Buenos Aires
Un ciel de confettis, et ces quelques rues qu’ils ne pouvaient cacher
(Point d'entrée : la Coupe du monde 1978 en Argentine)
Dans cet essai
- 1. Cet après-midi où les confettis sont tombés
- 2. À quelques rues de là
- 3. La liesse inscrite dans la loi
- 4. Le monde entier savait, le monde entier est venu
- 5. Six à zéro, et cette nuit dont le dossier ne se referme pas
- 6. La finale, et ce ballon sur le poteau
- 7. Le régime est le régime, les joueurs sont les joueurs
- 8. Pour conclure
1. Cet après-midi où les confettis sont tombés
25 juin 1978, Buenos Aires, stade Monumental. En finale de la Coupe du monde, l’Argentine bat les Pays-Bas 3 à 1 après prolongation. Pour la première fois de son histoire, le pays hôte soulève le trophée.
Les morceaux de papier jetés des tribunes ressemblent à une neige qui ne voudrait plus s’arrêter. Sur les images qui nous restent, quand Passarella lève la coupe, tout autour de lui n’est qu’acclamations et flocons de papier blanc. Lancer des confettis était depuis longtemps une tradition des stades argentins. Mais cette année-là, le geste devient l’image la plus reconnaissable de toute la compétition : un titre né dans une tempête de papier.
L’image est belle, indéniablement. Les petits papiers blancs déferlent du haut des tribunes, tourbillonnent sous les projecteurs, se posent dans les cheveux des joueurs, sur leurs épaules, couvrent toute la pelouse. Pour le monde devant son téléviseur, l’Argentine, c’est cela : un pays fou de football, ardent, heureux. Une caméra ne montre que ce qui se trouve devant son objectif. Et cet objectif, on l’a orienté.
Il faut faire la distinction : les confettis n’ont rien de coupable. Les supporters argentins jettent depuis des années des morceaux de papier du haut des tribunes ; cette joie est vraie, leur amour du football est vrai, les larmes de la nuit du sacre le sont aussi. Ce que le régime a fabriqué, ce n’est pas la joie, c’est le cadre autour d’elle. Une liesse authentique enfermée dans un cadrage mensonger : voilà ce que cette appropriation a de plus insidieux. Nul besoin de contrefaire les sourires du peuple. Il suffit de décider ce que la caméra regardera, et ce qu’elle ne regardera pas.
À la sortie du stade, à quelques rues de là, à quelques centaines de mètres, se trouve l’ancien bâtiment des officiers de l’École de mécanique de la marine, l’ESMA. Pendant ces journées où tombent les confettis, des personnes y sont détenues. Certaines y sont torturées ; d’autres en sont emmenées et ne reviennent jamais.
D’un côté, les acclamations les plus fortes dont une ville soit capable. De l’autre, le silence maintenu de force dans un bâtiment. Durant cet hiver 1978, ces deux choses existent en même temps, à quelques rues l’une de l’autre.
Ce que cette Coupe du monde a légué à l’histoire, ce n’est pas un match, c’est cette simultanéité. Les acclamations en même temps que la torture, la fête en même temps que les disparitions, la neige de papier en même temps que les portes de fer verrouillées. Toutes les questions qui viendront ensuite naissent de là : comment une ville peut-elle accueillir la plus grande liesse du monde tout en laissant une partie des siens s’enfoncer sans un bruit ?
C’est précisément le pari du régime. Que les acclamations soient assez fortes, qu’elles durent assez longtemps, et ce silence sera entièrement noyé. D’abord, plus personne ne l’entendra ; ensuite, plus personne ne posera de questions ; enfin, ceux-là mêmes qui en posaient commenceront à douter qu’il ait jamais existé. Le son devient un outil. On attend de la clameur d’un stade ce qu’aucune machine ne saurait accomplir : laver, pour le compte d’un régime, l’ouïe de toute une ville.
2. À quelques rues de là
Commençons par nommer clairement le crime.
Le 24 mars 1976, l’armée argentine renverse par un coup d’État le gouvernement d’Isabel Perón. Une junte de trois hommes, Videla, Massera et Agosti, prend le contrôle du pays et donne un nom à son pouvoir : le Processus de réorganisation nationale. Dans les années qui suivent, ce régime élimine ceux qu’il désigne comme ses ennemis selon une méthode particulière : pas d’arrestation, pas de procès, pas d’annonce. La personne n’est simplement plus là. Cette méthode recevra un nom précis : la disparition forcée.
La cruauté de la disparition est qu’elle refuse jusqu’à la mort. Une exécution laisse au moins un corps, une date, une tombe. Une disparition ne laisse rien. Sans avis de décès, les proches ne peuvent jamais renoncer à attendre ; ils restent cloués dans un suspens permanent. Impossible de faire son deuil, puisque personne n’a annoncé de mort ; impossible d’espérer, puisqu’aucune nouvelle n’arrive. La peur se répand ainsi. Il ne s’agit plus d’un individu qu’on a puni, mais de n’importe qui, n’importe quelle nuit, que l’on peut effacer du monde.
Quelle en fut l’ampleur ? Aucun chiffre, à ce jour, ne permet de clore le compte. Après la chute de la junte, en 1984, la Commission nationale sur la disparition de personnes, créée par le nouveau gouvernement, remet son rapport, intitulé Nunca más, « Plus jamais ça ». En recoupant les signalements et les listes des organisations de défense des droits humains, elle établit la disparition forcée de 8 960 personnes. Elle précise que ce total ne saurait être définitif, de nombreux cas n’ayant jamais été signalés. Le même rapport identifie 340 centres clandestins de détention. Les organisations argentines de défense des droits humains retiennent depuis longtemps l’estimation de 30 000 disparus. Quant à Videla, il faut attendre un entretien de 2012 pour qu’il reconnaisse que le régime a bien fait disparaître ses opposants. Le nombre, dit-il, peut se discuter ; il évoque sept ou huit mille personnes. C’est le récit tardif d’un auteur des crimes, pas un décompte qui puisse tenir lieu d’enquête.
Trois cent quarante centres clandestins de détention : ce nombre mérite qu’on s’y arrête. Il ne désigne pas des atrocités commises dans un seul bâtiment, mais un filet tendu sur tout le pays. Un garage, un commissariat, une caserne, une école : chacun pouvait en constituer un nœud. La terreur n’était pas une exception concentrée en un lieu, mais une normalité disséminée dans le quotidien. Voilà une autre raison pour laquelle il est si difficile d’en dresser un relevé complet : le filet était immense, et chaque nœud avait été délibérément rendu discret.
Si les chiffres ne peuvent se refermer sur un total, ce n’est pas faute d’efforts des enquêteurs. C’est que ce crime s’attaque précisément à la possibilité d’en garder trace. Ne laisser ni corps, ni liste, ni dossier ; faire disparaître les personnes de tous les registres : telle est sa méthode. Un crime qui prend pour moyen la destruction des traces rend inévitablement impossible, à jamais, le décompte complet de ses propres victimes.
Il faut donc conserver côte à côte ces deux chiffres, 8 960 et 30 000. Aucun ne remplace l’autre. Le premier est un minimum vérifié cas par cas ; il pèse par sa certitude, car chaque unité correspond à un signalement. Le second est une estimation historique de l’ensemble ; il pèse par le rappel qu’il impose : les cas vérifiés sont loin de constituer le tout. Ne retenir que le premier, c’est minorer l’ampleur du crime ; ne retenir que le second, c’est fournir un angle d’attaque aux négateurs. L’impossibilité de faire coïncider les chiffres n’est pas une défaillance de l’histoire. C’est la forme même du crime.
L’École de mécanique de la marine est l’un des plus grands rouages de cette machine. De 1976 à 1983, l’ancien bâtiment des officiers sert de principal centre clandestin de détention, de torture et d’extermination de la marine. Lorsque l’UNESCO l’inscrira plus tard au patrimoine mondial, elle précisera que les militaires y ont enlevé, torturé et assassiné plus de cinq mille personnes, volé les bébés nés de détenues, imposé le travail forcé et commis des violences sexuelles. Son adresse donne sur l’avenue du Libertador. Le Monumental est à quelques rues de là.
Ce n’est pas un camp de concentration dissimulé au milieu de nulle part, mais un bel immeuble proche du quartier des ambassades de la capitale : des murs blancs, des colonnes, une grande avenue animée devant l’entrée. Le jour, les officiers travaillent dans leurs bureaux ; au-dessus, des gens sont enfermés. Le mal n’a pas toujours une figure grimaçante. Il peut porter l’uniforme, habiter les beaux quartiers, avoir un stade pour voisin.
Dès 1977, sur la place de Mai, devant le palais présidentiel, un groupe de mères se met à marcher en rond, tour après tour. Elles portent des foulards blancs sur la tête, brandissent des photographies et posent une seule question : où est mon enfant ?
Le pouvoir leur trouve un nom : les folles. C’est encore la même logique d’usurpation. On déclare anormales celles qui posent la question, ce qui dispense de répondre à la question elle-même. Mais elles continuent à marcher, semaine après semaine. Le foulard blanc devient le signe à la fois le plus silencieux et le plus retentissant de ces années-là. Le régime possède les lois, les radios, les stades, tout l’appareil d’État. Elles n’ont que des photographies et des noms. La suite de l’histoire montrera que des photographies et des noms durent plus longtemps qu’un appareil d’État.
3. La liesse inscrite dans la loi
C’est dans ce pays-là que se tient la Coupe du monde. Et elle ne s’y trouve pas par simple coïncidence : le régime l’organise comme un projet d’État à part entière.
Une loi en témoigne. La junte adopte spécialement la loi no 21 349, qui déclare noir sur blanc l’organisation et la tenue de la Coupe du monde 1978 d’intérêt national. Elle crée à cette fin un organisme public chargé de la compétition. Les archives de cet organisme, transférées par la suite aux Archives nationales de la mémoire, représentent deux mille mètres linéaires : dossiers du personnel, pièces administratives, plans de travaux, bons de commande. Par la voie législative, un régime a fait d’une compétition de football sa propre affaire.
Deux mille mètres d’archives : il vaut la peine de prendre le temps d’en mesurer la longueur. Ce sont des centaines de milliers de pages, des listes d’employés, des procès-verbaux de réunion, des plans de chantier, le détail de chaque achat. Cette masse dit que la liesse n’a pas poussé toute seule. On l’a fabriquée, bureau après bureau, document après document, avec une minutie sans faille. La joie est devenue une mission administrative ; la ferveur a sa ligne budgétaire. Un régime qui doit ouvrir un dossier de projet même pour le bonheur révèle par là combien il se méfie de ce qui naît spontanément.
S’approprier une passion n’a jamais consisté à l’inventer, mais à en prendre le contrôle. L’amour des Argentins pour le football existait bien avant ce régime, profond et véritable. Le pouvoir a raccordé ce courant brûlant, déjà disponible, à ses propres conduites. Chaque cri lancé pour l’équipe devait, au passage, être comptabilisé comme un soutien au régime ; sans qu’on s’en aperçoive, les drapeaux bleu et blanc devaient flotter aussi pour les hommes en uniforme. La passion n’avait pas changé. Simplement, on la portait au crédit de quelqu’un d’autre.
Pour cette entreprise, le régime lance tout un programme de travaux. Il rénove les stades de River Plate, de Vélez Sarsfield et de Rosario Central, en construit de nouveaux à Córdoba, Mar del Plata et Mendoza, remet à neuf aéroports et hôtels. La chaîne nationale Canal 7 est convertie à la couleur spécialement pour cette Coupe du monde. Huit ans plus tôt, le football venait d’acquérir sa seconde existence dans l’image en couleurs. Huit ans plus tard, un régime en a déjà compris le poids : l’Argentine que le monde verra sur ses écrans couleur devra être celle qu’il a mise en scène.
Durant cet été de Mexico, huit ans auparavant, le football était entré pour la première fois tout entier dans l’image en couleurs. Depuis lors, une Coupe du monde existe deux fois : une fois sur la pelouse, une fois sur l’écran. Et celle de l’écran voyage plus loin et vit plus longtemps. La junte a compris cela. Du début à la fin, ce qu’elle veut conquérir n’est pas l’existence sur la pelouse, mais celle sur l’écran. Si elle dépense des fortunes pour transformer la télévision, c’est pour tenir elle-même la plume qui écrira la seconde existence du pays.
Elle s’adjoint aussi des renforts. La junte engage l’agence américaine Burson-Marsteller, géant des relations publiques spécialisé dans la gestion d’image, pour susciter à l’étranger confiance et bienveillance envers le pays et son gouvernement. En 1979, cette propagande s’enrichira d’un autre slogan célèbre, que l’on peut traduire ainsi : « Nous, Argentins, sommes droits et humains. » En espagnol, derechos signifie aussi bien « droits », au sens d’intègres, que « droits », au sens de prérogatives ; humanos dit aussi bien l’humanité d’un comportement que l’appartenance au genre humain. Rapprochez ces deux mots, et vous obtenez les droits humains. Autrement dit, le régime a démonté l’expression qui servait à l’accuser pour l’avaler dans son propre slogan.
Le procédé va plus loin que n’importe quel démenti. Démentir, c’est dire : ce que vous racontez est faux. Ce slogan, lui, désarme entièrement le langage de l’adversaire. Vous voulez parler des droits humains ? Ces mots-là, nous les avons dits à votre place. Les mots de l’accusation deviennent une formule publicitaire, placardée sur les murs de toute la ville. Cette appropriation de la langue pénètre souvent plus profond que celle des stades et de la télévision. Ce qu’elle cherche à prendre, ce sont les quelques mots dont on pourrait encore se servir pour accuser.
Videla qualifie les critiques venues de l’étranger de campagne de mensonges et de diffamation contre l’Argentine. Il faut bien voir la structure de cette manœuvre. Critiquer le régime devient attaquer l’Argentine ; le régime, cette construction dont l’existence dépend de certaines conditions, se donne pour le pays lui-même. Qui met en cause la junte met en cause l’Argentine. Et la Coupe du monde doit être le couronnement de cette usurpation. Le vœu le plus cher du régime est de fondre, au milieu des acclamations du monde entier, les mots « junte militaire » et « Argentine » en un seul.
Cette usurpation a un tranchant plus affûté encore à l’intérieur qu’à l’extérieur. Dès lors que le régime égale le pays, chaque voix critique devient automatiquement une ennemie du pays ; l’éliminer revient à défendre l’Argentine. Ce signe égal est le lubrifiant de la machine à faire disparaître. La Coupe du monde le vend à la planète entière : maillots bleu et blanc, drapeaux partout dans les tribunes, hymne national tonitruant. Aucun autre cadre ne permettrait à un régime de se coudre aussi facilement dans le nom du pays.
Quarante-quatre ans plus tôt, Mussolini avait utilisé la Coupe du monde comme un porte-voix chargé de crier pour lui : nous sommes puissants. En 1978, la junte s’en sert comme d’un alibi chargé d’affirmer : nous sommes normaux. Regardez : les stades sont neufs, la télévision est en couleurs, la ville est pleine de sourires et de confettis. Un pays en train de commettre des crimes aurait-il cette allure ?
Ces deux appropriations n’ont pas le même poids. Le porte-voix amplifie ce que le régime veut dire ; l’alibi dissimule ce qu’il est en train de faire. Dans un cas, il s’agit de parader ; dans l’autre, de cacher. Or cacher trahit toujours davantage d’inquiétude et d’urgence que parader. L’Italie de 1934 voulait que le monde lève les yeux vers elle ; la junte argentine de 1978 voulait qu’il détourne le regard. En quarante-quatre ans, la Coupe du monde était passée du rang de médaille à celui de cache-misère.
Une autre différence est plus glaçante encore. L’Italie de Mussolini emprisonnait elle aussi ses ennemis, mais en 1934, ses crimes se commettaient pour l’essentiel ailleurs, à l’écart des stades. En 1978, le crime et la fête ont lieu non seulement en même temps, mais dans la même ville, à quelques rues de distance. Il ne s’agit plus simplement d’un régime qui se dore le blason grâce au football : une liesse est installée juste à côté d’un crime en cours. Avec cette édition, la récupération a pris sa forme la plus nue.
4. Le monde entier savait, le monde entier est venu
Ce n’est pas l’ignorance du monde qui a permis à cette Coupe du monde de se tenir.
À partir de la fin de 1977, un mouvement organisé de boycott prend forme à Paris. Le comité constitué à cet effet crée plus de deux cents antennes rien qu’en France. Des initiatives semblables de solidarité et de boycott apparaissent aux Pays-Bas, au Danemark, en Italie, en Allemagne de l’Ouest, en Suisse, aux États-Unis, en Suède, en Finlande et en Espagne. Amnesty International lance publiquement cet appel : le sport n’est pas séparé de la politique. Les informations sur les disparus, les rumeurs de détention clandestine sont déjà imprimées dans les journaux européens.
Le sport n’est pas séparé de la politique : en 1978, cette affirmation n’est même pas une opinion, c’est un fait manifeste. C’est précisément le pouvoir politique qui a fait de cette compétition l’objet d’une loi, l’a déclarée d’intérêt national, lui a attribué des crédits et créé un organisme pour l’administrer. Exiger qu’on regarde cette Coupe du monde comme du sport à l’état pur, c’est encore participer au projet politique qui l’organise.
Pourtant, aucune des quinze équipes étrangères invitées ne se retire. L’appel au boycott a bien retenti ; le boycott, lui, n’a pas eu lieu. Les joueurs sont venus, les journalistes sont venus, les caméras sont venues. Le monde s’est assis devant son téléviseur et a regardé la compétition jusqu’au bout. On pouvait donc savoir et continuer comme si de rien n’était. C’est une autre des froides leçons consignées en 1978.
Si ce constat est si froid, c’est qu’il crève une consolation familière. Nous aimons croire que les atrocités peuvent se poursuivre parce que le monde les ignore : une fois la vérité révélée, le monde civilisé y mettra naturellement un terme. La réponse de 1978 est beaucoup plus embarrassante. La vérité s’étale dans les journaux, les comités se réunissent, les affiches couvrent les rues de Paris. Puis la cérémonie d’ouverture a lieu comme prévu. L’inertie de la construction, le calendrier, les contrats, les retransmissions, la billetterie : la gigantesque machine quadriennale roule sur tout ce que l’on sait déjà.
Il n’y a pas ici un seul méchant que l’on puisse désigner, et c’est bien ce qui rend la construction terrifiante. Les joueurs ne veulent pas renoncer à un sommet qui ne se présente que tous les quatre ans ; les fédérations sont liées par leurs contrats ; les diffuseurs ont dans la balance les recettes des publicités déjà vendues ; les dirigeants font chacun leurs calculs. Chacun ne fait que ce qui paraît raisonnable dans sa petite case. Mis bout à bout, ces gestes font tourner toute la machine comme d’habitude. Une grande construction n’a jamais eu besoin de convaincre tout le monde pour fonctionner. Il lui suffit que chacun estime qu’il ne lui appartient pas de l’arrêter.
Parmi tous les absents, un nom résonne plus fort que les autres : Cruyff. L’âme des Pays-Bas de quatre ans auparavant n’a pas fait le déplacement cette fois-ci. À l’époque, puis durant de longues années, l’explication la plus répandue veut qu’il ait refusé de se rendre dans l’Argentine des militaires : un grand acte de refus politique. Une autre version attribue son absence à un différend commercial avec la fédération néerlandaise. De toute évidence, on préfère la première. Le meilleur joueur du monde qui s’oppose à la dictature par son absence : l’histoire est trop belle. Si belle que presque personne n’a envie de la vérifier.
Il faut attendre 2008 pour entendre Cruyff lui-même, et c’est une troisième version qu’il donne. La véritable raison est une tentative d’enlèvement dont sa famille et lui ont été victimes auparavant, chez eux, à Barcelone. C’est cet événement qui l’a décidé à renoncer à la Coupe du monde. L’explication par la protestation politique a circulé pendant trente ans ; ce n’était pourtant pas la sienne. Ce qu’il confirme lui-même relève de la sécurité de sa famille. Une absence a ainsi été réquisitionnée par son époque durant trente ans. Il fallait un héros du refus ; on lui a imposé ce rôle sans lui demander son avis. Même l’absence d’un homme peut être enrôlée par le récit : voilà presque une petite fable de cette Coupe du monde.
La leçon de cette fable ne concerne pas Cruyff, mais ceux qui racontent. Ils n’ont pas menti ; ils avaient seulement tellement besoin de cette histoire qu’ils avaient fini de parler pour lui avant même qu’il ouvre la bouche. Pendant trente ans, d’innombrables articles ont repris cette version, célébrée comme un exemple de conscience morale, jusqu’à ce que le principal intéressé vienne la corriger. Dans une histoire, ce qui échappe le plus à toute maîtrise n’est souvent pas l’événement, mais le récit. Il coule vers ce que les cœurs désirent le plus, sans qu’on puisse l’arrêter.
5. Six à zéro, et cette nuit dont le dossier ne se referme pas
Sur le terrain, l’Argentine n’a pas écrasé tout le monde sur son passage. Au premier tour, elle bat la Hongrie 2 à 1, puis la France sur le même score, avant de perdre 0 à 1 contre l’Italie. Quatre buts en trois matchs : elle se qualifie à la deuxième place de son groupe. C’est la seconde phase qui décide véritablement de son sort : une victoire 2 à 0 contre la Pologne, un nul 0 à 0 contre le Brésil, puis ce dernier match face au Pérou.
L’arithmétique de cette soirée est l’un des faits les plus solidement établis de toute la compétition. Le 21 juin 1978, le Brésil joue le premier, bat la Pologne 3 à 1 et termine avec cinq points et une différence de buts de plus cinq. L’Argentine compte alors trois points et une différence de plus deux. À l’époque, une victoire vaut deux points. Pour passer devant le Brésil et atteindre la finale, l’Argentine doit porter sa différence de buts à au moins plus six ; autrement dit, elle doit battre le Pérou d’au moins quatre buts. Rien d’une rumeur ici : c’est un fait brut, directement déduit du programme et du classement de ce jour-là. En faisant jouer le Brésil d’abord, on place sous les yeux de l’Argentine le seuil exact à franchir.
L’ordre des rencontres alimentera lui aussi les soupçons. Deux matchs décident d’une même place en finale, mais leurs coups d’envoi sont décalés. La première équipe expose son résultat ; la seconde joue en connaissant la cible. Pareille organisation ouvre d’elle-même une brèche aux manœuvres et offre un terrain propice à la suspicion. Les Coupes du monde suivantes passeront aux coups d’envoi simultanés pour les derniers matchs de chaque groupe, en partie pour colmater cette brèche. Cette réparation du dispositif revient à porter sur cette nuit-là un jugement silencieux.
Puis l’Argentine bat le Pérou 6 à 0 et se qualifie pour la finale.
Autour de cette nuit s’amoncèlera une montagne de soupçons. Un épisode, étayé par des récits relativement fiables, est généralement tenu pour avéré : avant le coup d’envoi, Videla entre dans le vestiaire péruvien, accompagné de Kissinger, alors en visite. Le dictateur d’un pays et un ancien secrétaire d’État américain dans le vestiaire de l’adversaire avant un match : la visite est documentée. Ce qu’elle signifie, en revanche, échappe à ces documents. Intimidation, courtoisie ou autre chose ? Il faut distinguer l’événement du sens qu’on lui prête.
Toute la justesse avec laquelle on peut traiter cette nuit tient à cette frontière. Un pas d’un côté, et l’on transforme la visite au vestiaire en ordre de tricher : on prend une supposition pour une preuve. Un pas de l’autre, et l’on réduit l’épisode à une banale politesse : on fait semblant de ne pas en voir le poids. Un général qui gouverne par la peur entre en personne dans le vestiaire adverse avant un match où tout se joue. Quoi qu’il ait dit, sa présence pèse. Ce poids est un fait ; ce sur quoi il a pesé relève de la conjecture.
Au-delà, on entre dans le domaine des accusations. Bien des années plus tard, en 2012, un ancien sénateur péruvien affirme qu’il s’agissait d’un échange politique entre les deux dictatures : le Pérou aurait volontairement laissé filer le match en contrepartie d’une faveur argentine dans leur coopération répressive transfrontalière. Il s’agit d’une accusation orale tardive. Plus anciennes et plus disparates, les versions faisant intervenir argent et biens matériels se succèdent : pots-de-vin, céréales, dettes, échanges de prisonniers politiques. Elles ont toutes une forte puissance explicative et circulent largement. Pourtant, ni les archives de la compétition, ni les archives officielles de la mémoire, ni les dossiers d’enquête, ni les documents déclassifiés ne fournissent une preuve qui permettrait de trancher. Face à ces accusations existent aussi des démentis explicites. Le capitaine péruvien Chumpitaz a toujours affirmé qu’il n’y avait eu aucun arrangement et que la déroute s’expliquait par l’épuisement physique et le poids du calendrier.
Le poids de ces démentis ne doit pas être emporté par le flot des soupçons. Les joueurs péruviens ont ensuite passé leur vie dans l’ombre de ce match. Ils ne pouvaient apporter la preuve de leur innocence, car l’innocence, par nature, ne se prouve pas ; ils ne pouvaient pas davantage échapper aux rappels incessants de l’affaire. Si cette nuit-là a réellement été propre, ces hommes sont les victimes les plus silencieuses de cette énigme : ils ont perdu un match et ont été condamnés à vie. Quand un soupçon ne peut jamais être tranché, il ne blesse pas seulement le régime qu’il vise.
La formulation la plus sûre ne peut donc être que celle-ci : le 6 à 0 est un fait avéré ; un contact politique inhabituel a eu lieu avant le match, et des récits fiables l’attestent ; en revanche, aucun document faisant autorité n’a définitivement établi les mécanismes précis d’une manipulation du match ni le contenu d’une transaction. Pour les versions particulières, tant de tonnes de céréales, tant de prisonniers politiques, untel payé, tel joueur qui aurait levé le pied, en présenter une seule comme une conclusion acquise reviendrait à prendre la légende pour de l’histoire.
Si les versions se multiplient, c’est justement parce que le dossier ne se referme pas. Un point d’interrogation suspendu est le meilleur terreau pour les récits : chacun peut y déposer la réponse qu’il désire. Ceux qui détestent la junte veulent croire la transaction certaine ; elle complète le tableau du crime. Ceux qui défendent le titre veulent croire à une parfaite innocence ; elle rend la gloire plus pure. Plus de quarante ans ont passé. Accusations et démentis ont renforcé chacun leur position, sans convaincre l’autre camp. Ce point d’interrogation a fini par faire corps avec le titre.
Un résultat que l’on peut trancher, une vérité que l’on ne peut établir : la vieille question de Wembley, douze ans plus tôt, revient à Buenos Aires, plus sombre cette fois. À Wembley, on ne pouvait être certain parce que le ballon allait trop vite, hors de portée de l’œil et des machines. Cette nuit-ci demeure obscure parce que les deux parties qui savent sont des régimes dont le métier consiste à faire disparaître la vérité. Ceux qui gouvernent en détruisant les traces détruisent du même geste la possibilité de se disculper. Depuis lors, ce titre porte un point d’interrogation qu’on ne pourra jamais lui enlever. Pas parce que quelque chose aurait été prouvé, mais parce que rien ne peut l’être. Le régime voulait recouvrir les soupçons d’un titre mondial ; il a couvert ce titre d’un soupçon indélébile.
Un dossier qui ne peut jamais être tranché est une question à laquelle on ne finit jamais de répondre. Un scandale établi peut, lui, trouver sa conclusion : on reconnaît les faits, on sanctionne, on tourne la page. Un nuage de soupçons que l’on ne peut ni confirmer ni réfuter n’aura jamais ce jour où la page se tourne. À chaque anniversaire en chiffre rond, dans chaque documentaire rétrospectif, chaque fois que l’on reparle de 1978, le 6 à 0 repasse en jugement. Et chaque fois, la conclusion demeure : impossible de trancher. Le régime voulait s’acheter, avec une Coupe du monde, un certificat de bonne conduite. Il a obtenu un procès dont l’audience ne sera jamais levée.
6. La finale, et ce ballon sur le poteau
La finale ramène au Monumental, face, de nouveau, aux Pays-Bas. Des Pays-Bas sans Cruyff, mais qui ont tout de même poussé jusqu’au dernier match.
Privée de celui qu’on disait irremplaçable, l’équipe est tout de même sortie de son groupe et a retrouvé la finale, la deuxième en quatre ans. La valeur de ces Pays-Bas ne dépendait donc d’aucun nom pris isolément. Seulement, sur le terrain de la finale, ils doivent affronter davantage que onze adversaires : tout un stade mobilisé, et un régime qui joue dans ce match le destin de la nation.
À la 38e minute, Kempes ouvre le score. Cœur de l’attaque dans le 4-3-3 de Menotti, il inscrit six buts dans la compétition et termine meilleur buteur. Plus le tournoi avance, plus il explose.
Cette équipe d’Argentine n’est pas une machine programmée. Quatre buts en trois rencontres au premier tour, une défaite contre l’Italie, une qualification cahoteuse à la deuxième place du groupe : il a fallu que le jeu construit par Menotti autour de Kempes se mette en place, de mieux en mieux au fil des matchs, pour que l’équipe change brusquement de dimension dans la seconde phase. Autrement dit, même chez soi, même avec tout un appareil d’État derrière soi, le titre n’était pas écrit sur la pelouse. Il a fallu, là aussi, l’arracher pas à pas à la contingence.
Ce point est essentiel. Si le statut de pays hôte et tout un projet d’État suffisaient à assurer le titre, cette Coupe du monde serait au fond une affaire simple : une représentation du début à la fin. C’est parce que l’équipe a connu l’incertitude, la défaite et le danger sur le terrain, parce que personne ne commandait à ce ballon sur le poteau, que ce titre est un vrai titre. Et seul ce qui est vrai peut être souillé. Pour le faux, la question de la pureté ou de la souillure ne se pose pas : dès le départ, il n’est pas ce qu’il prétend être.
C’est aussi ce qui a permis, plus tard, aux Argentins de reprendre peu à peu possession de ce titre. S’il n’avait été qu’une pièce mise en scène par le régime, il aurait dû finir aux ordures avec lui. Mais au-delà de tous les arrangements, il y a réellement eu, sur la pelouse, du vrai football, de vrais buts, un vrai poteau, une vraie prolongation. Une part de ce titre n’a donc jamais cessé d’appartenir à ceux qui jouaient et à ceux qui regardaient. Il restait quelque chose à reprendre. À la 82e minute, Nanninga, entré en jeu, égalise de la tête : 1 à 1. Puis, dans les derniers instants du temps réglementaire, le Néerlandais Rensenbrink reprend le ballon du bout du pied devant le but. Le ballon dépasse le gardien, frappe le poteau argentin et ressort.
Quelques centimètres. À quelques centimètres près, le stade se serait tu d’un seul coup. Le projet d’État inscrit dans la loi, l’opération d’image en couleurs, l’obscur 6 à 0 de l’autre soir, tout cet agencement aurait perdu chez lui, devant le monde entier, contre un coup de pied fortuit. Le choc sur le poteau fait résonner une évidence : on peut légiférer, faire de la propagande, transformer toute une compétition en projet national ; on ne peut pas régler d’avance une finale. Même élevée jusqu’au ciel, la construction ne peut enfermer un ballon qui rebondit à sa guise sur un poteau.
Cette seconde mérite qu’on s’y attarde. Quelques centimètres vers l’intérieur, et les Pays-Bas auraient mené 2 à 1 au tout dernier instant du temps réglementaire. Il ne serait presque plus resté de temps à l’Argentine. Tout ce que le régime avait si soigneusement édifié se serait alors effondré dans son propre stade, sous les caméras du monde entier qu’il avait lui-même conviées. Aucune loi, aucune agence de relations publiques, aucune conversation dans un vestiaire n’aurait pu atteindre ce ballon. Le Maracanã, vingt-huit ans plus tôt, puis Berne, vingt-quatre ans plus tôt, avaient déjà montré la même chose : aucune construction, si vaste soit-elle, ne peut décider où retombera un ballon. En 1978, sur ce poteau, la démonstration a tenu de nouveau à un fil.
Le ballon est ressorti. Dans la prolongation, Kempes marque encore à la 105e minute ; à la 115e, Bertoni scelle la victoire, 3 à 1. Pour la deuxième édition consécutive, les Néerlandais perdent la finale face au pays hôte. Deux fois en quatre ans jusqu’à la dernière marche, deux fois battus par l’équipe qui reçoit : difficile de ne pas y sentir quelque fatalité. Pourtant, ce sont deux matchs indépendants, deux hasards sans lien qui se trouvent simplement placés l’un après l’autre. Y lire un destin, c’est retomber dans le vieil art de fabriquer après coup de la nécessité.
Que l’histoire rime ne signifie pas qu’elle se soumette au destin. Deux finales, deux pays hôtes, deux défaites : on croirait entendre une prophétie. Décomposez-la, et vous ne trouverez que des situations semblables qui se répètent. Une équipe de techniciens jouant à l’extérieur contre un pays hôte tout entier mobilisé part déjà avec une difficulté de plus. Des structures semblables favorisent des résultats semblables ; favoriser n’est pas prédestiner. Lire une rime comme une sentence relève du tour de main du narrateur, pas de la plume de l’histoire.
Pour les Pays-Bas, cette deuxième médaille d’argent ajoute une couche d’amertume au titre de « beaux perdants » reçu quatre ans plus tôt. Cette fois, ils ne perdent pas seulement contre les adversaires présents sur la pelouse. Ils perdent dans un stade où un régime a misé le destin national, contre tout le poids d’une telle soirée. Deux finales, deux fois à une marche : entre cette équipe et la coupe, l’histoire s’arrête sur un éternel presque.
Au coup de sifflet final, la neige de papier envahit le ciel. Le capitaine Passarella reçoit des mains de Videla le trophée d’or. Le général occupe la place de celui qui remet la récompense ; dans l’objectif, la gloire du titre et l’image du régime se fondent en une seule scène. Or, parmi les témoignages de survivants recueillis plus tard, certains rapportent que, ces jours-là, depuis les cellules de l’École de mécanique de la marine, on entendait les acclamations venant du stade.
Ces quelques phrases pèsent parce qu’elles fixent ensemble les deux mondes. La clameur n’arrive pas d’une autre planète. Le stade et les cellules partagent le même ciel nocturne, le même vent d’hiver de l’hémisphère Sud. Dissimuler n’a jamais voulu dire séparer les choses par des montagnes et des océans. Il suffit de faire tourner de quelques degrés la tête de celui qui regarde. Mais le son ne connaît pas ces quelques degrés : il franchit les murs et parvient à des oreilles qui n’étaient pas censées l’entendre.
Le son peut franchir quelques rues. Les acclamations passent. Le silence, lui, ne fait pas le chemin inverse.
La photographie de Videla remettant la coupe était alors le sommet de l’opération : le général et les champions dans le même cadre, le régime et le pays enfin réunis sur la même photo. Mais les images ont une durée de vie et un caractère qui leur appartiennent. En conservant fidèlement l’instant, elles en conservent fidèlement la totalité, y compris ce que le photographe n’avait pas prévu de laisser. Regardez cette photo aujourd’hui : on n’y voit plus un chef d’État revêtu de gloire, mais un homme aux mains couvertes de sang qui tend le bras vers une coupe qui ne lui appartient pas. La photographie n’a pas changé ; le monde qui la regarde a changé. Le régime s’était approprié l’image. L’image a fini par se retourner contre lui et devenir une pièce à charge.
7. Le régime est le régime, les joueurs sont les joueurs
Il faut ici tracer une frontière nette.
Du côté du régime, les faits sont clairs. Légiférer, créer un organisme, rénover les stades, développer la télévision couleur, engager des communicants, lancer des slogans, remettre la coupe : il a mis la compétition tout entière sous la tutelle de l’État, puis récolté après la victoire une visibilité immense. Des textes de loi, des archives matérielles et des événements publics en attestent. De ce côté-ci, il n’y a aucune raison de ménager les mots. Un régime qui organise des fêtes tout en faisant disparaître des personnes utilise la Coupe du monde dans une opération d’appropriation délibérée et méthodique.
Du côté des joueurs, ce qu’on peut affirmer solidement est bien plus limité. On peut établir qu’ils ont joué, remporté le titre, participé aux célébrations, et que la propagande d’État a absorbé leur victoire. Ils étaient pris dans cet ensemble : c’est un fait. Mais s’y trouver ne signifie pas participer à la répression. Pour faire d’un joueur en particulier, ou de toute l’équipe, un complice de la machine répressive, il faudrait bien autre chose que des images publiques. Or ces preuves n’existent pas. Inversement, les déclarer tous innocents et manipulés serait encore décider à leur place. Ce que chacun, de là où il se tenait, a vu, pensé ou accepté ne se déchiffre pas après coup dans quelques photographies.
Les récits ultérieurs ont attribué deux rôles à ces joueurs : héros qui ont apporté de la lumière à la nation dans des années noires, ou complices venus servir de caution aux bourreaux. Les deux lectures vont en sens inverse et procèdent de la même façon : elles écrasent des personnes singulières pour en faire un symbole. Certains étaient alors si jeunes qu’ils ignoraient tout de la politique ; d’autres ont exprimé publiquement, plus tard, leur douleur et leurs conflits intérieurs ; d’autres encore se sont tus toute leur vie. Onze hommes, onze situations, onze consciences. Aucun récit n’a qualité pour signer au nom de tous.
Ce que l’histoire leur doit, ce n’est ni un couronnement collectif ni un règlement de comptes collectif, mais un regard sur chacun. Cela exige d’avancer lentement, laborieusement, et de renoncer au plaisir d’une histoire bien ordonnée. Mais envers des personnes concrètes, c’est la seule manière d’être juste.
Ce titre a donc deux faces. D’un côté, il est vrai. Les six buts de Kempes sont vrais, comme les arrêts de Fillol, les courses d’Ardiles, les deux buts de la prolongation en finale : ce titre, des joueurs l’ont réellement gagné sur une pelouse. De l’autre, il est sale. Un régime l’a utilisé comme alibi ; un point d’interrogation que rien ne pourra lever pèse sur sa qualification pour la finale ; les acclamations qui ont accompagné sa naissance sont entrées dans des cellules, à quelques rues de là. Le vrai et le souillé sont une seule et même coupe. Se contenter de la placer sur un autel, c’est aider le régime à blanchir son butin ; se contenter de la briser, c’est enterrer les joueurs et leur football avec le crime. Il faut la laisser ainsi, avec ses deux faces. Aucune ne peut effacer l’autre.
Après la chute de la junte, ce titre a discrètement fait l’objet d’une longue restitution. L’Argentine n’a pas décousu l’étoile de son maillot. Peu à peu, on a appris une autre manière de tenir les comptes : rendre le football de la pelouse aux joueurs et aux supporters ; rendre les crimes commis en dehors aux généraux et au régime. Cette restitution n’est toujours pas achevée, et ne le sera sans doute jamais. L’ombre ne s’efface pas complètement. Mais le mouvement est clair : d’année en année, le butin du régime redevient une Coupe du monde souillée, certes, mais véritablement gagnée par ses joueurs.
8. Pour conclure
Rassemblons les fils.
En 1978, un régime a fait de la Coupe du monde sa propre construction. Il a légiféré, bâti des stades, converti la télévision à la couleur, engagé une agence de relations publiques. Il a enveloppé, couche après couche, un crime en cours dans la liesse du football, espérant que le monde regarderait tomber les confettis et oublierait de poser des questions sur le bâtiment situé à quelques rues de là.
Mais cette construction, elle non plus, n’a pu enfermer son reste. Le régime voulait tout régler : le hasard du ballon sur le poteau lui a rappelé qu’on ne règle pas d’avance une finale. Il voulait attester sa normalité : le 6 à 0 a soudé à son titre un point d’interrogation éternel. Il voulait faire disparaître les êtres : sur la place, des mères brandissant leurs photographies ont tourné en rond, ramenant les noms un à un à la lumière. Il a même voulu avaler les droits humains dans son slogan. Mais ces mots ont vécu plus longtemps que son slogan.
Aujourd’hui, le nouveau nom du bâtiment de l’avenue du Libertador porte en toutes lettres « mémoire et droits humains ». Les deux mots autrefois démontés pour servir un jeu de mots ont retrouvé leur place. Ils ne sont plus une formule publicitaire au service de quelqu’un, mais l’enseigne d’un lieu d’archives et de noms. La langue a été confisquée, mais elle a survécu à ceux qui la confisquaient. Parmi tous les comptes laissés par 1978, c’est sans doute celui qui a été le plus nettement soldé.
La construction et le reste ont ensuite connu chacun leur sort. Le régime s’est effondré en 1983. En 1984, Nunca más a fixé sur le papier 8 960 noms, en précisant que l’on était loin du compte. L’École de mécanique de la marine n’a pas été démolie. Elle est devenue un musée de la mémoire et a été inscrite au patrimoine mondial. Aujourd’hui, le bâtiment de l’avenue du Libertador ouvre ses portes à tous pour raconter justement ce qu’il s’efforçait autrefois de cacher. La construction qui dissimulait s’est écroulée ; ce qu’elle dissimulait est devenu un monument permanent. Nulle part dans le monde on ne peut désormais évoquer la Coupe du monde 1978 sans rencontrer les disparus. Le cache-misère lui-même est devenu le panneau qui indique le lieu du crime.
Même les deux mille mètres d’archives ont changé de sens. Le régime les avait produites page après page pour organiser la liesse jusque dans ses moindres détails. Après sa chute, elles ont été transférées aux Archives de la mémoire et sont devenues les preuves les plus solides entre les mains des chercheurs. Chaque bon de commande, chaque procès-verbal témoigne pour l’histoire : comment la fête a été fabriquée, et ce qu’elle devait cacher. Chacune des briques que la construction avait posées pour elle-même est devenue une pièce à conviction contre elle.
Ce n’est pas un mythe de justice céleste qui finirait toujours par s’accomplir. C’est l’effet des durées de vie respectives de la construction et du reste. La construction ne vit que si on l’entretient : il lui faut des bras, des crédits, des réaffirmations incessantes. Que l’entretien cesse, et elle pourrit en un instant. Le reste, lui, n’a pas besoin d’entretien ; il lui suffit que quelqu’un se souvienne. Plus on enfouit profondément une chose, plus ceux qui s’en souviennent la tiennent serrée. Le temps n’est jamais du côté de ce qui dissimule. Cacher est un art de l’instant ; se souvenir, un instinct de longue durée.
Quant au football, il a montré dans tout cela ses deux faces. On peut légiférer sur lui, se l’approprier, le prêter à un régime pour qu’il s’en fasse un alibi : voilà sa faiblesse. Mais il a aussi laissé ce hasard du ballon sur le poteau que personne ne pouvait ordonner, et un titre qu’aucun régime n’a jamais pu faire véritablement sien : voilà son indocilité. Les buts de Kempes appartiennent toujours à Kempes ; les confettis, aux supporters. Seulement, ils portent à jamais la marque de ce silence, à quelques rues de là.
Aujourd’hui, on joue toujours au Monumental. À quelques rues de là, le bâtiment continue de dire les noms. Les mêmes rues les séparent, mais cette fois, aucun ne cache plus l’autre. La liesse ne peut recouvrir le silence ; la construction ne peut recouvrir le reste. Ce qu’on peut cacher un temps, on ne peut le cacher chacune des années qui suivent. Le cycle ne s’est pas arrêté. Il continue de tourner.