Wembley
Un résultat qu'on peut trancher, une vérité qu'on ne peut pas établir
(Point d'entrée : Coupe du monde 1966 en Angleterre)
Le berceau gagne enfin
En 1966, l'Angleterre a soulevé la Coupe du monde sur son propre sol. C'est, à ce jour, son seul titre.
Ce fait a un poids particulier. Le football, ce sport, ce sont bien les Anglais qui en ont fixé les règles avant de le transmettre au monde entier. Mais ce berceau a longtemps affiché, envers la Coupe du monde, une certaine distance. Lors de la première édition, en 1930, l'Angleterre n'a même pas participé : elle se jugeait au-dessus de cette compétition naissante. Il aura fallu attendre des décennies pour que ce pays, qui avait offert le ballon au monde entier, consente enfin, chez lui, à remporter ce trophée qu'il avait autrefois dédaigné.
Le contraste est frappant. Les règles d'un sport, c'est ce pays qui les a fixées ; l'ébauche du football moderne a grandi dans les usines et les écoles de ce pays. Mais c'est précisément ce pays, qui avait offert le ballon au monde entier, qui a pris, à la naissance de la Coupe du monde, des airs de spectateur détaché, jugeant qu'une compétition organisée par d'autres ne convenait pas à son rang. Il se voyait comme le parent du football, non comme un concurrent parmi d'autres sur le terrain. Il aura fallu attendre plusieurs décennies avant qu'il ne consente enfin à descendre de son piédestal pour disputer sérieusement ce trophée.
Aussi, plutôt que de dire que 1966 marque le retour du football dans son foyer prédestiné, mieux vaut dire que ce berceau autrefois si hautain a enfin consenti à descendre sur le terrain, comme tout le monde, pour disputer un résultat sur un terrain livré au hasard — et que, cette fois-là, il se trouve qu'il a gagné. Sa victoire n'était pas plus méritée ni plus inscrite d'avance que celle de n'importe quel autre champion. Il a simplement, chez lui, profité de tous les avantages du terrain, plus ce but qu'on n'arrive toujours pas à élucider aujourd'hui, pour garder le trophée.
Reconnaître cela n'enlève en rien la réalité de ce titre anglais. L'équipe a bien gagné, les joueurs se sont bien battus, et cette équipe sans ailiers avait bien ses qualités propres. Ce qu'il faut rejeter, c'est seulement la version qui habille cette victoire en un retour du football, comme par une force occulte, vers son berceau. Une victoire est une victoire : elle vient de ces quatre-vingt-dix minutes, plus tout ce qui s'est réellement passé pendant ces trente minutes de prolongation, y compris ce but que personne ne peut vraiment élucider. Elle n'a pas besoin d'une auréole de destin pour se dorer.
Une phrase, plus tard, s'est largement répandue : le football rentre à la maison. Elle dit que le football, après un long détour, est enfin revenu à l'endroit où il est né. Il faut le préciser : cette phrase n'appartient pas à 1966. Elle vient d'une chanson écrite pour l'Euro de 1996, et ce n'est vraiment qu'à l'été où l'Angleterre a de nouveau accueilli un grand tournoi qu'elle a été chantée. Le sentiment qui relie l'Angleterre, l'origine du football et le sacre de 1966 existait certes bien avant ; mais la formule exacte du football qui rentre à la maison, elle, date de 1996, pas de 1966.
Distinguer ces deux dates n'est pas chercher la petite bête. Qu'un slogan écrit pour la compétition de 1996 se soit retrouvé attribué à 1966 en dit long sur la force de cette pulsion qui veut raconter le sacre du berceau comme un retour parfait à sa place. On voulait tant donner à cet événement une belle formule qu'on a fini par faire d'une parole de chanson vieille de trente ans l'expression rétroactive de ce que l'on aurait ressenti ce jour-là.
Cette distinction compte, parce que la phrase le football rentre à la maison véhicule une idée qui coule bien à l'oreille mais ne résiste pas à l'examen : comme si le football devait naturellement revenir à son berceau, comme si le sacre de l'Angleterre chez elle relevait d'un retour inscrit d'avance dans le destin. Mais les choses ne se sont pas déroulées si simplement. Le sacre du berceau sur son propre sol n'est pas l'accomplissement d'un destin : ce n'est qu'une victoire qui a eu lieu. Et la question de savoir si cette victoire a été remportée proprement est devenue, dès ce jour-là, une affaire non résolue qui, aujourd'hui encore, n'a jamais été tranchée.
Le but de Wembley
L'affaire non résolue remonte à la finale.
Le 30 juillet 1966, à Wembley. Angleterre contre Allemagne de l'Ouest, deux buts partout au terme du temps réglementaire, la rencontre est menée en prolongation. L'Allemand Haller ouvre le score à la douzième minute, Hurst égalise à la dix-huitième, Peters redonne l'avantage à l'Angleterre à la soixante-dix-huitième, mais l'Allemand Weber égalise de nouveau à la quatre-vingt-dixième minute.
Ce fut une finale de va-et-vient. L'Angleterre a mené à deux reprises, l'Allemagne de l'Ouest a égalisé à deux reprises, et le but de Weber à la quatre-vingt-dixième minute, en particulier, est venu arracher aux mains des Anglais, presque au tout dernier instant avant le coup de sifflet final, un titre qu'ils avaient déjà quasiment en poche. Le temps réglementaire s'est achevé sur deux buts partout, et tout le suspense s'est reporté sur ces trente minutes supplémentaires. Tout Wembley, plus de quatre-vingt-dix mille spectateurs, retenait son souffle.
La véritable controverse a surgi en prolongation. À la cent-unième minute, Hurst se retourne dans la surface et frappe : le ballon heurte la face inférieure de la barre transversale, s'écrase violemment près de la ligne de but, puis rebondit. Le ballon avait-il, oui ou non, entièrement franchi la ligne de but ? L'arbitre suisse, Dienst, n'en était pas certain lui-même. Il est allé consulter le juge de touche posté à cette extrémité, Bakhramov. Cet arbitre assistant était soviétique, originaire d'Azerbaïdjan, et non d'ethnie russe ; pourtant, en Angleterre, on l'a longtemps appelé ce juge de touche russe. Dienst a dit plus tard que c'était l'expression de Bakhramov qui lui avait indiqué qu'il s'agissait bien d'un but.
Le but a donc été validé. L'Angleterre menait trois buts à deux, et Hurst a inscrit un but supplémentaire à la cent-vingtième minute, fixant le score à quatre buts à deux. Une équipe a ainsi verrouillé le titre d'une Coupe du monde grâce à un but que l'arbitre principal lui-même n'avait pas vu clairement, et qu'il avait fallu trancher sur la seule expression du visage d'un juge de touche.
L'arbitre Dienst, de la position où il se trouvait, ne pouvait tout simplement pas voir clairement si le ballon avait franchi la ligne — il l'a reconnu lui-même. Il a donc remis ce jugement au juge de touche posté à cette extrémité. Mais ce dernier non plus ne se trouvait pas particulièrement près : ce qu'il a livré tenait moins d'une conclusion nettement observée que d'une réaction instantanée. Deux hommes, à distance, au moyen d'un geste, d'une expression, ont décidé en quelques secondes à qui reviendrait une Coupe du monde. Le poids de la chose formait un contraste saisissant avec la minceur de ce sur quoi elle reposait.
Or ce contraste est précisément l'état normal du football ; seulement, d'ordinaire, il n'est pas aussi criant. Dans un match, une infinité d'instants sont tranchés par l'arbitre en un éclair : hors-jeu ou pas, main ou pas, ligne franchie ou pas. La plupart du temps, ces décisions n'engagent pas grand-chose ; si elles sont erronées, elles restent erronées, et personne n'y regarde de plus près. Mais qu'un tel instant tombe sur la finale d'une Coupe du monde, sur le but qui décide à qui revient le titre, et cette fragilité d'ordinaire négligée se trouve amplifiée à l'infini. Toute la pointe de la pyramide repose alors sur un jugement de quelques secondes, imparfaitement vu.
C'est peut-être précisément à cause de cette fragilité que ce but continue de tant hanter les esprits. Il crève une illusion à laquelle on aime croire, à savoir qu'au plus haut niveau, l'attribution du titre devrait toujours se décider clairement, sur la seule base d'une supériorité incontestable. Mais la réalité dit tout autre chose : même le titre d'une Coupe du monde peut tenir à un instant que l'arbitre lui-même n'a pas vu clairement. Cette vérité est si inconfortable que les gens préfèrent débattre du but encore et encore plutôt que d'accepter, sans plus de façons, que le sommet de la gloire repose lui aussi sur des fondations aussi peu sûres.
Cette précarité est en réalité la vraie nature du football ; elle est seulement, la plupart du temps, dissimulée. Derrière chaque trophée doré se dressent d'innombrables instants de cette sorte : un tir qui a ricoché sur le poteau vers l'extérieur plutôt que vers l'intérieur, un hors-jeu sifflé ou non sifflé, une décision arbitrale prise en une fraction de seconde. Retirez ces hasards ponctuels, et l'histoire aurait peut-être pris un tout autre visage. Mais, en regardant en arrière, on a toujours l'habitude de ne fixer que le résultat, et d'ignorer entièrement la multitude serrée de hasards qui jalonnait le chemin qui y menait.
A-t-il franchi la ligne, ou pas ?
Le ballon a-t-il, oui ou non, franchi la ligne ?
Aujourd'hui encore, cette question reste sans réponse. Le doute n'est pas apparu après coup. Un article d'un magazine américain de l'époque rapportait qu'après avoir revu le ralenti à la télévision, peu d'observateurs présents osaient jurer qu'il s'agissait bel et bien d'un but. Autrement dit, le doute existait déjà à l'instant même où le but a été accordé ; ce n'est pas une amertume que les Allemands auraient forgée après coup.
Ce point est capital. Si le doute n'avait surgi qu'après le match, et seulement du côté du perdant, on aurait pu n'y voir que du dépit. Mais le fait est que, à l'instant même du but, même des observateurs neutres n'osaient rien garantir. Cela montre que le caractère douteux de ce but ne tient pas à un parti pris, mais que l'instant lui-même était suffisamment flou — assez flou pour que personne, quel que soit son point de vue, ne puisse en donner une lecture certaine à cent pour cent.
Ce qui est intéressant, c'est que les diverses légendes nées autour de ce but n'ont cessé, elles aussi, d'en rajouter. Ce juge de touche, pourtant bel et bien azerbaïdjanais, a longtemps été retenu par les Anglais comme le juge de touche russe, comme s'il fallait l'inscrire dans une toile de fond plus vaste, celle de l'affrontement Est-Ouest, pour que sa décision paraisse avoir plus de poids. On n'arrive pas à accepter qu'une décision arbitrale ne soit que le jugement ordinaire d'un homme ordinaire en un instant ordinaire ; il faut absolument lui accoler une signification plus lourde, quand bien même cette signification aurait été inventée de toutes pièces.
Plus tard, certains ont réellement tenté d'y voir clair à l'aide de la technologie. Des chercheurs d'Oxford, en s'appuyant sur d'anciennes images prises sous deux angles différents, ont procédé à une reconstitution : leur conclusion fut que le ballon avait heurté la ligne et que, même en poussant la marge d'erreur au pire des cas, il lui manquait encore au moins trois pouces pour franchir entièrement la ligne de but. Mais en 2016, une autre reconstitution, menée avec des moyens modernes, est arrivée à la conclusion inverse : le but avait été correctement accordé. Dans les deux cas, il s'agissait d'inférences tirées rétroactivement d'anciennes pellicules, non d'une technologie de ligne de but existant à l'époque, ni d'une nouvelle décision rendue par une instance faisant autorité. Cette affaire, personne n'est donc jamais parvenu à réellement la clore.
Que deux reconstitutions aient abouti à des conclusions opposées en dit long. Elles s'appuyaient sur les mêmes anciennes images, portées par la même sincérité de vouloir élucider la vérité ; mais plus elles calculaient avec sérieux, plus elles produisaient des réponses qui se contredisaient. Ce n'est pas que l'un des deux camps ait calculé avec moins de rigueur : c'est que l'information contenue dans ces images ne suffisait tout simplement pas à étayer une conclusion unique et incontestable. On a beau prendre la règle la plus précise qui soit pour mesurer une chose intrinsèquement floue, ce qu'on en tire ne peut être que du flou.
Voilà ce qu'il y a de plus frustrant, et en même temps de plus inéluctable, dans cette affaire non résolue. Elle ne ressemble pas à ces énigmes qui n'ont que provisoirement manqué de réponse, et qui finiront bien, la technologie progressant et les documents s'accumulant, par voir la lumière un jour. C'est le genre de question qui, dès sa source, ne pouvait avoir de réponse certaine, parce que l'instant qui décidait de tout était déjà flou au moment même où il a été enregistré. Ce que les générations suivantes peuvent revoir sans fin, ce n'est que ce flou lui-même ; et du flou, on ne peut faire sortir de certitude.
Ce débat est donc voué à se poursuivre indéfiniment. Génération après génération, des supporters allemands comme anglais ressortiront cette vieille image, chacun campant sur sa position, sans que personne ne parvienne à convaincre l'autre. Ce n'est pas qu'ils manquent de raison : c'est que la chose même dont ils débattent n'a, par nature, aucune réponse capable de convaincre tout le monde. Certaines controverses s'apaisent quand les preuves finissent par apparaître ; celle-ci restera éternellement en suspens, parce que la preuve qui pourrait l'apaiser n'a, depuis le début, jamais existé. Elle est devenue une affaire qui ne connaîtra jamais de jour de clôture.
Et si cette affaire a pu se transmettre aussi longtemps, c'est précisément parce qu'elle n'a pas de solution. Une controverse qui finit par se conclure voit, à force d'être débattue, sa ferveur s'éteindre ; mais une controverse qui ne se fixe jamais peut se transmettre de génération en génération, parce que chaque génération croit pouvoir y déceler un angle nouveau, et ne peut s'empêcher de retenter d'atteindre cette réponse hors de portée. Sa vitalité vient précisément de son impossibilité à se conclure. Une question qui ne se referme jamais finit par vivre plus longtemps qu'une réponse refermée trop tôt.
Quant à ce juge de touche, une légende très répandue a également vu le jour à son sujet : on raconte que, sur ses vieux jours, pour expliquer sa décision de l'époque, il n'aurait prononcé qu'un seul mot, Stalingrad — pour dire que les Allemands avaient là une dette contractée dans cette ville, et qu'il était temps de la rembourser. L'histoire est spectaculaire, mais elle ne résiste pas à la vérification. Des historiens ont souligné qu'aucune preuve n'indique que Bakhramov ait jamais prononcé cette phrase, et qu'il l'a lui-même démentie. Ce Stalingrad n'est donc qu'une légende accolée après coup, et ne saurait être tenu pour un fait avéré.
Le registre peut se refermer, la vérité non
Le registre officiel de ce but est refermé. Le score, c'est quatre à deux ; Hurst, c'est un triplé ; l'Angleterre, c'est le titre. De ce jour à aujourd'hui, aucune instance du football n'est jamais revenue modifier ce résultat. Au niveau du registre, l'affaire est classée, sans la moindre contestation.
Mais sous ce registre net et sans bavure pèse une question qui ne se refermera jamais : ce ballon a-t-il, oui ou non, franchi la ligne. Cette question, le registre ne peut pas la résoudre. Le registre peut vous dire quel a été le résultat ; il ne peut pas vous dire si ce résultat était juste.
Ces deux choses coïncident si souvent, d'ordinaire, qu'on les prend facilement pour une seule et même chose. La plupart du temps, un but est marqué de façon parfaitement nette, et le résultat consigné colle exactement à ce qui s'est réellement passé. Dans ces cas-là, le registre est la vérité, et nul besoin de les distinguer. Mais dès qu'on se heurte à ce ballon suspendu sur la ligne, les deux se séparent. Le registre demeure, et doit fournir une conclusion tranchée ; la vérité, elle, se retire en un lieu que personne ne peut plus atteindre.
Un match doit produire un résultat. Ce but-là, soit il compte, soit il ne compte pas, il n'y a pas de troisième option, et l'arbitre doit trancher sur-le-champ, en quelques secondes. Le match ne peut pas s'arrêter là, à attendre une réponse certaine qui ne viendra jamais. Il doit se poursuivre, il doit y avoir un score, il doit y avoir un résultat. Ce dénouement qui ne peut pas ne pas avoir lieu est en soi un construct, un verdict imposé de force à la réalité.
Chaque résultat du football est, au fond, un construct ainsi imposé de force. Un match dure quatre-vingt-dix minutes et doit se conclure par un score ; un tir, soit il compte comme but, soit non, sans marge d'ambiguïté entre les deux. Cet ensemble de règles force la réalité, chaotique, continue, saturée de hasard, à s'effondrer, à chaque instant charnière, en un verdict de l'un ou de l'autre. La plupart du temps, cet effondrement ne pose aucun problème, parce que la réalité elle-même est déjà assez claire. Mais, dans son essence, c'est toujours une opération qui force l'incertain à devenir du certain.
Ce forçage, le football ne peut pas s'y soustraire. Il ne peut pas, comme certaines choses, se permettre un point en suspens, un doute, un on verra plus tard. Le coup de sifflet retentit, le match doit continuer ; le ballon arrive sur la ligne, il faut trancher sur-le-champ s'il compte ou non. Il n'a pas le luxe de s'arrêter pour attendre le loisir d'une réponse parfaite. C'est précisément pour cela qu'il doit accepter que certains de ses verdicts ne soient, par nature, que des expédients — des décisions qu'on a dû trancher, faute de pouvoir élucider la vérité, simplement pour que le match puisse continuer.
Cette contrainte sépare le football de certains domaines plus tranquilles. Une énigme historique peut rester en suspens et être laissée aux générations suivantes ; une question scientifique peut demeurer provisoirement douteuse, en attendant de meilleures expériences. Ces domaines-là ont le loisir d'attendre. Le football, non. Chacun de ses matchs doit livrer un résultat en quatre-vingt-dix minutes, chacune de ses décisions contestées doit être tranchée sur-le-champ. Cette situation, où le temps le pousse à devoir juger, met en lumière, avec une clarté particulière, ceci : parfois, on ne rend pas un jugement parce qu'on y voit clair, mais parce qu'il est impossible de ne pas en rendre un, et qu'on en rend un malgré tout, en serrant les dents.
Voir cela clairement ne revient nullement à nier l'arbitre, ni à renverser les règles du football. Bien au contraire : c'est précisément parce que la réalité est souvent floue qu'il faut d'autant plus quelqu'un pour assumer, au moment où un résultat s'impose, le fardeau de trancher. Un arbitre qui refuserait de se prononcer, qui laisserait tout en suspens, ne ferait que paralyser complètement le match. La question n'est pas de savoir s'il faut juger ou non, mais si l'on veut bien reconnaître que ces verdicts forcés portent, par nature, la possibilité de l'erreur, et ne devraient jamais être érigés en vérité absolue. Reconnaître les limites d'un verdict et respecter son autorité ne sont pas deux choses contradictoires.
Mais la réalité, parfois, ne coopère pas. Parfois, le ballon franchit la ligne de façon parfaitement nette, et le verdict colle exactement à la vérité ; mais parfois, le ballon reste suspendu sur cette ligne, sans que personne ne puisse trancher, et pourtant le verdict doit tout de même être rendu. Dans ce cas, le verdict rendu n'est plus la consignation fidèle d'une vérité, mais seulement la réponse qu'on est forcé de donner à une question qui exige absolument une réponse. Il referme le registre, mais il ne referme pas, et ne peut pas refermer, la vérité en même temps.
C'est ainsi qu'apparaît une situation comme celle du but de Wembley. Le verdict doit être rendu, parce qu'un match ne peut pas rester sans résultat ; mais la vérité que ce verdict est censé refléter, personne ne peut la garantir. Le verdict rendu, à ce moment-là, ne consigne plus un fait : il inscrit de force une réponse à une question qui n'en a pas. Une fois cette réponse écrite, elle devient un registre qu'on ne peut plus modifier, tandis que la vérité qu'elle était censée refléter reste, elle, définitivement laissée à la porte.
Et dès que cette réponse entre dans le registre, elle acquiert une autorité qui fait passer le faux pour le vrai. Les générations suivantes, en ouvrant cette page, voient Angleterre quatre, deux, écrit noir sur blanc, comme si ce but avait naturellement dû compter. Le registre n'ajoutera jamais, à côté de ce score, une petite note précisant que, en réalité, personne n'y avait vu clair. Il efface entièrement les hésitations, les disputes et ce flou de l'époque, pour ne laisser subsister qu'un résultat tranché net. Ainsi, avec le temps, ce but paraît de plus en plus aller de soi, tandis que son ambiguïté initiale se trouve peu à peu recouverte par le registre net que ce but a lui-même produit.
Ce registre s'est donc refermé sous la contrainte, non par la preuve. Il s'est refermé parce que les règles du jeu l'exigeaient, non parce que quelqu'un aurait réellement vu clairement si le ballon avait franchi la ligne. Le verdict peut être tranché net ; la vérité, elle, reste en suspens. Depuis cet instant, les deux se sont séparés, et n'ont plus jamais pu se rejoindre. Tous les efforts ultérieurs pour clouer, elle aussi, la vérité — qu'il s'agisse de reconstitutions techniques ou de débats sans fin — n'ont jamais abouti. Parce que cet instant est déjà passé, et que les preuves qu'il a laissées étaient, par nature, ambiguës.
Ce qui reste inexpliqué ne se limite pas à ce but
Or, pour l'Angleterre de cette édition-là, ce qui reste inexpliqué ne se limite pas à ce seul but.
Que le sacre du berceau sur son propre sol ait été remporté proprement a suscité des doutes dès le départ, en particulier en Amérique du Sud. Les archives diplomatiques britanniques conservent nombre de documents de l'époque. Des protestataires sud-américains affirmaient que l'Angleterre s'était entendue avec l'Allemagne de l'Ouest pour manipuler l'ensemble de la compétition ; certains se plaignaient de l'arbitrage ; une ambassade britannique a même consigné des centaines d'appels téléphoniques injurieux, affirmant que l'affaire nuisait injustement aux relations entre les deux pays. Ces archives prouvent bien une chose : l'ampleur de la clameur de ces accusations. Mais elles ne prouvent que l'ampleur de l'accusation, non sa véracité. Autrement dit, les archives peuvent vous dire que beaucoup de gens croyaient que l'Angleterre avait triché, mais elles ne peuvent pas vous dire si l'Angleterre a réellement triché. C'est là, de nouveau, une question qu'on ne peut trancher.
Il faut ici distinguer avec un soin particulier deux choses. Ce que prouvent les archives, c'est qu'un grand nombre de gens ont, à l'époque, cru avec force que l'Angleterre avait triché : voilà un fait sur la manière dont les gens croyaient, et ce fait est avéré. Mais cela ne prouve nullement que l'Angleterre se soit réellement entendue avec l'Allemagne de l'Ouest pour manipuler la compétition. Que beaucoup de gens croient une chose, et avec quelle force, n'équivaut pas à ce que cette chose soit vraie. Confondre les deux, c'est soit faire un procès injuste à l'Angleterre, soit disculper une injustice qui aurait bel et bien eu lieu ; et la situation réelle est que ce qu'on peut confirmer s'arrête à la clameur — au-delà, ce n'est plus qu'un brouillard qu'on ne peut dissiper.
L'avantage du pays hôte forme lui aussi un pan de ce brouillard. Une équipe qui joue à domicile bénéficie d'une pelouse familière, d'un soutien tonitruant, et parfois d'une infime tendance, chez l'arbitre, à pencher inconsciemment vers l'équipe locale dans les décisions ambiguës. Ces éléments existent bel et bien, mais dans quelle mesure ont-ils influencé la décision sur ce but, influencé le cours de cette édition, voilà qui ne peut être ni quantifié ni établi avec certitude. On ne peut ni y voir toute l'explication du sacre anglais, ni affirmer catégoriquement qu'ils n'ont eu aucun effet. Cela reste là, suspendu, dans une ambiguïté persistante.
Pour les équipes et les supporters sud-américains qui se sentaient lésés, cette ambiguïté même était une torture. Ils ne pouvaient produire aucune preuve irréfutable que l'Angleterre avait triché, mais ils sentaient, bien réellement, que l'ensemble de cette édition leur avait été défavorable. Cette situation où l'on a un grief sans pouvoir le faire valoir est plus pénible encore qu'un verdict écrit noir sur blanc. Une injustice clairement établie, on peut au moins la combattre, faire appel ; mais un nuage de doute qu'on ne peut élucider ne laisse même pas d'adversaire clairement identifiable à qui s'en prendre — il ne reste plus qu'à changer cette frustration en centaines d'appels téléphoniques injurieux, ou, des décennies plus tard, à continuer de refuser la légitimité de ce trophée.
Et du côté anglais, il est sans doute difficile, également, d'avoir vraiment l'esprit tranquille. Un titre remporté au milieu d'une controverse inexpliquée porte forcément, dans sa gloire même, une ombre. Des années plus tard, quand on évoque 1966, on ne peut éviter, outre ce trophée, ce but. La victoire est restée dans les mémoires, mais le doute aussi ; les deux sont liés ensemble, et ni l'un ni l'autre ne peut se défaire de l'autre. C'est peut-être là le prix de ce genre de victoire : elle est bien acquise, mais elle ne peut jamais obtenir la reconnaissance pleine et sans réserve de tous.
Ce soupçon a des raisons bien réelles. L'arbitrage de cette édition a effectivement suscité des controverses sans fin. En quart de finale, Angleterre contre Argentine, le capitaine argentin Rattín a été expulsé à la trente-cinquième minute. Les cartons rouges et jaunes n'existaient pas encore ; une expulsion devait se communiquer uniquement par la bouche et les gestes de l'arbitre. Or, précisément, l'arbitre principal était ouest-allemand et ne parlait pas espagnol, tandis que Rattín ne parlait pas allemand ; les deux hommes, séparés par la langue, se sont disputés pendant plusieurs minutes. Rattín a brandi son brassard de capitaine, réclamé un interprète, cherché une explication, et n'a finalement quitté le terrain qu'après un long délai. Un joueur, au moment où il aurait le plus eu besoin de s'expliquer clairement, s'est retrouvé incapable de simplement se faire comprendre, et n'a pu que se voir prier de sortir, impuissant.
Cette scène est ensuite devenue l'une des marques de cette édition. Un joueur, au moment où on le privait du droit de continuer à jouer, ne pouvait même pas prononcer quelques mots pour se défendre, parce qu'il ne pouvait tout simplement pas communiquer avec celui qui détenait sur lui un pouvoir absolu. La sanction devait tomber, mais la langue s'interposait entre les deux hommes ; tout ce qu'il pouvait faire, c'était brandir ce brassard symbole de son statut, et réclamer en vain un interprète. L'application de la règle se heurtait ici au mur le plus élémentaire qui soit : entre deux êtres humains, même le sens ne parvenait plus à se transmettre.
Et ce sont précisément ce genre de scènes, impossibles à trancher clairement sur le moment et pourtant furieusement disputées, qui ont ensuite poussé à la naissance des cartons rouges et jaunes. Tout comme la bataille de Santiago avant elle, ces différends de 1966 ont donné à Ken Aston une raison de plus de concevoir un système de cartons, un dispositif qui ne sera officiellement utilisé qu'à partir de 1970. La règle, une fois de plus, a ciselé un nouveau morceau dans le chaos qu'elle ne parvenait pas à contenir.
Mais ce que le carton a résolu, c'est seulement d'exprimer un peu plus clairement l'avertissement et l'expulsion ; il n'a pas résolu la véritable détresse de Rattín en cet instant, la barrière de la langue, la contestation de la décision, et l'impossibilité pour un joueur privé de ses droits de se justifier. Il a rendu plus claire l'intention de l'arbitre, mais il n'a pas rendu son jugement plus exact. Il a comblé la faille de l'expression, mais pas la faille du jugement lui-même. Et cette faille du jugement lui-même est, au fond, la même que celle du ballon sur la ligne de but.
La Corée du Nord adoptée
Cette édition recèle encore une autre histoire, qui éclaire justement l'autre face de cette affaire non résolue.
Cette année-là, la Corée du Nord disputait sa première Coupe du monde. Le gouvernement britannique était, au départ, très mal à l'aise devant son arrivée, car le Royaume-Uni ne reconnaissait pas ce pays ; les autorités ont même envisagé de refuser les visas. Elles n'en ont finalement rien fait, parce que la FIFA avait posé un ultimatum clair : exclure une équipe qualifiée risquait de faire perdre à l'Angleterre l'organisation du tournoi.
Il y a là quelque chose d'assez absurde. Un pays sans reconnaissance politique voyait pourtant son équipe, dans une petite ville étrangère, peu à peu adoptée et aimée par des gens ordinaires. Les spectateurs des tribunes se souciaient peu de ces questions de reconnaissance entre États ; ce qu'ils voyaient, c'était simplement une équipe qui donnait tout et jouait avec panache. Le calcul politique et l'affection la plus simple au bord du terrain suivaient, cet été-là, deux chemins divergents. Mais une fois cette équipe réellement arrivée à Middlesbrough, les supporters locaux ont peu à peu fini par la considérer comme la leur, surtout après ce grand exploit.
Le 19 juillet, la Corée du Nord a renversé l'Italie un but à zéro. Les journaux de l'époque ont qualifié cela de plus grande surprise de l'histoire de la Coupe du monde depuis la victoire des États-Unis sur l'Angleterre en 1950. Dans ce match, un joueur italien avait dû sortir après un choc à la trente-cinquième minute, et les remplacements n'étaient pas encore autorisés cette année-là ; l'Italie a donc dû jouer à dix, et sept minutes plus tard, Pak Doo-ik a inscrit le but victorieux.
En quart de finale contre le Portugal, la Corée du Nord a un temps produit quelque chose de plus stupéfiant encore. Dès les vingt-cinq premières minutes, elle menait trois à zéro. Mais, par la suite, le Portugais Eusébio a inscrit à lui seul quatre buts, renversant le score à cinq buts à trois. Une équipe qui avait créé un miracle, après avoir mené de trois buts, s'est retrouvée submergée par un miracle plus grand encore, venu du camp adverse.
Mener de trois buts pour finalement perdre cinq à trois, un tel scénario est plus poignant qu'une simple surprise. Il rend ce miracle particulièrement fragile, comme si le hasard, qui venait tout juste de porter la Corée du Nord si haut, avait aussitôt changé d'avis pour les faire retomber lourdement. Une équipe peut jouer, en vingt-cinq minutes, le meilleur football de toute son existence, et voir ensuite, dans l'heure qui suit, tout cela effacé à lui seul par un homme.
En mettant côte à côte l'histoire de la Corée du Nord et l'affaire non résolue de la ligne de but, ce qui ressort le plus nettement, c'est leur degré respectif de clarté. La victoire de la Corée du Nord sur l'Italie, sa défaite face au Portugal, chaque score est parfaitement clair, rien n'y prête à débat. Toute sa dramaturgie tient à l'inconstance même du hasard, non à la contestation d'une quelconque décision. Le but de la finale, lui, tire toute sa dramaturgie de l'impossibilité d'élucider une décision. Ce sont, l'un comme l'autre, des instants inoubliables, mais de deux manières très différentes : l'un fait méditer sur l'inconstance du destin, l'autre laisse rongé par une vérité qui ne s'éclaircit pas.
Il y a, dans l'histoire de la Corée du Nord, un élément particulièrement touchant. Un groupe de joueurs venus d'un Orient lointain, dont le propre pays n'était même pas reconnu par leur hôte, a remporté, devant des tribunes étrangères, des applaudissements qui, en toute logique, ne leur revenaient pas. La politique tenait leur pays à l'écart, mais le football, en ce lieu et à ce moment précis, les a liés à des inconnus de toute une ville. Ce lien n'avait rien de bien profond, il s'est dissous une fois la compétition terminée, mais il a bel et bien eu lieu. Il rappelle que le football parvient parfois à faire ce que la politique ne peut pas : réunir, l'espace d'un même match, deux groupes qui auraient dû rester séparés.
Bien sûr, il ne faut pas non plus exagérer cette tendresse. La Corée du Nord a fini par perdre, la compétition a fini par se disperser, et ce lien franchissant les barrières est, lui aussi, resté finalement bref et superficiel. Le football peut, en un lieu et un moment donnés, adoucir certaines choses dures, mais il ne change pas ces choses elles-mêmes. Ce qu'il offre, c'est un intermède, non une réponse. Le peindre en termes trop idylliques reviendrait à en oublier les limites. Mais même s'il ne s'agissait que d'un intermède, à Middlesbrough cet été-là, il s'est réellement produit.
Cette histoire et l'affaire de la ligne de but forment justement un contraste parfait. Que ce soit l'exploit de la Corée du Nord ou son effondrement après avoir mené trois à zéro, rien n'y est impossible à trancher : les scores sont parfaitement clairs, personne n'ira les contester. Ce n'est que du pur hasard, un hasard qui a renversé l'Italie, et un hasard qui a ensuite réduit à néant une position pourtant gagnante. Cela rappelle que le hasard est un couteau qui tranche toujours des deux côtés : il peut accomplir un miracle, et tout aussi bien se retourner pour le trancher net à la racine.
Ramsey a supprimé les ailiers
Le sacre de l'Angleterre cette année-là est aussi souvent rangé, sur le plan tactique, sous une étiquette bien nette : le système sans ailiers.
Cette étiquette capture une part de vérité. L'Angleterre de l'entraîneur Ramsey, durant la phase à élimination directe, ne s'appuyait effectivement plus sur l'ailier traditionnel. Dans le onze titulaire de la finale, Stiles occupait un poste de milieu reculé, Bobby Charlton était le pivot avancé du milieu de terrain, Ball et Peters rentraient depuis les ailes plutôt que de coller à la ligne de touche comme de purs ailiers usant leurs crampons sur la craie, tandis que Hunt et Hurst formaient les deux fers de lance en attaque. La largeur du jeu était fournie, en partie, par la montée des deux arrière latéraux, Cohen et Wilson. Ce dispositif ne recherchait plus un flux continu de centres venus des ailes, mais visait plutôt le contrôle de l'axe et la compacité défensive. On a ensuite hésité, pour le nommer, entre un 4-4-2 resserré et un 4-1-3-2 ; mais ce qui comptait vraiment n'était pas la manière dont on l'a numéroté après coup, mais bien le fait qu'il avait supprimé l'ailier traditionnel.
C'est un système qui gagne par soustraction. Sa clé ne tient pas à l'ajout de quoi que ce soit d'inédit, mais à la suppression d'un élément longtemps tenu pour indiscutable : l'ailier. À cette époque, avoir quelqu'un qui conduisait le ballon le long de la ligne de touche avant de centrer était presque le format standard de l'attaque. Ramsey a précisément retiré ce standard, gagnant en échange un contrôle plus dense de l'axe central et un dispositif défensif plus compact. Il a gagné en osant retrancher une pièce que personne d'autre n'osait retrancher.
Cette logique qui gagne en retranchant n'est pas isolée dans l'histoire du football. Beaucoup de systèmes de jeu que la postérité a célébrés comme révolutionnaires n'avaient, en leur cœur, rien ajouté, mais retranché quelque chose ; quelqu'un avait su voir qu'un élément tenu par tous pour indispensable pouvait en réalité être abandonné, et qu'une fois abandonné, il libérait au contraire un autre espace. Le progrès d'un construct ne consiste souvent pas à s'entasser toujours davantage, mais à ce que quelqu'un ose retirer une pièce de sa place apparemment allant de soi.
Cependant, attribuer entièrement le succès de Ramsey à ce seul coup de maître du système sans ailiers, c'est encore une remise en ordre après coup. En réalité, en 1966, l'Angleterre n'a pas joué ce système de bout en bout. Elle l'a mis à l'épreuve, ajusté match après match, et ce n'est qu'à la phase à élimination directe qu'il s'est stabilisé dans la forme dont la postérité s'est souvenue. Raconter un processus rempli d'hésitations et d'ajustements comme l'histoire d'un entraîneur sûr de son plan, gagnant d'un seul coup de maître, fait certes un beau récit, mais n'est pas fidèle à la réalité. Tout comme ce but aplani par le registre, le processus réel est toujours bien plus rugueux que le récit qu'on en fait après coup.
Ainsi, dans l'histoire de l'Angleterre de cette édition-là, du but ambigu jusqu'à l'étiquette nette du système sans ailiers, on voit partout à l'œuvre la même force : celle qui peigne la réalité rugueuse en un récit propre. Cette force rend l'histoire plus facile à raconter, à retenir, à transmettre ; mais elle ne cesse pas non plus, en silence, d'élaguer tout ce qui, dans le réel, n'était pas si bien rangé.
Cependant, cette étiquette nette du système sans ailiers recouvre elle aussi un processus qui l'était bien moins. Beaucoup d'articles ultérieurs écrivent comme si l'Angleterre avait utilisé, sur toute l'édition, un dispositif immuablement figé, mais un compte-rendu plus prudent serait bien plus restrictif. Ramsey, avant comme pendant la compétition, n'a en réalité cessé d'expérimenter, d'ajuster. Ce qui s'est réellement figé dans la forme que la postérité a appelée sans ailiers, c'est spécifiquement l'Angleterre de la phase à élimination directe. Une chose façonnée par des tâtonnements répétés a ensuite été récupérée sous un nom bien net, racontée comme un coup de maître dont on aurait eu, dès le départ, pleinement conscience. Ceci n'est, au fond, pas différent de ce but aplani par le registre : le processus réel est toujours rugueux, et le récit qu'on en fait après coup cherche toujours à le peigner bien proprement.
Cette pulsion qui peigne un processus rugueux en une étiquette nette, et celle qui consigne un but ambigu en un score tranché, sont en réalité une seule et même chose. L'être humain éprouve un désir presque instinctif de clarté. Une préparation faite de tâtonnements répétés et de détours, compressée en trois mots, système sans ailiers, devient bien plus facile à retenir ; un instant suspendu sur la ligne, dont personne ne peut être sûr, tranché en un but, devient bien plus net. Mais cette clarté est imposée après coup, et ce qu'elle efface, ce sont précisément ces plis du réel, confus, mais souvent les plus essentiels.
Synthèse
Rassemblons tout cela.
En 1966, le berceau du football a remporté chez lui son unique Coupe du monde. La postérité a raconté cet événement comme un accomplissement, un retour du football à son foyer. Mais cet accomplissement a été ajouté après coup. Le sacre du berceau n'était pas un destin accompli, et ce titre, depuis l'instant même où il fut remporté, traînait derrière lui toute une série de questions jamais résolues : ce ballon qui a peut-être ou non franchi la ligne, ces accusations de compétition manipulée, cet avantage du pays hôte, impossible à démêler clairement.
Et ce que cette édition a laissé de plus profond, c'est la leçon qu'enseigne le but de Wembley. Un match doit produire un résultat, un but doit être tranché compté ou non compté : voilà la loi de fer des règles, qui ne tolère aucune ambiguïté. Mais la réalité, elle, est parfois précisément ambiguë, et ce ballon-là est resté suspendu sur cette ligne. Dans ce cas, le verdict a tout de même dû être rendu, le registre a tout de même dû se refermer, et l'Angleterre est tout de même devenue championne. Au niveau du registre, tout est net et sans bavure, classé sans appel. Mais, sous le registre, cette vérité, le ballon a-t-il franchi la ligne, est restée suspendue là pour toujours. On peut trancher un résultat ; on ne peut pas établir une vérité. Depuis cet instant, les deux n'ont plus jamais pu se rejoindre.
C'est en réalité le destin de tout registre. Tous les registres que nous laissons du passé, qu'il s'agisse du score d'un match ou du verdict établi d'un pan d'histoire, sont des verdicts imposés de force à un moment qui exigeait une conclusion. Ils paraissent nets, certains, incontestables. Mais, dessous, pèse souvent une réalité bien plus floue qu'eux. La clarté d'un registre s'achète, en partie, en effaçant d'un trait le flou du réel.
Une fois cela compris, on regarde avec un peu plus d'indulgence ceux que le registre et la légende ont façonnés ensemble. Rattín est resté dans les mémoires comme cette brute argentine faisant un scandale injustifié avant d'être expulsée, mais, en cet instant précis, il n'était en réalité qu'un homme pressé de se justifier et incapable de se faire comprendre. Bakhramov est resté dans les mémoires comme ce juge de touche russe qui favorisait l'Angleterre, mais il n'était en réalité qu'un Azerbaïdjanais ayant rendu, en un instant, un jugement dont il n'était probablement pas lui-même pleinement certain. Le registre et la légende compriment les êtres vivants en symboles, et une fois le symbole établi, la personne de chair et de sang se retrouve reléguée derrière lui.
Aussi, ce que l'édition de 1966 a laissé à la postérité, ce n'est pas seulement un trophée revenant au berceau du football, mais aussi une énigme durable sur le registre et la vérité. Le registre est le verdict que l'être humain impose de force pour qu'une affaire puisse trouver une conclusion ; la vérité est ce qui, sous ce verdict, demeure souvent hors d'atteinte. La plupart du temps, les deux se tiennent si près l'une de l'autre que nul besoin de les distinguer. Mais il existe toujours de ces instants, comme le but de Wembley, qui déchirent au grand jour, avec une parfaite netteté, la fissure qui les sépare. C'est dans ces instants-là que l'on est forcé d'admettre que, sous ces registres nets sur lesquels on s'appuie pour se souvenir du passé, se cachent en réalité tant de plis inexplicables.
Cette énigme n'appartient pas qu'au football. Presque toute la connaissance du passé sur laquelle un être humain s'appuie pour vivre dans ce monde est une forme de registre, déjà mis en ordre, déjà jugé. Sous quel registre ne pèse pas un peu de ce flou, mal vu sur le moment et devenu depuis impossible à élucider ? C'est simplement parce que les règles du football sont si tranchées, ses instants si denses, ses controverses si visibles, qu'il a agrandi, jusqu'à la mettre devant les yeux de tous, cette énigme que chacun porte sans presque jamais y réfléchir. Le but de Wembley est moins une affaire non résolue du football qu'un miroir, reflétant cette limite que partage tout registre.
Et le plus difficile n'est peut-être pas d'accepter telle ou telle affaire non résolue en particulier, mais d'accepter cette limite elle-même : accepter qu'aucun registre n'est jamais aussi solide qu'il en a l'air.
Les générations suivantes n'ont jamais accepté de la laisser ainsi en suspens. D'où les reconstitutions techniques, les débats sans fin, la légende de Stalingrad que le principal intéressé lui-même a démentie. Ces efforts montrent précisément à quel point il est difficile pour l'être humain de supporter une question qui n'aura jamais de réponse. Mais plus on cherche à l'atteindre, plus elle s'éloigne. Cet instant est déjà passé, et les images qu'il a laissées étaient par nature ambiguës ; personne ne peut forcer, à partir de ce flou, une vérité tranchée à en sortir.
Quant aux deux hommes entraînés dans cette affaire non résolue, ce capitaine argentin séparé par la langue, brandissant son brassard, réclamant en vain un interprète, et ce juge de touche qui, pour un jugement de quelques secondes, s'est vu défini pendant l'essentiel du reste de sa vie par ce jugement et par une phrase qu'il n'a jamais prononcée, eux aussi étaient des êtres bien vivants, et pourtant tous deux ont été comprimés en un symbole de cette affaire. Le registre se referme, la légende se transmet, et ceux qui, en cet instant précis, ont réellement vécu, jugé, ou lutté, sont précisément ceux que ce registre net et cette légende retentissante recouvrent le plus facilement ensemble.
Si ce ballon a, oui ou non, franchi la ligne, plus personne ne peut le dire avec certitude. Et c'est précisément cette impossibilité d'élucider, ce dilemme d'un résultat qu'on peut trancher sans pouvoir établir la vérité, qui fait que, soixante ans après ce match, on continue encore à en débattre. Chaque fois qu'on ressort cette image pour en débattre à nouveau, on ne fait que confirmer, une fois de plus, que certaines choses, le registre peut les clouer, tandis que la vérité, elle, ne se laisse jamais fixer. Le cycle ne s'est pas arrêté. Il continue de tourner.