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Cycle de la brèche et de la construction · Présidents des États-Unis
Essai 07 sur 26

Pierce et Buchanan — Les dernières tentatives de clôture

Han Qin (秦汉)

Entre 1853 et 1861, trois mécanismes furent appelés à fermer la controverse esclavagiste : le vote des habitants des territoires, la décision de la Cour suprême et l’élection présidentielle. Chacun devait produire une réponse légitime. Chacun approfondit au contraire la faille.

Il serait commode d’attribuer l’effondrement à la faiblesse de Franklin Pierce et James Buchanan. Leur responsabilité est réelle, notamment dans l’usage du patronage et de l’autorité fédérale au service d’intérêts esclavagistes. Mais le problème dépassait leur caractère : partis, tribunaux, territoires et présidence s’alignaient désormais sur la même division géographique.

Le reste ne pouvait plus être tenu à distance. Au Kansas, il prit la forme de deux gouvernements et d’une guerre civile locale ; au Sénat, d’une agression physique ; dans Dred Scott, d’une tentative judiciaire de retirer la question au processus politique. L’élection de Lincoln n’inventa pas la rupture. Elle révéla que l’ancienne construction nationale avait déjà perdu son langage commun.

1. Kansas-Nebraska : abolir la ligne au nom du vote

Stephen Douglas voulait organiser les terres à l’ouest du Missouri et faciliter une voie ferrée continentale. Le Kansas-Nebraska Act, signé par Pierce le 30 mai 1854, créa deux territoires et confia aux habitants la décision sur l’esclavage. Pour rendre cette « souveraineté populaire » possible, la loi déclara inopérante la restriction du compromis du Missouri au nord de 36°30′.

La formule paraissait démocratique : ne pas imposer une solution depuis Washington. Mais elle ne définissait ni le moment du vote, ni qui serait résident légitime, ni comment protéger une décision contre la fraude armée. Surtout, elle traitait la réduction d’êtres humains en esclavage comme une préférence locale comparable à une politique ordinaire.

La loi détruisit l’ancienne ligne sans créer une médiation stable. Elle brisa le Parti whig, divisa les démocrates du Nord et contribua à la formation rapide du Parti républicain, coalition opposée à l’extension de l’esclavage. Le système partisan transrégional cédait la place à un parti puissant au Nord et presque absent au Sud.

2. « Bleeding Kansas » : quand le scrutin devient champ de bataille

Partisans et adversaires de l’esclavage convergèrent vers le Kansas pour déterminer son avenir. Des hommes du Missouri franchirent la frontière afin de peser sur les élections ; fraudes, intimidations et votes contestés donnèrent naissance à une législature pro-esclavagiste. Les antiesclavagistes établirent un gouvernement rival à Topeka.

Pierce reconnut l’autorité pro-esclavagiste et dénonça le gouvernement de Topeka. En mai 1856, des hommes favorables à l’esclavage saccagèrent Lawrence. Quelques jours plus tard, John Brown et ses compagnons tuèrent cinq hommes près de Pottawatomie Creek. Les violences firent plusieurs dizaines de morts sur l’ensemble de la crise.

La souveraineté populaire ne permit pas aux habitants de délibérer ; elle transforma la définition du corps électoral en enjeu militaire. Quand le droit fondamental d’une partie de la population constitue l’objet du vote et que des camps nationaux peuvent importer leurs électeurs et leurs armes, l’urne ne précède plus la violence : elle en devient un théâtre.

3. Le coup de canne au Sénat

Le 19 mai 1856, le sénateur abolitionniste Charles Sumner prononça « Le Crime contre le Kansas », attaque violente contre les défenseurs de l’esclavage, dont le sénateur Andrew Butler. Trois jours plus tard, le représentant sud-carolinien Preston Brooks, parent de Butler, frappa Sumner à coups de canne dans la chambre du Sénat jusqu’à le laisser grièvement blessé.

Sumner resta longtemps incapable de reprendre son siège. La Chambre ne réunit pas les deux tiers nécessaires pour expulser Brooks ; celui-ci démissionna, puis fut rapidement réélu. Au Nord, les cannes envoyées à Brooks par ses admirateurs du Sud devinrent la preuve que le « pouvoir esclavagiste » attaquait jusqu’à la parole parlementaire.

L’épisode ne montre pas seulement la disparition de la courtoisie. L’espace conçu pour transformer le conflit en discours avait lui-même accueilli la violence physique, et les publics régionaux récompensaient des comportements opposés. La correction électorale ne réunifiait plus les normes ; elle confirmait la fracture.

4. Dred Scott : une clôture judiciaire qui détruit la limite

Dred Scott, homme réduit en esclavage, avait vécu avec son maître dans l’Illinois libre et dans un territoire où le compromis du Missouri interdisait l’esclavage. Il demanda sa liberté. Le 6 mars 1857, la Cour suprême, sous la plume du Chief Justice Roger Taney, rejeta sa cause et voulut aller bien au-delà.

La majorité affirma que les personnes noires d’ascendance africaine ne pouvaient être citoyens des États-Unis au sens permettant de saisir les tribunaux fédéraux. Elle déclara aussi que le Congrès ne pouvait interdire l’esclavage dans les territoires et que la restriction du Missouri était inconstitutionnelle. Après avoir nié sa compétence, la Cour trancha donc la question nationale qu’elle prétendait clore.

Buchanan annonça dans son discours inaugural que la question territoriale serait bientôt réglée par la Cour et qu’il s’inclinerait. Il connaissait l’imminence du jugement et avait correspondu avec des juges, sans que cela permette de réduire l’arrêt à un simple ordre présidentiel. Le point essentiel est institutionnel : exécutif et majorité judiciaire espéraient qu’un verdict définitif retirerait l’esclavage de la politique.

Le résultat fut inverse. Les républicains dénoncèrent une extension nationale du « pouvoir esclavagiste » ; le jugement rendait suspecte toute promesse de confinement. Une décision juridique peut clore un litige, non un conflit dont une large partie du pays refuse la prémisse morale et l’autorité interprétative.

5. Lincoln, Douglas et les limites de la souveraineté populaire

Dans leurs débats sénatoriaux de 1858 en Illinois, Abraham Lincoln et Stephen Douglas donnèrent au conflit sa forme nationale. Lincoln dénonçait l’expansion de l’esclavage sans proposer encore une égalité politique et sociale complète entre Blancs et Noirs. Il soutenait cependant que la Déclaration énonçait un droit naturel incompatible avec l’éternisation de l’institution.

À Freeport, Douglas expliqua qu’un territoire pouvait, malgré Dred Scott, décourager l’esclavage en refusant les règlements locaux nécessaires à sa protection. Cette doctrine l’aida à conserver son siège, mais éloigna les démocrates du Sud, pour qui la propriété esclavagiste exigeait désormais une protection fédérale positive.

Les débats révélèrent l’impasse. Ni la neutralité procédurale de Douglas ni la restriction de Lincoln ne pouvaient restaurer l’ancien équilibre. La question n’était plus seulement quelle règle appliquer, mais si l’Union était fondée sur une promesse opposable à l’esclavage.

6. John Brown et l’impossibilité de rester spectateur

En octobre 1859, John Brown tenta de saisir l’arsenal fédéral de Harpers Ferry afin de provoquer un soulèvement d’esclaves. L’opération échoua rapidement ; des Marines commandés par Robert E. Lee le capturèrent. Condamné par la Virginie, Brown fut pendu le 2 décembre.

Au Sud, le raid confirma la peur d’une attaque abolitionniste soutenue par le Nord. Au Nord, beaucoup condamnèrent la violence tout en admirant le courage de Brown face à la mort. L’homme n’unifia pas le mouvement antiesclavagiste, mais obligea chaque camp à imaginer ce que signifiait agir lorsque les procédures avaient échoué.

Sa stratégie était militaire et messianique, non électorale. Son retentissement montra pourtant que l’ajournement avait atteint son terme moral. Le reste ne demandait plus seulement une nouvelle règle territoriale : il mettait en cause l’obligation d’obéir à un ordre protégeant l’esclavage.

7. 1860 : une élection nationale sans espace politique commun

Les démocrates se divisèrent. Stephen Douglas porta leur courant du Nord, John Breckinridge celui du Sud ; John Bell représenta l’Union constitutionnelle. Lincoln remporta environ 40 % du vote populaire et 180 voix électorales, grâce à sa domination au Nord. Dans la plupart des États du Sud profond, son nom ne figurait même pas sur le bulletin.

La victoire était constitutionnellement nette et géographiquement presque pure. La Caroline du Sud fit sécession le 20 décembre 1860 ; six autres États la suivirent avant l’investiture. Buchanan déclara la sécession illégale, tout en estimant que le gouvernement fédéral ne possédait pas le pouvoir constitutionnel de contraindre un État à rester. Sa position niait à la fois le départ et le moyen de l’empêcher.

Cette paralysie n’était pas neutralité. Les mois d’attente laissèrent le temps aux sécessionnistes de saisir arsenaux et propriétés fédérales, tandis que le Congrès cherchait en vain un nouveau compromis. La présidence se trouvait face à une action que ses catégories juridiques condamnaient sans savoir l’arrêter.

8. Conclusion : la clôture précipite la rupture

Souveraineté populaire et arrêt judiciaire avaient promis de sortir l’esclavage de la controverse nationale. La première produisit la guerre au Kansas ; le second ôta au Congrès la capacité de le contenir. Les canaux chargés d’accueillir le conflit s’alignèrent sur la géographie qu’ils devaient empêcher de devenir fatale.

L’élection de 1860 fonctionna techniquement : votes comptés, majorité électorale établie. Pourtant une partie de l’Union refusa que cette procédure puisse la lier. La construction ne s’effondra pas parce qu’elle avait trop peu cherché la clôture, mais parce que ses tentatives de clore un reste insoluble avaient détruit les médiations.

Lincoln hérita donc de plus qu’une rébellion. Il dut décider si l’ordre pouvait employer une force immense sans cesser d’être constitutionnel, puis si la survie de l’Union exigeait de transformer la guerre pour l’Union en guerre contre l’esclavage.

Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.