Paris
Une équipe prise pour la réponse qu’attendait un pays, et deux affaires impossibles à clore
(Point d'entrée : la Coupe du monde 1998 en France)
Dans cet essai
- I. L’équipe dont on a fait une réponse
- II. On peut arrêter un résultat, pas achever l’intégration
- III. Comment la réponse s’est défaite
- IV. Le symbole silencieux
- V. L’après-midi de la finale
- VI. Cinq personnes, cinq récits
- VII. Même l’enquête n’a pas pu conclure
- VIII. Deux affaires, les deux faces d’un même problème
- IX. Celui qu’on élève et celui que personne ne voit
- X. Pour finir
I. L’équipe dont on a fait une réponse
En 1998, l’équipe de France remporte sa première Coupe du monde. Mais le souvenir qu’elle laisse ne ressemble guère à celui des autres champions : on a fait d’elle la réponse à une question qui travaillait tout un pays.
La chose est rare dans l’histoire de la Coupe du monde. Une équipe qui gagne y trouve d’ordinaire la gloire, un trophée, une place dans la mémoire d’une génération. La France de 1998 s’est vu attribuer bien davantage. On attendait d’elle quelque chose qui dépassait de très loin le football : qu’une victoire réponde à une question à laquelle le football ne peut tout simplement pas répondre. Dans un même pays, des gens de couleurs et d’origines différentes peuvent-ils vraiment ne faire qu’un ? On lui faisait porter une charge qui n’aurait jamais dû incomber à une équipe.
Une équipe, en elle-même, ce n’est que onze personnes qui jouent au ballon. Leur tâche consiste à bien jouer et à gagner leurs matchs. Pourtant, en 1998, on a accumulé sur les épaules de celle-ci tant de choses étrangères au football qu’elle est devenue la preuve d’un pays réconcilié avec lui-même, l’exemple vivant d’un idéal de diversité enfin réalisé. Ces attentes étaient belles, mais lourdes, et dangereuses. Car dès qu’une équipe tient lieu de réponse, on surinterprète sa victoire comme la validation de cette réponse. Le véritable problème, celui qui se tient derrière elle, se trouve au contraire masqué un temps par le succès, au point de laisser croire qu’il n’est plus nécessaire de s’épuiser à le résoudre.
Cette équipe de France réunissait des origines très diverses. Thuram était né en Guadeloupe, Desailly à Accra, au Ghana, Vieira à Dakar, au Sénégal ; Zidane, né à Marseille et d’origine algérienne, était le cœur de toute l’équipe. Lorsque ces joueurs de couleurs et de parcours différents rapportèrent à la France le trophée mondial, une formule se répandit à toute vitesse : « Black, blanc, beur ». Ces trois couleurs, réunies, c’était la nouvelle France.
Ces trois mots désignaient trois pièces de la société française. « Black », les Noirs originaires d’Afrique subsaharienne et des départements d’outre-mer des Caraïbes ; « blanc », les Blancs de métropole ; « beur », les personnes d’ascendance arabe venues d’anciennes colonies comme l’Algérie ou le Maroc. Dans la société réelle, de profondes séparations et tensions subsistaient entre ces trois composantes. Les descendants d’immigrés des anciennes colonies, en particulier, subissaient depuis longtemps discrimination et marginalisation. Or cette équipe avait réuni les trois pièces sous un même maillot bleu. Mieux : elle les avait si parfaitement ajustées qu’elles avaient gagné la Coupe du monde.
Le poids de cette formule se mesurait hors du terrain. Elle convertissait, sans en avoir l’air, une victoire de football en une tout autre victoire : celle d’une France plurielle, capable de réunir en un même ensemble des gens de toutes couleurs et de toutes origines. Cette France-là avait réussi.
Cette conversion était séduisante parce qu’elle mettait sur le même plan une entreprise extrêmement difficile et un événement relativement visible. Une véritable intégration entre groupes d’origines différentes est difficile, lente, insaisissable ; une victoire en Coupe du monde est concrète, visible, offerte au regard du pays tout entier. En prenant la seconde pour preuve de la première, on croyait soudain tenir un signe tangible de la réussite de cette entreprise si ardue. Mais l’égalité était fictive. Sur le terrain, l’unité repose sur un objectif commun qui l’emporte sur tout le reste : gagner. La société réelle, elle, ne dispose d’aucun objectif commun capable de primer ainsi sur les différences entre groupes. Supprimez cet objectif : peut-on encore transporter hors du stade l’unité qui y régnait ? La question reste immense. Le soir du sacre, plus d’un million de personnes envahirent les Champs-Élysées. Sur l’Arc de triomphe furent projetés le visage de Zidane et ces mots : « Zidane président ».
L’ampleur de cette nuit disait à quel point on avait besoin de cette réponse, et de toute urgence. Plus d’un million de personnes se rassemblant spontanément sur une avenue, le nom d’un joueur accolé au mot « président » sur le plus solennel des monuments nationaux : on était bien au-delà d’une fête célébrant un match gagné. On ne fêtait pas seulement la victoire des Bleus, mais ce qu’on croyait voir en elle. Une France capable d’unir tous les Français sans distinction de couleur semblait enfin être là. Cette nuit-là, Paris célébrait moins une équipe qu’une belle image de lui-même. En quelques heures, un groupe de joueurs était devenu le rêve qu’un pays faisait de lui-même.
C’est cette conversion qu’il faut suivre. Le résultat d’un match et le problème d’une société sont deux choses différentes ; en 1998, le premier a tenu lieu de réponse au second. Et cette même Coupe du monde a laissé une autre affaire en suspens, à laquelle personne n’a su apporter de réponse.
L’une s’est déroulée en pleine lumière, dans un immense vacarme : un pays tout entier exultait devant une réponse proclamée. L’autre est restée dans l’ombre, trouble et insaisissable : le monde entier spéculait sur une vérité introuvable. Elles paraissent n’avoir rien en commun. L’une touche aux appartenances raciales et à la nation, l’autre au corps d’un joueur. Pourtant, à la lumière de la loi cyclique de la taille et de la construction, elles parlent bel et bien de la même chose.
II. On peut arrêter un résultat, pas achever l’intégration
Commençons par éclaircir ce qui ne va pas dans cette conversion.
Elle séduit parce qu’elle donne le sentiment de maîtriser les choses. Une question comme celle des rapports raciaux est immense, diffuse ; on ne sait par quel bout la prendre. Le résultat d’un match, lui, est clair, concret, immédiatement lisible. Dès qu’on remet au second le soin de répondre à la première, ce problème qui échappait à toute prise semble soudain devenir maîtrisable. Il suffirait de gagner le match pour qu’il ait enfin sa réponse. C’est une simplification consolatrice : on remplace subrepticement un grand problème sans solution par un petit problème soluble, puis on fait passer la solution du petit pour celle du grand. Ce dont les gens ont véritablement besoin, c’est moins de voir résolue la question raciale que d’éprouver le soulagement de la croire résolue.
Le résultat d’un match est de ces choses que la construction peut clore. Le coup de sifflet final retentit, le score se fige, le gagnant et le perdant sont inscrits noir sur blanc : plus de contestation. Trois à zéro, c’est trois à zéro ; la France championne, c’est la France championne. Ce résultat peut être définitivement arrêté. L’intégration raciale d’une société, la possibilité pour des habitants de provenances différentes de s’accepter réellement, sont d’une autre nature. Il n’y a ni coup de sifflet final ni tableau d’affichage. C’est un processus long, traversé de retours en arrière, sans terme assignable.
Les échelles n’ont rien à voir. Un match dure quatre-vingt-dix minutes, auxquelles peuvent tout au plus s’ajouter une prolongation et des tirs au but. Il a un début, une fin, une victoire ou une défaite bien identifiables. L’intégration d’une société se joue sur plusieurs générations, parfois davantage. Aucun coup de sifflet n’en marque le début ou la fin. Ce qui semblait avoir avancé d’un pas hier peut en reculer de deux aujourd’hui. On peut dire à quelle minute un match s’est terminé ; on ne peut pas dater le jour où les fractures raciales d’une société se seraient résorbées. D’un côté, un point ; de l’autre, une ligne dont on n’aperçoit pas le bout. Prendre un instant de cette ligne pour son terme tout entier est une erreur dès le départ.
C’est là que la conversion de 1998 déraille. Elle fait d’une chose susceptible de clôture, le résultat, la réponse à une chose qui ne l’est pas, l’intégration. Elle semble dire : regardez, les Blacks, les Blancs et les Beurs ont gagné ensemble ; la France plurielle est donc une réussite, les fractures raciales sont refermées, Le Pen et ses attaques incessantes contre les immigrés ont reçu un démenti cinglant. Un match a été gagné, et voilà qu’on déclare du même mouvement résolu un problème de société.
Mais cette clôture est fausse. Une coupe peut prouver que onze personnes de couleurs différentes savent se coordonner parfaitement sur un terrain. Elle ne prouve pas que les barrières intérieures de dizaines de millions de personnes se sont évanouies à l’extérieur. Le terrain est un espace strictement délimité par des règles. La couleur n’y compte pas ; les buts, si. L’objectif commun de la victoire peut y faire fondre, pour un temps, toutes les différences. La société qui l’entoure ne possède ni cet objectif partagé ni ce coup de sifflet final. Prendre la victoire du dedans pour la réponse au problème du dehors, c’est faire passer une petite chose certaine pour le règlement d’une grande chose encore ouverte. Ce que la construction désire toujours par-dessus tout, c’est une clôture nette, une réponse sans ambiguïté. En 1998, une société voulait tellement cette réponse qu’elle s’est emparée d’un match gagné pour se proclamer victorieuse d’une bataille qu’elle n’avait pas remportée.
L’impulsion est facile à comprendre. Les divisions raciales sont un problème pesant, rétif, qui laisse démuni. Il n’existe pas de remède rapide ; seuls de longs et pénibles efforts permettent de les user, peu à peu. Las de ce poids sans solution, les gens aspirent à une réponse claire, exaltante, qui règle tout une fois pour toutes. La victoire de 1998 leur en offrait justement une, toute prête. Elle brillait, elle émouvait, elle permettait d’oublier un moment ce poids et de croire le problème réglé. On s’en est saisi parce qu’on avait désespérément besoin de croire à cette résolution, et non parce qu’elle avait vraiment eu lieu.
III. Comment la réponse s’est défaite
Tôt ou tard, le réel perce les fausses clôtures. Dans les années qui suivirent, plusieurs événements très nets s’en chargèrent.
Voyons d’abord d’où venait ce rêve. La formule « Black, blanc, beur » n’a pas surgi du néant en 1998. Dès les années 1980, le mot « beur », comme désignation d’un groupe particulier, était entré dans les cultures urbaines françaises et dans le vocabulaire antiraciste. L’association des trois mots existait, elle aussi, avant la Coupe du monde. L’année 1998 ne l’a pas inventée : dans l’ivresse du sacre, elle l’a repêchée, puis amplifiée démesurément. D’expression marginale, elle est devenue le slogan courant d’une France plurielle. Quel média l’a lancé le premier à pleine voix ? Aucune origine certaine ne se laisse retrouver. Comme tant de slogans, il n’a pas d’acte de naissance bien établi. Au bon moment, une société qui en avait trop besoin s’en est simplement saisie.
On retrouve là ce qui se jouait, dans les épisodes précédents, avec ces formules consacrées après coup. Quant à la formule « Le football est mort » associée à Sarrià, aucune source précise n’est identifiable. Le cadre de la vengeance appliqué à la Main de Dieu a été consolidé, encore et encore, par la suite. Il en va de même de « Black, blanc, beur ». Ce n’est pas l’invention d’un esprit génial soudain illuminé en 1998, mais une formule ancienne à laquelle un moment particulier a conféré un poids qu’elle n’avait pas auparavant. Si un slogan reste dans les mémoires, c’est souvent moins à cause de celui qui l’a prononcé que du moment où il a formulé ce que les gens voulaient le plus croire.
Ce rêve avait un adversaire bien concret. En 1996, Le Pen, figure de l’extrême droite, avait déclaré publiquement qu’il était artificiel d’appeler « équipe de France » des joueurs que l’on faisait venir de l’étranger. Il reprochait aussi à beaucoup de ne pas chanter La Marseillaise, voire de ne pas la savoir. Ces propos furent constamment rappelés au moment du sacre de 1998 : ils constituaient le fond politique sur lequel la société française comprenait cette équipe. Dans les acclamations de la victoire, on entendait aussi ceci : Le Pen avait tort ; son équipe prétendument artificielle venait d’apporter à la France le plus grand des honneurs.
Il y avait, dans cette liesse, la jubilation d’une riposte. Comme si le titre avait été gagné face aux adversaires, mais aussi pour être brandi devant des gens comme Le Pen, comme une gifle retentissante à leurs discours d’exclusion. Vous dites que cette équipe est artificielle ? La voilà devenue la fierté de la France. Vous dites que ces joueurs ne sont pas dignes de la représenter ? Ce sont eux qui lui rapportent le trophée mondial. Dans l’exaltation de cette nuit, la victoire sportive semblait tout naturellement devenir celle d’une valeur : la diversité accueillante l’emportait sur l’étroitesse xénophobe. Cette signification donnait au trophée un poids tout particulier.
Quelques années plus tard, le réel apporta pourtant sa réponse. Le 6 octobre 2001, la France et l’Algérie disputèrent un match amical, leur première rencontre depuis l’indépendance algérienne. On y avait placé l’espoir d’un symbole de réconciliation. À la soixante-seizième minute, une invasion du terrain par des supporters força pourtant l’interruption du match. La rencontre censée signifier la réconciliation s’acheva dans le désordre. Puis vint la présidentielle française de 2002 : au premier tour, Le Pen arracha sa place au second. Celui que l’on croyait avoir si brillamment démenti en 1998 se retrouvait, quatre ans après, sur l’une des marches les plus proches du pouvoir dans la vie politique française.
Une précision est nécessaire. Ce que l’on peut établir ici, ce sont les propos tenus en 1996 par Le Pen sur l’équipe artificielle et La Marseillaise, ainsi que l’effet politique de leur rappel répété en 1998. Quant à savoir s’il a prononcé au moment du sacre une nouvelle déclaration dont la source serait clairement établie, les documents fiables ne permettent pas de la retrouver ; il serait donc malvenu de l’affirmer. Les points assurés sont l’attaque lancée en 1996 et l’accès au second tour en 2002. Ces deux extrémités suffisent à dessiner la naissance puis l’effondrement de la fausse clôture.
Le retournement a quelque chose de presque cruel. En 1998, on pensait qu’une victoire avait relégué Le Pen et tout ce qu’il représentait dans un recoin de l’histoire. Quatre ans plus tard, celui qu’on croyait hors jeu était toujours là, et jusqu’au tour décisif de l’élection présidentielle. L’idée proclamée par la victoire de 1998, cette réponse selon laquelle la France plurielle avait triomphé, n’avait donc pas changé grand-chose dans les faits. La gifle sportive avait claqué ; elle n’avait pas dissipé les inquiétudes et les mécontentements bien réels de millions de personnes hors du stade. Ils étaient demeurés là. Un titre mondial ne les avait pas fait disparaître ; les acclamations les avaient seulement couverts un temps. Quatre ans après, ils remontaient à la surface sous forme de bulletins de vote.
Ces deux événements opposent le démenti le plus direct à la fausse clôture de 1998. Oui, un match avait été gagné. Les fractures de la société n’en avaient pas pour autant cicatrisé. L’intégration ne se laisse jamais clore : on ne peut pas faire d’une coupe le coup de sifflet qui y mettrait un terme. En 2001 et 2002, la réponse annoncée en 1998 se révélait n’avoir été qu’un vœu pris pour une réalité.
IV. Le symbole silencieux
La fausse clôture possède une autre dimension, incarnée par un homme : Zidane.
Après le sacre, on le hissa au rang de symbole de l’intégration. Son visage sur l’Arc de triomphe, ce « Zidane président », faisaient d’un joueur l’incarnation de la plus belle idée qu’un pays pouvait se faire de lui-même. Un descendant d’immigrés d’origine algérienne devenu le héros de la France entière : quelle meilleure illustration de ce rêve d’une France plurielle ?
Mais quelque chose se décale ici. Ceux qui firent de Zidane un symbole de l’intégration, ce furent les médias, le public, le récit politique qui avait un besoin pressant de réponse. Ce ne fut pas Zidane lui-même. Les études soulignent généralement la retenue et la discrétion avec lesquelles il réagissait lorsqu’on l’entraînait dans la controverse politique. En 1998, il ne prit pas de lui-même la parole avec éclat pour se charger de ce drapeau. Qu’il soit devenu un symbole est un fait. Qu’il ait choisi de se faire ce symbole n’est pas un fait établi avec la même force.
Cette différence est souvent effacée. On retient la grande figure de Zidane, symbole de l’intégration, sans guère distinguer ce qu’il a choisi de porter de ce que d’autres lui ont imposé. Incarner une signification et accepter volontairement de la prendre en charge sont deux choses. Pour la première, il peut suffire de posséder la bonne identité, la bonne origine, voire le silence opportun. La seconde exige une volonté et des actes qui appartiennent à la personne. Confondre les deux, c’est prendre un homme désigné par les autres pour un homme qui s’est porté volontaire.
Cela fait écho, à distance, à la situation rencontrée dans un épisode précédent. Quelqu’un accomplit un geste, marque un but, remporte une victoire ; après coup, on lui attribue une immense signification. La main de Maradona a été consacrée comme vengeance contre un pays ; Zidane, comme symbole de l’intégration d’un pays. Avec cette différence : Maradona a lui-même consolidé ce sens par la suite, tandis que Zidane a surtout supporté en silence le symbole qu’on déposait sur lui. Il ne l’a pas rejeté, mais ne l’a pas non plus revendiqué. Une société bruyante a choisi un homme silencieux pour représenter la réponse qu’elle désirait le plus ; ce qu’il en pensait au fond intéressait bien moins de monde. On avait besoin du symbole, pas de l’homme.
Cette phrase dit la cruauté du symbole. Lorsqu’une personne est choisie pour incarner une grande signification, ce qu’elle est concrètement, avec ses pensées et ses sentiments propres, perd de son importance. Ce qui compte, c’est ce qu’elle représente : le rêve « Black, blanc, beur », la réponse d’une France plurielle. En a-t-elle envie ? S’y sent-elle à l’aise ? Y adhère-t-elle ? Peu de gens s’en soucient véritablement. Le symbole demande un visage, un signe, un réceptacle où projeter du sens ; pas une personne entière, complexe, qui ne désire peut-être pas être employée ainsi.
Voilà pourquoi le statut de symbole est souvent injuste envers celui qu’on choisit. On exige de lui qu’il porte une signification infiniment plus grande que lui. Chacun de ses gestes est interprété à travers elle ; il n’a plus le droit d’être simplement lui-même. S’il se tait, on vante sa réserve et son humilité. S’il parle, on vérifie que ses paroles répondent aux attentes attachées au symbole. Son être réel est peu à peu évincé par l’image projetée sur lui. Le silence de Zidane en 1998 était peut-être une manière instinctive de se préserver : face à une couronne de lauriers imposée, rester tranquillement à distance, sans la revendiquer ni la rejeter. Zidane avait prêté son visage ; derrière ce visage, l’homme se trouvait discrètement effacé par le symbole.
La logique rejoint celle de l’épisode consacré à Maradona, mais en sens inverse. On a attribué après coup à Maradona un sens qu’il a ensuite volontiers renforcé : la vengeance. À Zidane, on en a attribué un à l’égard duquel il a toujours gardé ses distances : l’intégration. L’un se l’est approprié, l’autre l’a subi. Ils partagent pourtant ceci : la grande signification qui leur a été décernée a fini par recouvrir la réalité de leur personne. Le récit a besoin de symboles ; dès que le symbole est dressé, l’être vivant recule derrière lui. On se souvient du signe, plus de l’homme.
V. L’après-midi de la finale
Cette même Coupe du monde abrite une autre affaire irrésolue. À l’opposé exact de la réponse imposée à toute force, il s’agit ici d’une question à laquelle personne n’a su répondre. Elle se noue l’après-midi de la finale. Son protagoniste est Ronaldo.
Commençons par l’ossature des faits établis. Cet après-midi-là, dans sa chambre d’hôtel, Ronaldo fut victime d’un grave trouble physique. On appela des coéquipiers et les médecins de l’équipe. Il fut ensuite conduit à l’hôpital, où il passa plusieurs heures d’examens. Son nom ne figurait pas sur la première liste des titulaires remise par le Brésil à la FIFA : Edmundo devait le remplacer. Puis le Brésil soumit une seconde liste, sur laquelle Ronaldo retrouvait sa place de titulaire. Il joua finalement, mais n’était manifestement pas dans son état normal.
Ronaldo dans son état normal, c’était le joueur le plus dominateur de ce Mondial, le lauréat du Ballon d’or du tournoi, celui sur qui reposaient tous les espoirs brésiliens. Le Ronaldo de la finale semblait être un autre homme : lent, perdu, privé de son tranchant habituel. La machine offensive brésilienne, qui tournait autour de lui, cala tout entière lorsque son moteur défaillit. Le déséquilibre de cette finale n’était évidemment pas sans lien avec les troubles survenus dans les heures qui l’avaient précédée. Ce lien se ressentait, mais on ne pouvait le définir précisément. Dans quelle mesure l’incident physique de l’après-midi avait-il provoqué la déroute du soir ? Là encore, impossible de solder les comptes. La France gagna trois à zéro ; le Brésil fut balayé.
Le déroulement du match, lui, ne laisse aucune place au doute. Zidane marqua deux fois de la tête en première période, chaque fois sur corner. Dans le temps additionnel, Vieira servit Petit pour le troisième but. Trois à zéro pour la France, net et sans bavure. Derrière cette finale au score si clair se cachaient pourtant les quelques heures de l’après-midi dont personne ne savait rendre compte. Plus le résultat sur le terrain était précis, plus cet après-midi hors du terrain devenait flou. Nouvelle opposition entre ce que l’on peut clore et ce que l’on ne peut pas clore : le score peut être arrêté ; la vérité de cet après-midi, non.
Toutes les versions soutiennent cette ossature. Mais sitôt qu’on la dépasse, sitôt qu’on cherche ce qui s’est exactement produit cet après-midi-là et pourquoi, les récits cessent de former une réponse entière.
Un détail donne la mesure du désarroi. Un commentateur a raconté par la suite l’agitation provoquée dans la tribune de presse par le changement soudain de composition. Des coéquipiers se sont souvenus d’un trajet vers le stade presque sans musique, dans une atmosphère terriblement oppressante. Autant d’éléments qui prouvent que, ce soir-là, le Brésil n’abordait pas la finale dans des conditions normales.
Qu’une équipe sombre ainsi dans la confusion avant une finale de Coupe du monde, au moment où tous les regards sont tournés vers elle, est tout à fait inhabituel : composition modifiée au dernier moment, vestiaire pesant, joueurs préoccupés. Une équipe arrivée en finale se prépare normalement avec ordre, prête à affronter l’épreuve. Le désordre du Brésil ce soir-là indiquait clairement qu’un événement hors du commun avait tout bouleversé. Mais ce désordre n’en était que l’ombre. On voyait l’ombre ; on distinguait mal ce qui la projetait. Toute cette confusion prouvait seulement qu’il s’était passé quelque chose, sans prouver quoi.
VI. Cinq personnes, cinq récits
Pour comprendre cet après-midi, il faut entendre cinq témoignages. Or ces cinq versions ne s’assemblent précisément pas en une réponse commune. C’est le cœur de l’affaire.
Ronaldo lui-même a livré une déclaration officielle lors d’une audition devant le Congrès brésilien en 2001. Selon ses propos, ce n’est qu’après avoir récupéré que les médecins de l’équipe lui ont appris qu’il avait été victime d’un trouble. Il a déclaré avoir demandé les examens nécessaires pour savoir s’il pouvait jouer sans danger. Il a aussi nié avoir pris le moindre médicament avant le match.
Ce démenti doit être consigné fidèlement. Dans les nombreuses légendes qui se sont développées ensuite, cet après-midi a souvent été associé à quelque substance ou à quelque complot commercial. Pourtant, lors de l’audition officielle, Ronaldo a expressément nié avoir pris un médicament. Un récit rigoureux ne peut passer sous silence le démenti explicite de l’intéressé sous prétexte qu’une autre version serait plus spectaculaire. Ce qu’il a dit et ce qu’on aurait voulu lui faire dire sont deux choses différentes. Seuls ses propos effectifs sont vérifiables. Dans sa version, il n’a donc pas eu la témérité de jouer sans avoir passé d’examens : c’est après les examens qu’il a insisté pour entrer sur le terrain. En revanche, il n’a donné, et ne pouvait donner, aucun diagnostic médical clair et univoque.
Le récit du médecin de l’équipe, Toledo, recoupe par endroits l’image restée dans le public et s’en écarte ailleurs. Il a reconnu un épisode ressemblant à des convulsions, tout en soulignant que l’ensemble des examens n’avait révélé ni œdème cérébral ni aucune anomalie. Son appréciation personnelle penchait vers un trouble du tonus musculaire plutôt que vers une crise d’épilepsie typique. Surtout, il a affirmé clairement qu’au retour de l’hôpital et jusqu’à la réception des derniers résultats, Ronaldo n’avait pas le droit de jouer. L’autorisation n’est venue qu’ensuite : les examens des spécialistes étaient normaux et Ronaldo insistait sur le fait qu’il allait bien.
La version du sélectionneur, Zagallo, rejoint dans ses grandes lignes celle du médecin, avec des différences dans le détail. Il a dit avoir entendu de la bouche de celui-ci des informations évoquant des convulsions provoquées par la pression émotionnelle. Sur la question d’un feu vert formel, il estimait que la normalité des résultats de la clinique et l’absence de maintien du veto médical constituaient, à ses yeux, une autorisation. Il insistait sur le fait qu’il n’avait pas imposé sa décision en passant outre l’avis du médecin. Il a également affirmé sans ambiguïté que Nike n’était jamais intervenu dans ses choix de joueurs.
Les témoignages des coéquipiers portent davantage sur l’atmosphère vécue que sur une conclusion médicale. Ils peuvent attester le bouleversement émotionnel de l’équipe ce soir-là. Ils ne peuvent établir s’il s’agissait d’épilepsie, de stress ou d’autre chose.
Ces cinq récits ressemblent à cinq fragments qui refusent de s’ajuster.
Le défaut d’assemblage ne vient pas de ce que quelqu’un mentirait. Cinq personnes, cinq places, cinq points de vue : chacun n’a vu qu’une face de cet après-midi, personne n’en possède toute la vérité. Ronaldo a vécu les sensations de son propre corps ; le médecin s’est trouvé face aux examens et au diagnostic ; le sélectionneur a pesé les choix de joueurs et les responsabilités ; les coéquipiers ont éprouvé l’atmosphère du vestiaire. Chacun a honnêtement raconté son versant des faits. Mais une fois ces versants réunis, les raccords ne coïncident jamais tout à fait. Personne n’a caché la vérité : elle était d’emblée dispersée entre plusieurs regards et aucun n’a pu la saisir tout entière. Chaque fragment est vrai ; pourtant, leurs bords ne s’ajustent jamais tout à fait. Et à la question essentielle, celle de savoir ce qui s’est exactement passé dans le corps de Ronaldo cet après-midi-là, aucune des parties ne peut apporter de réponse certaine.
Voilà le noyau de cette affaire. Ce n’est pas une énigme dont quelqu’un aurait délibérément dissimulé la vérité. C’est une énigme dont la vérité était, dès l’origine, éparpillée, impossible à reconstituer en un tout. Dans le premier cas, une réponse nette existe en théorie, mais elle est cachée. Dans le second, peut-être n’existe-t-il tout simplement aucune réponse unique, claire, reconnue par tous. De ce qui s’est produit dans le corps de Ronaldo cet après-midi-là, lui-même et chacun de ceux qui étaient là ne détenaient peut-être qu’une partie. Dès le départ, personne n’a jamais possédé l’image complète. Une telle vérité n’est pas tenue enfermée : elle ne se prête tout simplement pas à la clôture.
VII. Même l’enquête n’a pas pu conclure
Le Congrès brésilien était celui qui tenait le plus à fournir une réponse. Même lui n’y parvint pas.
La version la plus répandue voulait que Nike ait fait pression sur Zagallo, lui ordonnant d’aligner Ronaldo afin de préserver la valeur commerciale de sa vedette publicitaire. Cette explication occupe une place immense dans la mémoire collective. Mais les éléments qui l’appuient n’ont jamais franchi le seuil de la conjecture et de l’accusation.
La Chambre des députés du Brésil ouvrit bel et bien une enquête parlementaire officielle. Son objet initial était cependant la conformité du contrat liant la fédération brésilienne de football à Nike. Ce qui s’était produit le soir de la finale n’était qu’un volet particulièrement retentissant d’une enquête bien plus vaste, et non son objet entier. La commission entendit Zagallo, plusieurs médecins de l’équipe, Ronaldo, Roberto Carlos et d’autres témoins. Elle examina aussi des questions plus larges : les contrats commerciaux, l’organisation des matchs de préparation, les recettes du sponsoring, entre autres.
Il faut regarder de près l’issue de cette enquête menée à grand bruit. Elle recueillit de nombreux témoignages, accumula les comptes rendus, rédigea des conclusions. Mais ces conclusions ne furent finalement pas adoptées par un vote de la commission. Malgré l’ampleur des investigations, le Congrès brésilien ne produisit donc aucune conclusion finale collective ayant fait l’objet d’une adoption formelle. Quant à l’allégation la plus explosive, celle d’une titularisation imposée par Nike, les principales rétrospectives ont ensuite été claires : aucune preuve n’établissait que Nike ait donné un ordre à Zagallo.
C’est le point le plus révélateur de cette affaire. Au sein de la construction, le dispositif le plus attaché aux preuves, le plus résolu à parvenir à une clôture, une enquête officielle mobilisant le pouvoir législatif d’un État, ne put avancer au-delà d’un amas de témoignages discordants face à cet après-midi de finale. Plus loin, la véritable réponse lui restait inaccessible. Il tint des audiences, convoqua des témoins, consigna leurs déclarations. Au bout du compte, il ne réussit même pas à assembler une conclusion qui puisse être adoptée. La machine qui désirait le plus clore l’affaire dut reconnaître elle-même qu’elle n’y arrivait pas.
Une enquête ne peut jamais établir que ce dont subsistent des preuves tangibles : qui était présent, qui a dit quoi, quelles clauses figuraient au contrat. Elle ne peut établir ce qui n’a laissé aucune preuve de cette sorte, en particulier les motivations, les calculs que l’on garde pour soi. Le Congrès peut convoquer tous les intéressés, verser chaque parole aux archives. Mais lorsque les témoignages se contredisent et qu’aucune preuve matérielle ne permet de trancher, l’enquête la plus officielle ne peut aller au-delà des dépositions. Elle rassemble tous les fragments disponibles, pour découvrir que le plus décisif n’a jamais existé sous une forme qu’elle puisse vérifier.
VIII. Deux affaires, les deux faces d’un même problème
Rapprochons ces deux fils : le vrai visage de 1998 apparaît.
Ils semblent concerner deux choses distinctes, l’intégration d’une société et la cause du malaise d’un joueur. Ce sont pourtant les deux faces d’une même chose. Dans la première affaire, une société a proclamé de force la clôture de ce qui ne pouvait être clos : l’intégration raciale. On voulait tellement la réponse qu’on s’est fabriqué, dans la victoire, une fausse clôture. Dans la seconde, personne n’a pu déclarer refermé ce qui ne pouvait pas davantage l’être : la vérité du jour de la finale. Même le recours au Congrès n’a pas permis d’assembler une conclusion.
Le contraste est particulièrement parlant. Côté société, on a artificiellement refermé ce qui restait ouvert. Refusant d’affronter ce que la question raciale a d’interminable et d’insoluble, on s’est emparé d’une victoire pour y plaquer un couvercle marqué « résolu ». Côté corps, on avait beau vouloir fermer l’affaire, on avait beau recourir aux moyens d’enquête les plus officiels, elle ne se fermait pas. Ici, on ferme de force ce qu’il ne faut pas fermer ; là, on voudrait fermer et on n’y parvient pas. Les deux situations désignent la même faiblesse fondamentale de la construction : sa soif de clôture excède souvent ce que le réel peut lui offrir. Dans le réel, tant de choses n’ont pas de réponse nette. La construction, elle, ne s’y résigne jamais.
Une clôture simulée d’un côté, une clôture impossible de l’autre. Elles désignent pourtant la même vérité : certaines choses échappent à la capacité de clôture de la construction. L’intégration raciale en fait partie ; la réponse proclamée a donc été percée à jour quelques années plus tard. La vérité de cette nuit-là en fait partie elle aussi ; même l’enquête la plus officielle ne peut donc livrer de conclusion. L’année 1998 ressemble à un miroir à deux faces. L’une montre combien les hommes désirent une réponse nette, jusqu’à en fabriquer une fausse. L’autre montre que certaines réponses demeurent inaccessibles, quelle que soit l’intensité du désir ou l’énergie consacrée à les chercher.
De ces deux affaires, l’une est bruyante, l’autre silencieuse. Dans la bruyante, le monde entier acclame une réponse sans que personne examine vraiment si elle est vraie. Dans la silencieuse, le monde entier spécule sur une vérité que personne ne peut définir. Toutes deux disent le vieux dilemme de la construction : elle veut toujours donner à tout une fin nette, mais il est des choses auxquelles elle ne peut en donner.
Ce dilemme traverse presque toute la série. La construction tente sans relâche de refermer le reste, de donner à chaque match, à chaque affaire, un dénouement certain. Le reste s’échappe, encore et encore. Parfois, c’est ce ballon dont on ignore s’il a franchi la ligne. Parfois, ce meurtre dont les mobiles demeurent obscurs. En 1998, il prend deux formes nouvelles : une intégration raciale impossible à clore, et la vérité tout aussi impossible à clore d’un jour de finale. Les formes changent, le noyau demeure : quelque chose résiste toujours à la clôture complète, quels que soient les efforts déployés. Et plus l’homme s’obstine à vouloir clore, plus ce reste irréductible le blesse. Quand la construction ne peut donner de dénouement, elle en fabrique parfois un faux ; d’autres fois, elle ne peut que laisser la question en suspens.
IX. Celui qu’on élève et celui que personne ne voit
Derrière ces deux histoires, il y a des personnes bien réelles.
Zidane a été porté aux nues. Son visage s’est affiché sur l’Arc de triomphe ; on a ajouté « président » à son nom. Mais ce qu’on élevait ainsi, c’était le symbole, pas cet homme silencieux, réservé, peu enclin aux déclarations politiques. On aimait le rêve « Black, blanc, beur ». Zidane se trouvait en être le plus beau visage. Ce que l’homme derrière ce visage pensait de tout cela, son désir ou non de porter ce drapeau, s’effaçait dans les acclamations. Choisi pour incarner la réponse d’un pays, il voyait son propre silence recouvert par le vacarme de cette réponse.
Ronaldo, lui, demeurait invisible d’une autre manière. Pendant la finale, le monde entier regardait ce numéro neuf brésilien qui courait comme absent de lui-même. Sous tant de regards, pas une personne ne savait véritablement ce qui s’était passé dans son corps cet après-midi-là, ni ce qu’il endurait à cet instant. Il était l’homme le plus observé du terrain et aussi le plus seul. Seul avec ce secret que personne ne comprenait, il courait, égaré, sur la pelouse de la finale.
C’est l’une des images les plus bouleversantes de ce Mondial. Un stade de 80 000 personnes, des centaines de millions de téléspectateurs : tous les regards convergent sur lui, attendant que l’irrésistible numéro neuf brésilien accomplisse une fois encore un miracle. Ils ne voient pourtant qu’une silhouette absente, un Ronaldo dont l’âme semble s’être retirée. Personne ne sait ce qui s’est passé dans ce corps quelques heures plus tôt. Personne ne sait non plus quelle volonté, ou quel état d’égarement, le soutient encore dans sa course. Des centaines de millions de personnes le regardent, mais il endure une solitude qu’aucune d’elles ne peut éprouver, ni même connaître. Le monde voit sa silhouette ; il ne voit pas la tempête à l’intérieur de son corps. Des années plus tard, le Congrès lui-même ne saura pas éclaircir pour lui cet après-midi. Sur le moment, il ne peut que porter tout cela seul et jouer jusqu’au bout cette finale vouée à la défaite.
Ces deux solitudes sont différentes, mais également profondes. Celle de Zidane est la solitude de l’homme placé trop haut. On l’a hissé sur l’autel du symbole ; le signe qu’on y vénère et l’homme réel, silencieux, resté en bas ne sont déjà plus la même chose. Peu de gens se préoccupent de ce que pense cet homme-là. Celle de Ronaldo est la solitude de l’homme trop regardé que personne ne voit réellement. Des centaines de millions de paires d’yeux se fixent sur lui ; aucune ne peut pénétrer la tempête inconnue qui traverse son corps. L’un est mal interprété, l’autre échappe au regard. Au milieu de l’attention universelle, tous deux deviennent les plus seuls des hommes.
L’un est élevé, mais ce n’est pas lui que l’on élève. L’autre est regardé par une multitude, mais ce n’est pas sa condition véritable que l’on voit. Telle est, en 1998, la solitude commune de ces deux hommes au centre de la tempête. Et cette solitude, l’affaire bruyante comme l’affaire silencieuse la recouvrent d’un même mouvement.
X. Pour finir
Rassemblons les fils.
La France de 1998 a fait d’une équipe la réponse qu’attendait tout un pays. Une équipe « Black, blanc, beur » a gagné le titre ; une société a donc déclaré résolu son vieux problème de rapports raciaux et d’intégration. Le visage sur l’Arc de triomphe, le million de personnes sur les Champs-Élysées, la formule répétée dans toutes les rues : autant d’illustrations de cette réponse. Mais la clôture était fausse. Une victoire sur le terrain, là où la couleur ne comptait plus, ne pouvait recouvrir la fracture bien réelle qui persistait au-dehors. Le match amical interrompu de 2001, puis l’accès de Le Pen au second tour en 2002 ont laissé le réel percer, peu à peu, cette réponse proclamée de force. L’intégration ne se laisse jamais clore. Une coupe ne peut en siffler la fin.
La même Coupe du monde a laissé, l’après-midi de la finale, une affaire exactement inverse. Personne n’a su expliquer clairement ce qui s’était passé dans le corps de Ronaldo. Même une enquête officielle mobilisant le pouvoir législatif d’un État n’a finalement pu faire adopter de conclusion par un vote. Dans un cas, on a proclamé de force une clôture qui n’avait pas eu lieu. Dans l’autre, la clôture était tout simplement impossible et personne ne pouvait la proclamer. Les deux faces d’une même chose confirment ainsi une vieille vérité : la construction voudrait toujours donner une réponse nette à tout ; certaines réponses lui échappent. Quand elle ne peut les fournir, les hommes en fabriquent de fausses à sa place, ou doivent laisser la question suspendue à jamais.
Quant aux deux hommes au centre de tout cela, ils sont plus réels, et plus seuls, que ces deux réponses. Zidane a été élevé au rang de symbole national ; ce n’est pourtant pas sa personne silencieuse que l’on a élevée. Ronaldo a été regardé par le monde entier ; ce n’est pourtant pas la tempête inconnue dans son corps que l’on a vue. Une société peut s’empresser de transformer un homme en la réponse qu’elle désire. Elle peut aussi, alors que tous les regards convergent sur lui, ne rien savoir de sa condition réelle. La construction peut proclamer une victoire, ouvrir une enquête, porter un homme aux nues. Elle ne peut proclamer l’intégration, tirer au clair cette nuit-là ni lire dans le cœur de l’homme qu’elle a élevé. Entre la clôture qu’elle désire et la condition réelle de ces deux hommes subsiste toujours une distance qu’il lui est impossible de refermer. Une équipe ne peut refermer les fractures d’une société ; une enquête ne peut clore la vérité d’un après-midi. Ces deux impossibilités sont précisément ce que le désir de réponse a recouvert pour un temps. Tôt ou tard, le couvercle se desserrera, la réponse montrera sa faiblesse. La fissure déclarée refermée et l’affaire inlassablement examinée se représenteront devant les hommes. Plus ils exigent une réponse avec empressement, plus la véritable réponse s’enfouit toujours plus profondément. Quelle que soit leur impatience, quelle que soit leur force, ni cette fissure ni cette affaire ne se refermeront réellement à la faveur d’une victoire. Le cycle ne s’est pas arrêté. Il continue de tourner.