Non Dubito Essays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau-Construct · Série du football mondial — Essai 06 sur 22

Chili

Miracle et sauvagerie sont une seule et même chose

(Point d'entrée : Coupe du monde 1962 au Chili)

Han Qin (秦汉) · 2026
Dans cet essai

I. Conserver son titre

En 1962, au Chili, le Brésil soulève de nouveau la Coupe du monde. Il bat la Tchécoslovaquie trois buts à un en finale et conserve son titre.

Ce Brésil champion pour la deuxième fois ressemble presque trait pour trait à celui d’il y a quatre ans. Comparons les onze de départ des finales de 1958 et de 1962 : huit joueurs n’ont pas changé. Gilmar, Djalma Santos, Nílton Santos, Zito, Garrincha, Didi, Vavá et Zagallo occupent toujours leur poste. Sur l’ensemble du tournoi, le Brésil n’utilise que douze joueurs : à peu de chose près, onze titulaires et un remplaçant, Amarildo. L’équipe reste bâtie autour du groupe de 1958.

Gagner deux Coupes du monde de suite n’a jamais rien eu d’ordinaire. Atteindre le sommet, puis y revenir quatre ans plus tard avec sensiblement les mêmes hommes suppose une stabilité rare. Le Brésil ne s’appuie pas sur un effectif renouvelé de fond en comble, mais sur un noyau qui a maintes fois fait ses preuves : huit joueurs de la finale de 1958 retrouvent en 1962 leur place familière. Une équipe capable de se prolonger ainsi pendant quatre ans ne relève plus de la rencontre fortuite de quelques génies. Elle constitue une structure véritablement formée, capable de résister au temps.

Mais si solide soit la structure, cette victoire ne ressemble plus tout à fait à celle d’il y a quatre ans. En 1958, des génies au sommet de leur art avaient pu donner libre cours à leur talent : une victoire vive et belle. En 1962, il faut tenir bon au milieu des blessures, de l’agressivité et des imprévus. Le trophée est le même, mais l’un se soulève avec légèreté, l’autre pèse lourd. Et c’est précisément ce trophée plus lourd qui éclaire, d’un seul coup, plusieurs visages du football habituellement laissés dans l’ombre.

Quand une équipe gagne sans encombre, le football paraît simple : les plus habiles mettent le ballon dans le but adverse. Mais que cette aisance se brise, comme en 1962, que le hasard, l’hostilité et les pertes de contrôle se succèdent, et les visages d’ordinaire cachés derrière l’éclat des victoires apparaissent un à un. Ce sport ne se réduit donc pas à une confrontation technique. Il s’y mêle de la chance, des émotions et tout ce que la nature humaine n’a pas de particulièrement flatteur. Il faut aussi voir cela pour voir le football tout entier.

Les éditions de 1958 et de 1962 en montrent deux aspects radicalement différents. D’un côté, la lumière des jours heureux : les génies s’expriment sans entrave et la victoire vient naturellement. De l’autre, les ombres mêlées de l’adversité : les imprévus, l’agressivité et les débordements s’enchaînent, la victoire s’arrache en trébuchant. Il faut réunir ces deux images pour retrouver le visage complet de ce sport. En quatre ans, les mêmes hommes ont incarné les deux versants de ce sport : le plus lumineux et le plus complexe.

Ce nouveau sacre change donc de visage. Celui de 1958 avait été conquis par un pays qui attendait depuis trop longtemps, grâce à une poignée de génies et à cette petite étincelle dont on ne sait pas tout à fait rendre compte. Il avait l’éclat d’une jeunesse qui réussit. Celui de 1962 est autrement pesant, autrement compliqué. En chemin, l’équipe perd son étoile la plus brillante ; elle doit livrer bataille sur des terrains saturés d’hostilité ; et son joueur le plus éclatant accomplit, au cours du même match, des miracles qui coupent le souffle au monde entier et un geste brutal qui lui vaut une expulsion.

De ce Mondial, la mémoire retiendra deux choses presque opposées. D’abord le génie de Garrincha qui, après la blessure de Pelé, porte presque à lui seul le Brésil jusqu’en finale. Ensuite ce Chili-Italie appelé la bataille de Santiago, l’un des matchs les plus sauvages de l’histoire de la Coupe du monde. L’un est beau à en perdre la tête ; l’autre, laid au point de détourner les yeux. On les raconte volontiers séparément, comme si le premier incarnait l’essence du football et le second sa honte. Or c’est justement leur caractère inséparable qu’il s’agit ici de comprendre.

II. La blessure de Pelé

Le tournant du récit arrive très tôt.

Pelé commence le tournoi de la meilleure des façons. Lors du premier match, remporté deux à zéro contre le Mexique, il offre à Zagallo le but d’ouverture avant de marquer lui-même le second. Tout semble prolonger l’histoire du jeune homme de 1958, à ceci près qu’il est désormais reconnu comme la première vedette du football mondial.

Autrement dit, Pelé n’est pas arrivé blessé : il est arrivé au meilleur de sa forme. En 1962, il n’est plus l’adolescent de 1958 qui devait faire ses preuves, mais le meilleur joueur du monde aux yeux de tous. Il devait être le premier atout du Brésil dans la défense de son titre. Tout le dispositif reposait probablement sur l’idée qu’il jouerait du début à la fin.

Puis il se blesse au deuxième match, lors du zéro à zéro contre la Tchécoslovaquie. D’après les récits officiels de la FIFA et ceux de Reuters, il y subit une élongation à un muscle de la cuisse ; il devra regarder le reste du tournoi depuis le bord du terrain. Certaines versions ultérieures parlent d’une blessure à l’aine, mais la version la plus fiable reste celle d’une élongation à la cuisse, survenue lors du deuxième match de groupe contre la Tchécoslovaquie. Quel que soit l’emplacement exact, le fait essentiel ne change pas : la Coupe du monde de Pelé s’achève dès la phase de groupes.

Pour une équipe qui défend son titre, c’est presque se faire retirer son maître atout dès la première donne. Un plan auquel on avait consacré toutes ses forces, organisé autour de la vedette numéro un, devient en grande partie caduc dès le deuxième match, à cause d’un muscle distendu. Personne n’avait prévu si ce muscle céderait, ni à quel moment. Même la préparation la plus minutieuse ne peut empêcher un tel coup du hasard. Une fois le coup tombé, il ne reste à l’équipe qu’à regarder ce qu’elle a encore et par où elle peut continuer.

Perdre son meilleur joueur dès la phase de groupes aurait dû être une catastrophe pour les tenants du titre. Encore fallait-il sortir du groupe. Lors de la dernière rencontre, contre l’Espagne, le Brésil se retrouve mené. Amarildo, appelé à jouer en remplacement de Pelé, inscrit alors deux buts dans les vingt dernières minutes, renverse le match, deux à un, et envoie son équipe dans la phase à élimination directe. C’est ainsi qu’il prend la place de Pelé en attaque. Un homme qui n’était pas destiné au premier rôle se retrouve sous les projecteurs parce qu’un autre s’est blessé.

Au moment où Amarildo prend le relais, l’équipe accomplit en réalité quelque chose de très difficile : elle réécrit sa manière de jouer en pleine compétition. Sans Pelé, les liaisons offensives, les déplacements et la finition sont à réajuster. Pourtant, les automatismes se mettent en place, et le Brésil avance d’un pas de plus en plus sûr. Privé de sa carte maîtresse, le plan ne s’effondre pas. Il donne naissance à une autre façon de vivre.

La blessure de Pelé trace ainsi un fil discret à travers tout le tournoi. L’un des grands favoris voit le scénario de son sacre à moitié déchiré par un accident dès la deuxième rencontre, puis doit le réécrire sur place. Ce que l’on appellera la défense victorieuse du titre ne consiste finalement pas à exécuter le programme prévu, mais à recomposer dans l’urgence ce qu’un événement a désorganisé. C’est aussi l’ordinaire du football : même le meilleur scénario doit laisser des imprévus que personne ne maîtrise en réviser le texte.

Ce fil est d’autant plus intéressant qu’au lieu de faire sombrer le Brésil, il finit par ouvrir la voie à d’autres joueurs. Sans la blessure de Pelé, Amarildo aurait peut-être passé tout le tournoi sur le banc, et Garrincha n’aurait peut-être pas été poussé à tout engager comme il le fera dans les deux matchs qui le rendront légendaire. Le même hasard qui abat un homme se retourne et en pousse d’autres sur la scène. Le hasard ne fait pas que prendre, il donne aussi. Seulement, pour choisir à qui il donne et à qui il prend, il ne consulte jamais les projets de personne.

En 1962, la chance du Brésil n’est pas d’avoir été épargné par le hasard. Elle est d’avoir pu encaisser son coup. La même blessure, frappant une équipe sans fondations solides, aurait pu annoncer la débâcle ; frappant le Brésil, elle est peu à peu surmontée grâce à Amarildo, grâce à Garrincha. Le hasard frappe tout le monde sans distinction, mais toutes les équipes n’ont pas la même capacité à recevoir le choc. Cette capacité est précisément ce qui distingue le plus nettement une construction arrivée à maturité d’un assemblage de vedettes réunies à la hâte.

Une idée apparaît déjà ici, et elle reviendra souvent : le meilleur joueur est tombé, mais son équipe n’est pas tombée avec lui. Elle a changé d’homme, changé de manière de gagner, et poursuivi sa route.

III. Garrincha porte seul l’équipe

Après la sortie de Pelé, c’est Garrincha qui prend l’équipe sur ses épaules.

En quart de finale contre l’Angleterre, le Brésil gagne trois à un et Garrincha inscrit un doublé. Dans sa rétrospective, la FIFA décrit un Garrincha à son plus haut degré d’éclat, auteur d’une prestation de maître. En demi-finale contre le Chili, nouveau doublé, nouvelle victoire brésilienne, quatre à deux. Quatre buts en deux matchs à élimination directe : avec ses jambes arquées, il conduit le Brésil, étape après étape, jusqu’en finale.

Dans ces deux rencontres, aucune défense n’a de réponse à Garrincha. La rétrospective de la FIFA présente le match contre l’Angleterre comme l’expression de son talent à son plus haut degré d’éclat. À droite, il lance raid sur raid, fait perdre leurs appuis aux défenseurs, puis marque lui-même ou dépose le ballon à l’endroit le plus dangereux. Un homme que l’état de ses jambes aurait dû écarter très tôt devient, dans les matchs à élimination directe de la Coupe du monde, le plus tranchant, le plus irrésistible de tous.

En demi-finale contre le Chili, dans une atmosphère hostile, Garrincha marque encore deux fois. Sous pareille pression, inscrire un doublé dans deux rencontres à élimination directe consécutives et porter les champions en titre sur ses épaules : l’histoire du Mondial compte peu de performances comparables. On comprend qu’après coup certains aient dit qu’il avait gagné la Coupe du monde à lui tout seul. La stupeur qu’il avait provoquée était bien réelle. Mais la formule recouvrait tout de même les contributions tout aussi décisives de ses partenaires.

Rendre leur part aux autres n’enlève pourtant rien à Garrincha. Une équipe peut disposer de plusieurs sources de lumière ; la plus vive d’entre elles n’en demeure pas moins irremplaçable. Vavá et Zito peuvent combler certains manques, mais ils ne peuvent pas produire ce que Garrincha fait sur la droite, cette chose qui dérègle une défense entière. Aucun dispositif tactique ne peut la calculer, aucun entraînement ne peut la fabriquer. Elle n’appartient qu’à cet homme aux jambes arquées. Une équipe peut supporter de perdre Pelé ; sans même un joueur du genre de Garrincha, elle n’atteindrait probablement pas la finale. On ne peut remplacer l’individu, et le système ne peut pas tout assurer. Il faut les deux.

La relation subtile entre l’individu et le système apparaît alors plus clairement. Le système a besoin de l’individu parce qu’il ne peut fabriquer son étincelle la plus brillante. L’individu a besoin du système parce que, si vive soit cette étincelle, il faut des partenaires pour offrir des solutions et couvrir les espaces, sous peine de n’accomplir qu’un solo inutile. Ils dépendent l’un de l’autre sans pouvoir s’absorber l’un l’autre. Une équipe vraiment forte est celle où les deux sont au rendez-vous, plutôt que celle qui mise tout sur un seul d’entre eux.

Le Brésil de 1962 possède justement les deux : l’inspiration irremplaçable de Garrincha et une structure capable de se réorganiser très vite après la perte de Pelé. Sans l’une ou sans l’autre, il n’aurait probablement pas remporté ce titre. Voilà pourquoi attribuer sa réussite au seul Garrincha, ou au seul système longuement rodé, reste incomplet. La réponse réelle se trouve toujours entre les deux. Les bases de données divergent légèrement sur la minute exacte des buts, chose fréquente pour cette époque dépourvue d’enregistrements numériques. Mais les scores, les buteurs et la domination exercée par Garrincha sont établis.

Ce sont bien ces deux prestations qui font naître une formule abondamment reprise : Garrincha a gagné cette Coupe du monde tout seul.

Prise au pied de la lettre, la formule va trop loin. Elle saisit quelque chose de vrai : après la blessure de Pelé, Garrincha est bel et bien le joueur le plus marquant, avec quatre buts dans les rencontres à élimination directe qui mènent à la finale. Mais le Brésil ne doit pas son sacre à lui seul. C’est le doublé d’Amarildo contre l’Espagne qui lui permet de sortir du groupe ; Vavá marque contre l’Angleterre, contre le Chili et contre la Tchécoslovaquie ; Zito inscrit en finale le but décisif qui fait passer le Brésil devant. La formule romantique dit bien la place centrale de Garrincha. Elle ne dit pas que les contributions qui décident vraiment du résultat se répartissent entre plusieurs hommes.

Le comprendre ne revient pas à rabaisser Garrincha, mais à identifier la véritable force de cette équipe. Sa force ne tient pas simplement à la présence d’un Garrincha : même privée du joueur sur lequel elle compte le plus, elle en possède d’autres capables de répondre présent. Pelé tombe, Amarildo est là. Garrincha est muselé, Vavá et Zito peuvent prendre le relais. Une équipe dont toute la lumière vient d’un seul homme est fragile : quand il s’éteint, elle s’éteint avec lui. Le Brésil de 1962 possède plusieurs foyers de lumière. C’est ce qui lui permet, fondamentalement, d’aller jusqu’au bout après avoir perdu Pelé.

On retrouve là une idée déjà présente quatre ans plus tôt. L’homme dont une équipe dépend le plus, qu’il s’appelle Pelé ou Garrincha, ne peut pas décider seul de tout. Si prodigieux soit-il, Garrincha a besoin que quelqu’un transforme ses centres en buts, que quelqu’un réponde présent lorsqu’il est verrouillé par le marquage. L’individu est irremplaçable, mais une équipe n’est jamais le spectacle d’un seul homme. Elle peut supporter de perdre Pelé ; en un sens, elle ne peut pas davantage se réduire à Garrincha.

IV. Un seul homme, deux visages

Mais ce même Garrincha qui porte le Brésil jusqu’en finale laisse aussi une autre image de la demi-finale contre le Chili.

Il commence par marquer deux buts : c’est le visage du génie. Puis, vers la fin de la rencontre, aux alentours de la quatre-vingt-troisième minute, il est expulsé. Selon le récit le plus courant, après avoir subi des fautes à répétition, il donne un coup de genou au Chilien Eladio Rojas pour se venger. L’homme dont les dribbles émerveillaient encore tout le stade un instant plus tôt se fait maintenant chasser du terrain pour un geste brutal.

Un même match, un même homme, deux visages. Le miracle un instant, la sauvagerie le suivant.

Ces deux visages réunis chez un seul homme, dans une seule rencontre, obligent à poser une question peu confortable : quel rapport entretiennent-ils au juste ? La solution commode consiste à les séparer. Le véritable Garrincha serait celui qui accomplit des miracles ; celui qui se fait expulser ne serait que le produit d’un égarement passager. Mais cette découpe résiste mal à l’examen.

Elle y résiste mal parce que les deux visages puisent dans les mêmes ressources. Ce qui permet à Garrincha d’échapper aux adversaires qui le poursuivent, l’encerclent et lui barrent le passage, c’est une forme d’audace et de fougue qui ne s’embarrasse de rien. Ce qui le pousse, après avoir été fauché encore et encore, à répondre enfin d’un coup de genou, c’est cette même audace, cette même fougue. Lorsqu’elle crée, cette force est du génie ; lorsqu’elle échappe à tout contrôle, elle est de la sauvagerie. Mais c’est toujours la même force. Vouloir le Garrincha capable de dribbler quand toute issue paraît fermée, tout en exigeant un Garrincha toujours docile, jamais en colère, c’est beaucoup demander. Ces deux-là sont un seul homme.

L’admettre n’excuse pas son coup de genou. Une faute reste une faute et doit être sanctionnée. Mais comprendre et pardonner sont deux choses différentes. Comprendre, c’est voir l’homme entier, au lieu d’en découper une moitié pour l’adorer et une autre pour l’insulter. Garrincha n’est ni un dieu voué à ne produire que de la beauté, ni une brute seulement bonne à chercher querelle. C’est un homme immensément doué, avec le caractère et les faiblesses d’un homme ordinaire. Lui rendre cette existence de chair et de sang approche bien davantage la vérité que de l’ériger en légende parfaite. C’est aussi lui témoigner davantage de respect.

Or c’est précisément cette vision entière que tant de récits ultérieurs consacrés aux génies rechignent à donner. On veut toujours en faire des idoles sans tache, effacer leur mauvais caractère, leurs faiblesses et leurs pertes de contrôle pour ne garder que la face brillante. Pourtant, ce qu’on efface est souvent ce qui fait de ce génie un être vivant singulier plutôt qu’une statue. L’imperfection de Garrincha appartient déjà à sa grandeur. Impossible de les séparer.

Aller au bout de cette idée permet aussi de considérer avec un peu plus de compréhension les explosions d’émotion sur le terrain. Les affrontements acharnés et les instants où tout dérape ont certes leur laideur. Mais ils poussent dans la même terre que les moments les plus bouleversants. Une terre qui ne donnerait que de belles fleurs, sans jamais produire la moindre mauvaise herbe, cela n’existe pas.

Quand on raconte Garrincha, on préfère toujours son premier visage : le génie qui traverse les défenses balle au pied comme si elles n’existaient pas, l’homme qui tire de ses jambes déformées le football le plus libre. Ce visage est vrai. L’autre ne l’est pas moins : l’homme excédé par les coups adverses, qui réplique d’un coup de genou et se fait expulser. N’en faire qu’un pur artiste, c’est en oublier la moitié ; n’en faire qu’un joueur brutal, c’est oublier l’autre. Il est un être entier, habité à la fois par une inspiration qui force l’admiration et par une colère capable de déborder. Ces deux forces ne vivent pas chacune dans leur compartiment étanche.

Bien au contraire, ce qui lui permet d’accomplir de tels miracles et ce qui l’amène à de telles brutalités pourrait fort bien être une seule et même chose : l’intensité avec laquelle il se livre tout entier sur le terrain. Un homme indifférent à la victoire comme à la défaite, que les chocs entre les corps laisseraient parfaitement froid, ne dribblerait probablement pas comme Garrincha et ne commettrait pas non plus ses fautes. Cette énergie, dans sa direction heureuse, devient génie ; dans sa direction malheureuse, sauvagerie. Elle a une seule racine.

V. La bataille de Santiago

Changeons d’échelle et portons cette question à la dimension d’un match entier : nous voici à la bataille de Santiago.

Le 2 juin 1962, au stade national de Santiago, le Chili affronte l’Italie. Un commentateur de la télévision britannique décrira plus tard cette rencontre comme le match de football le plus stupide, le plus effrayant, le plus répugnant et le plus honteux qu’il ait jamais vu. L’arbitre est l’Anglais Ken Aston.

Dès le départ, le match sent la poudre. Le Chili vient de subir un grand tremblement de terre. Le pays mobilise toutes ses forces pour organiser ce Mondial, qu’il considère comme une occasion de faire ses preuves devant le monde. L’Italie, elle, arrive avec une équipe puissante et une certaine arrogance. Lorsque ces deux états d’esprit se heurtent sur le terrain, la raison cède très vite la place aux poings.

Ce qui s’y produit est établi. Les spectateurs voient des crachats, des tacles à deux pieds, des coups de poing, des bagarres générales et des policiers entrer sur la pelouse. Expulsé, l’Italien Ferrini refuse de partir ; il faudra que la police l’emmène de force. Le Chilien Leonel Sánchez casse d’un coup de poing le nez de l’Italien Maschio, sans que l’arbitre ni ses assistants aient vu le coup. L’Italien Mario David est ensuite expulsé à son tour pour avoir donné un coup de pied à Sánchez. Le Chili finit par l’emporter deux à zéro. C’est l’un des matchs les plus violents et les plus chaotiques de l’histoire de la Coupe du monde.

Dire « l’un des plus violents » plutôt que « le plus violent » n’est pas une précaution gratuite. Il n’existe pas de mesure exacte permettant de classer un match comme le plus violent de l’histoire. Certains faits sont déjà assez lourds sans qu’on ait besoin de les rehausser d’un jugement absolu : un crochet qui brise un nez, deux expulsions, un joueur qu’il faut faire emmener par la police, des forces de l’ordre qui interviennent à plusieurs reprises. Il suffit de les aligner pour que la désintégration du match saute aux yeux.

Mais cette sauvagerie ne surgit pas de nulle part. On peut en retracer l’origine. Avant le match, la presse italienne humilie le Chili de sa plume acérée, allant jusqu’à contester à ce pays toute légitimité pour accueillir la Coupe du monde. La presse chilienne riposte sur un ton tout aussi nationaliste et tout aussi impitoyable. Avant le premier coup de pied, les journaux des deux camps ont déjà changé une compétition sportive en un affrontement où se joue l’honneur des nations. Quand les vingt-deux hommes entrent enfin sur le terrain, ils ne se disputent plus seulement un ballon : ils se renvoient toute l’hostilité que les médias ont attisée entre les deux pays.

La sauvagerie du match ne peut donc pas se raconter simplement comme la brutalité innée des joueurs d’un camp ou de l’autre. C’est un incendie sur lequel les passions nationales ont déversé de l’huile depuis l’extérieur, jusqu’à ce qu’il prenne sur le terrain. Qu’un match devienne le réceptacle de l’honneur national, et il cesse d’être un simple match. Toute la fierté et toute l’humiliation d’un pays qu’on y aura versées pourront, une fois sur la pelouse, se transformer en autant de fureur.

Voilà le prix à payer lorsqu’on fait d’un match le réceptacle de l’honneur national. Un match, en lui-même, ce n’est que vingt-deux hommes qui se disputent un ballon ; il ne contient pas une telle quantité de haine. Cette haine y a été déversée de l’extérieur, amassée par les médias article après article. Les ressentiments que les deux pays accumulent l’un envers l’autre trouvent dans le match leur exutoire. Lorsque tout cela pèse sur quatre-vingt-dix minutes, le terrain devient un baril de poudre dont on a allumé la mèche. Les joueurs y livrent bataille pour le compte d’un conflit beaucoup plus vaste.

C’est pourquoi traiter la bataille de Santiago de simple déchaînement de barbares passe à côté de l’essentiel. Les joueurs portent bien sûr la responsabilité de leurs pertes de contrôle. Mais la mèche qui a allumé cette violence avait été posée avant le match, par des gens extérieurs au terrain. Les médias avaient peint une rencontre sportive en guerre pour la dignité nationale ; les supporters avaient chargé vingt-deux hommes des émotions d’un pays entier. Et lorsque tout a explosé sur la pelouse, on n’a plus regardé que les quelques hommes qui y donnaient des coups de poing. Ce qu’il fallait voir, c’était cette mèche qui brûlait depuis l’extérieur jusque sur le terrain.

L’histoire du football n’a cessé de la rallumer. Élever un match au rang de duel entre nations est l’une des tentations les plus anciennes et les plus dangereuses de ce sport. Elle peut lui faire porter des enjeux qui dépassent de très loin le jeu et tenir des centaines de millions de personnes en haleine. Mais à tout moment ce poids peut aussi se muer en violence sur le terrain, en affrontements dans les tribunes. La bataille de Santiago n’est qu’un fruit particulièrement amer de cette tentation. Elle rappelle que, lorsqu’on fait du football le substitut d’autre chose, il risque de cesser d’être du football.

Le plus décourageant, c’est que cet élan qui transforme un match en guerre entre nations est presque impossible à extirper. Tant qu’il existera des pays et des rivalités entre eux, une scène comme la Coupe du monde recevra inévitablement un sens qui dépasse le sport. Les gens ne parviennent pas à regarder simplement une rencontre. Ils veulent toujours y voir leur pays, leur dignité, tout ce qui, derrière une victoire ou une défaite, les dépasse. Ce poids supplémentaire explique l’emprise du Mondial sur les cœurs. Il est aussi la source de la fureur qui peut s’y embraser au moindre faux pas.

VI. Beauté et violence ont la même racine

Le match de Garrincha et celui de Santiago racontent en réalité les deux faces d’une seule chose.

Le football aime se présenter comme un art du beau, comme une joie pure. Une expression portugaise qui signifie « beau jeu » dit précisément cette aspiration à la beauté. La bataille de Santiago en est l’envers : le visage hideux, violent, insoutenable du football. Instinctivement, on traite la beauté comme l’essence de ce sport et la violence comme sa déchéance, comme un accident qui n’aurait jamais dû se produire.

Cet instinct se comprend. Chacun préfère croire que ce qu’il aime est pur, et que sa laideur n’est qu’une salissure accidentelle qu’il suffirait d’essuyer. Malheureusement, les choses ne se séparent pas aussi proprement.

Car ces deux faces sont inséparables.

Ce qui rend le football beau et ce qui le rend violent est une seule et même chose : l’intensité que les hommes y engagent. La volonté de gagner à tout prix, la passion qui s’enflamme, la tension des corps lancés à pleine vitesse qui se percutent, le sérieux avec lequel on donne à un jeu plus d’importance qu’à tout le reste : c’est cela qui porte les miracles de Garrincha, et c’est cela qui met le feu à la mêlée de Santiago. Beauté et violence sont les deux directions que prend cette intensité. Ce ne sont pas deux choses. Ce sont les deux faces d’une même chose.

Demandons-nous ce qui rend un match passionnant. Les joueurs qui courent à en perdre le souffle, l’acharnement à ne rien céder à l’adversaire, l’engagement de ceux pour qui gagner ou perdre passe avant tout. C’est cette intensité, cet investissement du corps et de l’esprit tout entiers, qui produit les instants où l’on a la chair de poule. Mais c’est cette même intensité qui, lorsqu’elle échappe au contrôle et franchit la limite, devient tacle qui casse, poing qui frappe, bagarre générale comme à Santiago. La beauté et la violence boivent l’eau du même puits.

La violence est donc, pour le football, un reste dont ce sport ne pourra jamais se débarrasser entièrement. On peut la condamner, la punir, chercher tous les moyens de la contenir ; on ne peut pas l’arracher jusqu’à la racine tout en conservant l’intensité qui rend le football si émouvant. Cette intensité est à la fois la source du beau et celle de la violence. Vouloir le premier oblige à supporter le risque que la seconde ressurgisse à tout instant. Un sport entièrement domestiqué, où plus aucune fureur ne pourrait prendre feu, ne saurait probablement plus enflammer les cœurs non plus.

Il y a là une vérité que nous n’aimons guère admettre. Ce que nous aimons dans le football, c’est justement son intensité, sa façon de foncer sans plus rien ménager, l’instant où il libère chez l’homme le désir le plus primitif de l’emporter. Mais nous voudrions aussi qu’il demeure toujours propre, toujours civilisé, toujours dans les limites. Ces deux souhaits se contredisent en partie. Nous voulons la lumière et la chaleur du feu, tout en souhaitant qu’il ne brûle jamais personne. C’est presque impossible. Tout au plus pouvons-nous bâtir un foyer autour de lui pour limiter les brûlures. Nous ne pouvons pas, et ne devons pas, éteindre le feu lui-même.

Si le football remue les êtres depuis plus d’un siècle, il ne le doit pas à son degré de civilisation, mais à sa vérité. Il expose sans fard le désir le plus instinctif de gagner, la passion la plus primitive : on exulte quand on gagne, on sanglote quand on perd, on en vient parfois aux mains quand on n’en peut plus. Cette vérité sans apprêt lui permet de toucher plus profondément que beaucoup de choses autrement respectables. Et cette vérité comme la sauvagerie qu’il laisse parfois paraître sont les deux extrémités d’une seule et même chose. Qui veut cette vérité doit aussi assumer le risque de cette sauvagerie.

Le comprendre donne une profondeur moins confortable aux condamnations de la violence dans le football. Ce qui doit être condamné doit l’être, évidemment. Frapper quelqu’un, c’est frapper quelqu’un, sans excuse possible. Mais il faut aussi comprendre que, tant que ce sport conservera l’intensité qui nous bouleverse, de tels débordements pourront toujours se reproduire. Les condamnations peuvent les réduire, elles ne peuvent pas les faire disparaître. Il ne s’agit pas de défendre la violence, mais de regarder lucidement d’où elle vient.

Cette lucidité évite que l’amour du football ne se réduise à une projection de nos désirs. Aimer une chose, ce n’est pas seulement aimer sa face brillante. C’est aussi reconnaître ce qu’elle contient d’ombre et de danger. La beauté du football et sa violence forment déjà un tout. Celui qui le comprend vraiment accepte ce tout, plutôt qu’une version embellie dont on aurait retranché tout ce qui gêne.

Les deux visages de Garrincha en demi-finale le montrent mieux que tout. La même énergie lui fait marquer ses deux buts et donner son coup de genou. Impossible de garder les premiers et de supprimer le second : ils poussent sur la même racine. Un football vidé de toute l’intensité susceptible de tourner à la violence ne produirait probablement plus grand-chose d’émouvant. La violence est cette ombre dont la beauté ne parvient pas à se défaire. Elles arrivent ensemble et ne peuvent exister qu’ensemble.

Voilà un reste que ce sport ne réussira jamais à résorber. On peut porter la beauté du football aux nues ; on ne peut pas, tout en en jouissant, en retrancher proprement la violence qui a la même racine. Cette violence n’est pas une saleté venue se mêler au jeu depuis l’extérieur. Elle est l’autre visage de son intensité propre.

VII. Ce que les règles ne rattraperont jamais

Face à cette violence dont il ne peut se défaire, le football dispose d’un moyen : se donner des règles.

Or les terrains de 1962 révèlent précisément leur impuissance. L’arbitre ne voit pas le coup de poing de Sánchez : aucune sanction. Sánchez a cassé le nez d’un autre joueur, mais reste tranquillement sur la pelouse. Ferrini est expulsé, mais refuse de partir : il faut que la police l’emmène. Quant à Garrincha, il est bel et bien exclu en demi-finale, et pourtant il dispute ensuite la finale.

Les récits ultérieurs ne s’accordent pas entièrement sur les raisons qui lui ont permis de la jouer. La rétrospective de la FIFA insiste sur la campagne publique de soutien, teintée de politique, qui se développe au Chili : le président chilien Alessandri lui-même intervient pour souhaiter sa participation. Selon une autre version, le dossier est soumis à la commission de discipline de la FIFA ; l’arbitre principal n’a pas vu la faute de ses propres yeux et s’est fondé sur le témoignage du juge de touche, ce qui aide Garrincha à échapper à une sanction. Un autre rappel historique, de portée plus générale, s’impose : en 1962, une expulsion n’entraîne pas automatiquement un match de suspension ; une procédure disciplinaire doit encore en décider. Le résultat est certain : il a joué la finale. Mais le mécanisme qui lui en a ouvert la porte prend des formes différentes selon les récits qui en sont faits après coup.

Quel qu’ait été le mécanisme exact, une chose est claire : ce qui ramène en finale un joueur expulsé ne procède pas de la logique propre aux règles du football, mais de forces extérieures à ces règles. Le souhait d’un chef d’État, une mobilisation de l’opinion, une procédure qui laisse place à l’appréciation et aux accommodements. Ici, une main venue d’au-delà du terrain a légèrement infléchi les règles.

Cela ne signifie pas qu’elles ne servent à rien. Sans elles, le terrain serait depuis longtemps une simple arène de gladiateurs. Les règles empêchent bel et bien la plupart des désordres, et c’est à leur crédit. Leur difficulté tient à ce qu’elles ne sont jamais parfaitement étanches. Leur application dépend d’hommes qui peuvent ne pas voir ; leurs décisions, de procédures que la pression peut infléchir. Sur le papier, elles sont neutres et claires. Mais dès qu’elles entrent dans cette réalité brassée par les passions et les intérêts, elles laissent apparaître des fissures par lesquelles les forces extérieures au terrain peuvent s’introduire.

C’est là une difficulté fondamentale des règles. Elles devraient être neutres, claires et sans appel ; dès qu’il faut réellement les appliquer, leurs failles apparaissent. Elles laissent passer un coup de poing, ne parviennent pas à faire sortir un homme qui s’obstine à rester, et peuvent, sous la pression de la politique et de l’opinion, annuler les conséquences d’une décision d’expulsion déjà prononcée. L’ordre du terrain n’a jamais été un dispositif autosuffisant et parfaitement clos. Il a toujours des fissures. Les forces du dehors, les émotions nationales, les volontés politiques s’y infiltrent.

C’est précisément à partir de désordres tels que ceux de 1962 que les règles cherchent à s’ajouter une pièce nouvelle. Ken Aston, l’arbitre de la bataille de Santiago, élabore peu à peu l’idée de signaler clairement les avertissements et les exclusions par des cartons jaunes et rouges, à partir de rencontres de ce genre, violentes et confuses, dont celle de 1962 et le match Angleterre-Argentine de 1966. Le système des cartons est cette nouvelle pièce que les règles taillent dans le chaos.

Il serait toutefois exagéré d’attribuer entièrement cette invention à la seule bataille de Santiago. Mieux vaut dire que l’expérience accumulée par Aston lors de plusieurs matchs violents et difficiles à arbitrer a nourri cette idée. La rencontre de 1962 en est une source importante, non l’unique origine.

Mais dans l’histoire des cartons, l’essentiel n’est pas tant leur provenance que ce qu’ils sont condamnés à ne jamais enfermer. Ils rendent les exclusions et les avertissements plus explicites ; les fautes, l’agressivité et les coups en douce ne disparaissent pas pour autant parce qu’on a ajouté deux petits cartons. Ils continuent d’exister sous d’autres formes. Les règles doivent poursuivre leur course et ajouter, après les cartons, des dispositions plus fines et des moyens plus nouveaux. Une construction colmate une ancienne fuite, puis en rencontre une nouvelle qui appelle la construction suivante. Cette poursuite n’a pas de terme.

Cette poursuite sans fin est en réalité le destin des règles. Chacune est établie pour boucher ce que la précédente n’avait pas bouché ; chacune, en fermant une ancienne fuite, en laisse une nouvelle. On taille pour enlever un morceau, on pose une pièce pour le remplacer ; celle-ci se fend à son tour. Alors on taille encore, on répare encore. Toute l’histoire des règles du football, depuis les quelques articles des débuts jusqu’à l’épais volume d’aujourd’hui, suit cette route interminable. Le maillage se resserre sans jamais fermer la fissure la plus fondamentale, parce que cette fissure mène à ce qui fait vivre le football.

Plutôt que d’espérer un jour des règles capables d’assainir entièrement le football, mieux vaut donc admettre que ce cycle de taille et de réparation ne s’arrêtera pas. S’il se poursuit, ce n’est ni faute d’intelligence chez ceux qui écrivent les règles, ni faute de précision dans leurs textes. C’est que ce à quoi ils s’attaquent, cette intensité qui engendre à la fois le beau et la violence, ne peut tout simplement pas être aboli par le règlement. Les règles peuvent composer avec elle, réduire autant que possible son pouvoir de destruction. Elles ne pourront jamais, et ne devraient jamais, l’éliminer entièrement.

Mais cette pièce nouvelle n’est elle-même qu’une construction de plus qui ne ferme pas tout à fait. Les cartons ont rendu les avertissements et les exclusions un peu plus clairs ; ils n’ont pas enfermé la violence du terrain, et ne le pourront jamais. Cette violence est attachée à l’intensité dont le football tire sa vie. Les règles ne peuvent abolir cette intensité : la supprimer, ce serait supprimer le football lui-même. Elles ne peuvent donc que reprendre leur poursuite, tailler une nouvelle pièce, constater qu’il reste une fuite, en tailler une autre encore. Elles ne rattraperont jamais ce qui leur échappe, parce que ce qui leur échappe est l’ombre de ce qui fait vivre ce sport.

VIII. Pour finir

Rassemblons les fils.

En 1962, le Brésil conserve son titre. Cela suffit déjà à montrer la résilience d’une construction : elle peut perdre son meilleur joueur, changer d’homme et de manière de gagner, puis aller tout de même jusqu’au bout. Preuve qu’aucun individu ne tient à lui seul une équipe prisonnière de sa présence.

Seule une construction arrivée à maturité possède cette résilience. Une équipe tout juste assemblée se disloque souvent lorsqu’elle perd son joueur central. Une structure véritablement formée peut absorber le choc, se recomposer et continuer de fonctionner. C’est cette seconde capacité que le Brésil montre en 1962. Il peut supporter de perdre un Pelé parce que, depuis longtemps déjà, il est davantage que Pelé.

Mais cette résilience a elle aussi ses limites. Une construction peut résister au départ d’un joueur ; elle ne peut pas tenir tête à l’intensité qui, tour à tour, élève le football et lui fait perdre le contrôle. Elle peut remplacer Pelé, mais elle ne peut pas réclamer les miracles de Garrincha tout en refusant sa colère. Elle peut édicter des règles toujours plus détaillées sans jamais enfermer définitivement la violence qui a la même racine que la beauté. La résilience sait gérer le remplacement des hommes. Elle ne sait pas refermer la fissure inscrite au plus profond de ce sport.

Le Mondial de 1962 met ainsi clairement deux choses en regard. D’une part, la résilience d’une construction mûrie, capable d’encaisser le hasard et les pertes, de gagner le titre après avoir perdu sa carte maîtresse. D’autre part, le reste que cette résilience elle-même ne peut contenir : l’intensité qui fait le football tantôt beau, tantôt violent, cette brèche que les règles n’arrivent jamais à rattraper. La première montre jusqu’où peut aller la force d’une structure. Le second montre que, si forte soit-elle, il restera toujours quelque chose qu’elle ne pourra pas enfermer.

Retirez l’une ou l’autre, et vous n’avez plus le football entier. La résilience seule, sans cette fissure impossible à refermer, en ferait une machine froide au résultat prévisible, qui n’aurait plus grand intérêt. Le seul chaos de la fissure, sans résilience pour le recevoir, le disperserait en fragments impossibles à rassembler. C’est parce que ces deux dimensions se soutiennent que ce sport peut tenir debout tout en gardant un espace pour la surprise. Ce titre, pourtant, n’a rien eu de léger. Il a été arraché dans une hostilité embrasée par les passions nationales, grâce à un génie capable aussi bien d’accomplir des miracles que de se faire expulser.

Ce que cette édition laisse de plus profond n’est donc pas son trophée, mais les deux visages du football qu’elle déploie simultanément sous tous les yeux. D’un côté, les dribbles de Garrincha : la beauté. De l’autre, la mêlée de Santiago : la violence. On voudrait toujours ne garder que le premier et traiter le second comme un accident que l’on pourrait extirper. Mais ils sont les deux directions d’une même intensité et ne peuvent se passer l’un de l’autre. On ne peut fabriquer un football qui n’aurait que de la beauté et aucune violence, pas plus qu’un Garrincha qui n’aurait que du génie et aucune colère. Le premier appelle le second, et le second reste lié au premier. Depuis le jour où le football est né, cette offre-là n’est pas résiliable.

Les règles veulent enfermer cette violence : viennent alors les cartons, puis les articles toujours plus nombreux et plus précis. Ils fonctionnent bel et bien, mais ne refermeront jamais tout à fait la porte sur ce qui leur échappe. Pour la refermer, il faudrait d’abord vider le football de l’intensité qui en fait du football, ce que les règles ne peuvent ni ne doivent faire. Elles sont donc condamnées à poursuivre, à tailler encore, à manquer toujours de ce dernier souffle qui leur permettrait d’aboutir. Ce souffle manquant n’est pas l’échec des règles. Il est justement la preuve que le football est encore vivant.

De Garrincha, on ne retient souvent que les dribbles, les miracles et la liberté qu’il a fait naître de ses deux jambes arquées. Mais il a aussi donné ce coup de genou, il a aussi été chassé du terrain. C’est un homme entier, avec l’inspiration la plus lumineuse et une colère capable de déborder. Sa vie connaîtra ensuite bien d’autres hauts et bas ; ce sera une autre histoire. Gardons ici celui de 1962 : l’homme qui porte le Brésil en finale et qui, sur ce même terrain, montre son autre visage. Un être vivant qui ne se laisse réduire à aucune de ses faces prise isolément.

Personne n’a décrété que cette intensité devait nécessairement conduire à la beauté, ni qu’elle devait nécessairement conduire à la violence. Personne ne peut non plus lui barrer l’une des deux voies avant qu’elle se manifeste. Elle prend souvent les deux à la fois. Le miracle et la sauvagerie peuvent venir du même homme, du même match, du même élan. Et c’est cette incertitude, ce dilemme d’une beauté et d’une violence toujours issues de la même racine, qui nous fait, rencontre après rencontre, trembler pour ce sport sans pouvoir nous en détacher. Les règles reprennent leur travail de taille ; l’intensité revient par vagues. Aucune n’a entièrement soumis l’autre. Le cycle ne s’est pas arrêté. Il continue de tourner.