Non Dubito Essays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau-Construct · Série du football mondial — Essai 15 sur 22

Paris

Une équipe prise pour la réponse d'une nation, et deux affaires que rien n'a jamais pu refermer

(Point d'entrée : la Coupe du monde 1998 en France)

Han Qin (秦汉) · 2026

1. L'équipe prise pour une réponse

En 1998, l'équipe de France a soulevé pour la première fois le trophée de la Coupe du monde. Mais la façon dont cette équipe est restée dans les mémoires diffère de celle de tous les autres champions : elle a été prise pour la réponse à un problème national.

C'est rare dans l'histoire de la Coupe du monde. Une équipe qui remporte le titre en retire d'ordinaire de la gloire, un trophée, le souvenir de toute une génération. Mais l'équipe de France de 1998 a récolté davantage : on a placé en elle un espoir qui dépassait de loin le football, celui qu'une seule victoire réponde à une question que le football n'a jamais été fait pour résoudre — à savoir si des gens de couleurs et d'origines différentes, au sein d'une même nation, pouvaient réellement ne faire qu'un. C'est un fardeau qu'une équipe n'aurait jamais dû porter.

Une équipe n'est, au fond, que onze hommes chargés de bien jouer et de gagner. Mais en 1998, on a superposé à cette équipe beaucoup de choses qui n'avaient rien à voir avec le football, en faisant la preuve qu'une nation s'était réconciliée avec elle-même, l'échantillon vivant d'un idéal pluraliste devenu réalité. Ces attentes étaient belles, mais aussi lourdes, et dangereuses. Car dès qu'une équipe est prise pour une réponse, sa victoire se voit surinterprétée comme la validation de cette réponse ; et le vrai problème qui se cache derrière elle se trouve, du même coup, provisoirement masqué par cette victoire, au point de laisser croire qu'il n'y a plus lieu de s'en soucier.

La composition de cette équipe de France était d'une extrême diversité d'origines. Thuram était né en Guadeloupe, Desailly à Accra, au Ghana, Vieira à Dakar, au Sénégal, et Zidane, le pilier de toute l'équipe, était né à Marseille, d'origine algérienne. Quand une équipe aussi diverse par la couleur de peau et par l'origine a remporté la Coupe du monde pour la France, une formule s'est mise à circuler à toute vitesse : Noir, Blanc, Beur — ces trois couleurs assemblées, c'était la nouvelle France.

Ces trois mots désignaient chacun une pièce du puzzle de la société française. Noir, c'étaient les Noirs venus d'Afrique subsaharienne et des départements d'outre-mer des Caraïbes ; Blanc, c'étaient les Français de souche ; Beur désignait les descendants d'Arabes venus des anciennes colonies comme l'Algérie et le Maroc. Dans la France réelle, ces trois pièces du puzzle avaient toujours entretenu une distance et une tension profondes, et les descendants d'immigrés des anciennes colonies, en particulier, subissaient depuis des décennies discrimination et marginalisation. Or cette équipe avait justement assemblé ces trois pièces sur un même maillot bleu, et les avait fait s'emboîter à la perfection pour remporter la Coupe du monde.

Le poids de cette formule ne se jouait pas sur le terrain, mais en dehors. Elle convertissait discrètement une victoire footballistique en la victoire de tout autre chose : une France plurielle, capable de fondre en un seul corps des gens de couleurs et d'origines différentes, avait réussi.

Cette conversion était séduisante parce qu'elle mettait un signe d'égalité entre une chose extrêmement difficile et une chose relativement visible. Faire fusionner réellement des groupes ethniques différents est difficile, lent, invisible et impalpable ; gagner une Coupe du monde est concret, visible, et peut être constaté par toute une nation. Lorsqu'on prend la seconde chose pour la preuve de la première, la chose extrêmement difficile semble soudain disposer d'une preuve tangible. Mais ce signe d'égalité était creux : l'union sur le terrain repose sur un objectif commun qui écrase tout le reste, celui de gagner le match ; or, dans la société réelle, il n'existe pas d'objectif commun capable d'écraser ainsi les différences ethniques. Une fois cet objectif retiré, on ne sait absolument pas si cette union du terrain peut se transplanter en dehors du terrain. Le soir du sacre, plus d'un million de personnes ont envahi les Champs-Élysées, et sur l'Arc de Triomphe s'est affiché le visage de Zidane, accompagné de ces mots : Zidane président.

L'ampleur de cette nuit-là révèle à quel point les gens avaient besoin de cette réponse, et avec quelle urgence. Que plus d'un million de personnes envahissent spontanément une avenue et accolent le nom d'un footballeur au mot « président » sur le monument le plus solennel de la nation, cela dépasse largement le cadre d'une simple célébration de victoire sportive. Ce que les gens célébraient, ce n'était pas seulement que la France avait gagné, mais bien plus : ils croyaient voir se réaliser enfin une France où tous les Français, sans distinction de couleur, étaient unis. Cette nuit-là, Paris ne fêtait pas tant une équipe qu'une belle image d'elle-même. Une équipe, en une seule nuit, était passée du statut de groupe de footballeurs à celui de rêve d'une nation sur elle-même.

C'est cette conversion qu'il faut suivre à la trace. Le résultat d'un match et le problème d'une société sont, à l'origine, deux choses distinctes ; or, en 1998, la première a été prise pour la réponse à la seconde. Et cette même Coupe du monde a laissé derrière elle une autre affaire, à laquelle personne n'a jamais pu donner de réponse.

Ces deux affaires sont l'une au grand jour, extraordinairement bruyante, toute une nation en liesse autour d'une réponse proclamée ; l'autre dans l'ombre, insaisissable, le monde entier conjecturant sur une vérité hors de portée. Elles semblent n'avoir aucun rapport entre elles — l'une concerne la race et la nation, l'autre le corps d'un footballeur — mais vues sous l'angle du cycle ciseau-construct, elles racontent, en réalité, une seule et même chose.

2. Le résultat se referme, l'intégration ne se referme pas

Commençons par bien poser le problème que recèle cette conversion.

La séduction de cette conversion tient à ce qu'elle procure un sentiment de maîtrise. Une chose comme le problème racial est immense, floue, insaisissable ; le résultat d'un match, lui, est clair, concret, évident au premier coup d'œil. En rattachant la réponse à la première chose à la seconde, le problème jusque-là insaisissable semble soudain devenir maîtrisable : il suffirait de gagner ce match pour que le problème trouve, comme par magie, sa réponse. C'est une simplification consolatrice, qui substitue subrepticement à un grand problème insoluble un petit problème soluble, puis fait passer la solution du petit problème pour celle du grand. Ce dont les gens avaient réellement besoin, ce n'était pas tant que le problème racial soit résolu, que le sentiment rassurant qu'un problème, quel qu'il soit, l'avait été.

Le résultat d'un match est ce que le construct peut refermer. Le coup de sifflet final retentit, le score se fige, qui a gagné et qui a perdu est écrit noir sur blanc, sans plus aucune contestation possible. Trois à zéro, c'est trois à zéro ; la France championne, c'est la France championne : c'est un résultat qui peut être refermé entièrement. Mais l'intégration raciale d'une société, la question de savoir si des gens d'origines différentes, au sein d'une même nation, peuvent réellement s'accepter les uns les autres, n'est pas ce genre de chose. Elle n'a ni coup de sifflet final, ni score ; c'est un processus long, répétitif, sans terme assuré.

Les deux choses n'ont tout simplement pas la même échelle. Un match dure quatre-vingt-dix minutes, tout au plus prolongé par les prolongations et les tirs au but ; il a un début et une fin nets, une victoire ou une défaite sans ambiguïté. L'intégration d'une société, elle, s'étend sur plusieurs générations, voire davantage ; elle n'a ni coup d'envoi ni coup de sifflet final, elle peut sembler avoir avancé d'un pas hier et reculer de deux aujourd'hui. On peut dire qu'un match s'est terminé à telle minute ; on ne peut pas dire qu'une fracture raciale s'est refermée à tel jour. La première est un point, la seconde une ligne dont on ne voit pas le bout, et prendre un instant de cette ligne pour le terme de la ligne entière était, dès le départ, une erreur.

C'est précisément là que pèche la conversion de 1998. Elle a pris une chose qui peut se refermer, le résultat, pour la réponse d'une chose qui ne le peut pas, l'intégration. Elle semblait dire : voyez, Noir, Blanc et Beur ont été champions ensemble, la preuve est faite qu'une France plurielle a réussi, que la fracture raciale s'est résorbée, que Le Pen, toujours à attaquer les immigrés, a été démenti. Un match a été gagné, et le problème d'une société s'est trouvé, du même coup, déclaré résolu.

Mais c'était une fausse clôture. Un trophée de champion peut prouver que onze hommes de couleurs différentes ont su parfaitement coopérer sur un terrain ; il ne peut pas prouver que la distance qui habite le cœur de plusieurs dizaines de millions de personnes hors du terrain s'est dissoute. Le terrain est un espace strictement délimité par des règles, où la couleur de peau n'a pas d'importance, où seul compte le but marqué, et où l'objectif commun de la victoire peut, provisoirement, faire fondre toutes les différences. Mais la société en dehors du terrain n'a pas un tel objectif commun, ni un tel coup de sifflet final. Prendre la victoire sur le terrain pour la réponse au problème hors du terrain, c'est faire passer une chose petite et arrêtée pour le règlement d'une chose grande et non résolue. Ce que le construct veut par-dessus tout, c'est toujours une clôture nette, une réponse sans ambiguïté ; et en 1998, une société voulait cette réponse avec une telle intensité qu'elle s'est saisie de la victoire d'un match pour se proclamer à elle-même une victoire qu'elle n'avait, en réalité, pas obtenue.

Cette impulsion n'est pas difficile à comprendre. La fracture raciale est un problème lourd, épineux, qui laisse les gens démunis ; il n'existe pour elle aucun remède rapide, seulement un effort long et pénible, à user peu à peu. Las de ce poids sans solution, les gens aspiraient à une réponse nette, exaltante, définitive. Et la victoire de 1998 leur a justement tendu une réponse toute prête, éclatante, émouvante, qui permettait d'oublier un moment ce poids et de croire le problème résolu. Les gens s'y sont donc accrochés, non parce qu'elle avait réellement résolu le problème, mais parce qu'ils avaient trop besoin de croire qu'il l'était.

3. Comment la réponse a été percée à jour

Une fausse clôture finit toujours, tôt ou tard, par être percée par la réalité. Et ce qui l'a percée, ici, ce sont quelques faits parfaitement clairs survenus dans les années qui ont suivi.

Voyons d'abord d'où venait ce rêve. La formule Noir-Blanc-Beur n'a pas été inventée de toutes pièces en 1998. Le mot « Beur », comme désignation d'un groupe particulier, était déjà entré dans la culture urbaine française et le vocabulaire antiraciste dès les années 1980 ; la combinaison Noir-Blanc-Beur existait elle aussi avant la Coupe du monde. Ce que 1998 a fait, ce n'est pas l'inventer, mais la ressortir dans l'euphorie du sacre et l'amplifier considérablement, la faisant passer d'une formule marginale à un slogan populaire décrivant une France plurielle. Quant à savoir quel média, le premier, l'a fait résonner si fort, on ne lui trouve aucune source certaine. Comme beaucoup de slogans, elle n'a pas d'origine nette ; elle a simplement été saisie, au bon moment, par une société qui en avait terriblement besoin.

Ceci rejoint ce que les essais précédents ont montré à propos de ces formules attribuées après coup. La phrase de Sarrià selon laquelle « le football est mort » n'a pas de source précise retrouvée ; le cadre de la « Main de Dieu » comme vengeance n'a été consolidé que plus tard, et à répétition. Noir-Blanc-Beur relève de la même logique : ce n'est pas l'invention géniale d'un instant en 1998, mais une formule déjà existante, à qui un moment précis est venu donner un poids qu'elle n'avait pas à l'origine. La façon dont un slogan reste dans les mémoires ne tient souvent pas à qui l'a prononcé, mais au moment où il a dit à la place des gens ce qu'ils avaient le plus envie de croire.

Ce rêve avait un adversaire bien concret. En 1996, Le Pen, de l'extrême droite, avait publiquement déclaré qu'appeler « équipe de France » une sélection composée de joueurs venus de l'étranger était artificiel ; il se plaignait aussi que beaucoup de joueurs ne chantaient pas, voire ne savaient pas chanter la Marseillaise. Ces propos furent rappelés à maintes reprises lors du sacre de 1998, car c'est précisément lui qui constituait l'arrière-plan politique à travers lequel la société française lisait cette équipe. Au moment du sacre, une partie de ce que les gens acclamaient, c'était précisément que Le Pen avait eu tort : cette équipe qu'il disait artificielle venait d'offrir à la France sa plus haute distinction.

Dans cette acclamation, il y avait un plaisir de revanche. Comme si ce titre n'avait pas seulement été remporté contre l'adversaire sur le terrain, mais aussi devant des gens comme Le Pen, telle une gifle retentissante assénée à son discours d'exclusion. Vous dites que cette équipe est artificielle, et pourtant elle est devenue la fierté de la France ; vous dites que ces joueurs ne méritent pas de représenter la France, et pourtant ce sont eux qui ont ramené la Coupe du monde en France. Dans l'euphorie de cette nuit-là, la victoire footballistique fut tout naturellement prise pour la victoire d'une valeur, celle du pluralisme et de l'inclusion sur l'exclusion et l'étroitesse d'esprit. Cette signification donnait au trophée un poids tout particulier.

Mais, quelques années plus tard, la réalité a donné sa réponse. Le 6 octobre 2001, la France et l'Algérie ont disputé un match amical, la première confrontation entre les deux équipes nationales depuis l'indépendance algérienne, dont on attendait qu'il porte une valeur symbolique de réconciliation. Mais ce match a dû être interrompu à la soixante-seizième minute, des supporters ayant envahi le terrain. Le match censé symboliser la réconciliation s'est achevé dans le chaos. Aussitôt après, lors du premier tour de l'élection présidentielle française de 2002, Le Pen s'est qualifié pour le second tour. Cet homme que l'on croyait démenti pour de bon en 1998 se retrouvait, quatre ans plus tard, sur l'une des marches les plus proches du pouvoir dans la vie politique française.

Il convient de préciser ce qui peut être confirmé ici : les propos originaux de Le Pen en 1996 sur l'équipe « artificielle » et la Marseillaise, ainsi que leur effet politique lorsqu'ils furent rappelés à répétition en 1998. Quant à savoir si Le Pen a tenu, au moment même du sacre de 1998, de nouveaux propos dont la source serait clairement établie, aucune source fiable ne permet de le confirmer, et il ne faut donc pas l'affirmer comme un fait acquis. Ce qui peut être établi avec certitude, c'est l'attaque qu'il a semée en 1996, et le résultat qu'il a obtenu en se qualifiant pour le second tour en 2002. Ce début et cette fin suffisent à eux seuls à dessiner l'essor et la rupture de cette fausse clôture.

Ce retournement est presque cruel. En 1998, on croyait qu'une seule victoire avait balayé Le Pen et tout ce qu'il représentait dans un coin de l'histoire. Mais quatre ans plus tard, cet homme que l'on croyait éliminé n'était pas seulement toujours là : il s'était hissé jusqu'au tour décisif de l'élection présidentielle. Cela montre que la réponse proclamée par la victoire de 1998, celle d'une France plurielle déjà victorieuse, n'avait, en réalité, pas changé grand-chose. La gifle assénée sur le terrain avait beau résonner fort, elle n'était pas parvenue à dissiper l'anxiété et le mécontentement bien réels logés dans le cœur de plusieurs millions de personnes hors du terrain. Cette chose-là n'avait jamais disparu ; elle n'a pas disparu avec un titre de champion, elle a simplement été couverte, un temps, par les acclamations, avant de remonter à la surface quatre ans plus tard, sous la forme de bulletins de vote.

Ces deux événements sont la mise à nu la plus directe de la fausse clôture de 1998. Un match, certes, a été gagné ; mais la fracture d'une société ne s'est pas refermée grâce à cette victoire. L'intégration est une chose qui ne s'est jamais laissé refermer ; on ne peut pas lui apposer, avec un trophée de champion, le coup de sifflet final. La réponse proclamée en 1998 s'est révélée, dès 2001 et 2002, n'avoir été qu'un vœu pieux.

4. Ce symbole silencieux

La fausse clôture avait une autre strate encore, incarnée dans un homme : Zidane.

Après le sacre, Zidane a été propulsé au rang de symbole de l'intégration. Son visage sur l'Arc de Triomphe, la formule « Zidane président », ont fait d'un footballeur l'incarnation de la plus belle image qu'une nation se faisait d'elle-même. Un descendant d'immigrés algériens devenu le héros de toute la France : quoi de mieux pour illustrer ce rêve d'une France plurielle ?

Mais il y a ici un décalage. Ce qui a fait de Zidane le symbole de l'intégration, ce sont les médias, c'est le public, c'est ce récit politique qui avait un besoin urgent d'une réponse — ce n'est pas Zidane lui-même. Les analyses relèvent, de façon assez générale, qu'il s'est montré plutôt réservé, plutôt discret, face à son implication dans les débats politiques ; il n'était pas homme, en 1998, à prendre la parole haut et fort de sa propre initiative, à brandir lui-même cet étendard. Qu'il soit devenu ce symbole est un fait ; qu'il ait lui-même cherché activement à le devenir n'est pas un fait établi avec la même force.

Cette distinction se trouve souvent effacée. Ce dont les gens se souviennent, c'est de l'image imposante de Zidane comme symbole de l'intégration ; ils s'interrogent rarement sur la part de ce symbole qu'il a portée de son plein gré, et sur celle que d'autres lui ont imposée de force. Qu'un homme devienne l'incarnation d'un certain sens, et que cet homme choisisse librement d'assumer ce sens, sont deux choses différentes. La première ne demande peut-être qu'une identité, une origine, un silence tombant juste au bon moment ; la seconde exige, elle, sa volonté et son action propres. Prendre la première pour la seconde, c'est confondre un homme qu'on a choisi avec un homme qui se serait porté volontaire.

Cela fait écho, de loin, à une situation évoquée dans un essai précédent. Un homme fait une chose, marque un but, remporte une victoire, et une signification grandiose lui est attribuée après coup par ceux qui viennent après. La main de Maradona a été rétrospectivement transformée en vengeance contre une nation ; la personne de Zidane a été rétrospectivement transformée en symbole de l'intégration d'une nation. La différence, c'est que Maradona a ensuite consolidé lui-même cette signification, tandis que Zidane, pour l'essentiel, s'est contenté de subir en silence ce symbole qu'on avait placé sur lui. Il ne l'a pas refusé, mais il ne l'a pas non plus revendiqué. Un homme silencieux, choisi par une société bruyante pour représenter la réponse qu'elle désirait le plus, et ce qu'il pensait réellement, au fond de lui, n'intéressait plus grand monde. Ce dont les gens avaient besoin, c'était du symbole, pas de l'homme.

Cette phrase met à nu toute la froideur de ce qu'est un symbole. Lorsqu'un homme est choisi pour représenter une signification grandiose, lui-même, en tant qu'individu concret, avec ses propres pensées et ses propres sentiments, en devient, à l'inverse, secondaire. Ce qui compte, c'est ce qu'il représente : le rêve Noir-Blanc-Beur, la réponse d'une France plurielle. Quant à savoir s'il y consentait lui-même, s'il s'y sentait à l'aise, s'il s'y reconnaissait, peu de gens s'en souciaient vraiment. Ce qu'un symbole exige, c'est un visage, un signe, un réceptacle sur lequel projeter — non une personne entière, complexe, qui ne souhaite peut-être pas être utilisée de cette façon.

C'est aussi pourquoi le fait de devenir un symbole est souvent injuste envers la personne choisie. On exige de lui qu'il porte une signification bien plus grande que lui-même ; chacun de ses gestes se voit interprété à travers le cadre de cette signification, et il ne lui est plus permis d'être simplement lui-même. S'il se tait, on dit qu'il est réservé, modeste ; s'il s'exprime, on scrute aussitôt si ses propos correspondent aux attentes que porte le symbole. Son moi véritable se trouve, peu à peu, évincé par l'image projetée sur lui. Le silence de Zidane en 1998 était peut-être précisément une forme instinctive d'autopréservation : un homme face à une couronne qu'on lui a imposée de force, qui ne la revendique pas, ne la refuse pas non plus, et se contente d'en garder, tranquillement, ses distances. Zidane a fourni ce visage, et l'homme derrière ce visage s'est ainsi trouvé, discrètement, effacé par le symbole.

Cela rejoint la logique de l'essai consacré à Maradona, tout en l'inversant. Maradona s'est vu attribuer après coup une signification qu'il a par la suite pris plaisir à consolider, la vengeance ; Zidane s'est vu attribuer après coup une signification dont il a constamment gardé ses distances, l'intégration. L'un l'a revendiquée activement, l'autre l'a subie passivement ; mais ils ont un point commun : la signification grandiose qui leur a été attribuée après coup a fini, dans les deux cas, par recouvrir leur réalité d'individus concrets. Le récit a besoin de symboles, et dès qu'un symbole se dresse, l'homme vivant se retire derrière lui. Ce dont les gens se souviennent, c'est du signe, pas de l'homme.

5. L'après-midi du jour de la finale

Cette même Coupe du monde cachait encore une autre affaire, une affaire exactement à l'opposé de cette réponse proclamée de force : une affaire à laquelle personne ne pouvait donner de réponse. Elle s'est déroulée l'après-midi du jour de la finale, et son protagoniste était Ronaldo.

Commençons par l'ossature des faits, celle qui peut être confirmée. L'après-midi du jour de la finale, dans une chambre d'hôtel, Ronaldo a été victime d'un grave incident physique. Des coéquipiers et le médecin de l'équipe ont été appelés sur place. Il a ensuite été transporté à l'hôpital, où il a été examiné pendant plusieurs heures. La première feuille de match remise par le Brésil à la FIFA ne comportait pas son nom ; c'est Edmundo qui devait le remplacer. Mais le Brésil a ensuite soumis une seconde feuille, remettant Ronaldo dans le onze de départ. Il a finalement joué, mais son état était manifestement anormal.

Un Ronaldo en pleine forme avait été le joueur le plus dominant de ce Mondial, lauréat du Ballon d'or du tournoi, le dépositaire de tous les espoirs du Brésil. Mais le Ronaldo de la finale semblait être devenu un autre homme : lent, hagard, ayant perdu son tranchant habituel. La machine offensive du Brésil, construite pour tourner autour de lui, s'est éteinte tout entière avec la panne de son moteur. Le déséquilibre total de cette finale et l'incident des quelques heures qui l'avaient précédée sont manifestement liés ; mais ce lien, si l'on peut le sentir, ne peut pas être formulé avec précision — la mesure dans laquelle l'incident physique de cet après-midi-là a provoqué la débâcle sur le terrain reste, elle aussi, un compte impossible à établir. Cette finale s'est soldée par un France 3, Brésil 0 sans appel.

Le déroulement de la finale est d'une clarté qui ne souffre aucune contestation. Zidane a marqué deux fois de la tête en première période, sur deux corners. En temps additionnel, Vieira a servi Petit, qui a inscrit le troisième but. France trois, zéro, net et sans bavure. Mais derrière cette finale au score si limpide se cachaient ces quelques heures de l'après-midi que personne n'a jamais pu élucider. Plus le score sur le terrain était net, plus cet après-midi hors du terrain restait flou. On retrouve ici, une fois encore, ce contraste entre ce qui peut se refermer et ce qui ne le peut pas : le score peut se refermer, la vérité de cet après-midi-là ne le peut pas.

Cette ossature des faits est corroborée par toutes les parties. Mais dès qu'on cherche, au-delà de cette ossature, à savoir précisément ce qui s'est passé cet après-midi-là, et pourquoi, les différentes versions cessent de s'assembler en une réponse complète.

Un détail suffit à illustrer la confusion de ce moment. Un commentateur s'est souvenu, plus tard, que le changement soudain de la feuille de match avait provoqué une vive agitation dans la tribune de presse. Un coéquipier s'est souvenu que, sur le trajet vers le stade, il n'y avait presque pas de musique dans le bus brésilien, et que l'atmosphère était d'une lourdeur effrayante. Tout cela prouve que le Brésil n'a pas abordé cette finale dans un état normal.

Qu'une équipe, à un moment aussi scruté par le monde entier qu'une finale de Coupe du monde, sombre avant le match dans un tel désordre — une feuille de match modifiée à la dernière minute, une atmosphère pesante dans le vestiaire, des joueurs troublés — voilà qui est proprement extraordinaire. D'ordinaire, une équipe parvenue en finale se prépare de façon méthodique et se présente prête au combat. Le désordre du Brésil, cette nuit-là, était manifestement l'ombre portée par un événement sortant de l'ordinaire, qui avait tout bouleversé. Mais ce désordre n'était que l'ombre projetée par cet événement ; on pouvait voir l'ombre, sans pouvoir distinguer clairement ce qui la projetait. Cette confusion prouve seulement qu'il s'était passé quelque chose ; elle ne prouve rien de ce qui s'était passé exactement.

6. Cinq personnes, cinq versions

Pour comprendre cet après-midi-là, il faut écouter cinq versions. Et ces cinq versions, justement, ne parviennent pas à s'assembler en une réponse unique — c'est précisément là le cœur de cette affaire non résolue.

Ronaldo lui-même a laissé une déclaration officielle lors d'une audition devant le Congrès brésilien en 2001. Il a déclaré que ce n'est qu'après s'être rétabli que le médecin de l'équipe l'avait informé qu'il avait été victime d'un incident. Il a dit avoir demandé les examens nécessaires afin de s'assurer qu'il pouvait jouer sans danger. Il a également nié avoir pris le moindre médicament avant le match.

Ce démenti doit être consigné fidèlement. Dans nombre de récits ultérieurs, cet après-midi-là a souvent été associé à telle substance, à tel complot commercial. Mais dans son audition officielle, Ronaldo lui-même a explicitement nié avoir pris quoi que ce soit. Un récit rigoureux ne peut pas passer sous silence le démenti explicite de l'intéressé simplement parce qu'une autre version est plus spectaculaire. Ce qu'il a dit, et ce que les gens auraient voulu qu'il dise, sont deux choses différentes ; et ce qui peut être vérifié, ce sont uniquement les mots qu'il a réellement prononcés. Autrement dit, dans sa propre version, son entrée sur le terrain n'était pas une témérité sans examen, mais une insistance après examen. Mais il n'a pas donné, et ne pouvait pas donner, de diagnostic médical clair et unifié.

La version du médecin de l'équipe, Toledo, recoupe l'impression du public par endroits, et s'en écarte à d'autres. Il a reconnu qu'il s'agissait d'une crise ressemblant à des convulsions, mais a insisté sur le fait qu'aucun examen n'avait révélé d'œdème cérébral, ni aucune autre anomalie ; à titre personnel, il penchait plutôt pour un trouble du tonus musculaire que pour une crise d'épilepsie typique. Plus important encore, il a affirmé clairement que Ronaldo avait été interdit de jouer depuis son retour de l'hôpital jusqu'à l'obtention des résultats définitifs des examens ; ce n'est qu'après que les résultats des spécialistes se furent révélés normaux, et que Ronaldo eut lui-même insisté qu'il allait bien, que cela s'est transformé en autorisation de jouer.

La version de l'entraîneur, Zagallo, recoupe globalement celle du médecin, avec des détails qui diffèrent. Il a dit avoir entendu, de la bouche du médecin, qu'il s'agissait d'une convulsion provoquée par le stress. Quant à un feu vert formel, sa version est que, les résultats de la clinique étant normaux et le médecin n'ayant pas maintenu son opposition, cela constituait, tel qu'il le comprenait, une autorisation. Il a insisté sur le fait qu'il n'avait pas passé outre l'avis médical pour imposer sa décision. Il a par ailleurs affirmé clairement que Nike n'était jamais intervenue dans le choix de ses joueurs.

Quant aux témoignages des coéquipiers, ils portent davantage sur l'atmosphère du moment que sur une conclusion médicale. Ce qu'ils peuvent prouver, c'est le choc émotionnel qui a traversé l'équipe cette nuit-là ; ils ne peuvent pas prouver s'il s'agissait d'épilepsie, de stress, ou d'autre chose encore.

Les cinq versions sont comme cinq fragments qui refusent de s'assembler.

Ce refus de s'assembler ne tient pas à ce que quelqu'un mentirait. Cinq personnes, cinq positions, cinq points de vue : chacun n'a vu qu'une face de cet après-midi-là, et personne ne détenait la vérité entière. Ronaldo vivait une sensation à l'intérieur de son propre corps ; le médecin de l'équipe était confronté à des examens et à des diagnostics ; l'entraîneur pesait le choix des joueurs et sa propre responsabilité ; les coéquipiers ressentaient l'atmosphère du vestiaire. Chacun a dit honnêtement sa part de vérité, mais lorsqu'on assemble ces faces, les coutures ne coïncident jamais tout à fait. La vérité n'a pas été cachée par quelqu'un ; elle était, dès le départ, éparpillée entre plusieurs points de vue, et personne n'a jamais réussi à la tenir tout entière dans sa main. Chaque fragment est authentique, mais entre eux subsistent toujours des coutures qui ne coïncident pas ; et à la question la plus cruciale de toutes — ce qui s'est réellement passé, cet après-midi-là, dans le corps de Ronaldo — aucune des parties n'a pu apporter de réponse certaine.

C'est là le cœur même de cette affaire non résolue. Ce n'est pas le genre d'affaire où une vérité aurait été délibérément dissimulée par quelqu'un, mais le genre où la vérité, dès l'origine, était éparpillée sur le terrain, incapable de se reconstituer en un tout. Le premier type d'affaire a, en théorie, une réponse claire, simplement cachée ; le second, lui, n'a peut-être jamais possédé de réponse unique, nette, reconnue par tous. Ce qui s'est passé, cet après-midi-là, dans le corps de Ronaldo, peut-être même lui-même, et chacune des personnes présentes à ce moment-là, n'en détenaient chacun qu'une partie, et le tableau complet n'a, depuis le début, jamais été possédé en entier par personne. Une telle vérité n'a pas été enfermée : elle est, par nature, incapable d'être refermée.

7. Même l'enquête n'a pas pu la refermer

Celui qui voulait le plus donner une réponse, c'était le Congrès brésilien. Et, à la fin, même lui n'y est pas parvenu.

La version la plus répandue veut que Nike ait fait pression, ait même ordonné à Zagallo de faire jouer Ronaldo, afin de préserver la valeur commerciale de son égérie la plus en vue. Cette version occupe, dans la mémoire collective, une place extrêmement puissante. Mais les preuves qui la soutiennent n'ont jamais franchi le seuil qui sépare la conjecture de l'accusation établie.

La Chambre des députés du Brésil a bel et bien ouvert, pour cela, une enquête parlementaire en bonne et due forme. Mais l'objet initial de cette enquête était d'examiner la conformité du contrat entre la fédération brésilienne et Nike ; ce qui s'était passé la nuit de la finale n'en était qu'une ramification particulièrement voyante, non la totalité. L'enquête a recueilli les témoignages de Zagallo, de plusieurs médecins de l'équipe, de Ronaldo, de Roberto Carlos et d'autres, et a également examiné des questions plus larges : les contrats commerciaux, l'organisation des matchs amicaux, les revenus de sponsoring.

Le résultat final de cette enquête aux allures spectaculaires mérite d'être bien examiné. Elle a recueilli une masse de témoignages, laissé des monceaux de documents, rédigé un projet de conclusions — mais ce projet n'a, en définitive, jamais été adopté par un vote de la commission. Autrement dit, malgré tout ce qui a été examiné, le Congrès brésilien n'a jamais abouti à une conclusion collective, officiellement votée. Quant à la version la plus explosive, celle de Nike ordonnant la composition de l'équipe, les rétrospectives dominantes qui ont suivi ont toutes précisé qu'aucune preuve ne permettait d'établir que Nike ait donné un ordre à Zagallo.

C'est là ce que cette affaire a de plus révélateur. Ce que le construct compte de plus attaché à la preuve, de plus assoiffé de clôture — une enquête officielle mobilisant l'appareil législatif d'un État — n'a pu, face à cet après-midi du jour de la finale, aller au-delà d'un amas de témoignages qui ne coïncident pas ; au-delà, la véritable réponse restait hors de sa portée à elle aussi. Elle a tenu des audiences, convoqué des témoins, consigné des dépositions, mais n'a finalement pas réussi à assembler la moindre conclusion capable de passer un vote. La machine la plus désireuse de refermer les choses a, dans cette affaire, avoué de sa propre bouche son incapacité à refermer.

Ce qu'une enquête peut établir avec certitude, c'est toujours ce qui a laissé des preuves matérielles : qui était présent, qui a dit quoi, quelles clauses figuraient dans un contrat. Mais ce qu'elle ne peut pas établir, c'est ce qui n'a laissé aucune preuve matérielle — au premier chef, le mobile, ces calculs tus au fond du cœur des gens. Le Congrès peut convoquer toutes les parties concernées, consigner chaque mot de leur témoignage ; mais lorsque ces témoignages se contredisent entre eux, et qu'aucune pièce matérielle ne permet de trancher, même l'enquête la plus officielle ne peut aller au-delà des témoignages. Elle a rassemblé tous les fragments qu'il était possible de rassembler, pour découvrir que le fragment le plus décisif de tous n'avait, depuis toujours, jamais existé sous une forme vérifiable.

8. Deux affaires, les deux faces d'une même pièce

Mettons ces deux fils côte à côte, et le vrai visage de 1998 devient net.

Elles semblent être deux choses distinctes, l'une une intégration sociale, l'autre la cause médicale d'un footballeur, mais elles sont les deux faces d'une même chose. Dans la première, une chose qui, par nature, ne pouvait pas se refermer, l'intégration raciale, a été déclarée refermée de force par une société. Les gens voulaient tant cette réponse qu'ils se sont, à la faveur d'une victoire, forgé à eux-mêmes une clôture. Dans la seconde, une chose qui, par nature, ne pouvait pas se refermer non plus, la vérité de cette soirée de finale, personne n'a pu la déclarer refermée. Même en mobilisant le Congrès, on n'a pas pu en tirer une conclusion.

Ce parallèle entre les deux affaires est particulièrement révélateur. L'affaire sociale est une chose originellement ouverte, qu'on a refermée artificiellement : ne voulant pas affronter la longueur et l'absence de solution du problème racial, on s'est saisi d'une victoire pour lui apposer, de force, un couvercle marqué « résolu ». L'affaire corporelle est une chose qui, par nature, ne pouvait pas se refermer : quels que soient les moyens, même les plus formels, employés pour la refermer, elle ne s'est pas refermée. L'une a été refermée de force alors qu'elle n'aurait pas dû l'être ; l'autre, on a voulu la refermer et l'on n'y est pas parvenu. Mais, dans les deux cas, elles pointent vers cette faiblesse fondamentale du construct : son désir de clôture dépasse souvent ce que la réalité est disposée à lui accorder. La réalité comporte trop de choses qui n'ont pas de réponse nette, et le construct, lui, ne s'y résigne jamais.

L'une feint la clôture, l'autre en est incapable. Mais elles pointent toutes deux vers la même vérité : il est des choses que le construct ne peut pas refermer. L'intégration raciale ne se referme pas, c'est pourquoi la réponse proclamée a fini par être percée à jour quelques années plus tard ; la vérité de cette nuit-là ne se referme pas non plus, c'est pourquoi même l'enquête la plus officielle n'a pu produire de conclusion. 1998 fonctionne comme un miroir à deux faces : l'une montre à quel point les gens désirent une réponse nette, au point d'en fabriquer une eux-mêmes ; l'autre montre que certaines réponses, quelle que soit l'intensité du désir qu'on y met, quelle que soit l'énergie déployée à les chercher, restent tout simplement hors de portée.

De ces deux affaires, l'une est bruyante, l'autre silencieuse. Dans la bruyante, le monde entier acclamait cette réponse, sans que personne ne s'interroge vraiment sur sa véracité ; dans la silencieuse, le monde entier conjecturait sur cette vérité, sans que personne ne puisse dire ce qu'elle était réellement. Ensemble, elles disent cette vieille impasse du construct : il veut toujours donner à tout un règlement net, et il est des choses qu'il ne peut pas donner.

Cette impasse traverse presque toute cette série. Le construct veut, encore et encore, refermer le reste, donner à chaque match, à chaque affaire, un règlement certain, mais le reste, encore et encore, s'échappe. Tantôt le reste est ce ballon dont on ne sait s'il a franchi la ligne ; tantôt c'est ce meurtre dont on ne peut établir le mobile ; et en 1998, le reste s'est présenté sous deux formes toutes nouvelles : une intégration raciale qui ne se referme pas, une vérité du jour de la finale qui ne se referme pas non plus. Les formes changent, mais le noyau, lui, ne change jamais : il y a toujours une chose qui, quels que soient les efforts déployés, ne peut jamais être entièrement refermée. Et plus l'obsession humaine de la clôture est profonde, plus la piqûre de ce reste irréfermable se fait douloureuse. Quand il ne peut pas le donner, il en fabrique parfois un, et parfois il ne peut plus que le laisser en suspens.

9. Celui qu'on a porté haut, et celui que personne n'a vu

Sous ces deux fils se tiennent des êtres humains bien réels.

Zidane a été porté très haut. Son visage est monté sur l'Arc de Triomphe, son nom s'est vu accoler le mot « président ». Mais ce qui a été porté, c'est le symbole, non l'homme silencieux, réservé, guère porté sur les prises de position politiques. Ce que les gens aimaient, c'était le rêve Noir-Blanc-Beur, et Zidane se trouvait en être le plus beau visage. Quant à ce que l'homme derrière ce visage pensait réellement de tout cela, quant à savoir s'il voulait bien porter cet étendard, tout cela s'est trouvé, à l'inverse, noyé dans les acclamations. Le silence de cet homme choisi pour représenter la réponse d'une nation a été recouvert par le vacarme de cette réponse.

Ronaldo, lui, est resté invisible d'une autre manière. Sur le terrain de la finale, le monde entier le regardait, ce numéro 9 brésilien courant l'esprit absent. Mais sous le regard de tant d'yeux, personne ne savait réellement ce qui s'était passé, cet après-midi-là, dans son corps, ni ce qu'il était en train d'endurer à cet instant même. Il était l'homme le plus regardé de tout le stade, et aussi le plus seul ; seul, il portait ce secret que personne ne connaissait, courant sans but sur la pelouse de la finale.

Cette image compte parmi les plus poignantes de tout ce Mondial. Un stade de quatre-vingt-dix mille personnes, des centaines de millions de téléspectateurs, tous les regards braqués sur lui, attendant que l'invincible numéro 9 brésilien accomplisse, une fois de plus, un miracle. Mais ce qu'ils ont vu, c'est une silhouette absente, un Ronaldo comme vidé de son âme. Personne ne savait ce qui s'était passé, quelques heures plus tôt, dans ce corps ; personne ne savait non plus quelle volonté, ou quelle hébétude, le maintenait en mouvement à cet instant. Observé par des centaines de millions de personnes, il portait une solitude que ces centaines de millions de personnes ne pouvaient ni ressentir, ni même soupçonner. Le monde voyait sa silhouette ; il ne voyait pas la tempête qui se déchaînait dans son corps. Des années plus tard, même le Congrès n'a pas réussi à élucider pour lui cet après-midi-là ; et sur le moment même, il n'a pu que jouer seul, en portant tout cela, cette finale d'avance perdue jusqu'au bout.

La solitude de ces deux hommes n'est pas la même, mais elle est tout aussi profonde. Celle de Zidane est la solitude d'avoir été porté trop haut : hissé sur l'autel d'un symbole, tandis que le signe qu'on y vénérait n'était déjà plus la même chose que l'homme réel et silencieux resté en contrebas, dont peu de gens se souciaient de savoir ce qu'il pensait. Celle de Ronaldo est la solitude d'avoir été trop regardé sans être vraiment vu : des centaines de millions de paires d'yeux fixées sur lui, sans qu'aucune ne puisse voir la tempête, ignorée de tous, qui se déchaînait dans son corps. L'un mal compris, l'autre passé inaperçu, tous deux sont devenus, sous les feux de l'attention générale, les hommes les plus seuls.

L'un a été porté, mais ce qu'on a porté n'était pas lui-même ; l'autre a été regardé par des innombrables personnes, mais ce qu'on a vu n'était pas sa situation réelle. Telle fut, en 1998, la solitude commune de ces deux hommes qui se tenaient au centre de la tempête. Et cette solitude-là s'est précisément trouvée recouverte, tout entière, par ces deux affaires, l'une bruyante, l'autre silencieuse.

10. Conclusion

Rassemblons tout cela.

La France de 1998 a pris une équipe pour la réponse d'une nation. Une équipe Noir-Blanc-Beur a remporté le titre, et une société a déclaré résolu son vieux problème de race et d'intégration. Le visage sur l'Arc de Triomphe, la marée d'un million de personnes sur les Champs-Élysées, la formule Noir-Blanc-Beur répétée dans toutes les rues, tout cela n'était que les notes en bas de page de cette réponse. Mais c'était une fausse clôture : la victoire sur le terrain, où la couleur de peau avait cessé de compter, ne pouvait pas recouvrir la fracture, toujours bien réelle, en dehors du terrain. Du match amical interrompu de 2001 jusqu'à la qualification de Le Pen pour le second tour en 2002, cette réponse proclamée de force a été percée à jour, morceau par morceau, par la réalité. L'intégration est une chose qui ne s'est jamais laissé refermer ; aucun trophée de champion ne peut lui apposer le coup de sifflet final.

Et cette même Coupe du monde, l'après-midi du jour de la finale, a laissé derrière elle une affaire exactement inverse. Ce qui s'est passé dans le corps de Ronaldo, personne n'a pu l'élucider, pas même une enquête officielle mobilisant l'appareil législatif d'un État, qui n'a finalement pas réussi à faire voter une conclusion. L'une a été déclarée refermée de force, alors qu'elle ne l'était pas réellement ; l'autre ne pouvait absolument pas se refermer, et personne n'a pu le déclarer. Ces deux affaires, deux faces d'une même pièce, confirment ensemble cette vieille vérité : le construct veut toujours donner à tout une réponse nette, et il est des choses qu'il ne peut pas donner. Quand il ne le peut pas, les gens en fabriquent une eux-mêmes, ou bien ils n'ont d'autre choix que de la laisser éternellement en suspens.

Quant aux deux hommes qui se tenaient au centre de tout cela, ils étaient, l'un et l'autre, plus réels et plus seuls que les deux réponses elles-mêmes. Zidane a été érigé en symbole d'une nation, mais ce qui a été érigé n'était pas l'homme silencieux qu'il était réellement ; Ronaldo a été observé par le monde entier, mais ce que l'on a vu n'était pas la tempête, ignorée de tous, qui se déchaînait dans son corps. Une société peut, dans son impatience, transformer un homme en la réponse qu'elle désire ; elle peut tout aussi bien, sous le poids de l'attention générale, ne rien savoir de la situation réelle de cet homme. Le construct peut proclamer une victoire, ouvrir une enquête, porter un homme bien haut, mais il ne peut pas proclamer une intégration accomplie, ni élucider cette nuit-là, ni lire ce qui se passait dans l'esprit de l'homme qu'il a lui-même porté si haut. La clôture qu'il désire et la situation réelle de ces deux hommes restent séparées, en permanence, par une distance qui ne se referme jamais. Une équipe ne peut pas tenir refermée la fracture d'une société ; une enquête ne peut pas tenir refermée la vérité d'un après-midi ; et ces deux choses irréfermables n'ont été, un temps, que recouvertes par le désir des gens pour une réponse. Le couvercle finit toujours, tôt ou tard, par se desserrer ; la réponse finit toujours par montrer ses failles ; la fracture que l'on avait déclarée refermée, et l'affaire sur laquelle on est revenu sans cesse, reviennent alors se dresser de nouveau devant les gens. Plus les gens s'empressent de vouloir une réponse, plus la véritable réponse se dissimule profondément. Et quelle que soit l'urgence des gens, quelle que soit l'énergie qu'ils y mettent, cette fracture et cette affaire ne se refermeront jamais vraiment sous le seul effet d'une victoire. Le cycle ne s'est pas arrêté : il continue de tourner.