Washington — Une construction sans clôture commence à fonctionner
Philadelphie avait donné en 1787 une charpente à la nouvelle république, non un manuel d’usage. La Constitution expliquait comment seraient composés les trois pouvoirs et comment ils pourraient se contenir ; elle disait très peu de l’entrée en fonctions d’un président, de ses rapports quotidiens avec le Congrès, de la réunion des chefs de département, de la création d’un État fiscal ou de sa marge d’initiative dans une crise internationale. Entre 1789 et 1797, bien des pratiques devenues familières n’étaient encore que des choix sans forme arrêtée.
L’importance de George Washington ne tient donc pas à la légende d’un homme indispensable. Elle tient à une opération plus précise : il transforma une république conçue en une république capable d’agir. Parce que les usages étaient encore mous, chacune de ses décisions pouvait durcir en précédent. L’individu pesa d’autant plus que la structure n’était pas encore consolidée.
Cette construction institutionnelle avait une singularité. Madison et ses contemporains n’avaient pas misé sur la vertu infaillible du gouvernant. Ils avaient supposé l’erreur, la passion et l’intérêt ; séparation des pouvoirs, fédéralisme et contrôle mutuel devaient offrir au conflit des voies légales au lieu de le supprimer. La construction renonçait ainsi à la clôture : elle n’attendait pas une volonté nationale parfaitement unifiée.
Washington, lui, détestait les factions et désirait une concorde républicaine au-dessus des partis. Ses huit années mettent donc aux prises un homme attiré par l’unité et une machine qui ne fonctionne qu’en accueillant le désaccord. Le reste n’est pas ici un déchet : il désigne ce que l’ordre ne résout pas et doit néanmoins porter. Dès la première présidence, ce reste prit la forme de conflits fiscaux, partisans, diplomatiques et, plus profondément, de l’esclavage.
1. Le précédent : compléter le cadre par la pratique
Le 30 avril 1789, Washington prêta serment au Federal Hall de New York, puis prononça devant les deux chambres la première allocution inaugurale. Aucun article constitutionnel n’imposait ce discours. Son geste devint pourtant une coutume attachée à la fonction : la pratique ajoutait une pièce à la Constitution sans en modifier le texte.
Washington savait qu’il avançait sur un terrain vierge. Avant son entrée en fonctions, il avait confié à Henry Knox l’angoisse avec laquelle il acceptait la charge. L’année suivante, il écrivit qu’il marchait sur une terre non foulée et que presque chacun de ses actes risquait d’être cité en précédent. Ce n’était pas une modestie de cérémonie. Le poste n’avait pas de mode d’emploi ; son premier titulaire l’écrivait en gouvernant.
La première allocution disait aussi comment il comprenait l’expérience. Il se présentait non comme un candidat avide de pouvoir, mais comme un citoyen inquiet répondant à un appel public. Il liait le succès du nouveau gouvernement à la pratique des institutions, à la responsabilité et à la vertu civique. La « flamme sacrée de la liberté » et le « modèle républicain de gouvernement » n’étaient pas encore des acquis : le fonctionnement devait en décider.
Le cabinet offre un exemple plus matériel. La Constitution ne créait aucun conseil collectif de ce nom. En 1789, le Congrès établit Guerre, Trésor, Affaires étrangères — bientôt Département d’État — et la fonction d’Attorney General. Hamilton, Jefferson, Knox et Randolph formèrent le noyau de ce que la postérité appellerait le premier cabinet.
Mais ce cabinet n’apparut pas d’un seul coup. Washington travailla d’abord par avis écrits, entretiens séparés et consultations ponctuelles ; la première réunion plénière généralement reconnue comme telle date de la fin de 1791. Même le nombre exact de réunions sous sa présidence varie légèrement selon les travaux modernes, signe que la catégorie n’était pas encore fixée. Une institution centrale naquit de la pression quotidienne du gouvernement, non d’une disposition explicite.
2. L’État fiscal : donner à la construction les moyens d’agir
Le premier passage à l’épreuve fut le programme financier d’Alexander Hamilton. Son rapport sur le crédit public de 1790 évaluait à environ soixante-dix-sept millions de dollars la dette héritée de la Révolution, intérêts et dettes des États compris. Hamilton voulait honorer les titres à leur valeur contractuelle, faire assumer certaines dettes des États par la fédération et transformer le crédit en capacité publique.
Deux conflits éclatèrent. Des États du Sud qui avaient largement remboursé leurs propres dettes refusaient de payer pour d’autres. Et Madison voulait distinguer les détenteurs d’origine des spéculateurs ayant acquis des titres à bas prix, alors qu’Hamilton défendait la continuité du contrat et les droits du détenteur présent. Construire la crédibilité nationale signifiait donc aussi distribuer des gains et inscrire certains intérêts dans le nouvel ordre.
Le blocage fut levé en 1790 par l’échange traditionnellement associé au dîner de Jefferson : l’acceptation de la reprise des dettes contre l’installation future de la capitale sur le Potomac. Les détails de cette rencontre secrète reposent surtout sur le souvenir tardif de Jefferson ; ils n’ont pas la certitude des textes votés. Le Residence Act de juillet et le Funding Act d’août attestent toutefois le résultat politique : même la localisation de la capitale naquit de la transaction, non d’un plan pur.
Vint ensuite la Banque des États-Unis. Hamilton invoquait la clause nécessaire et appropriée et les pouvoirs implicites du Congrès ; Jefferson et Madison opposaient une lecture plus stricte des compétences énumérées. Washington signa la loi le 25 février 1791. Ce choix ne ferma pas la querelle constitutionnelle : il inaugura une lignée durable d’interprétations larges du pouvoir fédéral.
L’historiographie demeure partagée. Une lecture insiste sur la naissance d’un marché des capitaux, du financement des entreprises et d’une capacité d’emprunt nationale. Une autre, héritière notamment de Charles Beard, souligne l’alliance entre le programme, les porteurs de titres et les intérêts marchands. Des travaux plus récents replacent le débat dans la construction de l’État : une confédération fiscalement paralysée devint capable de convertir une décision en action. Capacité et distribution sociale ne s’excluent pas ; elles sont les deux faces de la même fondation.
Une construction qui tolère le conflit n’a pas besoin de moins de force publique, mais d’une force plus stable. Elle doit payer, emprunter et être crédible tout en laissant les désaccords visibles. Cette accumulation de capacité réapparaîtra sous Lincoln, dans le New Deal et dans l’État de sécurité nationale. Son premier laboratoire fut le Trésor d’Hamilton.
3. Le reste reconnu : la naissance des partis
Washington récusait l’esprit de parti. Pourtant, son gouvernement rassembla toutes les conditions de sa naissance. Hamilton voulait une fédération solvable, commerçante, liée au crédit et capable de tenir dans le système international. Jefferson et Madison craignaient la concentration financière et administrative ; ils imaginaient davantage une république de pouvoirs locaux et de propriétaires indépendants.
Leur opposition n’était pas une querelle de tempéraments. Elle portait sur le crédit, la banque et la reprise des dettes ; sur l’interprétation constitutionnelle ; sur le modèle social de la république ; enfin sur la Révolution française et les rapports avec la Grande-Bretagne. Vers 1792-1793, votes, journaux, organisations locales et réseaux nationaux avaient transformé ces divergences en camps durables : républicains-démocrates d’un côté, fédéralistes de l’autre.
Le reste irréductible n’était pas le parti comme organisation, mais le conflit politique que le parti rendait visible. Dans un régime représentatif concurrentiel, une divergence persistante sur la direction de l’État finit probablement par s’organiser. Washington ne pouvait l’empêcher sans supprimer les voies mêmes par lesquelles la Constitution permettait aux désaccords de se manifester.
Une construction en quête de clôture traite la dissidence comme une maladie. Celle-ci reconnaissait journaux, élections, pouvoirs séparés et niveaux fédérés comme arènes de contestation. Le bruit partisan pouvait sembler désordonné ; il témoignait aussi d’un reste demeuré dans le champ public au lieu d’être repoussé sous terre.
Les historiens nuancent d’ailleurs l’image d’un Washington constamment au-dessus des camps. Sur la banque, la crise française et le traité de Jay, il se rapprocha du programme hamiltonien. Il rejetait l’esprit de faction, mais chaque décision majeure l’obligeait à choisir. La structure ramenait au conflit celui qui voulait le surplomber.
4. La crise extérieure ouvre la question du pouvoir exécutif
Le 22 avril 1793, tandis que la guerre reprenait en Europe, Washington annonça une attitude « amicale et impartiale » envers les belligérants et avertit les citoyens contre les initiatives privées. L’enjeu institutionnel était moins le mot neutralité que le moment de la décision : le président définissait une posture extérieure avant qu’une loi du Congrès ne l’eût formulée.
Hamilton défendit cette initiative sous le nom de Pacificus. Selon lui, l’attribution générale du pouvoir exécutif autorisait le président à interpréter les obligations internationales, sauf compétences expressément réservées au législatif. Madison, sous le nom d’Helvidius, répondit que les pouvoirs touchant à la guerre et à la paix appartenaient fondamentalement au Congrès. La proclamation ne résolut pas la question ; elle ouvrit un espace qui sera de nouveau disputé sous Lincoln, Roosevelt, pendant la guerre froide et au temps de Nixon.
L’affaire Genêt transforma la théorie en crise publique. Arrivé en 1793, l’émissaire français distribua des commissions de corsaire et chercha à mobiliser l’opinion américaine contre la Grande-Bretagne et l’Espagne. Quand il tenta de contourner le gouvernement fédéral, Washington demanda son rappel. La question n’était pas seulement de savoir si l’Amérique aimait la France, mais si un représentant étranger pouvait convertir les divisions intérieures en politique extérieure.
Le traité de Jay approfondit la fracture. Signé en novembre 1794, soumis au Sénat en juin suivant, il reçut vingt voix contre dix — juste le seuil des deux tiers — avec conditions, fut ratifié par Washington en août et entra en vigueur en 1796. Très impopulaire, il fut défendu comme le prix d’une paix avec la Grande-Bretagne donnant au pays le temps de se consolider. Ses adversaires y voyaient une concession à Londres, aux intérêts marchands et à l’exécutif.
Proclamation, affaire Genêt et traité forment une seule histoire institutionnelle. Elles ne déterminèrent pas la frontière définitive de l’action présidentielle ; elles donnèrent des précédents à une zone ouverte de contestation. La construction produisait encore un reste au moment même où elle augmentait sa capacité.
5. La loi fédérale peut-elle être exécutée ?
La taxe sur les alcools votée en 1791 frappa durement l’ouest de la Pennsylvanie, où le whisky transformait le grain en valeur transportable dans une économie pauvre en numéraire. Résistance fiscale, intimidation et violence contre les agents fédéraux s’intensifièrent. À l’été 1794, la maison de l’inspecteur John Neville fut assiégée et incendiée ; plusieurs milliers d’opposants se réunirent à Braddock’s Field.
Après les étapes requises par la loi sur la milice de 1792, Washington proclama le retour à l’ordre, envoya des négociateurs puis mobilisa près de treize mille miliciens de quatre États. Il accompagna lui-même une partie de la force jusqu’à Bedford, sans commander toute la campagne sur le terrain ; la poursuite fut confiée notamment à Henry Lee.
La démonstration de force fit se disperser la rébellion sans grande bataille. Environ cent cinquante personnes furent arrêtées, la plupart relâchées faute de preuves ; deux condamnés pour trahison furent graciés. Le gouvernement prouvait qu’il pouvait exécuter ses lois, non seulement les voter. Mais brutalités d’arrestation et défauts de procédure laissèrent une mémoire amère. La capacité nouvelle engendrait son propre coût.
6. Le reste le plus profond : l’esclavage
Au-dessous des querelles de compétence se trouvait une contradiction sur l’appartenance même à la communauté. La république parlait le langage de la liberté tout en maintenant une population entière hors de cette promesse. Washington incarnait directement ce conflit.
À sa mort en 1799, Mount Vernon comptait 317 personnes réduites en esclavage. Washington n’en possédait juridiquement que 123 ; les autres relevaient notamment des biens dotaux contrôlés par Martha Washington. Son testament prévoyait l’affranchissement de ceux qu’il pouvait légalement libérer après la mort de son épouse, décision rare et importante, mais qui ne concernait pas même la moitié de la population asservie du domaine.
Sa correspondance privée exprime une inquiétude croissante et le souhait d’une abolition graduelle par voie législative. Dans le même temps, il n’engagea aucune campagne publique comme président. À Philadelphie, il fit discrètement alterner les domestiques asservis afin d’éviter que la règle des six mois de la Pennsylvanie ne leur ouvre un droit à la liberté. Ona Judge s’enfuit en 1796 dans ce contexte.
La question n’est donc pas de distribuer un verdict psychologique entre sincérité et hypocrisie. L’esclavage était à la fois base du domaine, source de richesse, ordre social du Sud et compromis de l’Union. Le malaise privé ne défit pas cette construction. Le reste fut ajourné jusqu’au compromis du Missouri, puis jusqu’à la guerre civile qui obligerait l’ordre à réécrire ses règles fondamentales.
7. La lettre d’adieu et le renoncement : première autolimitation
Le texte de 1796 n’était pas un discours de départ prononcé devant le Congrès, mais une lettre publique imprimée le 19 septembre dans un journal de Philadelphie. Madison avait préparé une première ébauche lorsque Washington envisageait déjà de partir en 1792 ; Hamilton joua un rôle majeur dans la réécriture de 1796, tandis que Washington conserva la direction et la décision finale.
La lettre avertissait contre « l’esprit de parti » et les divisions géographiques. Elle ne prédisait pas chaque forme future de polarisation et n’interdisait pas tout regroupement politique. En matière extérieure, elle recommandait d’éviter les alliances permanentes, tout en admettant des alliances temporaires pour des urgences extraordinaires. En faire un manifeste d’isolement absolu serait un contresens.
Son poids institutionnel vient surtout du geste qui l’accompagnait : Washington ne sollicita pas de troisième mandat alors qu’aucune loi ne l’en empêchait et que beaucoup souhaitaient le retenir. La présidence devait survivre au prestige de son premier titulaire. L’homme qui désirait l’unité confirma par son retrait une construction fondée sur la rotation et le conflit reconnu.
Ce précédent demeura une constitution non écrite jusqu’aux troisième et quatrième élections de Franklin Roosevelt en 1940 et 1944. Le vingt-deuxième amendement, proposé ensuite et ratifié en 1951, transforma la coutume en limitation textuelle. Le chemin est caractéristique : pratique, répétition, rupture, puis inscription.
8. Conclusion : le reste ne se dissout pas de lui-même
Les huit années de Washington montrent une construction qui apprend en fonctionnant. Allocution inaugurale, cabinet, crédit, banque, neutralité et force fédérale furent des choix avant d’être des évidences. La présidence prit forme par précédents, chacun porteur de possibilités et de contestations nouvelles.
La tension décisive opposait le désir washingtonien d’une union sans factions à une constitution qui ne pouvait vivre qu’en laissant les désaccords se déployer. Les partis apparurent, la frontière du pouvoir extérieur resta ouverte, l’exécution de la loi laissa des blessures, et l’esclavage fut reporté plutôt que résolu. Pourtant le départ volontaire du président prouva que le pouvoir pouvait changer de mains sans perdre son centre.
Il ne faut choisir ni le grand homme qui aurait tout créé, ni la structure qui aurait rendu l’individu superflu. Washington occupa un moment où les règles n’étaient pas durcies ; ses choix eurent donc une capacité exceptionnelle à devenir normes. L’indétermination de la construction amplifia l’acteur.
La machine était lancée, non close. Dès la présidence suivante, le conflit partisan allait rencontrer une tentative de réduire légalement la dissidence. La construction fondée sur le reste connaîtrait sa première pulsion de clôture — et son premier transfert pacifique du pouvoir.
Note éditoriale. Cette édition française est une réécriture indépendante fondée sur le texte chinois de l’essai. Elle ne constitue pas une traduction phrase à phrase.