Non Dubito Essays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau-Construct · Série du football mondial — Essai 02 sur 22

La récupération

Un régime voulait annexer le football à l’État

(Point d'entrée : la Coupe du monde 1934 en Italie et la Coupe du monde 1938 en France)

Han Qin (秦汉) · 2026
Dans cet essai

I. La récupération : annexer le stade à l’État

Le 10 juin 1934, à Rome. Après la finale, Mussolini remet les trophées en personne. Et il y en a plusieurs. L’Italie, championne du monde, emporte la coupe d’or ; la Tchécoslovaquie, finaliste, reçoit la « Coupe du Duce », la Coppa del Duce ; l’Allemagne, troisième, celle de la fédération italienne. Le stade où se joue la finale porte, jusque dans son nom, la marque du Parti national fasciste. Avant le coup d’envoi, les joueurs italiens font le salut fasciste en direction de la tribune. De coupe en coupe, la victoire se trouve ainsi attachée aux symboles de la nation et du régime, maillon après maillon.

Il ne s’agit pas d’une lecture politique inventée après coup pour rouvrir de vieux dossiers. L’habillage politique était là, exposé à la vue de tous, dès ce jour-là.

L’impulsion qui veut figer le football a changé de visage. Au moment fondateur de la première Coupe du monde, elle venait des gardiens du jeu lui-même. Ils défendaient la forme qu’il devait garder, la pureté amateur, la place centrale de la Grande-Bretagne. Cette fois, la force vient du dehors, d’un régime. Ce qu’elle entend fixer n’est plus la forme du jeu, mais son sens. Le football ne doit plus signifier qu’une chose : la puissance de la nation, l’ordre du régime. Tout son sens doit se refermer là-dessus. Rien d’autre ne sera admis.

C’est une colonisation. Une réalité conditionnelle, l’entreprise de légitimation d’un régime particulier à un moment particulier, prétend passer pour une réalité inconditionnelle : le sens du football lui-même. L’Italie de Mussolini veut dire ceci : nous avons gagné, donc l’Italie fasciste est forte, ordonnée, digne de l’admiration du monde. Comme si le football était né pour lui servir de témoin. Un sport que des dizaines de millions de personnes aiment chacune à leur façon se trouve comprimé de force dans un usage unique : faire briller la façade d’un régime.

Or, plus cette récupération se veut totale, plus elle révèle sa vanité. Qu’un régime profite au passage d’une victoire, en recueille un peu de prestige et s’accommode d’une défaite, passe encore. Celui de Mussolini veut tout. Chaque victoire ne doit apporter qu’une seule preuve ; tout le sens du sport doit être porté au compte de l’État. Que le football ait d’autres origines ou veuille dire autre chose devient intolérable. Mais c’est précisément parce que le récit prétend ne rien laisser dehors que tout ce qui lui échappe saute aux yeux. Une équipe pas tout à fait pure, un match dont on ne sait trop s’il a été gagné ou offert, un homme qui refuse de se soumettre : dans un climat moins impérieux, personne ne s’y serait beaucoup arrêté. Face à un régime qui veut avaler d’un coup tout le sens du football, chacun devient un reste impossible à ne pas voir. C’est une loi générale de la colonisation : plus on veut s’emparer de tout le sens d’une chose, plus les fragments qui échappent à la prise deviennent visibles. Plus la récupération est totale, plus les restes sont criants.

Cette récupération du football est critiquable, et elle doit être critiquée. Qu’un régime s’approprie un sport pour en faire la caution de sa légitimité n’a rien d’une question indécidable. C’est l’un des rares actes qu’il faut nommer et dénoncer sans détour. Mais condamner la récupération du football par un régime ne revient pas à rayer le football lui-même d’un trait de plume. La difficulté véritable est sur cette ligne. Le pouvoir peut récupérer la compétition, les symboles, jusqu’à l’attribution de la victoire ; il ne peut récupérer le football lui-même. Celui-ci produit sans cesse des choses que le récit du régime ne peut contenir. Apprendre à les voir est ici l’essentiel.

Voyons d’abord comment s’opère la récupération.

L’incorporation du football italien au projet national fasciste commence vers 1926. Les recherches modernes en décrivent généralement le mouvement sans ambiguïté. À l’intérieur, le football sert à fabriquer l’unité nationale et à mobiliser les masses, à rassembler sous une même bannière des fidélités éparses. À l’extérieur, il doit exposer l’ordre, la modernité et le prestige du pays. L’organisation de la Coupe du monde de 1934 marque un sommet de cette entreprise. La fédération italienne assume des coûts considérables pour faire du tournoi une vitrine nationale : hospitalité, capacité d’organisation, attrait touristique. Les autorités mettent aussi en circulation de nombreux trains spéciaux pour attirer les spectateurs étrangers. Le stade fasciste, le chef présent en personne, le salut d’avant-match, les trophées d’après-match chargés des emblèmes du pouvoir : l’ensemble dépasse de loin l’organisation d’une compétition. C’est une représentation publique. On y joue la grandeur d’un État fasciste capable de tant d’exploits, si bien ordonné, et qui mérite tant que le monde vienne le voir.

La remise des trois coupes rend cette intention parfaitement explicite. À côté de la coupe d’or du vainqueur, la Tchécoslovaquie reçoit une « Coupe du Duce », nommée d’après le titre de Mussolini et remise par Mussolini lui-même. Un trophée qui devrait appartenir au football et aux joueurs porte le nom d’un dictateur et passe par ses mains. À cet instant, l’honneur du football et le prestige du régime sont soudés l’un à l’autre. Impossible de les séparer. La récupération ne saurait prendre une forme plus franche : graver son nom sur une victoire qui ne vous appartient pas.

Un autre fait donne, au passage, la mesure de ce qu’est devenue en quatre ans la construction appelée football. La Coupe du monde de 1934 est la première à comporter de véritables éliminatoires. Trente-deux équipes s’inscrivent ; seize accèdent à la phase finale. L’Italie elle-même, pourtant pays hôte, doit se qualifier : cas unique dans l’histoire de la compétition. Pour la première édition, il suffisait d’envoyer des invitations et de voir qui voulait venir. Quatre ans plus tard, il faut déjà départager, tour après tour, plus de trente équipes. Le football a grandi. Assez pour qu’un régime juge utile de consacrer tant d’efforts à le récupérer. Il faut qu’une chose ait acquis du poids pour que quelqu’un songe à se l’approprier. C’est ce poids, gagné par le football au cours de ces années, que convoite Mussolini.

II. Le retour des exclus : le refus de l’Uruguay

L’absence la plus criante de 1934 est celle du champion du monde en titre, l’Uruguay.

Pour la comprendre, il faut revenir quatre ans en arrière. En 1930, seuls quatre pays européens acceptent de traverser l’océan pour la première Coupe du monde, organisée en Uruguay. La plus grande partie de l’Europe reste chez elle. Elle invoque la durée du voyage, son coût, le refus des clubs de libérer les joueurs. Ces raisons ont leur réalité. Mais, du côté uruguayen, le souvenir est tout autre : le champion olympique en titre a organisé la première Coupe du monde, et la majeure partie du Vieux Continent n’a pas daigné venir. L’affront est resté. En 1934, lorsque vient le tour de l’Europe, l’Uruguay refuse donc de se rendre en Italie. Il devient le seul champion du monde de l’histoire à ne pas venir défendre son titre.

L’exemple montre avec une netteté rare que les restes d’une négation ne s’évanouissent pas. En 1930, on a dédaigné l’Uruguay et l’Amérique du Sud. Quatre ans plus tard, le ressentiment change de sens : c’est l’Uruguay qui dédaigne l’Europe. L’exclusion n’a rien réglé. Elle a seulement fait demi-tour pour revenir. L’exclu se souvient de l’avoir été, et sa façon de s’en souvenir consiste, lorsque vient son tour, à ne pas se présenter non plus. Un compte qui n’a pas été soldé ne disparaît pas : on le réinscrit de l’autre côté du livre.

L’absence de l’Uruguay prive aussi le tournoi d’une part essentielle de sa valeur sportive. Le champion du monde en titre n’est pas là ; l’Argentine, finaliste quatre ans plus tôt, envoie une équipe très loin d’être la meilleure dont elle dispose. Des deux grandes puissances sud-américaines, l’une manque entièrement, l’autre n’est que l’ombre d’elle-même. Ce championnat si soigneusement préparé par l’Italie fasciste pour être montré au monde se passe ainsi du champion de ce même monde lors de l’édition précédente. Une compétition censée établir qui est le plus fort laisse à sa porte celui qu’elle avait elle-même reconnu comme tel. Si somptueux que soit le spectacle, les organisateurs ne peuvent combler ce vide.

Certains récits ultérieurs avancent aussi des raisons intérieures à l’Uruguay : les finances, le calendrier, les mécontentements au sein de la fédération. Les éléments qui les étayent sont dispersés ; ce ne sont pas les causes premières retenues le plus couramment. Le fil le plus solide demeure celui d’un boycott en retour, en réponse aux absences européennes de 1930. Un championnat appelé « du monde » se prive, à sa deuxième comme à sa troisième édition, d’un grand morceau du monde. Et ces deux morceaux manquants renvoient au même compte jamais soldé : créanciers et débiteurs ont simplement échangé leurs places. Le plus grand reste du moment fondateur, cette brèche par laquelle une compétition dite mondiale ne parvient pas à contenir le monde entier, est toujours béant quatre ans plus tard.

III. La bataille de Florence et la querelle du « truquage »

Sur le chemin du titre italien, le quart de finale contre l’Espagne est le passage le moins propre.

À Florence, le premier match se termine sur un but partout. Rejoué dès le lendemain, il est remporté un à zéro par l’Italie. La violence est telle que l’affrontement restera sous le nom de « bataille de Florence ». Le gardien espagnol Zamora est blessé lors de la première rencontre. Pour la seconde, pas moins de sept titulaires espagnols manquent à l’appel. Un seul match a suffi pour mettre hors d’état de jouer la moitié de l’équipe. La presse espagnole de l’époque, puis la mémoire de la rencontre, soutiennent qu’une faute a été commise sur Zamora avant l’égalisation italienne et qu’un but espagnol a été refusé dans des conditions contestables. La demi-finale contre l’Autriche donne, elle aussi, à réfléchir. Les Autrichiens comptent alors parmi les meilleures équipes d’Europe ; leur « équipe miracle », la Wunderteam, est en pleine gloire. Avant cette demi-finale, l’Italie ne les a battus qu’une seule fois en douze rencontres. Ce jour-là, le terrain est boueux. Un but de Guaita suffit à donner la victoire aux Italiens, un à zéro. Le Suédois Eklind, qui arbitre la rencontre, sera ensuite désigné pour la finale.

De toutes les histoires qui entourent ces matches, la plus connue veut qu’Eklind ait rencontré Mussolini avant de diriger une rencontre, voire dîné avec lui. Elle a circulé partout et se retrouve dans d’innombrables récits postérieurs. Pourtant, à ce jour, ni procès-verbal, ni journal personnel, ni document officiel ne l’a établie. Même les auteurs enclins à reconnaître l’influence politique sur le tournoi de 1934 parlent le plus souvent, sur ce point, de rumeur faute de preuves solides. On a davantage affaire à une histoire sans cesse répétée qu’à un fait acquis. Ce qu’on peut affirmer directement, c’est qu’Eklind a arbitré à la fois la demi-finale et la finale ; c’est aussi que l’Italie a bénéficié d’une tolérance arbitrale de pays hôte et d’un climat politique favorable.

Ce climat ne se réduit ni à un arbitre ni à un dîner. La formule à élimination directe amplifie elle-même les hasards. Tout se joue sur une rencontre : quelques brutalités de plus, quelques décisions orientées, et les conséquences sont irréversibles. Aucun match retour ne permet de les corriger. À cela s’ajoutent des tribunes combles acquises au pays hôte, des clameurs unanimes, et cette pression politique dont personne n’ignore l’existence. En entrant sur la pelouse, les visiteurs n’ont pas seulement onze Italiens en face d’eux. Ces avantages structurels sont bien réels ; nul besoin de prouver une machination particulière pour les établir. La clé de 1934 est là, dans ces avantages, plutôt que dans les dîners introuvables dans les archives.

Il faut ici avancer sur une corde raide. Un récit commode voudrait que l’Italie ait gagné uniquement par la fraude, que des arbitres corrompus aient offert les matches au pays hôte. Cette version a quelque chose de satisfaisant. Elle n’en est pas moins une autre simplification : du côté antifasciste, elle ramène à son tour le football à la seule politique. Elle est l’envers du discours du régime, « nous avons gagné, donc nous sommes grands ». Une face veut le triomphe d’un pouvoir ; l’autre veut ses manigances. Toutes deux s’empressent de transformer ces deux Coupes du monde en une histoire politique nette, sans bavure, où le noir et le blanc ne se mêlent jamais.

La vérité ne se laisse pourtant saisir par aucun des deux côtés. L’Italie de 1934 est réellement une grande équipe. Elle dispose d’une génération de joueurs accomplis, d’un entraîneur moderne comme Pozzo, d’une manière de jouer élaborée. Elle évolue aussi dans un environnement éminemment favorable au pays hôte, puissamment encadré par le régime. Les deux sont vrais à la fois. Dire qu’elle ne doit son titre qu’à la fraude efface sa valeur réelle ; dire qu’elle l’a gagné en toute équité efface la main du pouvoir qui pèse sur la balance. De moins en moins d’historiens sérieux réduisent 1934 à l’histoire d’un titre entièrement volé. Les archives ne contiennent pas de verdict établissant définitivement la corruption de l’arbitrage. On y trouve des accusations très fortes, déjà présentes à l’époque, et un environnement manifestement favorable à l’Italie. La formulation la plus juste serait donc celle-ci : une véritable grande équipe a gagné dans un environnement faussé. Il n’y a pas de verdict qui délivre d’un coup de cette difficulté, car aucune des deux vérités en jeu ne peut avaler l’autre.

Si l’on réclame si souvent un tel verdict, c’est que les deux histoires bien propres dispensent de se tourmenter. Que l’Italie ait tout gagné par la fraude, et le camp antifasciste tient son méchant sans mélange : on annule la victoire, la justice morale demeure intacte. Qu’elle ait gagné loyalement, et le régime tient son triomphe sans mélange : le football a docilement prouvé sa puissance et son ordre. Chacun prend le récit dont il a besoin ; chacun paie le même prix. Il faut aplanir ce qu’il y a de gênant dans la complexité du réel. Seulement, le football ne se laisse pas aplanir. Il nous met devant une équipe réellement talentueuse qui a réellement bénéficié d’avantages considérables ; devant une situation embarrassante qui ne permet ni de blanchir le régime ni de rayer l’équipe d’un trait. Cet embarras dont personne ne peut s’emparer est son reste le plus tenace. Reconnaître la complexité ne revient pas à ménager les uns ou les autres. Il faut tenir les deux vérités ensemble pour distinguer ce que la main posée sur la balance a effectivement écrasé de ce qu’elle n’a pas réussi à écraser.

Il faut dénoncer cette main qui pèse sur la balance. Nier du même geste la réalité du football de cette équipe serait aller trop loin. La récupération est une chose, le football en est une autre : il faut rendre à chacun sa place. Et, pour cela, commencer par dire ce qui faisait la qualité réelle du jeu italien.

IV. Le metodo de Pozzo : la substance propre du football

Ce jeu, dans sa réalité, est précisément ce que le discours du régime ne peut récupérer.

Les Italiens appellent metodo le dispositif de Pozzo, généralement noté 2-3-2-3. Sur le terrain, il évoque deux W superposés. Par rapport à la pyramide en 2-3-5, encore dominante lors de la première Coupe du monde, les deux inters reculent jusqu’aux abords du demi-centre pour mieux tenir le milieu. Le milieu est la charnière d’un match : qui le maîtrise décide où va le ballon et à quelle vitesse. Dans la pyramide, cinq avants montent ensemble et laissent souvent cet espace vide. Le metodo y ramène du monde, précisément pour combler ce manque. Il diffère aussi du WM de Chapman. Le WM fait reculer le joueur clé de l’axe jusqu’à en faire un défenseur chargé de marquer de très près l’avant-centre adverse, entièrement voué à la défense. Le metodo refuse de l’enfermer dans cette seule tâche : il doit pouvoir revenir défendre, mais aussi avancer pour organiser le jeu et distribuer le ballon. Il préfigure plutôt ce qu’on appellera plus tard le « meneur de jeu ». Au même déséquilibre, une attaque renforcée et une défense fragilisée par la réforme du hors-jeu, les Anglais répondent par le WM, les Italiens par le metodo. Deux voies, chacune avec ses choix et ses renoncements. Le metodo convient particulièrement aux équipes techniquement habiles, attachées aux passes courtes au sol et à la maîtrise du rythme. L’Italie de l’époque est justement de celles-là.

Il y a là un fil essentiel. Durant ces années, la tactique poursuit sa propre évolution, sans guère se soucier de la politique dans les tribunes. La modification du hors-jeu en 1925 oblige l’attaque et la défense à chercher un nouvel équilibre. Le WM anglais et le metodo italien sont deux réponses à la même difficulté. Cette évolution suit sa voie. Elle ne change pas de direction selon l’identité du pays hôte, et la présence d’un chef en tribune ne fait pas apparaître un but de plus. Un régime peut planter son drapeau au-dessus des champions ; il ne peut le planter dans le tableau tactique. Maîtriser le milieu, colmater la défense, faire circuler le ballon de l’arrière vers l’avant : ces recherches ont leurs origines et leur devenir, elles se transmettent de génération en génération. La politique ne peut ni les atteindre ni en prendre le relais. Une main peut brandir la victoire comme un drapeau. Mais ce qui rend une équipe digne de cette victoire a été lentement travaillé, ailleurs, pendant des années, par d’autres mains.

Le travail de Pozzo dépasse d’ailleurs les formations. Innovateur tactique, il accorde aussi une grande importance à la psychologie des joueurs et aux stages de préparation. Il réunit longtemps son équipe avant les échéances, étudie la forme et le caractère de chacun. Autrement dit, les succès italiens des années trente ne sont pas nés de la seule injonction de l’État. Ils reposent sur une gestion assez moderne de l’équipe nationale et sur toute une génération de joueurs arrivés à maturité. Il faut des années d’accumulation et le regard des professionnels pour constituer cela, peu à peu. Le décret le plus impérieux ne saurait le faire surgir.

C’est exactement là que se trouve la limite de la récupération. Le régime peut monter sur le podium et proclamer une victoire du fascisme. Il ne peut inventer ce jeu, former cette génération ni réfléchir à la place de Pozzo à la manière de tenir le milieu. Une phrase suffit à changer l’attribution de la victoire ; elle ne change pas ce qui l’a rendue possible. La substance du football, ses tactiques, ses techniques, les longues années de travail de ces joueurs, demeure hors de portée du récit officiel. Le pouvoir peut apposer son nom sur la coupe. Il ne peut l’apposer sur ce que font les pieds des joueurs. C’est aussi pourquoi l’on reconnaît de plus en plus volontiers que, dépouillée de tout son emballage fasciste, cette équipe reste une véritable grande équipe. Ses deux titres n’ont pas besoin de la mise en scène du régime pour tenir debout.

V. Les oriundi : les failles de la nation comme construction

Or, la plus grande faille du discours officiel se trouve dans l’effectif même de cette « équipe d’Italie ».

Le fascisme demande au football de prouver la puissance et la pureté de la nation italienne. Mais plusieurs joueurs de l’équipe championne en 1934 ne sont même pas nés en Italie. Le groupe le plus important vient d’Argentine. Ces hommes d’ascendance italienne, revenus d’Amérique du Sud pour porter le maillot de l’Italie, sont appelés oriundi. Parmi eux figurent Luis Monti, Raimundo Orsi, Enrique Guaita et Attilio Demaría. L’ossature de l’équipe chargée de prouver la pureté nationale est donc faite de Sud-Américains revenus par-delà l’océan.

Leur parcours remonte à une histoire migratoire dont les frontières sont tout sauf nettes. De la fin du XIXe siècle au début du XXe, des millions d’Italiens traversent l’Atlantique pour gagner leur vie en Argentine, en Uruguay et dans d’autres pays d’Amérique du Sud. Ils s’y établissent, y fondent des familles. Leurs descendants apprennent le football dans les rues et les ruelles de Buenos Aires ; ils grandissent au sein du football sud-américain. Lorsque certains se révèlent prodigieux, l’Italie les réclame au nom de l’ascendance et les habille de bleu. Sont-ils italiens ou argentins ? Tout dépend du côté de la ligne où l’on se place. Mais cette ligne, travaillée par les déplacements de millions de personnes, n’a jamais été nette. Ces joueurs formés en Amérique du Sud rapportent bien plus qu’une paire de pieds. Ils ramènent aussi une manière de jouer qui donne toute leur place à la technique et au dribble. Si le metodo de Pozzo fait tant cas des passes courtes au sol et de l’habileté balle au pied, la formation sud-américaine des oriundi y contribue largement. Jusque dans le jeu invoqué pour prouver la grandeur nationale, l’autre rive de l’océan est présente. Le fascisme réclame une nation pure, aux contours sans ambiguïté. Or, ce sur quoi il s’appuie est justement le produit d’une migration qui a brouillé ces contours. Même le football qui lui procure sa gloire n’est pas pur.

Monti est un cas à part. En 1930, lors de la première Coupe du monde, il dispute la finale avec l’Argentine. Lorsque celle-ci s’incline devant l’Uruguay, il est du côté argentin. Quatre ans plus tard, il joue la finale de 1934 du côté italien, et la gagne. Il reste à ce jour le seul joueur à avoir disputé des finales mondiales sous les couleurs de deux pays différents. Un homme, deux drapeaux, deux finales, quatre ans seulement entre les deux. Le régime veut faire dire au football : nous sommes une nation pure et solide. L’un de ses joueurs les plus précieux vient pourtant de jouer une finale pour une autre nation. Difficile de trouver meilleure épingle pour crever le mot « pureté ».

La querelle existe déjà à l’époque ; la postérité ne l’a pas inventée. En 1934, les journaux publient des satires sur les clubs et les dirigeants occupés à italianiser les joueurs, voire à dissimuler délibérément leurs véritables origines ethniques. Sont-ils italiens, oui ou non ? La dispute fait rage dès 1934. Pozzo oppose à ces critiques une défense devenue célèbre. En substance : puisque ces hommes satisfont aux conditions requises et doivent faire leur service militaire pour l’Italie, puisqu’ils peuvent même mourir pour elle, ils peuvent bien aussi jouer au football pour elle.

Cette défense vend pourtant la mèche. Elle admet que l’identité italienne de ces joueurs n’est pas une donnée naturelle, posée là une fois pour toutes. Il faut la justifier, la faire reconnaître, lui donner corps par une formule comme « prêts à mourir pour l’Italie ». La nation laisse ici apparaître ce qu’elle est : une construction. Elle n’est pas un bloc compact, aux bords bien tranchés. Elle est assemblée couche après couche à partir de l’ascendance, de l’éligibilité, des migrations et du choix de servir ; chacune de ses jointures peut jouer. Les oriundi sont les restes que cette construction ne parvient pas à recouvrir. Que de nombreux joueurs nés en Amérique du Sud et d’origine italienne aient rejoint l’équipe, c’est un fait. Qu’ils représentent naturellement et sans contestation un État-nation pur, c’est exactement le contraire des faits. Plus le fascisme veut faire prouver la pureté nationale par le football, plus l’équipe qu’il envoie sur le terrain la dément. Il brandit un titre pour consacrer la nation. Mais plusieurs des mains qui soulèvent la coupe viennent de l’autre côté de l’océan.

Au fond, aucune équipe n’a jamais poussé naturellement sur le sol d’une nation pure. Une sélection nationale est toujours délimitée par des règles qui décident qui est des nôtres. Ces règles ont toujours des marges, des points contestables. Jusqu’à quelle génération remonter l’ascendance ? Le lieu de naissance compte-t-il ? Et celui où l’on a grandi ? Et le pays pour lequel on veut jouer ? Chaque réponse trace une ligne humaine, que l’on peut déplacer dans un sens ou dans l’autre. D’ordinaire, ces lignes se cachent sous un drapeau. Personne ne les examine de très près, et chacun tient l’équipe nationale pour l’incarnation naturelle de la nation. Les oriundi portent ce fait dissimulé au beau milieu de la plus grande scène, la finale de la Coupe du monde. Ils ne sont pas une exception à la pureté nationale. Ils sont le moment où la construction nationale se trahit et se montre telle qu’elle est. Un régime décidé à faire prouver la pureté par le football soulève lui-même le drapeau qui la recouvrait. Chacun peut alors voir ce qu’il y avait dessous : des lignes mobiles, que l’on tire et que l’on repousse.

VI. 1938 : l’ombre de la guerre et des symboles plus voyants

Quatre ans plus tard, la Coupe du monde de 1938 se tient en France. Cette fois, l’ombre est beaucoup plus épaisse qu’en 1934.

La FIFA en a désigné le pays hôte à Berlin, en 1936. La France l’a emporté sur l’Argentine et l’Allemagne. L’attribution de deux éditions successives à l’Europe provoque une vive colère en Amérique du Sud, où l’on attendait une alternance entre Europe et Amériques. Ce mécontentement pèse directement sur l’absence de l’Argentine et de l’Uruguay. Pour l’Uruguay, c’est la deuxième défection consécutive. Cette fois, l’Argentine, finaliste huit ans plus tôt, ne vient pas non plus. L’Espagne, elle, est empêchée par la guerre civile. D’un côté, des Sud-Américains qui boudent à cause de l’attribution du tournoi ; de l’autre, une Espagne que sa propre guerre empêche de venir. Avant même le premier coup d’envoi, la politique a commencé à rayer des noms de la feuille de match. Qui pourra fouler la pelouse d’une compétition dite mondiale dépend de moins en moins de la qualité du football, de plus en plus de rancœurs et de canonnades qui lui sont étrangères. La Coupe du monde se tient désormais clairement dans l’ombre d’une guerre imminente. Et le plus sombre est encore à venir.

Le plus grand choc géopolitique est l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en mars 1938. L’Autriche se retire aussitôt de la Coupe du monde et ses meilleurs joueurs sont incorporés à l’équipe allemande. Elle aurait pourtant figuré parmi les grandes forces du tournoi. La Wunderteam a passé son sommet, mais ses fondations demeurent. Son retrait bouleverse le tableau ; la Suède passe le tour sans jouer. L’Allemagne, renforcée de plusieurs Autrichiens, est néanmoins éliminée par la Suisse à l’issue d’un match rejoué. Les récits ultérieurs attribuent souvent l’échec aux difficultés d’un assemblage forcé et à l’hostilité de deux groupes dont aucun ne veut céder à l’autre. Forcer deux équipes rivales à n’en faire qu’une ne donne pas une équipe plus forte : on obtient des individus qui tirent chacun de leur côté. Un régime peut avaler un pays sur une carte. Il ne peut, sur le terrain, fondre réellement deux équipes en une seule.

La disparition de l’Autriche est la récupération sous sa forme la plus nue. Il ne s’agit plus de coller une étiquette sur une victoire, mais d’effacer de la Coupe du monde une équipe entière, puis de redistribuer ses joueurs selon leur nouvelle nationalité. On gomme une frontière de force ; une équipe qui a enchanté l’Europe se trouve arrachée avec ses racines et jetée dans le hachoir politique. Le pouvoir ne se contente plus de manœuvrer aux abords du terrain. Il traite les hommes qui y jouent comme des biens que l’on peut transférer avec les territoires. Mais effacer le nom d’une équipe n’efface pas le fait que ce football a existé. La Wunderteam que l’on ne pourra plus jamais réunir est le reste laissé par cette suppression. L’annexion sur la carte n’atteint pas la place qu’elle occupe dans la mémoire.

Pour l’Italie aussi, les symboles fascistes sont plus ostensibles qu’à l’édition précédente. La scène la mieux documentée est celle du quart de finale contre la France. Les Italiens ne portent ni leur bleu habituel ni leur tenue de rechange blanche, mais des maillots noirs, la couleur du fascisme. Avant le coup d’envoi, ils font le salut fasciste. Affirmer qu’ils ont agi ainsi à tous les matches du tournoi demanderait des preuves moins lacunaires. La formulation prudente est celle-ci : le maillot noir et le salut contre la France sont solidement documentés ; leur généralisation à chaque rencontre exige davantage de précautions.

L’Italie finit par battre la Hongrie quatre buts à deux en finale, avec un doublé de Colaussi et un autre de Piola. Piola est l’un des meilleurs avants-centres de sa génération. L’équipe de 1938 a pourtant renouvelé plus de la moitié de son effectif par rapport à celle de 1934. Elle compte moins d’oriundi, davantage de joueurs du pays, et gagne tout de même. Sa force ne tient donc pas au hasard de quelques individualités : quelque chose, en dessous, est capable de produire dans la durée. Elle devient la première équipe à conserver la Coupe du monde. Avec ce deuxième titre, Pozzo accomplit lui aussi un exploit toujours inégalé : il reste à ce jour le seul sélectionneur double champion du monde. Cet accomplissement se suffit à lui-même, sans le renfort du discours fasciste. Gagner deux Coupes du monde en quatre ans relève du football. Le régime peut couvrir une équipe de symboles ; aucun de ces symboles n’explique pourquoi elle gagne. Ils appartiennent au pouvoir. Le ballon, ce sont toujours les joueurs qui le font vivre.

Sous toutes ces couches de symboles, la guerre est déjà à la porte. En 1938, la récupération du football par le régime atteint son expression la plus visible. Mais le monde qu’il entend récupérer va bientôt être réduit en cendres par l’incendie qu’il aura lui-même allumé. Un peu plus d’un an plus tard, l’Europe n’aura plus de Coupe du monde à disputer.

VII. Ceux qui ne se laissent pas récupérer : Sindelar et Leônidas

Sous tous les symboles et tous les trophées demeurent des hommes qu’aucun cadre politique ne parvient à contenir.

L’un d’eux est Matthias Sindelar. Au début des années trente, l’Autriche, que l’Europe surnomme la Wunderteam, l’« équipe miracle », est un temps ce que le continent possède de plus raffiné et de plus beau à regarder. Sindelar en est l’âme. Corps frêle, jeu léger, insaisissable : il conduit le ballon comme on glisse sur l’eau. On l’appelle l’« Homme de papier ». Dans un temps où règnent la force et les longs ballons aériens, il incarne un autre football, celui de l’intelligence et des pieds plutôt que de la puissance physique. Cet homme, qui aurait dû n’appartenir qu’à la pelouse et n’avoir rien à faire avec la politique, est empoigné par la main la plus brutale de son époque et entraîné dans le destin qu’elle lui réserve. Après l’Anschluss, il ne dispute pas la Coupe du monde de 1938 avec l’équipe allemande issue de la fusion forcée. L’interprétation dominante, par la suite, sera celle d’un refus de jouer pour la sélection nazie. Dans le détail, les sources divergent : résistance politique ouverte, ou refus justifié par l’âge, les blessures, la retraite ? Une chose est sûre : il ne rejoint pas l’Allemagne de 1938. Celui qui incarnait encore toute la fierté footballistique de Vienne choisit, une fois son pays effacé, de ne pas enfiler le maillot de celui qui l’a annexé.

Sa mort est le point de cette histoire qui exige le plus de retenue. Le 23 janvier 1939, lui et sa compagne Camilla Castagnola sont retrouvés morts dans leur appartement. La cause officielle est une intoxication au monoxyde de carbone due au gaz ou à un conduit de fumée. Trois explications conserveront leurs partisans : l’accident, le suicide par intoxication, l’assassinat par la Gestapo. Mais elles ne disposent pas de preuves équivalentes. En faveur de l’accident, il y a les plaintes antérieures des voisins au sujet d’un conduit défectueux. L’hypothèse du suicide s’appuie surtout sur des hommages littéraires ultérieurs et des interprétations psychologiques. Celle du meurtre politique procède principalement de déductions à partir du contexte : son attitude antinazie, l’attention que lui portait la police nazie, la hâte avec laquelle l’affaire a été classée. Aujourd’hui encore, on ne peut écrire avec retenue que ceci : la conclusion officielle est l’intoxication accidentelle. On ne peut exclure absolument ni le suicide ni le meurtre, mais les preuves publiques disponibles ne suffisent pas à faire de l’une de ces autres hypothèses un fait établi.

Un homme qui refuse le maillot du conquérant. Une mort toujours inexpliquée. Imposer une version de cette mort, celle d’un héroïque martyre politique ou quelque autre, serait encore une manière de faire entrer dans un récit bien propre quelqu’un qui ne s’était pas laissé récupérer. L’honnêteté consiste à laisser cette part obscure à sa place : ne pas effacer le poids silencieux de son absence sur le terrain, ne pas inventer à sa mort une certitude qu’elle n’a pas.

L’autre homme vient de l’autre bout du monde. Le Brésilien Leônidas, le « Diamant noir », est l’individualité la plus éclatante du tournoi de 1938. Au premier tour, le Brésil et la Pologne jouent un match devenu classique, gagné six buts à cinq par les Brésiliens. Leônidas en marque trois, le Polonais Wilimowski quatre. Sous une pluie battante, ils se répondent pour composer l’un des scores les plus fous de l’histoire du tournoi. Leônidas termine meilleur buteur avec sept réalisations, et cette Coupe du monde fait définitivement connaître le « Diamant noir » à la planète entière. Tandis que le fascisme européen transforme les stades en terrains de parade au service de l’État, un avant-centre noir du Brésil, venu de l’autre côté du monde, fait entrer pour la première fois, par la grâce de ses pieds, le charme d’un autre football dans le regard des spectateurs européens. En 1938, la pluralité des visages de cette construction qu’est le football apparaît avec une netteté particulière. Un régime peut la mettre en vitrine ; dans la même compétition, un homme que personne ne peut récupérer peut en faire jaillir un éclat pur.

Il faut démêler les légendes qui entourent Leônidas. La première lui attribue l’invention du retourné acrobatique. Il serait plus exact de dire qu’on lui en attribue couramment l’invention, ou du moins qu’il est le premier à avoir fait connaître le geste au monde entier. Il est bien le premier grand joueur à enchanter de ce geste le public européen de la Coupe du monde. Le titre d’inventeur absolu ne fait pourtant pas disparaître les précédents sud-américains. La seconde légende veut qu’il ait marqué pieds nus dans la boue. Son noyau est crédible : contre la Pologne, l’une de ses chaussures s’est détachée ou abîmée dans la boue, sans que l’arbitre s’en aperçoive au moment du but. Mais la version qui le fait jouer toute la rencontre pieds nus, transformant ce match en épopée du joueur déchaussé, relève manifestement de l’amplification dramatique.

Une autre controverse porte sur son absence du onze de départ dans la demi-finale perdue par le Brésil face à l’Italie. La version classique accuse les Brésiliens d’un excès de confiance : ils auraient voulu garder Leônidas pour la finale. Une autre explication, qui circule depuis longtemps elle aussi, le dit blessé après les deux rudes rencontres contre la Tchécoslovaquie ; les entraîneurs n’auraient pas voulu courir le risque. Qu’il n’ait pas commencé la demi-finale est un fait. Qu’il ait été ménagé par simple sous-estimation de l’adversaire n’est pas une conclusion incontestée.

Leônidas et Sindelar : l’un sous des couches de légende toujours plus épaisses, l’autre enveloppé dans le mystère de sa mort. Ils ont pourtant ceci en commun. Lorsque les régimes et les mythes veulent transformer ces deux Coupes du monde en un récit bien net, une part de ces hommes vivants passe toujours entre les mailles de l’histoire. La chaussure restée dans la boue, l’enquête classée trop vite : aucune version ne peut les absorber tout entières. Les hommes débordent les histoires qu’on en fait. Voilà le poste que la récupération ne parvient jamais à faire entrer dans ses comptes.

VIII. Récupérer la victoire, sans pouvoir récupérer le football

Un régime a réellement voulu annexer le football à l’État. Il a instrumentalisé le tournoi de 1934, attribué ses victoires à la gloire fasciste, couvert le sport de ses symboles. Il a voulu clouer son sens à une seule chose : la puissance de la nation, l’ordre du régime. Pendant un temps, il y a bien eu instrumentalisation. Le tournoi est devenu une réclame nationale diffusée au monde entier.

Mais le sens du football ne s’est pas refermé. Les oriundi ont démenti la nation pure qu’il était censé prouver : parmi les champions se trouvait un homme qui venait de jouer une finale pour un autre pays. Le jeu de Pozzo et le travail de cette génération étaient des choses que le régime ne pouvait ni produire ni emporter avec lui. Il pouvait changer l’attribution de la victoire, pas ce qui l’avait rendue possible. Quant aux accusations de truquage et d’intimidation, personne n’a pu les enfermer dans un verdict sans bavure. L’Italie était vraiment forte et elle a vraiment profité d’un environnement faussé : les deux demeurent vrais ensemble. Le refus de Sindelar, sa mort obscure, la chaussure de Leônidas dans la boue renvoient, eux aussi, à des hommes qu’aucun cadre ne peut absorber. Enfin, le régime et le monde qu’il voulait récupérer ont brûlé dans la guerre qu’il avait lui-même allumée.

Les deux titres sont restés. Ils appartiennent au football, non au régime. Leur réputation ne se séparera pourtant jamais de l’usage qu’en a fait ce pouvoir. Le consensus des recherches modernes ne consiste pas à abolir leur signification sportive, mais à montrer qu’ils portent toujours l’ombre de leur récupération fasciste. Il faut dire les deux à la fois : leur poids dans l’histoire du football est immense, leur ombre ne s’efface pas. Un trophée que le pouvoir a brandi au-dessus de sa tête, même gagné pour de bon, ne se débarrasse plus aisément des empreintes laissées par les mains qui l’ont tenu.

Quelque chose de plus général se cache là. La gloire fasciste d’un côté, la fraude de bout en bout de l’autre : ces deux versions semblent s’opposer. Au fond, elles procèdent de la même impulsion : refermer le sens du football sur la politique. L’une exige le triomphe d’un régime ; l’autre, ses basses œuvres. Toutes deux veulent une histoire nette et bien finie. Or, la vérité est le reste qu’aucune ne peut emporter : une véritable grande équipe, dans un environnement favorable et enveloppé de politique, avec des joueurs que le discours national ne parvient pas tout à fait à s’approprier, portée au pinacle par un régime capable de récupérer la victoire, incapable de récupérer le football. Ces légendes épaisses, le télégramme « vaincre ou mourir », le dîner d’Eklind, les certitudes sur la mort de Sindelar, Leônidas jouant pieds nus, sont pour la plupart les dépôts laissés par notre désir d’un récit bien propre. Dès qu’on les approche, chacune se défait en éléments moins bien rangés. Vouloir faire propre est un autre nom de la récupération. L’histoire du football, elle, refuse sans cesse qu’on la nettoie.

Si ces deux Coupes du monde méritent un regard aussi attentif, ce n’est pas qu’elles soient plus sombres que toutes les autres. C’est que la récupération s’y montre à nu et, du même coup, expose ses limites avec une netteté sans égale. Un régime a mobilisé presque toutes les forces d’un pays : organiser, faire du bruit, apposer des emblèmes, remettre des coupes. Il a récupéré à peu près tout ce qu’il pouvait. Et pourtant, il n’a saisi que l’enveloppe de la victoire, pas ce qui la faisait vivre. Ni le jeu de cette équipe, ni la diversité de cette nation, ni le départ ou la présence de ces hommes. Plus il a forcé, plus il a lui-même éclairé ce qui restait hors de sa prise. C’est la limite de la récupération. C’est aussi ce que ces deux titres chargés d’ombre laissent à ceux qui viennent après, et que l’on ne peut effacer.

Ceux qui ne se laissent pas récupérer sont toujours là, silencieusement, sous les symboles et les trophées. Celui qui ne voulait pas jouer pour le conquérant. Ceux qui étaient nés en Argentine et portaient le maillot italien. Celui qu’on a enveloppé de légendes. Et, dans les tribunes, les gens ordinaires pour qui un match compte davantage que toute politique. Le récit du régime leur fait rarement une place. Ils n’ont pourtant jamais quitté les lieux. Match après match, ils jouent, regardent, se souviennent. Si vaste que soit le drapeau du pouvoir, il ne peut recouvrir la part qui appartient à chacun.

Le football a traversé cette récupération. Il en a gardé une cicatrice indélébile, puis a poursuivi sa route. Le régime qui voulait clouer son sens à une place fixe a été le premier emporté par l’histoire. Le football est resté : on l’avait récupéré sans jamais parvenir à le prendre tout entier. L’impulsion qui veut le figer reviendra, sous un autre visage. Lui connaîtra sans doute encore ce qu’il a connu cette fois : on le récupérera, on s’en servira, on le chargera de toutes sortes de significations. Il gardera pourtant cette brèche par laquelle quelque chose échappe à la prise. Personne n’a fixé la direction à prendre ensuite. Le cycle continue de tourner.