Récupération
Un régime veut faire entrer le football dans l'État
(Point d'entrée : la Coupe du monde 1934 en Italie et la Coupe du monde 1938 en France)
1. Récupération — faire entrer le stade dans l'État
Le 10 juin 1934, à Rome. Après la finale, Mussolini remit lui-même les trophées, et pas un seul. L'Italie, championne, emporta la coupe du monde en or ; la Tchécoslovaquie, vice-championne, reçut une « Coupe du Chef », la Coppa del Duce ; l'Allemagne, troisième, reçut une coupe de la fédération italienne de football. Le stade où se joua la finale portait dans son propre nom celui du Parti national fasciste. Avant le coup d'envoi, les joueurs italiens firent le salut fasciste face aux tribunes. Coupe après coupe ainsi remise, la victoire se trouva soudée, maillon par maillon, aux symboles de la nation et du régime.
Rien de tout cela n'est une lecture politique que la postérité serait venue exhumer après coup : c'était, dès l'époque, un emballage politique parfaitement visible.
La pulsion de figer le football change ici de visage. Dans le moment fondateur de la première Coupe du monde, ceux qui voulaient fixer le jeu étaient ses propres gardiens internes, défendant l'allure que le jeu devait avoir, la pureté amateur, la centralité britannique. Cette fois, la force vient de l'extérieur, d'un régime, et ce qu'il veut fixer n'est plus l'allure du jeu mais son sens. Il veut que le football ne signifie plus qu'une seule chose : la puissance de l'État, l'ordre du régime. Il veut refermer le sens du football sur ce seul contenu, sans plus rien tolérer d'autre.
C'est un acte de colonisation. Une chose conditionnelle, un projet de légitimation propre à un régime précis en un moment précis, se fait passer pour une chose inconditionnelle, pour le sens même du football. Ce que l'Italie de Mussolini veut dire, c'est : nous avons gagné, donc l'Italie fasciste est forte, elle est ordonnée, elle mérite l'admiration du monde, comme si le football existait par nature pour venir témoigner de cette thèse. Il fourre de force un sport que des dizaines de millions de personnes aiment chacune à sa façon dans un usage unique, pour ne plus le faire servir qu'à la face d'un régime.
Et plus on veut récupérer le football jusqu'au bout, plus la récupération se révèle vaine. Si un régime se contentait de se servir du football en passant, glanant un peu de lustre en cas de victoire, indifférent en cas de défaite, passe encore. Mais le régime de Mussolini voulait tout. Il voulait que chaque victoire ne prouve qu'une seule chose, que le sens de ce sport revienne entièrement à l'État, sans tolérer que le football ait d'autres origines, d'autres significations. C'est précisément parce que cette thèse était posée de façon si totale, si absolue, que tout ce qui n'y tenait pas se mettait à sauter aux yeux, un par un. Une équipe pas tout à fait pure, un but dont on ne sait s'il fut vraiment gagné ou concédé, un homme qui refuse de se plier : placés dans un environnement moins agressif, personne n'y aurait prêté attention ; mais devant un régime voulant avaler d'une bouchée tout le sens du football, chacun d'eux devenait un reste qui sautait aux yeux. C'est une règle générale de ce geste qu'est la colonisation : plus on veut s'approprier tout entier le sens d'une chose, plus les bribes qu'on ne peut s'approprier se donnent à voir. Plus la récupération est totale, plus le reste saute aux yeux.
La récupération du football, en elle-même, peut être critiquée, et doit l'être. Qu'un régime s'approprie un sport pour en faire l'aval de sa propre légitimité n'est pas une chose ambiguë : c'est l'une des rares choses qui doivent être directement désignées et critiquées. Mais critiquer la récupération du football par le régime ne revient pas à rayer le football lui-même d'un trait de plume. La vraie difficulté se tient précisément sur cette ligne de partage. Le régime peut récupérer l'événement, récupérer les symboles, récupérer jusqu'à l'attribution de la victoire, mais il ne peut pas récupérer le football lui-même. Le football produit sans cesse ce que ce discours ne peut contenir, et voir clairement ce qui ne peut y tenir, voilà précisément la leçon la plus importante de ce chapitre.
Voyons d'abord comment s'est faite la récupération.
L'intégration du football italien au projet national fasciste commence aux alentours de 1926. Les recherches contemporaines décrivent ce processus de façon assez unanime : le football fut utilisé à la fois pour la nationalisation intérieure et la mobilisation des masses, ralliant sous une même bannière nationale des cœurs dispersés aux quatre coins du pays, et pour la démonstration, à l'étranger, de l'ordre, de la modernité et du prestige de cet État. Organiser la Coupe du monde de 1934 en fut un point culminant. La fédération italienne assuma des coûts d'organisation considérables, transformant le tournoi entier en vitrine nationale destinée à montrer son hospitalité, sa capacité d'organisation et son attrait touristique ; les autorités affrétèrent même de nombreux trains spéciaux pour attirer les spectateurs venus de l'étranger. Les stades fascistes, la présence en personne du Chef, le salut avant les matchs, les trophées portant après coup les symboles du régime : tout cela, ensemble, ne fut pas seulement l'organisation d'un tournoi, mais la mise en scène publique d'un spectacle démontrant à quel point cet État fasciste savait accomplir de grandes choses, à quel point il était ordonné, à quel point il méritait d'être regardé par le monde entier.
La remise des trois coupes mit cette signification en pleine lumière. Outre la coupe d'or du champion, la Tchécoslovaquie, vice-championne, reçut une « Coupe du Chef » nommée d'après le titre même de Mussolini, remise par Mussolini en personne. Un trophée qui aurait dû appartenir au football, aux joueurs, se retrouva coiffé du nom d'un dictateur et remis de sa propre main. À cet instant, l'honneur du football et la face du régime furent soudés l'un à l'autre, indissociables. Rien ne montre plus crûment ce qu'est la récupération que ce geste : graver son propre nom sur une victoire qui n'est pas la sienne.
Un autre fait, en passant, marque à quel point ce construct qu'est le football avait grandi en ces quelques années. 1934 fut la première Coupe du monde à instaurer de vraies qualifications : trente-deux équipes engagées, ramenées à seize pour la phase finale, et même l'Italie, pays hôte, dut passer par les qualifications pour y accéder, un cas unique dans l'histoire du tournoi. La première Coupe du monde n'avait eu qu'à lancer des invitations et voir qui viendrait ; quatre ans plus tard, il fallait déjà filtrer, tour après tour, une trentaine d'équipes. Le football avait grandi, grandi au point qu'un régime jugeait désormais rentable d'y consacrer tant d'efforts pour le récupérer. Une chose doit d'abord avoir acquis du poids pour qu'on songe à se l'approprier. Ce que Mussolini convoitait, c'était précisément ce poids que le football avait gagné au fil de ces années.
2. Le retour de l'exclu — le boycott de l'Uruguay
L'absence la plus criante de 1934 fut celle du tenant du titre, l'Uruguay.
Pour comprendre cette absence, il faut remonter quatre ans en arrière. En 1930, pour la première Coupe du monde organisée en Uruguay, seules quatre équipes européennes acceptèrent de traverser l'océan ; la majeure partie de l'Europe resta absente. Les raisons alors avancées en Europe furent le voyage, le coût, les clubs refusant de libérer leurs joueurs — des raisons qui avaient leur part de réalité — mais du point de vue uruguayen, que le champion olympique en titre organise pour la première fois la Coupe du monde et que le Vieux Continent, en majorité, ne daigne pas honorer l'invitation, cela resta en travers de la gorge. En 1934, quand vint le tour de l'Europe d'organiser le tournoi, l'Uruguay, tenant du titre, refusa de se rendre en Italie, devenant ainsi l'unique champion en titre de toute l'histoire de la Coupe du monde à n'être pas venu défendre son titre en personne.
C'est un exemple très net montrant que le reste laissé par une négation ne disparaît pas de lui-même. En 1930, ceux qu'on avait snobés, c'étaient l'Uruguay et l'Amérique du Sud ; quatre ans plus tard, ce ressentiment d'avoir été snobé se retourna en un snobisme de l'Uruguay envers l'Europe. L'exclusion ne fut jamais soldée : elle changea seulement de direction, et revint une fois de plus. L'exclu se souvient d'avoir été exclu, et la façon dont il s'en souvient, c'est de s'absenter à son tour, le moment venu. Un compte qui n'a pas été apuré ne fait que changer de camp pour se réinscrire une fois de plus.
L'absence de l'Uruguay vida aussi, du même coup, la valeur du tournoi. Le champion du monde en titre ne vint pas, et l'Argentine, finaliste quatre ans plus tôt, envoya cette fois une équipe bien loin de sa force maximale : des deux meilleures équipes d'Amérique du Sud, l'une fut totalement absente, l'autre sérieusement diminuée. Ainsi le tournoi de 1934, si soigneusement organisé par l'Italie fasciste pour se montrer au monde, se trouva précisément privé du champion du monde de l'édition précédente. Une compétition censée prouver qui était le plus fort du monde avait laissé à sa porte celui que tous reconnaissaient déjà comme le plus fort ; ce vide, aussi grandiose que l'organisateur ait rendu le spectacle, resta impossible à combler.
Certains récits ultérieurs évoquent aussi des facteurs internes à l'Uruguay, les finances, le calendrier, des mécontentements au sein de la fédération. Ces versions reposent sur des preuves dispersées et ne constituent pas l'explication principale retenue par le courant dominant. Le fil le plus solide reste celui-ci : un boycott en retour de l'absence européenne de 1930. Un tournoi qui se nomme « mondial » se trouva, à sa deuxième comme à sa troisième édition, privé d'une large part du monde, et la part manquante à la troisième édition était exactement le même compte non soldé que la part manquante à la deuxième, à ceci près que le créancier et le débiteur avaient échangé leurs places. Le plus grand reste du moment fondateur, ce trou que ce tournoi nommé « monde » ne parvenait pas à combler du monde entier, restait, quatre ans plus tard, béant à la même place.
3. La bataille de Florence et la querelle du « trucage »
Sur la route du titre italien, l'épisode le moins net fut le quart de finale contre l'Espagne.
Le match se joua à Florence : un match nul 1-1, puis une rejouée le lendemain que l'Italie remporta 1-0. La rencontre fut d'une rudesse extrême, et resta dans les mémoires sous le nom de « bataille de Florence ». Lors du premier match, le gardien espagnol Zamora fut blessé, et pour la rejouée, l'Espagne se retrouva privée de pas moins de sept titulaires du match initial : une demi-équipe fut ainsi mise hors d'état de jouer au fil de la rencontre. La presse espagnole de l'époque, comme la mémoire espagnole depuis, a toujours soutenu que l'Italie avait commis une faute sur Zamora avant d'égaliser, et qu'un autre but espagnol avait été refusé de façon contestable. La demi-finale contre l'Autriche fut, elle aussi, riche d'enseignements. L'Autriche était alors reconnue en Europe comme l'une des toutes meilleures équipes, sa « Wunderteam », l'équipe miracle, en pleine gloire, et avant cette demi-finale, l'Italie n'avait remporté qu'une seule victoire sur douze confrontations face à l'Autriche. Le jour de la demi-finale, sur un terrain boueux, l'Italie l'emporta 1-0 sur un but de Guaita. L'arbitre suédois de cette demi-finale, Eklind, fut ensuite désigné pour arbitrer la finale également.
La légende la plus célèbre entourant ces matchs veut qu'Eklind ait rencontré Mussolini avant le tournoi, et même dîné avec lui. Cette version circule très largement, revenant sans cesse dans d'innombrables récits ultérieurs, mais à ce jour, aucun procès-verbal, aucun journal intime, aucune archive officielle ne l'a confirmée. Même les auteurs enclins à admettre que 1934 subit une influence politique n'en parlent, le plus souvent, que comme d'une rumeur dépourvue de preuve solide. Elle ressemble davantage à une histoire qu'on s'est transmise encore et encore qu'à un fait solidement établi. Ce qu'on peut affirmer directement, c'est qu'Eklind, seul, arbitra à la fois la demi-finale et la finale, et que l'équipe hôte de 1934 bénéficia bel et bien d'un arbitrage clément et d'un climat politique favorable.
Or ce climat favorable ne tenait pas seulement à un arbitre, à un dîner. Le format à élimination directe amplifie en lui-même le hasard : un seul match tranche, et qu'on joue un peu plus rudement, qu'on arbitre un peu de travers, la conséquence se trouve scellée, sans match retour pour la corriger. Ajoutez à cela un stade comble à domicile, des clameurs unanimes, et cette pression politique dont tout le monde était parfaitement conscient : l'équipe visiteuse, en posant le pied sur cette pelouse, avait affaire à bien plus que onze Italiens. Ces avantages structurels sont bien réels, sans avoir besoin d'un quelconque coup monté pour être établis. Ce qui compte en 1934 se trouve précisément dans cet avantage structurel, et non dans ces dîners jamais vérifiés.
Il y a ici une corde raide qu'il faut savoir marcher avec prudence. Une explication commode consiste à dire que l'Italie a décroché son titre entièrement par le trucage, qu'un arbitrage corrompu a offert la victoire à l'équipe hôte. Ce discours, aussi satisfaisant qu'il paraisse, n'est qu'une autre forme de simplification, réduisant à son tour le football, cette fois depuis le camp antifasciste, à de la pure politique. Il est l'autre face de la même pièce que le discours du régime, « nous avons gagné, donc nous sommes grands » : d'un côté on veut le triomphe d'un régime, de l'autre son scandale, et les deux côtés se hâtent de raconter ces deux Coupes du monde comme une histoire politique nette, tranchée, en noir et blanc.
Mais la vérité ne se laisse récupérer par aucun des deux camps. L'Italie de 1934 était une équipe réellement forte : elle avait une génération de joueurs arrivés à maturité, un entraîneur moderne comme Pozzo, un jeu élaboré avec soin. En même temps, elle évoluait bel et bien dans un environnement hautement favorable à l'équipe hôte, et fortement enveloppé par le régime. Ces deux choses sont vraies à la fois. Dire qu'elle n'a gagné que par le trucage efface la force réelle de cette équipe ; dire qu'elle a gagné en toute équité efface le doigt du régime posé sur la balance. De moins en moins d'historiens sérieux racontent encore 1934 comme une histoire à sens unique, purement remportée par le trucage, car les archives ne contiennent en réalité aucun verdict qui établisse fermement un arbitrage corrompu ; il n'y a que de fortes accusations contemporaines des faits, et un contexte général manifestement favorable à l'équipe hôte. Le point d'atterrissage le plus juste est celui-ci : une équipe véritablement forte a gagné dans un environnement où l'on avait mis la main. Il n'y a pas de verdict net à rendre sur cette affaire, car des deux choses qu'elle doit tenir en équilibre, aucune ne peut absorber l'autre.
Si l'on veut toujours un verdict net, c'est que les deux histoires nettes rassurent l'une comme l'autre. Dire que l'Italie n'a dû sa victoire qu'à la fraude donne au camp antifasciste un méchant tout pur, annule la victoire d'un trait de plume, et laisse la justice moralement intacte. Dire que l'Italie a gagné en toute équité donne au régime un triomphe tout pur, le football se pliant docilement à prouver pour lui puissance et ordre. Les deux récits prennent chacun ce qui les arrange, et le prix qu'ils paient est le même : il faut aplanir cette complexité obstinée du réel. Mais le football, précisément, refuse de se laisser aplanir. Ce qu'il met sous les yeux, c'est une équipe véritablement capable mais qui a bel et bien profité d'un avantage considérable, une situation gênante qui ne permet ni de blanchir le régime, ni d'annuler cette équipe d'un trait de plume. Cette gêne qu'aucun des deux camps ne peut récupérer est précisément son reste le plus tenace. Reconnaître cette complexité, ce n'est arranger les choses pour personne ; c'est que ce n'est qu'en tenant les deux bouts à la fois qu'on peut voir clairement ce que ce doigt posé sur la balance a réussi à peser, et ce qu'il n'a pas réussi à peser.
Critiquer ce doigt posé sur la balance, il le faut. Nier du même coup le football réel de cette équipe, c'est aller trop loin. La récupération est une chose, le football en est une autre, il faut laisser chacun à sa place. Et pour laisser chacun à sa place, il faut d'abord dire clairement en quoi consistait, précisément, la vraie qualité du football de cette équipe.
4. Le metodo de Pozzo — la substance même du football
Le football réel de cette équipe est précisément ce que le discours du régime ne pouvait pas récupérer.
Le système de Pozzo, que les Italiens appelaient le metodo, généralement noté 2-3-2-3, dessinait sur le terrain comme deux W superposés. Comparé à la pyramide 2-3-5 encore courante lors de la première Coupe du monde, il ramenait les deux intérieurs vers l'arrière, près des demis centraux, afin de bien tenir le milieu de terrain. Le milieu est le pivot d'un match : qui le contrôle décide où va le ballon, à quel rythme, alors que la pyramide, en massant cinq hommes tout devant, laissait souvent ce milieu vide. Le metodo, en répartissant les hommes vers le centre, visait précisément ce vide. Il différait aussi du WM de Chapman. Le WM transformait entièrement ce joueur-clé du milieu en un stoppeur chargé de marquer l'avant-centre adverse, tout entier tourné vers la défense ; le metodo, lui, refusait de figer cet homme dans un seul rôle, voulant qu'il puisse à la fois se replier en défense et organiser le jeu vers l'avant, plus proche de ce qu'on appellerait plus tard l'ancêtre du meneur de jeu. Face à ce même déséquilibre en faveur de l'attaque et au détriment de la défense qu'avait créé la réforme de la règle du hors-jeu, les Anglais répondirent par le WM, les Italiens par le metodo — deux voies, chacune avec ses propres arbitrages. Le metodo convenait tout particulièrement aux équipes techniquement fortes balle au pied, portées sur les passes courtes au sol et le contrôle du tempo, et l'Italie d'alors était précisément une telle équipe.
Il y a ici un fil conducteur important. La tactique du football, pendant ces années, a continué d'avancer selon sa propre logique, sans grand rapport avec la politique des tribunes. La réforme de la règle du hors-jeu en 1925 força l'attaque et la défense à retrouver un nouvel équilibre ; les Anglais en tirèrent le WM, les Italiens le metodo, deux réponses différentes arrachées au même problème. Cette lignée d'évolution suivait son propre cours, quel qu'il fût, sans changer de direction selon l'identité du pays hôte, et sans qu'un but supplémentaire surgisse du néant parce qu'un chef était assis dans les tribunes. Un régime peut planter son drapeau au-dessus de la tête d'un champion ; il ne peut pas le planter sur un tableau tactique. La réflexion, sur le terrain, sur la façon de tenir le milieu, de renforcer la défense, de faire remonter le ballon de l'arrière vers l'avant, a sa propre origine et son propre cheminement, transmise de génération en génération, hors de portée du politique, et sans prise pour lui non plus. On peut brandir la victoire d'une seule main, comme un drapeau qu'on agite, mais ce qui rend cette équipe digne de la victoire, c'est un autre groupe de gens, ailleurs, qui l'a patiemment façonné pendant des années.
Le talent de Pozzo ne tenait pas non plus au seul système de jeu. Il fut à la fois un rénovateur tactique et un homme attentif à l'extrême à l'état psychologique des joueurs et à la préparation avant tournoi, réunissant l'équipe pour de longs stages, étudiant l'état et le tempérament de chacun. Autrement dit, le succès de l'Italie dans les années 1930 ne fut pas imposé par le seul décret d'un État : il reposait sur une gestion de l'équipe nationale déjà assez moderne, et sur toute une génération de joueurs arrivés à maturité. Ces éléments-là s'accumulent au fil des années, s'affinent par un regard professionnel, petit à petit, et aucun décret politique, si strict soit-il, ne saurait les faire surgir du néant.
C'est précisément là que se trouve la limite de la récupération. Le régime peut se tenir sur le podium et appeler cette victoire une victoire fasciste, mais il ne peut pas fabriquer ce système de jeu, ni former cette génération de joueurs, ni faire à la place de Pozzo le travail de réflexion sur le contrôle du milieu. L'attribution de la victoire peut être réécrite d'une phrase ; la façon dont la victoire est advenue, elle, ne peut pas être réécrite. La substance du football, ce système tactique, ces techniques, les efforts patients de toute une génération, restent fermement hors de portée du discours du régime. Le régime peut apposer son nom sur le trophée ; il ne peut pas l'apposer sous les pieds des joueurs. C'est aussi pourquoi, par la suite, de plus en plus de monde a été prêt à reconnaître que, même dépouillée de tout son emballage fasciste, cette équipe demeurait une équipe véritablement forte, et que ses deux titres n'ont pas besoin du récit du régime pour tenir debout.
5. Oriundi — la faille dans le construct de la nation
Or la plus grande faille du discours du régime ne se trouvait nulle part ailleurs que dans la composition même de cette « équipe d'Italie ».
Ce que le fascisme voulait que le football prouve, c'était la puissance et la pureté de la nation italienne. Mais dans cette équipe championne de 1934, plusieurs joueurs n'étaient même pas nés en Italie. Le groupe le plus important venait d'Argentine. Les Italiens appelaient oriundi ces joueurs de sang italien revenus d'Amérique du Sud pour revêtir le maillot azzurro : Luis Monti, Raimundo Orsi, Enrique Guaita, Attilio Demaría en faisaient partie. Une équipe censée prouver la pureté de la nation avait pour colonne vertébrale des Sud-Américains revenus après avoir traversé l'océan.
L'origine de ces hommes remonte à une histoire migratoire aux frontières floues. De la fin du dix-neuvième siècle au début du vingtième, plusieurs millions d'Italiens traversèrent l'Atlantique pour gagner leur vie, affluant vers l'Argentine, l'Uruguay et d'autres pays sud-américains. Ils s'y installèrent, y eurent des enfants, et leurs descendants apprirent le football dans les rues de Buenos Aires, devenant partie intégrante du football sud-américain. Quand des talents surgirent parmi ces enfants, l'Italie, en vertu du sang, les réclama de nouveau et leur fit endosser le maillot bleu. Que ces hommes fussent italiens ou argentins dépendait de la ligne sur laquelle on se plaçait pour regarder, et cette ligne elle-même, tirée par la migration de millions de personnes, n'avait jamais été claire. De plus, ces joueurs élevés en Amérique du Sud rapportaient avec eux non seulement leurs jambes, mais aussi ce style sud-américain porté sur la technique et le dribble. Le metodo de Pozzo, si attaché aux passes courtes au sol et au jeu de pied, devait beaucoup au fond sud-américain de ces oriundi. Même le système italien censé prouver la puissance de la nation portait, jusque dans sa moelle, une part d'outre-Atlantique. Le fascisme voulait une nation pure aux frontières nettes ; mais ce sur quoi il prenait appui était précisément le produit de cette histoire migratoire qui brouillait ces frontières, et jusqu'au style de jeu qui lui valait la gloire n'était pas pur non plus.
Monti fut particulièrement singulier. Lors de la première Coupe du monde en 1930, c'est lui qui disputa la finale pour l'Argentine. En 1930, l'Argentine perdit la finale face à l'Uruguay, et Monti se tenait du côté argentin. Quatre ans plus tard, il se tenait du côté italien, disputa la finale de 1934, et gagna. À ce jour, il demeure le seul joueur à avoir disputé des finales de Coupe du monde pour deux pays différents. Un seul homme, deux drapeaux, deux finales, à quatre ans d'écart seulement. Le régime voulait faire dire au football que nous sommes une nation pure et solide, mais l'un de ses joueurs les plus précieux venait à peine de disputer une finale pour un autre pays. Rien ne pouvait mieux crever le mot « pure » que cela.
On se disputait déjà là-dessus à l'époque même ; ce n'est en rien une invention de la postérité. La presse de 1934 contenait déjà des railleries, se moquant des clubs et des dirigeants qui s'affairaient à « italianiser » les joueurs, allant jusqu'à dissimuler délibérément leurs origines ethniques réelles. Autrement dit, la question de savoir s'ils comptaient ou non comme Italiens fit déjà, sur le moment même, l'objet d'une dispute acharnée en 1934. Face à ces critiques, Pozzo eut une défense restée célèbre, dont l'idée était, en substance, que puisque ces hommes éligibles devaient accomplir leur service militaire pour l'Italie, et pouvaient même mourir pour elle, ils pouvaient aussi bien jouer au football pour elle.
Cette défense elle-même vendait précisément la mèche. Elle reconnaissait une chose : l'identité italienne de ces hommes n'était pas donnée d'emblée par la naissance, c'était quelque chose qui devait être argumenté, disputé, étoffé par une phrase du genre « prêt à mourir pour l'Italie ». La nation, ici, révélait son vrai visage de construct. Ce n'est pas un bloc solide aux frontières nettes ; c'est une chose montée couche par couche à partir du sang, de l'éligibilité, de la migration, du service rendu, et chaque jointure peut se desserrer. Les oriundi sont exactement le reste que ce construct ne parvient pas à recouvrir. Qu'un grand nombre de joueurs nés en Amérique du Sud, de sang italien, aient été intégrés à cette équipe, voilà le fait ; dire qu'ils représentaient naturellement, sans conteste, une nation-État pure, voilà exactement le contraire du fait. Plus le fascisme voulait se servir du football pour prouver la pureté de la nation, plus l'équipe qu'il envoyait sur le terrain démasquait cette prétendue pureté. Il brandissait un titre pour redorer le blason de la nation, et parmi les mains qui brandissaient la coupe, plusieurs venaient de l'autre côté de l'océan.
En fin de compte, il n'y a jamais eu d'équipe née naturellement d'une nation pure. Une équipe nationale est toujours délimitée par un ensemble de règles décidant qui compte comme des siens, et cet ensemble de règles a toujours des marges, toujours des points à disputer. Jusqu'à combien de générations compte le sang, le lieu de naissance compte-t-il, l'endroit où l'on a grandi compte-t-il, la disposition à jouer pour tel pays compte-t-elle : chacune de ces lignes est tracée par des hommes, et chacune peut se tracer dans un sens comme dans l'autre. D'ordinaire, ces lignes se cachent sous un drapeau national, personne ne va y regarder de près, et tout le monde tient pour acquis que l'équipe nationale incarne naturellement cette nation. Les oriundi ont mis cette chose habituellement cachée en plein centre de la scène d'une finale de Coupe du monde. Ils ne sont pas une exception à la pureté nationale ; ils sont le moment où ce construct qu'est la nation laisse voir son vrai visage. Un régime qui tenait absolument à se servir du football pour prouver une pureté a, de ses propres mains, soulevé le drapeau national qui la recouvrait, laissant tout le monde voir que cette prétendue nation pure n'était, en dessous, qu'une série de lignes qu'on pouvait déplacer dans un sens ou dans l'autre.
6. 1938 — l'ombre de l'avant-guerre et des symboles plus visibles
Quatre ans plus tard, la Coupe du monde 1938 se tint en France, et cette fois, l'ombre était bien plus épaisse qu'en 1934.
L'attribution du tournoi avait été décidée par la FIFA à Berlin en 1936, la France l'emportant sur l'Argentine et l'Allemagne. Que la Coupe du monde revienne une deuxième fois de suite en Europe provoqua un vif mécontentement en Amérique du Sud, qui attendait depuis toujours une alternance entre l'Europe et les Amériques. Ce mécontentement pesa directement sur l'absence de l'Argentine et de l'Uruguay. L'Uruguay en était déjà à son deuxième tournoi consécutif manqué, et cette fois, même l'Argentine, vice-championne quatre ans plus tôt, resta à l'écart. L'Espagne, elle, ne put participer à cause de sa guerre civile. D'un côté, l'Amérique du Sud boudait par dépit à cause de la querelle sur l'organisation ; de l'autre, l'Espagne ne pouvait venir à cause de sa propre guerre civile ; avant même le coup d'envoi, la politique du dehors avait déjà commencé à supprimer des noms du dedans. Dans une compétition qui se nomme mondiale, qui pouvait fouler cette pelouse dépendait de moins en moins de qui jouait le mieux, et de plus en plus de rancunes et de coups de feu extérieurs, sans rapport avec le football lui-même, par-delà les murs. C'était déjà une Coupe du monde manifestement enveloppée dans l'ombre de la veille d'une grande guerre, et la véritable ombre restait encore à venir.
Le plus grand choc géopolitique vint de l'union de l'Allemagne et de l'Autriche, l'Anschluss. En mars 1938, l'Allemagne annexa l'Autriche. L'Autriche se retira aussitôt de la Coupe du monde, et ses meilleurs joueurs furent intégrés à l'équipe d'Allemagne. L'Autriche était l'une des équipes fortes de ce tournoi ; sa « Wunderteam », bien que n'étant plus à son apogée, gardait encore de la substance, et son retrait bouleversa tout le tableau, la Suède se qualifiant ainsi sans avoir à jouer. L'équipe d'Allemagne, bien qu'ayant absorbé une partie des joueurs autrichiens, fut éliminée lors d'une rejouée contre la Suisse. Les récits ultérieurs attribuent souvent cet échec aux problèmes d'intégration d'un assemblage forcé, et à cette atmosphère d'hostilité où personne ne voulait céder à l'autre. Forcer deux équipes qui étaient, à l'origine, adversaires, à se fondre en une seule, ne produit pas une force accrue, mais un tas de sable où chacun garde ses propres arrière-pensées. Un régime peut avaler un pays sur une carte ; il ne peut pas, sur un terrain de football, fondre réellement deux équipes en une seule.
La disparition de l'équipe d'Autriche est la forme la plus nue de récupération. Il ne s'agissait plus seulement d'apposer une étiquette sur une victoire, mais d'agir directement : effacer de la Coupe du monde une équipe tout entière, intacte, puis redistribuer ses joueurs selon une nouvelle nationalité. Une frontière fut effacée de force, et une équipe qui avait naguère fasciné toute l'Europe fut ainsi déracinée et happée dans le hachoir de la politique. Ce n'était plus retoucher les marges du terrain, mais traiter les hommes qui s'y trouvaient comme une propriété qu'on peut redistribuer en même temps que le territoire. Mais même en effaçant le nom d'une équipe, on n'efface pas le fait que ce football-là a existé. Cette Wunderteam qu'on ne pourra plus jamais reconstituer est le reste laissé derrière une fois la suppression accomplie ; sa place dans la mémoire est un lieu que l'annexion territoriale ne peut atteindre.
Le lien entre l'équipe d'Italie et les symboles fascistes fut, cette fois, plus visible qu'à l'édition précédente. La scène la mieux documentée est celle du quart de finale contre la France : l'Italie ne porta ni son maillot bleu habituel, ni son maillot blanc de réserve habituel, mais endossa un maillot noir, la couleur du fascisme, et fit le salut fasciste avant le coup d'envoi. Que cela se soit reproduit à chaque match du tournoi est en revanche moins solidement établi. La formulation la plus prudente est que le maillot noir et le salut lors du match contre la France sont bien documentés, mais qu'il faut davantage de précaution avant de généraliser cela à chaque rencontre.
L'Italie battit finalement la Hongrie 4-2 en finale, Colaussi et Piola marquant chacun deux buts. Piola fut l'un des meilleurs avants-centres de sa génération, et cette Italie de 1938, comparée à celle de 1934, avait déjà changé la majeure partie de son visage, moins d'oriundi, plus de joueurs formés au pays, et elle gagnait tout de même. Sa force ne tenait pas au hasard de quelques individus, mais à un système capable, en profondeur, de produire de façon continue. C'était la première équipe de l'histoire de la Coupe du monde à conserver son titre avec succès, et le deuxième titre de Pozzo, un exploit que personne n'a égalé depuis : il demeure, aujourd'hui encore, le seul sélectionneur à avoir remporté deux fois la Coupe du monde. Cet exploit lui-même n'a besoin d'aucun surcroît venu du récit fasciste. Qu'une équipe puisse remporter deux Coupes du monde en quatre ans tient au football. Le régime peut la couvrir de symboles ; ces symboles n'expliquent pas pourquoi elle a gagné. Les symboles appartiennent au régime, le ballon reste joué par ces hommes-là.
Et sous ces couches de symboles, la guerre pesait déjà sur le seuil. La récupération du football par le régime atteignit, en 1938, son degré le plus visible, mais ce monde qu'il récupérait allait bientôt être réduit en terre brûlée par le feu qu'il avait lui-même allumé. Un peu plus d'un an plus tard, il n'y aurait plus de Coupe du monde à jouer en Europe.
7. Ceux qui ont refusé d'être récupérés — Sindelar et Leônidas
Sous tous les symboles et tous les trophées, il y a toujours des gens qu'aucun cadre politique ne parvient à récupérer.
L'un est Matthias Sindelar. L'équipe d'Autriche du début des années 1930, que l'Europe surnommait la « Wunderteam », fut un temps la plus raffinée, la plus plaisante à regarder du continent, et Sindelar en était l'âme. De constitution frêle, au jeu léger et flottant, dribblant comme s'il glissait sur l'eau, on le surnommait l'Homme de papier. À une époque dominée par la force et les longs ballons aériens, il incarnait un autre football, un football qui tenait à la tête et aux pieds plutôt qu'au corps. Un homme qui n'aurait dû appartenir qu'à la pelouse, sans aucun rapport avec la politique, se retrouva happé dans son propre destin par la main la plus brutale de son époque. Après l'Anschluss, il ne suivit pas cette équipe d'Allemagne fusionnée avec l'Autriche à la Coupe du monde de 1938. La compréhension dominante, chez les générations suivantes, est qu'il refusa de jouer pour l'équipe nationale nazie. Sur les détails, savoir s'il s'agissait d'un refus politique déclaré ou d'un prétexte invoquant l'âge, une blessure, la retraite, les sources divergent, mais qu'il n'ait pas rejoint l'équipe d'Allemagne de 1938 ne fait aucun doute. Un homme qui, tout récemment encore, incarnait toute la fierté footballistique de Vienne choisit, une fois son propre pays effacé, de ne pas revêtir le maillot de l'annexeur.
Sa mort est la partie de cette histoire qui exige le plus de retenue dans l'écriture. Le 23 janvier 1939, lui et sa compagne Camilla Castagnola furent retrouvés morts dans leur appartement, la cause officielle du décès étant une intoxication au monoxyde de carbone due au gaz ou à un défaut de conduit de cheminée. Depuis lors, trois versions ont chacune trouvé des tenants, l'accident, le suicide par empoisonnement, l'assassinat par la Gestapo, mais la force de leurs preuves respectives n'est pas égale. En faveur de l'accident, il y a les plaintes antérieures des voisins concernant un défaut de la cheminée ; en faveur du suicide, surtout des commémorations littéraires ultérieures et des interprétations psychologisantes ; en faveur de l'assassinat politique, on part surtout, par déduction, de sa posture antinazie, de l'attention que lui portait la police nazie, et du fait que l'enquête fut close trop vite. À ce jour, la formulation la plus mesurée ne peut que dire : la conclusion officielle est l'empoisonnement accidentel, le suicide et l'assassinat ne peuvent être entièrement exclus, mais aucune preuve publique suffisante ne permet d'élever l'une ou l'autre version alternative au rang de certitude établie.
Un homme qui refusa de revêtir le maillot du conquérant, et une mort qu'on ne parvient toujours pas à élucider. Forcer sa mort dans une seule version, qu'il s'agisse d'un héroïque martyre politique ou de toute autre chose, c'est en réalité, une fois de plus, vouloir récupérer de nouveau, dans une histoire propre et nette, un homme qui a refusé d'être récupéré. L'attitude la plus honnête est de laisser cette zone d'ombre là où elle est, sans effacer le poids silencieux que porte son refus de jouer, ni inventer pour cette mort une certitude qu'elle ne possède pas.
L'autre homme se trouvait à l'autre bout de la planète. Le Brésilien Leônidas, individualité la plus éblouissante de la Coupe du monde 1938, surnommé le « Diamant noir ». Le premier tour du Brésil contre la Pologne produisit un classique 6-5, Leônidas marquant trois buts, le Polonais Willimowski en marquant quatre, les deux hommes échangeant les coups sous une pluie battante dans l'un des scores les plus fous de l'histoire de la Coupe du monde. Leônidas termina meilleur buteur du tournoi avec sept buts, et le surnom « Diamant noir » se répandit dans le monde entier grâce à ce seul tournoi. Tandis que les fascistes d'Europe aménageaient le terrain en défilé militaire national, à l'autre bout du globe, un avant-centre noir brésilien, de ses pieds agiles, faisait entrer pour la première fois dans les yeux du public européen le charme d'un autre football. Combien de visages a ce construct qu'est le football : cela apparut avec une netteté particulière lors de cette édition de 1938, capable à la fois d'être exposé sur l'estrade d'un régime, et, au sein du même tournoi, de faire jaillir un éclat pur par un individu que personne ne pouvait récupérer.
Les légendes qui l'entourent doivent être démêlées une par une. La première veut qu'il ait inventé le retourné acrobatique. Plus exactement, on lui attribue généralement l'invention de ce geste, ou du moins le fait d'avoir été le premier à le répandre dans le monde entier. Il fut effectivement la première vedette à faire du public européen de la Coupe du monde des admirateurs conquis par ce geste, mais le titre d'inventeur absolu n'exclut pas des précédents sud-américains antérieurs. La seconde veut qu'il ait marqué pieds nus dans la boue. Le cœur de cette histoire est crédible : lors du match contre la Pologne, l'une de ses chaussures se détacha ou fut endommagée dans la boue, et l'arbitre ne s'en aperçut pas au moment du but. Mais la version plus exagérée, selon laquelle il aurait joué tout le match pieds nus, faisant de ce match une légende du pied nu, est manifestement amplifiée de façon dramatisée.
Il y a encore un point de controverse : pourquoi Leônidas ne fut-il pas titulaire lors de la demi-finale perdue par le Brésil contre l'Italie. La version classique dit que le Brésil, trop confiant, voulait le garder pour la finale. Mais une autre version, également ancienne, dit qu'il était déjà blessé après les deux matchs acharnés précédents contre la Tchécoslovaquie, et que le staff technique n'osa pas prendre de risque. Qu'il n'ait pas été titulaire en demi-finale est un fait ; que ce soit purement par excès de confiance qu'il ait été mis de côté n'est pas un verdict qui fasse l'unanimité.
Leônidas et Sindelar, l'un enveloppé toujours plus épais de légende, l'autre enveloppé du mystère de sa mort, partagent pourtant un point commun. Quand le régime et le mythe voulaient l'un et l'autre raconter ces deux Coupes du monde comme une histoire propre et nette, il restait toujours, chez ces personnes bien vivantes, une part qui fuyait par les coutures du récit. Cette chaussure perdue dans la boue, cette enquête close trop vite, sont des choses qu'aucun discours ne parvient à récupérer entièrement. Une personne est toujours plus grande qu'une histoire : c'est le compte que la récupération ne parvient jamais à faire tomber juste.
8. La récupération prend la victoire, pas le football
Un régime a, un temps, sérieusement cherché à faire entrer le football dans l'État. Il instrumentalisa le tournoi de 1934, présenta l'attribution de la victoire comme une gloire fasciste, couvrit le football de ses propres symboles, voulut clouer le sens du football à ce seul contenu, la puissance de l'État, l'ordre du régime. Pendant un certain temps, il a effectivement instrumentalisé le football, en a fait une publicité nationale diffusée au monde entier.
Mais il n'est jamais parvenu à refermer le sens du football. Les oriundi ont crevé cette nation pure qu'il voulait prouver, l'équipe championne comptant dans ses rangs un homme qui venait de disputer une finale pour un autre pays. Le système de Pozzo et le savoir-faire de cette génération de joueurs sont ce qu'il ne pouvait ni fabriquer ni s'approprier ; l'attribution de la victoire peut être réécrite, la façon dont elle est advenue ne peut pas l'être. Les accusations de trucage et d'intimidation, personne n'a réussi à les établir en un verdict net : l'Italie était à la fois véritablement forte et bel et bien bénéficiaire d'un environnement manipulé, les deux à la fois vrais. Quant au refus de Sindelar et à sa mort inexpliquée, à la chaussure de Leônidas perdue dans la boue, ce sont des personnes qu'aucun cadre ne parvient à récupérer. Finalement, ce régime, avec le monde même qu'il voulait récupérer, fut consumé par le feu de guerre qu'il avait lui-même allumé.
Deux titres sont restés. Ils appartiennent au football, non au régime, mais leur réputation publique ne peut jamais se détacher de la façon dont ce régime s'en est servi. Le consensus des recherches contemporaines n'est pas de révoquer leur sens footballistique, mais de signaler qu'ils portent encore et toujours l'ombre de la récupération fasciste. Ces deux choses doivent être dites ensemble : ils pèsent d'un poids considérable dans l'histoire du football, et l'ombre qui pèse sur eux ne se lave pas non plus. Un trophée brandi bien haut par un régime, même remporté en toute authenticité, ne parvient plus jamais à laver entièrement les empreintes laissées par les mains qui l'ont brandi.
Il y a là-dessous quelque chose de plus général. La gloire fasciste et la fraude pure, ces deux discours, en apparence diamétralement opposés, procèdent au fond de la même pulsion : refermer le sens du football à l'intérieur de la politique. L'un veut le triomphe d'un régime, l'autre son scandale, mais les deux veulent une histoire nette et tranchée. Or la vérité est le reste qu'aucun des deux ne peut récupérer : une équipe véritablement forte, dans un environnement à la fois favorable et enveloppé par le politique, portée par un groupe de joueurs que le discours national ne pouvait réclamer proprement, brandie bien haut par un régime capable de récupérer la victoire mais non le football. Ces légendes pesantes, le télégramme du « vaincre ou mourir », le dîner d'Eklind, la conclusion sur la mort de Sindelar, le Leônidas au pied nu, la plupart ne sont que le dépôt laissé par le désir humain d'une histoire nette, et chacune, examinée de près, se dissout en quelque chose de moins net. Vouloir la netteté est précisément un autre nom de la récupération, et l'histoire du football, précisément, refuse encore et encore de se laisser nettoyer.
Si ces deux Coupes du monde méritent d'être examinées d'aussi près, ce n'est pas qu'elles furent plus sombres que les autres éditions, mais qu'elles ont poussé la récupération jusqu'à son point le plus cru, et ont ainsi éclairé, plus clairement que toute autre, la limite de la récupération. Un régime a mobilisé presque toute la force d'un État, organisant le tournoi, montant la mise en scène, apposant ses symboles, remettant les trophées : à peu près tout ce qui pouvait être récupéré l'a été. Mais même ainsi, ce qu'il a récupéré n'est que l'enveloppe de la victoire, non son intérieur, ni le jeu de pied de cette équipe, ni la pluralité de cette nation, ni les allées et venues de ces hommes. Plus il forçait, plus il éclairait lui-même, d'une lumière crue, tout ce qu'il ne parvenait pas à récupérer. C'est là la limite de la récupération, et c'est aussi ce petit quelque chose d'ineffaçable que ces deux titres marqués par une ombre ont légué à la postérité.
Ceux qui ont refusé d'être récupérés sont restés, tout du long, tranquillement tapis sous les symboles et les trophées. L'homme qui refusa de jouer pour le conquérant, ceux qui, nés en Argentine, portèrent tout de même le maillot italien, celui qu'enveloppe la légende, et ces gens ordinaires des tribunes pour qui un match comptait plus que n'importe quelle politique. Le récit du régime les mentionne rarement, mais ils étaient toujours là, match après match, jouant, regardant, se souvenant. Aussi grand que soit le drapeau du régime, il ne peut jamais recouvrir la part propre à chacun d'entre eux.
Le football a survécu à cette récupération, et poursuit sa route, portant une cicatrice qui ne s'effacera pas. Le régime qui voulait clouer le sens du football a lui-même été le premier balayé dans l'histoire, tandis que le football, lui, est toujours là : récupéré par lui, mais jamais récupéré tout entier. La pulsion de figer le football reviendra un jour, sous un nouveau visage encore, et le football sera sans doute, comme cette fois, récupéré, utilisé, chargé de toutes sortes de significations qu'on lui imposera, tout en gardant toujours une couture que rien ne parvient à absorber. Personne n'a décidé où la route mène ensuite. Le cycle continue de tourner.