Chili
Le miracle et la sauvagerie sont, au fond, la même chose
(Point d'entrée : Coupe du monde 1962 au Chili)
1. Défense du titre
En 1962, le Brésil souleva de nouveau la Coupe du monde, cette fois au Chili, battant la Tchécoslovaquie trois buts à un en finale. Le titre fut conservé.
Ce Brésil qui conservait son titre était, presque trait pour trait, la même équipe que quatre ans plus tôt. En mettant côte à côte les compositions de départ des finales de 1958 et de 1962, huit des onze joueurs n'avaient pas changé : Gilmar, Djalma Santos, Nílton Santos, Zito, Garrincha, Didi, Vavá, Zagallo, tous encore à leur poste d'origine. Sur l'ensemble du tournoi, le Brésil n'utilisa que douze joueurs, pour l'essentiel les onze titulaires plus un seul remplaçant, Amarildo. C'était encore une équipe bâtie autour du groupe de 1958.
Remporter deux titres de suite n'a jamais été chose ordinaire dans l'histoire de la Coupe du monde. Qu'une équipe atteigne le sommet, puis y remonte quatre ans plus tard avec à peu près le même groupe d'hommes, exige une stabilité rare. Or le Brésil ne devait pas cela à un effectif entièrement renouvelé, mais à un noyau qui avait fait ses preuves à répétition : huit joueurs de la finale de 1958 se retrouvaient, en 1962, aux postes qui leur étaient déjà familiers. Qu'une équipe puisse ainsi se prolonger sur quatre années montre qu'elle n'était plus, depuis longtemps, une simple convergence fortuite de quelques génies, mais une structure véritablement formée, capable de résister au temps.
Mais si stable que fût la structure, la victoire de cette édition n'était plus la même qu'il y a quatre ans. 1958 avait été l'épanouissement total d'un groupe de génies au sommet de leur art, une victoire vive et éclatante ; 1962 fut arrachée, cahin-caha, à travers l'usure, l'animosité et l'imprévu. C'était le même trophée, mais l'un se souleva légèrement, l'autre pesait lourd. Et c'est précisément ce trophée pesant qui a mis au jour, d'un même mouvement, plusieurs autres visages du football, habituellement dissimulés.
D'ordinaire, quand une équipe gagne sans encombre, le football paraît simple : le camp le plus fort techniquement met le ballon dans le but adverse. Mais dès que, comme en 1962, la bonne fortune se brise et que le hasard, l'animosité, la perte de contrôle surviennent l'un après l'autre, les visages de ce sport qu'on garde d'ordinaire cachés sous l'auréole de la victoire se découvrent l'un après l'autre. Le football n'est alors plus seulement un duel de technique ; il s'y mêle de la chance, de l'émotion, et ces aspects moins reluisants de la nature humaine. Ce n'est qu'en voyant cela clairement que l'on voit le visage complet du football.
Les éditions de 1958 et de 1962 révèlent deux visages du football radicalement différents. L'un est la clarté de la bonne fortune, des génies s'épanouissant librement, une victoire qui coule de source ; l'autre est le tableau bigarré de l'adversité, où le hasard, l'animosité et la perte de contrôle se succèdent, et où la victoire n'arrive que cahin-caha. Ce n'est qu'en réunissant ces deux visages que l'on obtient le visage complet de ce sport. Le même groupe d'hommes a, en l'espace de quatre ans, joué pour ce sport ses deux faces les plus lumineuses et les plus complexes.
Mais ce titre-ci portait un tout autre visage. Le titre de 1958 avait été remporté par une nation qui avait trop longtemps attendu, grâce à un groupe de génies et à une part d'inspiration difficile à nommer ; il avait la clarté d'une réussite précoce. Celui de 1962 fut gagné de façon bien plus lourde, et bien plus complexe. L'équipe y perdit en chemin son astre le plus éclatant, elle se battit sur un terrain saturé d'animosité, et son joueur le plus brillant, dans un seul et même match, réalisa à la fois un miracle à couper le souffle du monde entier et un geste assez brutal pour lui valoir un carton rouge.
On a retenu de cette Coupe du monde deux choses presque opposées. D'un côté, le génie de Garrincha qui, après la blessure de Pelé, porta le Brésil en finale presque à lui seul ; de l'autre, ce match Chili-Italie que l'on a appelé la bataille de Santiago, l'une des rencontres les plus sauvages de l'histoire de la Coupe du monde. L'un est d'une beauté à faire perdre la tête, l'autre d'une laideur qu'on ne peut regarder en face. On a l'habitude de raconter ces deux choses séparément, comme si la première était l'essence du football et la seconde sa honte. Or ce qu'il s'agit de montrer ici, c'est précisément qu'elles ne peuvent pas être séparées.
2. La blessure de Pelé
Le tournant de cette histoire est survenu très tôt.
Pelé avait entamé ce tournoi de la meilleure façon possible. Lors du premier match, gagné deux à zéro contre le Mexique, il donna la passe décisive à Zagallo pour l'ouverture du score, avant d'inscrire lui-même le second but. Tout semblait le prolongement de l'adolescent de 1958, si ce n'est qu'il était désormais, de l'avis unanime, le meilleur joueur du monde.
Autrement dit, Pelé n'était pas arrivé blessé, il était arrivé dans le meilleur état possible. En 1962, il n'était plus l'adolescent de 1958 qui avait encore à faire ses preuves, mais le meilleur joueur du monde, reconnu de tous. Il devait être le premier atout du Brésil pour la défense de son titre, et tous les plans avaient sans doute présumé qu'il jouerait du premier au dernier match.
Puis, lors du deuxième match, ce nul zéro à zéro contre la Tchécoslovaquie, il se blessa. Selon le compte rendu officiel de la FIFA et celui de Reuters, il se déchira un muscle de la cuisse pendant ce match, et dut ensuite regarder le reste du tournoi depuis le bord du terrain. Certains récits ultérieurs ont parlé d'une blessure à l'aine, mais la version la plus fiable est celle d'une déchirure musculaire à la cuisse, survenue lors de ce deuxième match de groupe contre la Tchécoslovaquie. Quel que soit l'endroit exact, le fait essentiel demeure le même : la Coupe du monde de Pelé s'est achevée dès la phase de groupes.
Pour une équipe qui défendait son titre, c'était presque se voir retirer son atout maître dès l'ouverture. Un plan construit de toutes ses forces autour d'un joueur vedette se trouvait, dès le deuxième match, en grande partie annulé par un simple muscle déchiré. Or le moment où ce muscle se déchirerait, et même le fait qu'il se déchire ou non, n'entrait dans le plan de personne. Aucune préparation, si minutieuse soit-elle, ne peut parer un hasard qui tombe ainsi du ciel ; tout ce qu'une équipe peut faire, une fois le coup encaissé, c'est regarder ce qu'il lui reste, et comment continuer d'avancer.
Pour une équipe défendant son titre, perdre son meilleur joueur dès la phase de groupes aurait dû être une catastrophe. Le Brésil devait encore se qualifier. Lors du dernier match de groupe, contre l'Espagne, le Brésil se retrouva même mené au score ; c'est Amarildo, entré en cours de match, qui inscrivit deux buts dans les vingt dernières minutes pour renverser la rencontre deux à un et envoyer l'équipe en phase à élimination directe. C'est ainsi qu'Amarildo prit la place de Pelé en attaque. Un homme qui n'aurait jamais dû être le protagoniste se retrouvait poussé sous les projecteurs par la blessure d'un autre.
Au moment où Amarildo entrait en jeu, cette équipe accomplissait en réalité quelque chose de très difficile : réécrire, en cours de compétition, sa propre manière de jouer. Sans Pelé, les liaisons de l'attaque, les mouvements, la finition, tout devait se roder à nouveau. Mais cette équipe est précisément parvenue à ce rodage, et elle en est même sortie plus solide à chaque match. Un plan privé de son atout maître ne s'est pas effondré pour autant ; il s'est au contraire trouvé une nouvelle manière de vivre.
Cette blessure de Pelé a en réalité enfoui, sous tout le tournoi, une trame cachée. Le scénario du sacre d'une équipe pourtant la plus favorite fut à moitié déchiré par un hasard dès le deuxième match, et elle dut le réécrire séance tenante. Cette défense du titre ne s'est finalement pas déroulée selon le plan d'origine ; elle a été rafistolée, dans l'urgence, une fois ce plan bouleversé. C'est là l'état normal du football : même le meilleur scénario doit être remanié par des imprévus que personne ne peut écrire à l'avance.
Ce qu'il y a de plus intéressant dans cette trame cachée, c'est qu'elle n'a pas fini par abattre le Brésil ; elle a au contraire permis à d'autres de s'accomplir. Sans la blessure de Pelé, Amarildo serait peut-être resté sur le banc de touche pour tout le tournoi, et les deux prestations qui ont consacré Garrincha n'auraient peut-être jamais été poussées à ce point de tout-ou-rien. Un hasard qui terrasse quelqu'un peut, en se retournant, propulser d'autres sur le devant de la scène. Le hasard ne fait pas que prendre, il donne aussi, mais à qui il donne et à qui il prend, il ne le demande jamais au plan de personne.
La chance du Brésil en 1962 n'a pas consisté à échapper au hasard, mais à pouvoir l'encaisser une fois qu'il avait frappé. La même blessure, tombant sur une équipe aux racines superficielles, aurait pu être le début d'une débâcle ; tombant sur le Brésil, elle fut absorbée, peu à peu, par Amarildo, puis par Garrincha. Le hasard frappe tout le monde sans distinction, mais la capacité des équipes à l'encaisser diffère énormément. Cette capacité d'encaissement est précisément la différence la plus décisive entre un construct mature et un rassemblement de vedettes assemblé à la hâte.
S'y trouve déjà, en germe, une idée qui reviendra sans cesse par la suite : le meilleur joueur d'une équipe est tombé, mais l'équipe n'est pas tombée avec lui. Elle a changé d'homme, changé de manière de gagner, et a continué d'avancer.
3. Garrincha porte l'équipe à lui seul
Une fois Pelé parti, c'est Garrincha qui a porté cette équipe.
En quart de finale contre l'Angleterre, le Brésil l'emporta trois buts à un, Garrincha y inscrivant un doublé. Le bilan rétrospectif de la FIFA affirme que ce match l'a vu dans son état le plus éblouissant, une véritable démonstration magistrale. En demi-finale contre le Chili, Garrincha inscrivit de nouveau un doublé, et le Brésil s'imposa quatre à deux. Sur ces deux matchs à élimination directe, il inscrivit en tout quatre buts, portant le Brésil, pas à pas, vers la finale sur ses jambes arquées.
Dans ces deux matchs, Garrincha était quelque chose contre quoi aucune défense n'avait de parade. Le bilan de la FIFA qualifie sa performance contre l'Angleterre de son état le plus éblouissant. Sur le côté droit, il forçait le passage seul, encore et encore, désarticulant les défenseurs adverses, avant, soit de conclure lui-même, soit de porter le ballon à l'endroit le plus mortel. Un homme qui, à cause de son infirmité aux jambes, aurait dû normalement être éliminé très tôt, devenait, dans les phases à élimination directe de la Coupe du monde, le joueur le plus tranchant et le plus impossible à arrêter.
En demi-finale contre le Chili, dans une ambiance saturée d'hostilité, Garrincha inscrivit de nouveau deux buts. Qu'un seul homme, sous une telle pression, marque deux buts lors de deux matchs à élimination directe consécutifs, portant sur ses épaules une équipe qui défendait son titre, est une performance que l'on compte sur les doigts d'une main dans toute l'histoire de la Coupe du monde. Il n'est pas étonnant qu'on ait ensuite dit de lui qu'il avait gagné la Coupe du monde à lui tout seul ; le choc que traduit cette phrase est réel, seulement, elle finit par recouvrir la part tout aussi décisive que d'autres ont apportée.
Restituer une part du mérite à d'autres n'amoindrit pourtant en rien le poids de Garrincha. Une équipe peut avoir plus d'une source de lumière, mais la plus vive de ces lumières demeure irremplaçable. Vavá et Zito pouvaient combler une partie du manque, mais ils ne pouvaient reproduire ce que Garrincha faisait sur le côté droit, cette chose capable de faire dérailler une ligne défensive entière. Cette chose-là, aucun plan tactique ne peut la calculer, aucun entraînement ne peut la fabriquer ; elle n'appartenait qu'à cet unique homme aux jambes arquées. Une équipe peut se permettre de perdre un Pelé, mais sans un homme comme Garrincha, elle n'atteint sans doute pas la finale. L'individu ne peut être remplacé, et le système ne peut pas non plus tout assumer seul ; les deux sont indispensables.
Cela éclaire encore mieux la relation subtile entre l'individu et le système. Le système ne peut se passer de l'individu, car il ne peut fabriquer lui-même cette étincelle la plus vive ; l'individu ne peut non plus se passer du système, car même la plus brillante des étincelles a besoin qu'on la relaie, qu'on couvre ses arrières, sans quoi elle ne devient qu'une danse solitaire et vaine. Ils ont besoin l'un de l'autre, sans que l'un puisse jamais absorber l'autre. Une équipe véritablement forte est celle où ces deux éléments sont, l'un et l'autre, précisément à leur place, et non celle qui mise tout son capital sur un seul des deux.
Le Brésil de 1962 avait précisément les deux. Il avait, en Garrincha, une étincelle qu'aucun autre ne pouvait remplacer, et il avait aussi une structure capable de se réorganiser rapidement après la perte de Pelé. Sans l'un ou l'autre, ce titre n'aurait sans doute pas été remporté. C'est pourquoi attribuer ce succès au seul Garrincha, ou au seul système longuement rodé, est, dans les deux cas, incomplet. La vraie réponse se trouve, comme toujours, entre les deux. Les différentes bases de données divergent légèrement sur la minute exacte de certains buts, ce qui est courant pour une époque sans enregistrement numérique, mais le score, les buteurs, et la domination de Garrincha, sont, eux, incontestables.
Ce sont précisément ces deux performances qui ont fait naître une affirmation très répandue : Garrincha aurait gagné cette Coupe du monde à lui tout seul.
Si on la prend au pied de la lettre, cette affirmation va trop loin. Elle contient bien une part de vérité : après la blessure de Pelé, Garrincha fut effectivement le plus en vue, marquant quatre buts sur le chemin de la finale. Mais le Brésil n'a pas conquis ce titre grâce à lui seul. C'est Amarildo, avec son doublé contre l'Espagne en phase de groupes, qui a permis à l'équipe de se qualifier ; c'est Vavá qui a marqué contre l'Angleterre, contre le Chili, contre la Tchécoslovaquie ; c'est Zito qui a inscrit, en finale, le but décisif redonnant l'avantage. Cette version romantique saisit bien la place centrale de Garrincha, mais elle ne parvient pas à montrer que les contributions ayant réellement décidé de l'issue étaient, en réalité, dispersées entre plusieurs hommes.
Voir cela clairement ne vise pas à rabaisser Garrincha, mais à identifier avec justesse la véritable force de cette équipe. Sa force ne tenait pas au fait de posséder un Garrincha, mais au fait que, même en retirant l'homme dont elle dépendait le plus, quelqu'un d'autre pouvait encore se lever. Pelé tombait, il y avait Amarildo ; Garrincha était étroitement marqué, il y avait Vavá, il y avait Zito. Une équipe qui ne brille que par un seul homme est fragile : que cet homme s'éteigne, et toute l'équipe s'assombrit avec lui. Le Brésil de 1962, lui, était une équipe à plusieurs sources de lumière, et c'est bien là, au fond, ce qui lui a permis d'aller jusqu'au bout après avoir perdu Pelé.
Ceci rejoint l'idée déjà présente quatre ans plus tôt. L'homme dont une équipe dépend le plus, que ce soit Pelé ou Garrincha, ne peut jamais, à lui seul, décider de tout. Aussi extraordinaire que fût Garrincha, il fallait bien que quelqu'un transforme ses centres en buts, et que quelqu'un d'autre se lève lorsqu'il était étroitement marqué. L'individu est irremplaçable, mais une équipe n'est jamais non plus le spectacle solitaire d'un seul homme. Elle pouvait se permettre de perdre Pelé ; en un certain sens, elle ne pouvait pas non plus se retrouver à ne plus avoir qu'un seul Garrincha.
4. Un même homme, deux visages
Mais ce même Garrincha, celui qui avait porté le Brésil jusqu'en finale, a aussi laissé une tout autre scène lors de cette demi-finale contre le Chili.
Il commença par marquer deux buts, la face du génie. Puis, alors que le match touchait à sa fin, aux alentours de la quatre-vingt-troisième minute, il fut expulsé. La version communément admise veut qu'après avoir subi faute sur faute, il ait donné un coup de genou au joueur chilien Eladio Rojas, un geste de représailles. Un homme qui, l'instant d'avant, faisait retenir son souffle à tout le stade par ses dribbles, se renvoyait lui-même du terrain, l'instant suivant, par un geste brutal.
Même match, même homme, deux visages. Un instant plus tôt, le miracle ; l'instant d'après, la sauvagerie.
Que ces deux visages échoient au même homme, dans le même match, force à se poser une question incommode : quel est, au juste, le rapport entre eux. La solution de facilité consiste à les séparer, à dire que celui qui a produit le miracle est le vrai Garrincha, et que celui qui a été expulsé n'est qu'un égarement passager. Mais ce découpage ne résiste pas à un examen attentif.
Il ne résiste pas, parce que ces deux visages puisent dans le même fonds. Ce qui permettait à Garrincha de s'extraire indemne d'un cercle d'adversaires acharnés à sa perte était une audace, une fougue qui ne se souciait de rien ; et ce qui l'a poussé, après avoir été renversé coup sur coup, à finalement rendre la pareille d'un coup de genou, était cette même audace, cette même fougue. Quand elle crée, c'est du génie ; quand elle échappe à tout contrôle, c'est de la sauvagerie ; mais ce n'a jamais été qu'une seule et même chose. Vouloir le Garrincha capable de dribbler en situation désespérée, tout en voulant en même temps un Garrincha à jamais docile, jamais irrité, est presque impossible : les deux, depuis le début, ne faisaient qu'un seul homme.
Reconnaître cela n'est pas excuser ce coup de genou. La faute était une faute, et elle devait être sanctionnée. Mais comprendre une chose et la pardonner sont deux opérations différentes. La comprendre, c'est voir l'homme dans son entier, plutôt que de le couper en deux, une moitié vénérée, l'autre moitié maudite. Garrincha n'était ni une divinité qui ne saurait que créer de la beauté, ni une brute qui ne saurait que semer le désordre ; c'était un homme doté d'un talent immense, mais aussi du tempérament et des faiblesses d'un homme ordinaire. Le restituer ainsi comme un être de chair et de sang est bien plus proche de la vérité, et témoigne d'un bien plus grand respect envers lui, que de l'ériger en légende parfaite.
Or c'est précisément cette intégrité que tant de récits ultérieurs sur les génies rechignent le plus à accorder. On veut toujours façonner le génie en idole sans défaut, en effaçant intégralement son tempérament, ses faiblesses, ses pertes de contrôle, pour ne laisser subsister que la face reluisante. Mais ce qui est ainsi effacé est bien souvent, précisément, ce qui fait qu'un génie est un être vivant, et non une statue. La grandeur de Garrincha contenait déjà, en elle-même, son imperfection ; les deux ne peuvent être disjointes.
En méditant bien ce point, on regarde aussi avec un peu plus d'indulgence les explosions d'émotion sur le terrain. Ces affrontements violents, ces instants de perte de contrôle, ont certes leur face laide, mais ils poussent, depuis le début, dans le même sol que les instants les plus émouvants. Un sol qui ne ferait éclore que de belles fleurs, sans jamais laisser pousser une seule mauvaise herbe, n'existe pas.
Quand on parle de Garrincha, on aime toujours raconter la première face : le génie qui dribble comme en terrain vide, l'homme qui, avec des jambes difformes, a joué le football le plus libre. Cette face-là est vraie. Mais l'autre l'est tout autant : celui qui, poussé à bout par les fautes de ses adversaires, a rendu la pareille d'un coup de genou et s'est fait expulser sous un carton rouge. Ne raconter de lui que l'artiste pur, c'est en omettre la moitié ; ne raconter de lui que le joueur brutal, c'est en omettre l'autre moitié. C'était un homme entier, portant à la fois une étincelle qui force l'admiration et une fougue susceptible d'échapper à tout contrôle, et ces deux choses ne vivaient pas chacune de son côté, comme deux eaux qui ne se mêlent jamais.
C'est, au contraire, très probablement la même chose qui lui permettait de produire ce miracle et de commettre cette brutalité : une intensité qui se donne tout entière sur le terrain. Un homme indifférent à la victoire comme à la défaite, insensible aux chocs physiques, ne pourrait sans doute produire ni le dribble de Garrincha, ni sa faute. Cette force, orientée vers le bien, est du génie ; orientée vers le mal, c'est de la sauvagerie. Elles partagent une seule et même racine.
5. La bataille de Santiago
Portez cette même logique à l'échelle d'un match entier, et vous obtenez la bataille de Santiago.
Le 2 juin 1962, au stade national de Santiago, le Chili affrontait l'Italie. Ce match fut plus tard qualifié, par un commentateur de la télévision britannique, du match de football le plus stupide, le plus effroyable, le plus écœurant et le plus honteux qu'il ait jamais vu. L'arbitre était l'Anglais Ken Aston.
Ce fut un match chargé de poudre dès le premier instant. Le Chili, qui venait tout juste d'essuyer un séisme dévastateur, mobilisait toutes les forces de la nation pour organiser cette Coupe du monde, y voyant une occasion de faire ses preuves devant le monde entier. L'Italie, elle, arrivait avec une équipe forte et une bonne dose de morgue. Lorsque ces deux états d'esprit se heurtèrent sur le terrain, la raison céda très vite la place aux poings.
Ce qui s'est passé sur le terrain est incontestable. Les spectateurs ont vu des crachats, des tacles à pieds joints, des coups de poing, une bagarre générale, la police entrer sur la pelouse. L'Italien Giorgio Ferrini fut expulsé mais refusa de quitter le terrain ; ce sont finalement des policiers qui durent l'évacuer de force. Le Chilien Leonel Sánchez cassa d'un coup de poing le nez de l'Italien Humberto Maschio, un coup que ni l'arbitre ni l'arbitre assistant ne virent. L'Italien Mario David fut ensuite expulsé pour avoir donné un coup de pied à Sánchez. Le Chili l'emporta finalement deux à zéro. Ce fut l'un des matchs les plus violents et les plus déréglés de l'histoire de la Coupe du monde.
Employer « l'un des plus violents », plutôt que « le plus violent », est un choix délibéré : on ne peut établir avec précision qu'un match soit, dans l'absolu, le plus violent de l'histoire. Mais certains faits sont déjà assez lourds pour n'avoir besoin d'aucune affirmation absolue afin de les rehausser : un crochet ayant brisé un nez, deux cartons rouges, un joueur qu'il a fallu évacuer par la police, et des forces de l'ordre entrées à plusieurs reprises sur le terrain. Il suffit d'exposer ces faits pour que le désordre de ce match saute aux yeux.
Mais cette sauvagerie n'est pas sortie de nulle part. Elle a, derrière elle, une origine que l'on peut vérifier. Avant le match, la presse italienne avait humilié le Chili en des termes acerbes, mettant en doute le droit même de ce pays à accueillir une Coupe du monde ; et la presse chilienne avait répliqué avec des mots tout aussi nationalistes, tout aussi impitoyables. De part et d'autre, les journaux avaient, avant même le coup d'envoi, déjà transformé ce match, d'une simple compétition sportive, en un affrontement embrasé touchant à l'honneur national. Le temps que les vingt-deux hommes montent réellement sur le terrain, ce qu'ils avaient sous les pieds n'était plus seulement un ballon de cuir, mais toute l'hostilité entre deux nations, attisée par la presse.
La sauvagerie de ce match ne devrait donc pas être racontée simplement comme la brutalité naturelle de tel ou tel camp de joueurs. Ce fut un incendie que le sentiment national, attisé sans relâche depuis l'extérieur du terrain, a fini par embraser sur la pelouse. Une fois qu'on enferme un match dans le vase clos de l'honneur national, ce n'est plus seulement un match : autant de fierté et d'humiliation nationales qu'il contient, autant d'animosité risque-t-il de faire flamber une fois sur le terrain.
C'est précisément le prix qu'il faut payer pour avoir enfermé un match dans le vase clos de l'honneur national. Le match en lui-même n'est jamais que vingt-deux hommes se disputant un ballon de cuir ; il ne porte pas, en soi, une telle haine. La haine y a été versée depuis l'extérieur, accumulée article après article par la presse, un exutoire trouvé par les tensions accumulées entre deux nations. Une fois tout ce poids comprimé sur ces quatre-vingt-dix minutes, le terrain devenait un baril de poudre déjà allumé, et les joueurs, des hommes livrant, sur le terrain, un combat qui appartenait à un affrontement bien plus vaste qu'eux-mêmes.
C'est précisément pour cela que dénoncer la bataille de Santiago comme une simple bagarre de barbares manque le véritable enjeu. La violence de ce match tient certes, en partie, à la perte de contrôle des joueurs sur le moment, mais la mèche qui l'a allumée avait déjà été posée, avant le match, par des gens qui ne se trouvaient pas sur le terrain. La presse avait fait d'un match une guerre touchant à la dignité nationale ; les supporters avaient comprimé, sur ces vingt-deux hommes, l'émotion de toute une nation. Une fois que tout cela explosait sur le terrain, on ne fixait plus les regards que sur les quelques joueurs qui échangeaient des coups. Ce qu'il faudrait vraiment voir, c'est cette mèche qui brûlait sans discontinuer depuis l'extérieur du terrain jusqu'à l'intérieur.
Cette mèche a été, dans l'histoire du football, rallumée maintes et maintes fois. Élever un match au rang d'affrontement entre nations est la tentation la plus ancienne, et la plus dangereuse, de ce sport. Elle peut faire porter à un match un poids qui dépasse de loin le sport, faire vibrer d'angoisse des centaines de millions de personnes ; mais elle peut aussi, à tout instant, comprimer ce même poids en violence sur le terrain, en affrontements dans les tribunes. La bataille de Santiago n'est qu'un fruit particulièrement amer né de cette tentation. Elle rappelle qu'à partir du moment où le football est pris comme substitut de quelque chose d'autre, il risque bien de cesser d'être du football.
Et ce qu'il y a de plus désolant, c'est que cette pulsion à élever un match au rang de guerre entre nations est presque impossible à extirper. Tant qu'il existera des nations, et des rivalités entre elles, une scène comme la Coupe du monde ne pourra guère échapper à recevoir un sens qui dépasse le sport. Les gens ne peuvent pas se contenter de regarder un simple match ; ils veulent toujours y voir leur propre pays, y voir de la dignité, y voir, derrière la victoire ou la défaite, quelque chose de plus grand. Ce poids supplémentaire est la raison pour laquelle la Coupe du monde touche à ce point les cœurs, et c'est aussi, en un instant d'inattention, la racine d'où peut jaillir l'animosité.
6. La beauté et la violence, une seule et même racine
Le match de Garrincha et celui de Santiago racontent, au fond, les deux faces d'une seule et même chose.
Le football aime toujours se raconter comme un art de la beauté, une joie pure. Le portugais a une expression pour cela, jogo bonito, le beau jeu, qui exprime précisément cette aspiration à la beauté. Or la bataille de Santiago en est l'envers : la face laide, brutale, insoutenable du football. L'instinct des gens est de traiter la beauté comme l'essence du football, et la violence comme sa déchéance, un accident qui n'aurait jamais dû se produire.
Cet instinct est compréhensible. Chacun préfère croire que ce qu'il aime est pur, et que ses laideurs ne sont que des taches accidentelles, qu'il suffirait d'effacer. Malheureusement, les choses ne sont pas aussi nettes.
Mais ces deux choses ne peuvent être séparées.
Ce qui rend le football beau et ce qui le rend violent, c'est la même chose : l'intensité que les gens y investissent. Cette volonté de gagner à tout prix, cette passion embrasée, cette tension des corps qui se percutent à grande vitesse, ce sérieux qui fait passer un simple jeu avant presque tout le reste, ce sont exactement ces éléments qui ont porté le miracle de Garrincha, et ce sont exactement ces mêmes éléments qui ont embrasé la mêlée de Santiago. La beauté et la violence sont le résultat de cette même intensité, partie dans deux directions. Ce ne sont pas deux choses différentes, ce sont les deux faces d'une seule et même chose.
Réfléchissez : qu'est-ce qui rend un match beau à voir. C'est la course effrénée des joueurs, c'est l'acharnement à ne céder au camp adverse pas le moindre pouce de terrain, c'est cet engagement qui place la victoire ou la défaite au-dessus de tout. C'est précisément cette intensité, qui jette tout le corps et tout l'esprit dans la bataille, qui produit ces instants à donner la chair de poule. Mais cette même intensité, dès qu'elle échappe à tout contrôle et franchit cette ligne, devient un tacle féroce, un poing qui s'abat, une mêlée comme celle de Santiago. La beauté et la violence boivent à la même source.
Aussi la violence du football est-elle un reste que ce sport ne pourra jamais entièrement nettoyer. On peut la condamner, la punir, tenter par tous les moyens de la contenir, mais on ne peut, tout en préservant l'intensité qui rend le football émouvant, en arracher la violence jusqu'à la racine. Car cette même intensité est à la fois la source de la beauté et la source de la violence. Vouloir la première, c'est devoir tolérer le risque que la seconde puisse, à tout instant, resurgir. Un sport entièrement dompté, incapable de faire jaillir la moindre once d'animosité, est aussi, le plus souvent, un sport qui ne sait plus embraser le cœur de personne.
Il y a là une vérité que l'on n'accepte pas volontiers. Nous aimons le football précisément pour son intensité, son absence de retenue, cet instant où il libère chez l'homme la plus primitive volonté de vaincre. Mais nous voulons aussi qu'il reste à jamais propre, à jamais civilisé, qu'il ne franchisse jamais aucune limite. Ces deux désirs sont, en partie, en conflit. Vouloir la lumière et la chaleur de ce feu, tout en espérant qu'il ne brûle jamais personne, est presque impossible. Ce que l'on peut faire, tout au plus, c'est bâtir un foyer autour de ce feu, pour qu'il blesse moins ; mais on ne peut, et on ne devrait pas, éteindre le feu lui-même.
Si le football touche les cœurs depuis plus d'un siècle, ce n'est jamais parce qu'il serait si civilisé, mais parce qu'il est si vrai. Il expose, sans le moindre voile, l'instinct le plus fondamental de l'homme à vouloir vaincre, sa passion la plus primitive : liesse dans la victoire, larmes dans la défaite, et parfois même, dans l'urgence, des coups échangés. C'est précisément cette vérité brute, sans fard, qui lui permet de frapper les cœurs bien plus que tant de choses plus respectables. Et cette vérité, avec la pointe de sauvagerie qu'elle laisse parfois entrevoir, sont les deux extrémités d'une seule et même chose ; vouloir cette vérité, c'est accepter, du même geste, le risque de cette sauvagerie.
Une fois cette couche comprise, on regarde les voix qui condamnent la violence dans le football avec un sentiment plus nuancé. Ce qui doit être condamné doit l'être, bien sûr : frapper quelqu'un reste frapper quelqu'un, sans aucune excuse possible. Mais il faut, en même temps, comprendre que tant que ce sport conservera cette intensité qui le rend émouvant, ce genre de dérapage restera toujours susceptible de se reproduire ; la condamnation peut le réduire, elle ne peut l'éliminer. Ceci n'est pas une défense de la violence, mais une conscience lucide de sa provenance.
C'est seulement avec cette lucidité que l'amour porté au football cesse d'être à sens unique. Aimer une chose, ce n'est pas n'en aimer que la face reluisante, c'est en assumer aussi l'ombre et le danger. La beauté du football et sa violence ne font, depuis toujours, qu'un seul tout ; celui qui le comprend vraiment accepte cette totalité entière, et non une version embellie, purgée de tout ce qui est peu reluisant.
Les deux visages de Garrincha en demi-finale illustrent cela avec la plus grande clarté. La même force lui a fait marquer ces deux buts, et lui a fait donner ce coup de genou. On ne peut garder le premier en effaçant le second, car ils poussent sur la même racine. Un football dont on aurait vidé toute l'intensité susceptible d'engendrer de la violence ne saurait sans doute plus produire grand-chose d'émouvant non plus. La violence est l'ombre de la beauté, celle qu'on ne peut jamais secouer. Elles arrivent ensemble, et ne peuvent exister que l'une avec l'autre.
Voilà un reste que ce sport ne pourra jamais entièrement refermer. On peut porter aux nues la beauté du football, mais on ne peut, tout en jouissant de cette beauté, en extraire proprement la violence qui partage sa racine. Cette violence n'est pas une saleté venue se mêler de l'extérieur, elle est l'autre visage de cette intensité elle-même.
7. Ce que les règles ne rattraperont jamais
Face à cette violence dont il ne peut se défaire, ce que le football peut faire, c'est se donner des règles.
Mais le terrain de 1962 a précisément mis en lumière l'impuissance des règles. Le coup de poing de Sánchez, l'arbitre ne l'a pas vu ; il n'y eut donc aucune sanction, et l'homme qui avait cassé le nez d'un autre resta tranquillement sur le terrain. Ferrini, expulsé, refusa de partir et dut être évacué par la police. Quant à Garrincha, expulsé pourtant sous carton rouge en demi-finale, il finit malgré tout par jouer la finale.
Pourquoi Garrincha a-t-il pu jouer la finale, les versions ultérieures ne s'accordent pas entièrement. Le bilan rétrospectif de la FIFA souligne qu'une campagne de soutien publique et teintée de politique s'est levée au Chili, jusqu'au président chilien Jorge Alessandri lui-même, qui intervint en souhaitant le voir jouer. Une autre version veut que l'affaire ait été soumise à la commission de discipline de la FIFA, et que l'arbitre principal, n'ayant en réalité pas vu la faute de ses propres yeux, s'en soit remis à son juge de touche, ce qui aurait permis à Garrincha d'échapper à la sanction. Une correction historique plus générale rappelle qu'en 1962, une expulsion n'entraînait pas automatiquement une suspension d'un match, celle-ci devant encore être tranchée par toute une procédure disciplinaire. Le résultat, lui, est incontestable : il a joué la finale ; mais le mécanisme qui le lui a permis n'apparaît pas de façon cohérente selon les récits ultérieurs.
Mais quel que soit le mécanisme exact, une chose est claire : ce qui a renvoyé sur le terrain de la finale un joueur expulsé sous carton rouge, ce n'est pas la logique propre aux règles du football, mais une force extérieure à ces règles, la volonté d'un président, une campagne de soutien public, une procédure susceptible d'être pesée et infléchie. La règle, ici, a été légèrement déplacée par une main venue de l'extérieur du terrain.
Cela ne signifie pas que les règles ne servent à rien. Sans règles, le terrain serait depuis longtemps devenu une pure arène de combat ; les règles ont effectivement contenu la plus grande part du désordre, c'est là leur mérite. Mais leur difficulté est qu'elles ne sont jamais absolument étanches. Elles doivent être appliquées par des hommes, et les hommes laissent passer des choses ; elles doivent être tranchées par des procédures, et les procédures peuvent être infléchies par la pression. Sur le papier, elles sont neutres et claires, mais dès qu'elles retombent dans cette réalité agitée par la passion et l'intérêt, elles laissent toujours entrevoir quelques failles, par lesquelles les forces extérieures au terrain peuvent s'infiltrer.
S'y cache une difficulté fondamentale des règles. Elles devraient être neutres, claires, sans appel, mais dès qu'il s'agit réellement de les appliquer, elles se mettent à fuir. Elles laisseront passer un coup de poing, ne parviendront pas à arrêter un homme qui refuse de quitter le terrain, dissoudront, sous la pression politique et de l'opinion publique, les conséquences d'un carton rouge pourtant déjà brandi. L'ordre sur le terrain n'a jamais été une chose autosuffisante et parfaitement étanche ; il a toujours des failles, et c'est par ces failles que s'infiltrent les forces extérieures au terrain, le sentiment national, la volonté politique.
C'est précisément à partir d'un désordre comme celui de 1962 que les règles ont commencé à tenter de se rapiécer d'une nouvelle pièce. Ken Aston, l'arbitre de la bataille de Santiago, a précisément élaboré, peu à peu, à partir de ce genre de matchs violents et confus, dont celui-ci et celui de 1966 entre l'Angleterre et l'Argentine, l'idée d'utiliser des cartons jaunes et rouges pour rendre les avertissements et les expulsions sans équivoque. Ce système de cartons est la nouvelle pièce que les règles ont ciselée dans ce désordre.
Attribuer cependant l'invention du système de cartons entièrement à ce seul match de Santiago serait exagéré. La version la plus prudente est que l'expérience accumulée par Aston à travers plusieurs matchs violents et difficiles à arbitrer a, ensemble, fait naître cette idée ; le match de 1962 en est une source importante, non l'unique origine.
Mais ce qui compte vraiment dans l'histoire du système de cartons, ce n'est pas d'où il vient, mais qu'il est voué, par nature, à ne rien pouvoir refermer. Il a rendu les expulsions et les avertissements plus clairs, mais les fautes, l'animosité, les petits gestes sur le terrain n'ont pas disparu pour autant que deux cartons de plus existent. Ils ont simplement continué d'exister sous une autre forme, et les règles n'ont pu que continuer à les poursuivre, ajoutant après les cartons des clauses plus fines, des moyens plus nouveaux. Un construct rebouche une vieille fuite, en rencontre aussitôt une nouvelle, qui fait naître le construct suivant. Cette course-poursuite n'a pas de fin.
Cette course-poursuite sans fin est, en réalité, le destin même de ce que sont les règles. Chaque règle est instituée pour colmater la fuite que la règle précédente n'avait pas colmatée ; et chaque règle nouvellement instituée, tout en colmatant l'ancienne fuite, en laisse une nouvelle. On cisèle un morceau, on en rebouche un autre, le morceau rebouché se fend d'une nouvelle faille, alors on cisèle encore, on rebouche encore. L'histoire des règles du football, depuis quelques clauses éparses à l'origine jusqu'à l'épais volume d'aujourd'hui, a suivi précisément cette route sans fin. Elle se fait toujours plus fine, toujours plus dense, sans jamais parvenir à refermer cette faille la plus fondamentale, parce que cette faille mène droit au nerf vital du football.
Aussi, plutôt que d'espérer qu'un jour les règles parviennent à assainir entièrement le football, vaut-il mieux reconnaître que ce cycle de ciselage et de rapiéçage ne s'arrêtera jamais. S'il ne s'arrête pas, ce n'est pas que ceux qui écrivent les règles manquent d'intelligence, ni que les clauses ne soient pas assez précises. S'il ne s'arrête pas, c'est que la chose à laquelle il s'attaque, cette intensité qui engendre à la fois la beauté et la violence, n'est tout simplement pas quelque chose que les règles peuvent supprimer. Ce que les règles peuvent faire, c'est louvoyer avec elle, réduire sa force de destruction autant que possible, mais elles ne pourront jamais, et ne devraient d'ailleurs jamais, l'extirper entièrement.
Mais cette nouvelle pièce n'est, elle aussi, qu'un construct de plus qui ne ferme pas hermétiquement. Les cartons ont rendu les avertissements et les expulsions un peu plus clairs, mais ils n'ont pas, et ne pourront jamais, véritablement étouffer la violence sur un terrain de football. Car cette pointe de violence est attachée à l'intensité même dont le football tire sa vie, et cette intensité ne peut être abolie par des règles : l'abolir, ce serait abolir le football lui-même. Les règles ne peuvent donc que poursuivre, tour après tour, ciselant une pièce nouvelle, découvrant qu'il reste encore une fuite, ciselant une pièce plus nouvelle encore. Elles ne rattraperont jamais cette chose, parce que cette chose est l'ombre même du nerf vital de ce sport.
8. Clôture
Réunissons tout cela.
Le Brésil de 1962 a conservé son titre, et ce seul fait démontre déjà la résilience d'un construct : il pouvait se permettre de perdre son meilleur joueur, changer d'homme, changer de manière de gagner, et aller malgré tout jusqu'au bout. C'est la preuve d'une équipe qui n'est verrouillée sur aucun individu pris isolément.
Cette résilience est une chose que seul possède un construct mature. Une équipe à peine assemblée se disloque le plus souvent dès qu'elle perd un joueur central ; une structure véritablement formée, elle, est capable d'absorber un tel coup, de se réorganiser elle-même, et de continuer à fonctionner. Ce que le Brésil a montré en 1962 est précisément ce second cas : il pouvait se permettre de perdre un Pelé, parce qu'il était depuis longtemps devenu bien plus que Pelé seul.
Mais cette résilience a aussi ses limites. Un construct peut résister au départ d'un joueur, mais il ne peut résister à cette intensité qui, tantôt, sublime le football, et tantôt, le fait sombrer hors de tout contrôle. Il peut remplacer un Pelé, mais il ne peut à la fois vouloir les miracles de Garrincha et refuser sa fougue ; il peut se donner des règles toujours plus fines, mais il ne peut étouffer entièrement cette violence qui partage sa racine avec la beauté. La résilience peut gérer le renouvellement des hommes, elle ne peut gérer cette faille, inscrite dans les os mêmes de ce sport, qui refuse de se refermer.
Aussi l'édition de 1962 a-t-elle placé, côte à côte et avec une parfaite netteté, deux choses. L'une, la résilience d'un construct mature, capable de résister au hasard, à l'usure, de remporter le titre même après avoir perdu son atout maître ; l'autre, le reste que cette résilience elle-même ne parvient pas à contenir, cette intensité qui rend le football tantôt beau, tantôt violent, cette faille que les règles ne rattraperont jamais. La première montre à quel point une structure peut être forte ; la seconde montre que même la structure la plus forte a toujours quelque chose qu'elle ne peut retenir.
Et il manque, à l'une comme à l'autre de ces deux choses, une part du football complet. La seule résilience, sans cette faille qui refuse de se refermer, ferait du football une machine froide, au dénouement prévisible, qui n'aurait plus rien d'intéressant à offrir ; le seul désordre de cette faille, sans la résilience pour l'accueillir, ferait au contraire éclater le football en débris impossibles à ramasser. C'est parce que ces deux choses se soutiennent mutuellement que ce sport reste à la fois stable et toujours porteur d'un espace pour la surprise. Mais ce titre n'a pas été gagné à la légère : il a été arraché, au milieu d'une animosité embrasée par le sentiment national, grâce à un génie capable à la fois de produire un miracle et de se faire expulser sous carton rouge.
Et ce que cette édition laisse de plus profond, ce n'est pas ce trophée, c'est d'avoir étalé, devant tous à la fois, les deux visages du football. L'un est le dribble de Garrincha, la beauté ; l'autre, la mêlée de Santiago, la violence. On voudrait toujours ne garder que le premier visage, et traiter le second comme un accident que l'on pourrait extirper. Mais ces deux visages sont les deux directions d'une seule et même intensité, et l'un ne peut se passer de l'autre. On ne peut fabriquer un football qui n'aurait que la beauté, sans la violence, pas plus qu'on ne peut fabriquer un Garrincha qui n'aurait que le génie, sans la fougue. Le premier appelle le second, et le second reste attaché au premier ; ce marché-là, depuis le jour où le football est né, ne peut plus être résilié.
Les règles ont voulu enfermer cette part de violence, d'où les cartons, d'où une clause après l'autre, toujours plus fine. Elles fonctionnent réellement, mais elles ne parviendront jamais à étouffer entièrement cette chose. Car pour l'étouffer entièrement, il faudrait d'abord assécher cette intensité qui fait que le football est le football, ce que les règles ne peuvent pas faire, et ne devraient pas faire. Les règles ne peuvent donc que poursuivre éternellement, ciseler éternellement, rester éternellement à un souffle de la ligne d'arrivée. Ce souffle qui manque n'est pas un échec des règles ; c'est précisément la preuve que le football est encore vivant.
Quant à Garrincha, ce dont on se souvient, le plus souvent, ce sont ses dribbles, ses miracles, la liberté qu'il a jouée sur une paire de jambes arquées. Mais il a aussi donné ce coup de genou, il a aussi été expulsé sous carton rouge. C'était un homme entier, portant l'étincelle la plus vive et une fougue susceptible d'échapper à tout contrôle, et sa vie, par la suite, connaîtrait encore bien d'autres hauts et d'autres bas, une autre histoire à raconter ailleurs. Il suffit ici de se souvenir de celui de 1962, celui qui a porté le Brésil jusqu'en finale, et qui, sur ce même terrain, a montré un tout autre visage, un homme vivant qui refuse de se laisser réduire à une seule de ses faces.
Personne n'a décrété que cette intensité irait nécessairement vers la beauté, personne n'a décrété non plus qu'elle irait nécessairement vers la violence, et personne, à plus forte raison, ne peut, avant qu'elle ne se manifeste, la cantonner d'avance à l'un des deux côtés. Elle emprunte souvent les deux directions à la fois : le miracle et la sauvagerie viennent parfois du même homme, du même match, de la même force. Et c'est précisément cette incertitude, ce dilemme d'une beauté et d'une violence à jamais de même racine, qui fait que ce sport, match après match, tient les cœurs en haleine tout en les rendant incapables de s'en détacher. Les règles cisèlent, tour après tour ; l'intensité afflue, encore et encore ; ni l'une ni l'autre n'est jamais parvenue à soumettre pleinement l'autre. Le cycle ne s'est pas arrêté. Il continue de tourner.