Lectures historiques · Corée du Sud · 1987–1988
Comment faire durer hors de la rue ce qu’elle a conquis ?
De la mort de Park Jong-chul à l’élection directe du président, puis à une nouvelle Cour constitutionnelle. Il ne s’agit pas seulement de gagner une fois : il faut pouvoir obtenir des réponses du pouvoir sans devoir chaque fois redescendre dans la rue.
Park Jong-chul ne verra pas l’élection de cette année-là. Le 14 janvier 1987, cet étudiant de l’université nationale de Séoul meurt après avoir subi la torture par l’eau au centre d’interrogatoire policier de Namyeong-dong. La première version de la police attribue sa mort à un cri poussé après un coup sur la table. L’autopsie et les faits révélés ensuite rendent cette explication intenable.[1]
Une personne est morte, et l’organisme chargé de l’interroger peut encore commencer par donner à cette mort un nom qui ne le désigne pas. Dès lors, ce n’est plus seulement une affaire en attente de traitement. Qui peut enquêter, qui peut parler et qui doit répondre de ce qu’il a dit deviennent des questions présentes dans la vie des gens.
L’année laissera de grands mots : contestation, démocratisation, révision constitutionnelle, élection directe. Ne les laissons pas couvrir trop vite ce nom. Même après la transformation des règles politiques, Park Jong-chul n’est pas revenu. Sa mort n’est pas une ouverture de récit dont une histoire de réussite pourrait disposer, puis se défaire.
Si l’on veut suivre un changement, il faut donc demander comment les personnes peuvent exiger une autre explication sans attendre l’accord des dirigeants. Puis comment cette possibilité quitte le seul moment d’une pression collective pour entrer dans des dispositifs utilisables plus tard.
Ce qui ne devait plus être discuté doit revenir à la discussion
Le 13 avril, le gouvernement de Chun Doo-hwan annonce l’arrêt des discussions sur la révision et le maintien de la Constitution existante. Pour ceux qui demandent l’élection directe du président, il ne s’agit pas seulement d’une revendication non satisfaite. Les dirigeants déclarent fermée la voie permettant de changer ce mode de désignation.[2]
Le différend ne se réduit pas au goût pour tel candidat. Tant que le président est choisi par le collège électoral existant, un filtre demeure entre l’électeur ordinaire et ce poste : précisément celui qu’il demande de modifier. La revendication du suffrage direct vise à changer qui donne le dernier vote pour l’attribution de cette fonction.
Le 9 juin, Lee Han-yeol, étudiant à l’université Yonsei, est grièvement blessé par un projectile lacrymogène de la police. Le lendemain, le parti au pouvoir désigne Roh Tae-woo comme candidat à la présidence selon le système indirect existant. Le même jour commencent de grandes manifestations. Le changement réclamé et la succession préparée par les autorités se heurtent dans un même calendrier.[3]
Lee Han-yeol ne meurt pas le 9 juin. Il succombe le 5 juillet. Lorsque la concession politique du 29 juin est annoncée, il est toujours grièvement blessé. Garder dans leur ordre blessure, déclaration et décès empêche de comprimer une vie en un symbole facile à mémoriser.[10]
La pression de juin provient d’une participation continue, dans plusieurs villes et parmi des groupes différents, non d’un seul rassemblement dont tout s’achèverait à la dispersion. Les actions des étudiants, des groupes religieux et d’autres citoyens empêchent que l’arrêt des discussions reste une décision maintenue par la seule parole du camp au pouvoir.[3]
Le 29 juin, Roh Tae-woo publie une déclaration acceptant l’élection présidentielle directe et d’autres demandes de réforme. Par rapport au 13 avril, le changement est net : une question que les gouvernants avaient déclarée close redevient une question à laquelle ils doivent répondre. La déclaration n’achève pas la révision constitutionnelle. L’inachèvement ne signifie pas que rien n’ait été concédé.[2]
Dire seulement « les autorités ont enfin voulu réformer » ramènerait facilement les contestataires à un décor attendant une faveur. Dire seulement « la rue a gagné » ferait aussitôt surgir une autre difficulté : après la dispersion, faudra-t-il payer de nouveau le même prix si le même barrage se présente ?
Il faut de la force pour porter une question devant le pouvoir. Il faut encore d’autres réalisations pour lui donner un chemin ordinaire. Une autorité qui ne répond que sous la pression prolongée d’innombrables personnes dans la rue ne laisse pas encore la vie quotidienne reprendre avec confiance.
Les règles sont écrites, mais tout le monde ne les écrit pas ensemble
La rédaction constitutionnelle qui suit n’est pas menée article par article par chaque personne présente sur les places. Des négociations à huit entre les principaux partis produisent des accords décisifs ; l’Assemblée nationale poursuit la mise en forme et l’examen du texte, qui est enfin soumis au référendum. Table de négociation, Parlement et électeurs accomplissent des tâches différentes.[4]
Cet agencement peut transformer les demandes en dispositions praticables. Il pose aussi la question de la représentation. Forcer l’ouverture d’une négociation et décider de chacune de ses clauses ne constituent pas la même participation. Les manifestants ne deviennent pas pour autant sans effet ; ceux qui siègent à la table n’ont pas pour autant exprimé toutes les demandes.
Les archives parlementaires conservent des objections sur le processus constituant et d’autres choix institutionnels. Le vote d’adoption n’est pas unanime non plus : le 12 octobre 1987, 254 voix se prononcent pour et quatre contre. La majorité atteint le seuil requis, mais ne fait pas disparaître les quatre non des archives.[4]
Le projet de révision est adopté par référendum le 27 octobre, puis promulgué le 29. Le président doit être élu par le peuple au suffrage universel, égal, direct et secret, pour cinq ans, sans possibilité de réélection. Le poste demeure ; le mode d’accès et la durée de présence ont changé.[2][5]
Il ne s’agit pas d’affaiblir l’État autant que possible. Un président arrivé par les nouvelles procédures doit toujours décider, organiser l’administration et assumer les affaires du pays. Le changement porte sur le titre en vertu duquel il accède au poste et sur les limites qui continuent à l’entourer, non sur la disparition de toute capacité à agir.
L’élection directe du 16 décembre ne donne d’ailleurs pas immédiatement la présidence à l’opposition. Roh Tae-woo l’emporte avec 36,6 pour cent des voix. Kim Young-sam et Kim Dae-jung se présentent séparément ; ils ne sont pas réunis derrière un candidat commun.[6]
Deux jugements rapides tentent le lecteur. Puisqu’un homme de l’ancien camp au pouvoir gagne, toute la lutte aurait été vaine. Ou bien : puisqu’il y a désormais suffrage direct, les inégalités, les illégalités et les conflits électoraux n’auraient plus d’importance. Les deux sautent une distinction réelle : qui gagne cette élection et qui a obtenu le droit de voter directement ne sont pas la même question.
On ne peut pas davantage additionner les voix des deux candidats d’opposition pour affirmer qu’une candidature unique les aurait toutes reçues à l’identique. Les électeurs ne sont pas des jetons que les lecteurs ultérieurs peuvent regrouper à leur guise. La division a réellement influencé la compétition. Mais le résultat d’une élection qui n’a pas eu lieu n’est pas conservé dans les archives.
De la revendication d’élections directes à leur tenue effective, le nom du vainqueur ne suffit donc pas comme mesure. Et de leur tenue à une compétition équitable et durable, l’existence de bulletins ne permet pas non plus de déclarer le travail terminé. Le nouveau passage est réel. Il reste à l’éprouver.
Ne pas devoir chaque fois réunir autant de monde
Une autre transformation ressemble moins à une nouvelle électorale : la Constitution crée une Cour constitutionnelle. Elle lui confie notamment le contrôle de constitutionnalité, la destitution, la dissolution des partis, les conflits de compétences et la plainte constitutionnelle. Cette dernière offre une voie particulière de protection des droits fondamentaux aux personnes lésées par le pouvoir de l’État.[7]
Il ne s’agit pas de permettre à quiconque est mécontent d’un jugement de recommencer ailleurs exactement la même affaire. Les compétences et les conditions de recevabilité ont des limites légales. Mais la question d’une personne peut désormais avoir une chance d’atteindre un lieu de contrôle sans dépendre d’abord de l’organisation d’une grande manifestation.
La nouvelle Constitution entre en vigueur dans son ensemble le 25 février 1988. L’élection directe de décembre précédent n’est pas une erreur de date : les dispositions transitoires autorisent une élection anticipée pour mettre en place le nouveau régime. Promulgation, préparatifs et entrée en vigueur générale peuvent ainsi s’articuler.[5]
La Cour constitutionnelle ne fonctionne pas non plus pleinement dès le jour d’octobre 1987 où elle est inscrite dans le texte. La loi qui l’organise entre en vigueur le 1er septembre 1988 ; ses neuf premiers juges sont nommés le 15 du même mois. Entre une place nouvelle dans un document et une institution capable de recevoir une demande, il reste l’organisation, les lois et les personnes.[7][8]
L’écart entre les dates nous interdit de donner à quelqu’un, par anticipation, une garantie qu’il ne possède pas encore. Pour une personne demandant des explications en 1987, une cour constituée l’année suivante n’est pas un recours déjà suffisant.
Constituer la cour ne prouve pas non plus qu’elle fonctionnera toujours efficacement par la suite. Ce qui apparaît en 1988 est un nouvel agencement, non un certificat de réussite signé d’avance. Il faudra regarder ce qu’elle accepte d’examiner, comment elle décide et si les résultats peuvent être réalisés.
Pendant la révision et l’élection, les revendications ouvrières ne s’arrêtent pas. Les archives de la démocratisation conservent un journal des luttes de 1987 allant jusqu’au 7 septembre. Il recense, dans des régions et des entreprises différentes, les actions pour améliorer les conditions de travail et organiser des syndicats. Après juin, des possibilités de faire entendre sa voix restent à conquérir dans les usines.[9]
Placer ces actions à côté de l’élection directe ne revient pas à nier la valeur d’un bulletin. C’est justement parce qu’on commence à choisir directement le président qu’un autre fait devient plus visible : le droit de choisir le dirigeant du pays ne fait pas automatiquement entendre les exigences de chacun quant à ses conditions de travail quotidiennes. Participation politique et expression au travail sont liées, mais ne se convertissent pas spontanément l’une dans l’autre.
Inutile donc de chercher pour 1987 un vainqueur qui aurait tout fait. Les manifestants obligent à rouvrir l’agencement existant ; partis et Parlement inscrivent une partie des demandes dans un texte ; les électeurs votent. D’autres organisent ensuite la Cour, tandis que d’autres poursuivent la lutte dans les usines. Aucun n’accomplit seul toute la transformation.
Revenons à Park Jong-chul au début de l’année. La nouvelle élection ne peut lui rendre la vie ; la nouvelle Cour ne peut faire que la première explication mensongère n’ait jamais été donnée. Ce que le changement peut faire, c’est ajouter, pour une autre personne emmenée plus tard par un organisme d’État, des voies d’enquête et de recours dont cet organisme n’est pas l’unique maître. Leur portée doit encore être éprouvée dans des expériences ultérieures concrètes.
Les rues doivent finir par se vider. Il faut rentrer chez soi, retourner en classe et au travail. On ne peut engager indéfiniment toute sa vie dans une contestation sans date de fin. La persistance d’un changement ne se mesure donc pas seulement au nombre de personnes rassemblées le jour de la concession. Elle se mesure aussi aux chemins qui restent à la question d’un individu une fois la foule dispersée.
La Corée du Sud de 1987–1988 ne donne pas de réponse définitive. Elle montre qu’une discussion fermée peut se rouvrir, qu’une demande de vote direct peut devenir procédure et qu’un nouvel organe de contrôle peut être créé. Mais qui représente-t-on, comment se déroule la compétition et comment interroger dans la vie courante ? Aucune de ces questions ne devient superflue parce qu’un de ces changements a eu lieu.
Sources et note de lecture
Cet essai porte sur des événements historiques documentés : ce n’est ni un cas inventé, ni un classement des pays, ni un guide du droit en vigueur. Les faits rapportés, les décisions juridiques et la lecture structurelle de l’auteur restent distincts. Aucun dialogue, pensée intime ou personnage composite n’est ajouté. La version anglaise d’origine a été écrite indépendamment ; les deux écritures chinoises donnent le texte intégral. Cette version française a été rédigée directement à partir de l’essai chinois complet, pour ses propres lecteurs. Les références numérotées ci-dessous précisent les documents, les passages utilisés et les limites d’accès aux sources. Le rapport préparatoire a aidé à choisir les cas ; il ne remplace pas ces pièces vérifiables. Proposition, approbation, certification et entrée en vigueur ne sont pas confondues en une seule date. Le travail philosophique de fond, proposé en lecture facultative en anglais et en chinois, fournit une manière de poser des questions, non des preuves historiques de substitution.
- Archives de l’université nationale de Séoul · Park Jong-chul et la mobilisation de juin
Dossier des archives universitaires et documents internes contemporains permettant de contrôler la mort lors de l’interrogatoire, le 14 janvier 1987, ainsi que l’explication initiale de la police. Aucun témoin, dialogue ou réaction privée n’est ajouté.
- Archives nationales de Corée · La neuvième révision constitutionnelle
Vérification de l’arrêt des discussions le 13 avril, de la déclaration du 29 juin, du référendum et de la promulgation d’octobre, puis de l’élection de décembre. Une déclaration acceptant la réforme reste distincte d’une règle entrée en vigueur et mise en œuvre.
- National Institute of Korean History · Chronique de la mobilisation de juin 1987
Chronique institutionnelle : blessure de Lee Han-yeol le 9 juin, manifestations du 10 juin et mobilisation persistante durant le mois. La date ultérieure de son décès est vérifiée séparément par la chronologie de la source 10.
- Archives de l’Assemblée nationale de Corée · Dossier de révision constitutionnelle
Le dossier détaillé de la neuvième révision comprend les négociations à huit des deux partis, les objections parlementaires et le scrutin de 254 voix contre quatre du 12 octobre. Certaines synthèses institutionnelles parlent d’unanimité ; le texte retient le procès-verbal plus précis de la séance plénière.
- Constitution de 1987 · Articles 67 et 70, dispositions transitoires
Extrait du journal officiel d’origine : élection directe, mandat de cinq ans non renouvelable, entrée en vigueur le 25 février 1988 et dispositions autorisant les élections préparatoires. L’élection de décembre 1987 précédant l’entrée en vigueur globale n’est pas décrite comme une incohérence.
- Musée de la Commission électorale nationale · La treizième élection présidentielle
Dossier officiel, affiches et documents contemporains : 16 décembre 1987, candidatures séparées de l’opposition et 36,6 pour cent des voix pour Roh Tae-woo. Le musée mentionne aussi des irrégularités électorales. Le suffrage direct n’est pas une preuve d’équité de toutes les conditions de concurrence.
- Cour constitutionnelle de Corée · Histoire de l’institution
Vérification des compétences constitutionnelles, de l’introduction de la plainte constitutionnelle et de la nomination des neuf premiers juges le 15 septembre 1988. La Cour n’est pas assimilée à une juridiction d’appel universelle des affaires ordinaires ; son existence ne démontre pas son efficacité.
- Loi sur la Cour constitutionnelle · Disposition initiale d’entrée en vigueur
Les informations législatives de la Cour conservent les dispositions transitoires initiales, fixant l’entrée en vigueur au 1er septembre 1988. Cette date est distincte de la nomination des neuf juges le 15.
- Archives de la Korea Democracy Foundation · Journal des luttes ouvrières, juillet–septembre 1987
Document contemporain de vingt pages, numéro d’enregistrement 00368511, allant jusqu’au 7 septembre 1987. Le catalogue décrit les actions pour les conditions de travail et la constitution de syndicats dans des entreprises de plusieurs régions. Aucune expérience individuelle d’ouvrier n’est inventée.
- National Institute of Korean History · Chronique du 5 juillet 1987
La chronologie datée séparément enregistre la mort de Lee Han-yeol le 5 juillet, après sa blessure du 9 juin. La synthèse sur juin sert à vérifier la blessure ; cette entrée sert à vérifier le décès ultérieur.