est un tricheur qui a triché de la main, d'autres qu'il est le héros des pauvres, d'autres encore qu'il est un enfant prodigue gâté par l'adulation. Chaque formule saisit une part de lui, et aucune ne peut contenir la totalité. Il était trop plein, trop plein pour qu'aucun contenant puisse le retenir tout entier, il y avait toujours une moitié qui débordait. Ces quatre minutes sont le résumé de toute sa vie : moitié dans la lumière, moitié dans l'ombre ; quelle que soit la moitié qu'on veuille emporter, l'autre suit, impossible à secouer. Moitié main, moitié pied : impossible à juger, donc impossible à effacer. Tout ce qui s'est produit en ces quatre minutes continuera, bien après elles, à se rejouer encore et encore — un autre homme, un autre match, une autre controverse — mais ce dilemme, impossible à juger et impossible à effacer, restera toujours là. Le cycle ne s'est pas arrêté. Il continue de tourner.