102 / 108 · L’autre et la place vide
Cao Zhi, ce qui ne peut être possédé
La légende des sept pas, les adieux de la déesse, le long poème à Cao Biao. Un prince entravé laisse une voix que son titre ne suffit pas à dire.
I. Sept pas
Commençons par une histoire que connaissent presque tous ceux qui ont entendu parler de Cao Zhi : le poème composé en sept pas.
Elle figure dans les Nouveaux propos mondains, un recueil constitué environ deux siècles après sa mort, et non dans un procès-verbal du palais. La salle, les pas, le silence que nous allons imaginer appartiennent à la reprise de cette anecdote, pas à la reconstitution d'une journée attestée par les archives.
Imaginons la grande salle. Cao Pi est empereur. Cao Zhi est agenouillé devant lui. L'un occupe la place d'où partent les ordres ; l'autre doit répondre.
Ils sont les fils de la même mère, dame Bian. Cao Zhi a cinq ans de moins que son frère. Le même père, la même mère, des années d'enfance partagées. Désormais, la distance entre souverain et sujet traverse cette proximité.
Cao Pi regarde son frère agenouillé devant lui.
Il connaît ce visage.
C'est son frère depuis l'enfance. Leur père, Cao Cao, avait particulièrement admiré les dons de Cao Zhi et envisagé de lui confier sa succession. Le tranchant du récit est là : non dans l'ignorance de qui vous êtes, mais dans le fait de le savoir.
Finalement, le père ne l'avait pas choisi. Il avait choisi Cao Pi.
Mais ce visage était toujours là.
Dans cette histoire, le talent du frère est aussi devenu une menace aux yeux de l'empereur.
Il donne un ordre :
« Compose un poème en sept pas. Si tu échoues, tu seras puni. »
Cao Zhi se relève. Il commence à marcher.
Un pas. Deux pas.
L'anecdote fait venir le poème avant le septième. La version de quatre vers aujourd'hui la plus connue dit :
« On cuit les fèves au feu de leurs propres tiges ; les fèves pleurent dans le chaudron. Nous sommes nés de la même racine : pourquoi tant de hâte à me brûler ? »
Quatre vers, vingt caractères chinois. Dans les Nouveaux propos mondains, le poème en comporte six, avec des formulations différentes. Même ce très court texte a son histoire de transmission.
Sous le chaudron, les tiges de la plante servent de combustible. À l'intérieur, les fèves pleurent. Nous venons de la même racine. Pourquoi veux-tu si vite me faire souffrir ?
Un instant, la salle se tait.
Le récit dit que Cao Pi éprouva une profonde honte.
L'histoire peut s'arrêter ici. La vie de Cao Zhi, elle, ne s'y arrête pas.
Après la mort de Cao Cao, en 220, il vit sous les règnes de Cao Pi puis de Cao Rui. Ses titres montent et descendent, ses fiefs changent ; la cour le surveille et le soupçonne. Chaque transfert n'est pas une disgrâce, et il n'est pas continuellement enfermé dans une même cellule. Pourtant, le rang princier ne lui ouvre pas le champ d'action politique qu'il souhaite.
Il meurt en 232, à quarante et un ans selon le décompte traditionnel, autour de quarante selon le nôtre. Du jeune homme favorisé au prince qui multiplie les requêtes, cette vie n'a pas été longue. L'attente en a occupé une grande part.
Le poème des sept pas condense la persécution fraternelle dans un instant. Il reste à lire les longues journées qui suivent : comment vivre dans une place assignée par quelqu'un d'autre, et comment continuer à faire entendre sa propre voix.
II. La succession
Pour comprendre pourquoi Cao Pi ne pouvait laisser son frère tranquille, il faut revenir à leur jeunesse.
Cao Cao avait de nombreux fils. Dans la lutte pour sa succession, Cao Pi et Cao Zhi devinrent deux candidats importants. L'aîné, Cao Ang, était mort au combat. Cao Pi avait pour lui l'âge ; Cao Zhi, la faveur attachée à ses dons. L'ordre des naissances ne suffisait pas à rendre la question indiscutable.
Pourquoi cette faveur ?
Cao Zhi était brillant. Assez brillant pour étonner son père.
Les Chroniques des Trois Royaumes racontent qu'au début de son adolescence il avait déjà beaucoup lu et savait composer. Son père se demanda même si quelqu'un n'écrivait pas à sa place ; Cao Zhi proposa qu'on le mette à l'épreuve devant lui. À l'achèvement de la terrasse de l'Oiseau de bronze, les fils furent invités à composer des rhapsodies. Cao Zhi écrivit rapidement, et Cao Cao s'en émerveilla. Son talent n'est pas seulement une réputation construite après sa mort. Sa famille l'avait vu.
Son caractère était mêlé à ce talent.
La biographie décrit un Cao Zhi peu soucieux des attitudes cérémonieuses, excessif dans sa consommation de vin, tandis que Cao Pi savait soigner son image. L'un laissait plus facilement paraître ses goûts ; l'autre comprenait mieux ce qu'il convenait de montrer. Mais les étiquettes de sincérité et de calcul ne remplacent pas le jugement politique.
Admirer les textes d'un fils ne revient pas tout à fait à lui faire confiance pour exercer le pouvoir.
Cao Zhi avait ses partisans, et Cao Cao hésita plusieurs fois. Une préférence familiale engageait désormais des conseillers, un héritage, un gouvernement.
Cao Zhi commit réellement des actes qui entamèrent la confiance paternelle. Il emprunta en voiture une voie réservée et fit ouvrir sans autorisation la porte Sima. Ce n'était pas une simple escapade de jeune homme indiscipliné : une interdiction avait été violée. Le fonctionnaire responsable des véhicules fut exécuté, et Cao Cao renforça les restrictions imposées aux princes. La conduite d'un homme avait atteint la vie d'un autre.
En 219, lorsque Guan Yu assiégea Cao Ren, Cao Cao envisagea d'envoyer Cao Zhi à la tête d'une force de secours. Selon la biographie, il était trop ivre pour recevoir ses instructions ; le projet fut abandonné.
Cet épisode ne peut toutefois expliquer pourquoi Cao Pi avait été désigné héritier deux ans auparavant. Il faut respecter l'ordre des faits.
En 217, Cao Pi fut nommé héritier du roi de Wei.
En 220, Cao Cao mourut. Cao Pi lui succéda comme roi de Wei, puis, quelques mois plus tard, contraignit le dernier empereur des Han à abdiquer et fonda la dynastie Wei.
Cao Pi était empereur. Cao Zhi, qui avait failli atteindre cette place, devenait le frère de l'empereur — le frère qui avait autrefois failli le remplacer.
Nous pouvons critiquer les erreurs de Cao Zhi et reconnaître la répression qu'il subit ensuite. Les premières ne justifient pas automatiquement la seconde. Elles ne prouvent pas davantage qu'il n'avait jamais réellement désiré de rôle politique.
Les êtres brillants perdent eux aussi le contrôle et apprécient mal les situations. Le talent ne garantit pas la justesse de chaque action.
Ses lettres et ses mémoires au souverain expriment un véritable désir de servir et d'accomplir quelque chose. Rien n'autorise à tout réduire à une demande d'affection paternelle. On peut vouloir l'approbation d'un père et vouloir agir dans le monde. Il n'est pas nécessaire de supprimer l'un des deux désirs.
Mais la position laissée par la rivalité successorale était plus difficile à quitter qu'un souhait. Quelles que fussent désormais ses explications, ce frère susceptible de remplacer l'empereur avait pris place dans sa mémoire politique.
Dès lors, même s'expliquer devenait dangereux.
III. Huangchu
En 220, Cao Pi inaugura l'ère Huangchu.
Dans sa deuxième année, en 221, Cao Zhi fut rétrogradé au rang de marquis d'Anxiang, puis transféré comme marquis de Juancheng. En 222, il devint prince de Juancheng. Les titres variaient ; ils ne mesuraient pas à eux seuls la possibilité de diriger sa propre existence.
Passer de marquis à prince pouvait constituer une véritable promotion. Les changements de fief n'avaient pas nécessairement tous le même motif. Ni les honneurs ni les transferts, cependant, ne supprimaient la méfiance de la cour envers les membres de la famille impériale.
Un envoyé chargé de surveillance pouvait transformer une conduite en pièce d'accusation politique. En 221, Guan Jun accusa Cao Zhi d'insolence dans l'ivresse et de menaces envers un émissaire. Des poursuites et une dégradation suivirent. Inutile de supposer que chaque lettre et chaque pas faisaient l'objet d'un relevé exhaustif. Le danger est déjà net : le récit de sa propre vie ne lui appartenait pas exclusivement.
Il adressait à son frère, puis à son neveu, des mémoires demandant à commander, à servir, à employer ses capacités ailleurs que dans la poésie. Il ne fut pas privé de toute marque d'honneur. Pourtant, le champ qu'il désirait restait loin de celui qu'on lui accordait.
Un prince entretenu disposait de revenus, d'une résidence, de serviteurs. Il ne faut pas effacer ces avantages. L'aisance matérielle et la possibilité de participer aux décisions qui orientent sa vie restent néanmoins deux choses différentes.
La gestion de la parenté impériale révèle ici sa logique : accorder un rang tout en limitant l'action.
Il n'est pas nécessaire de tuer.
On peut laisser quelqu'un se lever, manger, lire chaque jour, tout en rendant presque impossible la discussion de cette question : que voudrais-je faire ? La vie ne devient pas pour autant identique à la mort. Mais une part importante de l'existence demeure entre les mains d'un autre.
Douze années séparent la mort du père de celle du fils.
Elles ne furent pas douze années de silence.
Il fit une chose : il écrivit.
Dans chaque fief soumis aux restrictions, il continua. Des poèmes, des rhapsodies, des mémoires, ces adresses officielles à l'empereur. Écrire était une façon de ne pas disparaître.
Beaucoup de textes devaient parvenir au souverain : remerciements, requêtes, demandes de service. Les mots devaient survivre à une lecture dangereuse. L'homme doué qui écrit à quelqu'un susceptible de voir en lui une menace dispose de peu de marge.
Poèmes et rhapsodies pouvaient accueillir une autre voix. Cela ne signifie ni que les mémoires étaient nécessairement faux, ni que les poèmes ignoraient l'artifice. Une même personne trouvait plusieurs formes où loger la peine, le désir, la colère. Plus tard, des lecteurs qu'il ne pouvait voir s'approcheraient de lui par ces textes.
La cour lui avait donné une place. Ses mots ne contenaient pas seulement cette place.
IV. La rivière Luo
La préface de la Rhapsodie de la déesse de la Luo situe son récit dans la troisième année de Huangchu, en 222, lors d'un retour de la capitale vers le fief.
La voiture s'arrête. Un voyageur fait halte auprès de la Luo.
La rivière, peu large, passe au sud de Luoyang. Dans la tradition chinoise, elle possède une déesse, Mi Fei, que l'on dit fille du légendaire Fuxi.
Nous entrons ici dans le monde de la rhapsodie. La rencontre du narrateur avec une déesse ne démontre pas que le Cao Zhi historique ait vécu pareille aventure. Mais les mots permettent à une rencontre impossible de se dérouler lentement devant nous.
Le narrateur aperçoit d'abord une belle silhouette près de l'eau et interroge, étonné, son cocher. Celui-ci évoque Mi Fei, la déesse de la Luo. Une apparition soudaine interrompt un voyage ordinaire.
Il regarde encore.
La rhapsodie consacre beaucoup de langue à cet acte de voir. De sa forme, elle dit :
« Légère comme une oie sauvage qui s'envole, effarouchée ; souple comme un dragon qui ondule. Éclat des chrysanthèmes d'automne, luxuriance des pins au printemps. Tantôt un nuage léger voile la lune ; tantôt la neige tourbillonne, emportée par le vent. »
Oiseau surpris, dragon, fleurs, arbres, nuage, neige : aucune comparaison ne l'immobilise. Chacune porte son image au-delà de l'humain, sans devenir une mesure capable de l'épuiser.
De son mouvement :
« À pas légers elle effleure les vagues ; ses bas de soie soulèvent la poussière. »
Les pas touchent à peine la surface. La soie appartient à un corps, mais ne se soumet pas au poids d'un corps humain. Vagues, pas, soie, poussière : presque impossible de fixer ce trait. Une présence corporelle et un mouvement surhumain habitent la même phrase. La déesse n'est pas un portrait que résumeraient des dimensions et des proportions.
Le voyageur la regarde. Il raconte ce qui passe entre eux.
Attiré, il voudrait envoyer ses sentiments par-dessus l'eau, offrir un pendentif de jade. Elle répond aussi, par des pauses, des hésitations, des gestes, des paroles. Mais le soupçon, les convenances et la différence entre mortel et divinité subsistent. L'attirance mutuelle n'efface pas simplement la distance.
Cependant.
Elle est déesse. Il est homme.
La dernière partie de la rhapsodie est un départ. Sur l'eau se déploie un cortège : esprits, char, nuées. L'adieu est à la fois splendide et lointain. Le voyageur ne peut que regarder.
Dans sa réponse d'adieu, c'est la déesse elle-même qui dit :
« Je souffre que les humains et les dieux suivent des voies différentes, que nos plus belles années ne puissent s'unir. Je lève ma manche de soie pour cacher mes larmes ; elles ruissellent sur mon col. Je pleure la fin de notre heureuse rencontre, le départ qui nous envoie en des lieux étrangers. N'ayant que peu pour témoigner de mon amour, je t'offre ce joyau lumineux du sud. Même retirée dans les profondeurs obscures, je garderai mon cœur auprès de toi, mon prince. »
C'est elle qui lève la manche, elle qui offre le joyau, elle qui promet au prince de se souvenir. Elle n'est pas seulement une beauté décrite sous un regard masculin. Le poème donne ici une voix propre à sa peine et à son adieu.
Après son départ, le voyageur ne reprend pas paisiblement sa route. Il cherche en remontant le courant, passe une nuit sans sommeil ; même lorsqu'il saisit enfin les rênes, il s'attarde encore, incapable de partir sans regret.
La rhapsodie est achevée.
Depuis dix-huit siècles, les lecteurs demandent : n'y parle-t-il que de la déesse ?
Elle peut suggérer une existence désirée et impossible à posséder. Mais cette lecture doit naître des mouvements, des voix, des distances du poème, sans annoncer d'emblée qu'en réalité il ne parle pas d'elle.
Les commentateurs ont proposé plusieurs interprétations. Certains voient dans la déesse l'impératrice Zhen, épouse de Cao Pi, que Cao Zhi aurait aimée dans sa jeunesse. Cette lecture a beaucoup vécu dans la critique, mais repose sur des preuves fragiles. D'autres y voient son idéal politique : la position qui lui aurait permis d'exercer ses dons et qu'il avait perdue. D'autres encore, la beauté elle-même, la liberté, une existence que le monde ne peut contenir.
Nous ne choisirons pas entre ces lectures. Nous dirons seulement ceci : la rhapsodie montre qu'un homme peut écrire le désir avec une profondeur extraordinaire sans acquérir un droit de propriété sur celle dont il décrit la beauté.
Il peut pousser la description à sa limite, écrire chaque geste et toute l'intensité de son attente. Il ne peut pas la retenir.
Elle est autre.
Cela ne veut pas dire que l'amour ou la vie commune abolissent l'altérité. L'intimité et l'engagement peuvent être réels. Ce qui n'en découle pas, c'est que, parce que je te désire, tu ne doives exister que selon mon souhait.
Au bord de la Luo, nous ne rencontrons pas un saint ayant achevé de régler ses sentiments.
Il désire encore.
Le poème ne supprime pas ce désir et ne le résout pas par la possession. Elle est partie ; lui demeure sans sommeil, réticent à quitter le lieu. Reconnaître que l'autre n'est pas sa propriété ne met pas immédiatement fin à la douleur.
C'est ce qui donne au texte plus d'épaisseur qu'à une maxime. La pensée peut s'éclaircir alors que le sentiment cherche encore son chemin. Elle est elle ; il est lui. La distance peut blesser. Je ne peux pas l'abolir unilatéralement à seule fin de cesser d'avoir mal.
V. À Cao Biao, prince de Baima
En 223, Cao Pi convoqua plusieurs frères à la capitale : Cao Zhi, Cao Zhang, prince de Rencheng, et Cao Biao, prince de Baima. Cette visite à la cour forma le cadre du long poème.
Cao Zhang mourut soudain pendant son séjour à Luoyang. Les histoires officielles parlent de maladie.
Plus tard, les Nouveaux propos mondains racontèrent que Cao Pi l'avait empoisonné avec des dattes. Le texte principal des Chroniques rapporte une mort de maladie à sa résidence. L'anecdote peut éclairer la manière dont les lecteurs ultérieurs ont imaginé la peur entre les frères ; cela ne lui confère pas la même valeur probante que le récit antérieur.
Distinguer tradition et témoignage ne diminue pas la perte de Cao Zhi.
Cao Zhang était mort. Cao Zhi et Cao Biao allaient regagner leurs fiefs respectifs. Après la séparation imposée par la mort, ils souhaitaient un peu plus de temps ensemble sur la route.
La préface dit que les fonctionnaires exigeaient des logements séparés pendant le retour. Cao Zhi place cet obstacle avant le poème. Il vient de perdre un frère ; avec le frère vivant, il ne peut pas davantage passer le temps comme il le voudrait.
La rencontre des frères redevenait une affaire soumise aux dispositions régissant les princes impériaux. Ils ne pouvaient qu'obéir.
Le jour de la séparation, Cao Zhi écrivit À Cao Biao, prince de Baima.
Ses sept parties se répondent. La peine ne cesse d'y changer de place : les difficultés du voyage, l'obstacle imposé, le frère mort, le frère vivant, les paroles que le locuteur doit parvenir à rendre assez fortes pour soutenir tout cela.
Au milieu, il adresse cet adieu à Cao Biao :
« La résolution d'un homme embrasse les quatre mers ; dix mille lieues peuvent être le voisinage. Si notre affection reste intacte, la distance peut nous rapprocher. Faut-il partager une même couverture pour témoigner de notre sollicitude ? Se laisser rendre malade par le chagrin, n'est-ce pas une tendresse trop étroite pour notre résolution ? »
Que l'ambition s'étende au monde entier ; la distance peut devenir un voisinage. L'affection n'exige pas de partager une couche. Ne laisse pas le souci te rendre malade : il se veut ferme, avec cet idéal de résolution virile qui, dans son époque, s'oppose aux attachements tendres.
Il console Cao Biao. Il se console lui-même.
Mais dans la dernière partie, cette assurance tremble à nouveau :
« À quoi bon remuer peine et souffrance ? Le mandat même du ciel devient douteux. Chercher les immortels dans le vide : le Maître du Pin rouge m'a trop longtemps trompé. Le sort change en un instant ; qui peut tenir cent années ? La séparation peut être sans retour : quand reprendrai-je ta main ? Prince, prends soin de ton corps précieux. Puissions-nous tous deux parvenir aux cheveux blancs. Essuie tes larmes, engage-toi sur la longue route ; je prends le pinceau et termine ici cet adieu. »
La peine et la pensée inquiète s'enchevêtrent. Même le mandat du ciel devient incertain. Les promesses d'immortalité ne garantissent pas une autre rencontre. Tout peut changer en un instant. Il revient alors au plus petit souhait : prends soin de toi ; puissions-nous vieillir tous deux. Essuyer les larmes, partir, lever le pinceau pour dire adieu.
La séparation peut être sans retour. Quand reprendrai-je ta main ?
Dix caractères chinois portent une incertitude qu'aucun raisonnement consolateur ne résout.
Deux frères veulent poursuivre ensemble et ne peuvent même pas décider de leur logement. La route est devant eux, mais ils ne disposent d'aucun calendrier où fixer leur prochaine rencontre.
Ne jamais se revoir est la crainte profonde du poème. Plus la prochaine rencontre est incertaine, plus le simple « prends soin de toi » devient irremplaçable.
Qu'a fait le pouvoir ?
Il n'a pas besoin d'ordonner un meurtre chaque fois pour continuer de rétrécir les relations. Fiefs, audiences, logements, fréquentations : tout peut dépendre d'une autorisation. Pour l'administrateur, c'est peut-être une règle. Pour celui qui la subit, elle peut décider si une prochaine poignée de main sera possible.
Cao Pi savait qui était son frère. La familiarité n'annulait pas automatiquement le soupçon ; le sang ne protégeait pas automatiquement la liberté.
Mais il a choisi.
Cela nous empêche aussi de lire le visage de Levinas comme une garantie psychologique : avoir vu quelqu'un ne rend pas incapable de lui nuire. On peut opprimer ceux qu'on connaît et placer leur vie derrière son propre sentiment de sécurité.
Nous pouvons juger les actes et leurs conséquences, sans prétendre avoir vu toutes les motivations intérieures de chaque ordre.
Lu à côté du texte consacré à Heidegger, celui-ci soulève une question limitée et aiguë : pourquoi la connaissance d'une personne peut-elle coexister avec le fait de la traiter comme sacrifiable ? Il ne s'agit pas de confondre la politique dynastique des Wei avec le soutien au nazisme. Situations, échelles, institutions diffèrent. Une comparaison éclaire une question ; elle ne remplace aucune des deux histoires.
La proximité ne garantit pas contre la domination. Le savoir non plus. La question est de savoir si, sous la pression de la peur et des intérêts, il reste à l'autre une place d'où refuser.
La famille Sima remplaça ensuite les Wei, et la maison impériale passa sous une autre puissance. Le pouvoir ne protège pas nécessairement ses descendants. Mais cette issue n'était pas un châtiment inévitable de Cao Pi pour le traitement de son frère. L'histoire n'est pas une machine chargée de punir les ennemis des poètes.
Nous pouvons représenter cette vie comme une tempête sans laisser le temps qu'il fait tenir lieu de jugement.
VI. Un prince captif
Durant ses douze dernières années, écrire laissa à Cao Zhi un chemin pour se faire entendre.
Anxiang, Juancheng, Yongqiu, Dong'e, Chen : titres et fiefs changèrent plusieurs fois. Certaines mutations étaient des disgrâces, d'autres des promotions. Ce qui les traverse, c'est sa difficile distance au pouvoir de la cour.
La surveillance et le risque de dénonciation rendaient l'expression de soi précaire. Les réunions entre frères étaient restreintes, les voyages et l'activité politique encadrés. Il ne manquait pas de toute ressource. Mais certaines décisions essentielles ne lui appartenaient pas.
Après la mort de son frère, il continua de demander à servir son neveu, dans l'espoir d'accomplir quelque chose. La postérité le connaît surtout comme poète. Ce n'était pas la totalité de ce qu'il voulait.
Ces désirs n'obtinrent pas l'espace espéré.
Admirer sa persistance à écrire ne doit pas se transformer en exigence de force identique adressée à toute personne opprimée. Certaines tombent malades, perdent les mots, ne peuvent plus reprendre une plume. C'est une blessure, non la perte de leur qualité humaine.
Cela doit être dit avant tout.
Cao Zhi a laissé poèmes, rhapsodies, mémoires, lettres, paroles destinées à la musique. Il agissait dans les limites autorisées et laissait l'écriture les franchir, rejoindre l'oreille d'autrui.
Ses textes ne contiennent pas seulement une position de victime.
Il y a du ressentiment, qu'il ne nie pas : « Le grand arbre reçoit tant de vents plaintifs ; la mer soulève ses vagues. Sans épée tranchante dans ma main, à quoi me sert une foule d'amis ? » Il voyait sa situation. Mais on trouve aussi l'observation de la nature, le souvenir des amis, la réflexion sur les figures du passé, sur la vie humaine.
Nous rencontrons quelqu'un qui continue de regarder, de juger, d'éprouver l'absence.
La captivité peut priver de liberté et endommager la capacité de s'exprimer. Même devenu incapable de parler, un être ne se transforme pas en chose sans visage. Cao Zhi ne peut être une règle servant à mesurer l'intégrité de ceux qui n'ont laissé aucune œuvre. Celui qui n'a pas de livre pour parler à sa place mérite aussi écoute et protection.
Les œuvres n'ont pas effacé ses blessures. On peut écrire une belle phrase tout en portant une grande douleur. Nous n'avons pas à l'obliger à choisir une place entre le génie intact et l'homme brisé auquel on ne laisserait que l'échec.
Ils nous montrent autre chose : le pouvoir n'a pas dit tout ce qu'il pouvait dire.
La cour pouvait attribuer titres, terres, interdictions, le classer parmi les parents impériaux à surveiller. Ces arrangements n'épuisent ni le désir de la rhapsodie de la Luo ni la peine de quitter Cao Biao.
Il nous laisse davantage que le dossier tenu par d'autres.
Non qu'il possédât une force invulnérable. Le travail précis de l'écriture donnait forme à certains sentiments. Écrire un caractère, reprendre une ligne, choisir la voix qui restera : petits gestes, mais jugements que le surveillant ne pouvait entièrement faire à sa place.
Écrire ne lui a pas délivré sa dignité. Cela a permis à quelqu'un qui en avait déjà une de laisser une voix audible aux générations suivantes.
Cao Pi mourut en 226 ; Cao Zhi vécut encore six ans. Les restrictions continuèrent sous Cao Rui. Les institutions survivent parfois à ceux qui les établissent. Le départ d'une personne ne desserre pas automatiquement leur emprise.
L'empereur changea sans que sa situation s'ouvre d'autant. Mais ses poèmes nous apprennent que cette situation n'était pas tout Cao Zhi.
VII. Ce qu'on ne peut tenir
L'impossibilité de posséder traverse ces œuvres. La déesse ne peut être possédée ; la confiance d'un frère ne se commande pas ; les souhaits politiques sont entravés ; les rencontres fraternelles sont réglementées. Tout cela peut faire souffrir. Ce ne sont pas les mêmes impossibilités.
La liberté d'autrui mérite le respect ; sa propre liberté confisquée mérite d'être recherchée. Il ne faut pas embellir la seconde privation comme une distance à accepter sereinement.
Comment Cao Zhi s'y est-il confronté ? Il n'a pas nié le désir.
C'est essentiel.
Parfois on dit : au fond, je n'en voulais pas, pour amortir la perte. Parfois aussi, lâcher prise est un vrai changement, le début d'une protection de soi et d'une autre vie. Nous ne pouvons décréter que toute personne qui renonce fuit l'altérité.
Ce qui distingue ces textes, c'est qu'ils ne se hâtent pas de traduire la douleur en indifférence.
La rhapsodie approfondit le désir et laisse la déesse prononcer son propre adieu. La promesse de garder son cœur auprès du prince est sa voix à elle, non une déclaration du narrateur affirmant qu'il l'a obtenue. Elle parle ; le départ a néanmoins lieu.
Le poème à Cao Biao refuse pareillement de prétendre la séparation insignifiante. Quand reprendrai-je ta main ? L'écriture garde la question ouverte, sans garantir l'avenir. Dans ses mémoires politiques, Cao Zhi exprime encore son souhait de servir. Les formes de cour contraignent la langue ; elles ne rendent pas le désir inexistant.
Reconnaître ce désir sans le transformer en droit de posséder l'autre est difficile.
Deux tentations sont proches : dévaluer l'autre pour ne plus souffrir, ou le transformer en ce qui doit m'appartenir pour me satisfaire. Refuser ces chemins n'impose pas de rester à jamais dans une attente sans espoir. Aimer, négocier, refuser, partir peuvent tous respecter les personnes.
Mais cette voie présente un trait : ce n'est ni mon succès ni mon échec qui donne à l'autre son poids propre.
Je peux perdre une relation sans déclarer l'autre sans valeur. Je peux travailler sérieusement à ma vie sans exiger de quelqu'un qu'il me livre la sienne. Tu n'es pas ma propriété : ce n'est pas l'unique réponse à la douleur, mais une limite à ne pas franchir légèrement.
Dix-huit siècles après lui, Cao Zhi nous fait encore sentir cette tension : vouloir s'approcher sans décider pour l'autre ; vouloir agir tandis que les décisions d'un autre font obstacle. La première demande que je ne possède pas. La seconde, que le pouvoir ne me possède pas. Elles diffèrent et se rencontrent dans une même vie.
Les textes précédents abordaient l'autre par l'éthique, la relation, la philosophie. Cao Zhi nous donne une autre langue : celle du désir.
L'autre apparaît aussi dans le manque, l'adieu, une nuit dont on ne parvient pas à sortir paisiblement. Cela ne légitime pas tous les désirs. Mais le désir peut nous rendre plus audibles à nous-mêmes et rendre audible la voix d'en face.
Faire place ne signifie pas s'annuler. C'est refuser que notre désir écrive la fin de chacun.
Kant refuse de réduire la personne à un simple moyen ; Levinas laisse le visage interroger ma liberté ; Buber laisse le Tu interrompre la relation que je croyais connaître. Chez Cao Zhi, nous lisons l'étroit passage entre désir et possession.
Ce ne sont pas quatre philosophies identiques. Ce sont des échos entre quatre langues différentes.
Dans cette direction souffle un vent. Un vent doux.
VIII. Le pont
Sur le pont imaginaire, la nuit était revenue. Cao Zhi s'approchait.
Nous lui donnions une vieille robe, une ceinture desserrée, un pas léger. Nul cortège cérémoniel n'était nécessaire. Personne à côté de lui ne consignait la manière dont il devait se tenir.
Il portait quelque chose.
Ni astrolabe comme Hypatie, ni canne comme Bergson. Il portait un rouleau de lamelles de bambou, ou de soie, couvert de son écriture.
Il marchait sans hâte. Il était mort jeune, autour de quarante ans. Nous laissions dans son maintien la fatigue des années contraintes, et lui permettions enfin de ne pas précipiter ses explications.
Il atteignit le milieu du pont.
Hypatie était là, son astrolabe à la main. Thomas d'Aquin, de l'autre côté, avait les mains vides. Bergson s'appuyait sur sa canne. Levinas était debout. Buber se tenait non loin.
Ils n'étaient pas seuls. Les générations s'étaient accumulées sur ce pont : des gens traçaient des équations, observaient du maïs, écrivaient des poèmes, lisaient des cartes célestes, composaient des romans, dessinaient des plans. D'autres prenaient des notes accroupis, regardaient au loin, assis, ou parlaient doucement avec leur voisin.
Cao Zhi regarda autour de lui.
Hypatie, Thomas d'Aquin, Bergson, Levinas et Buber étaient tous nés après lui. Il n'avait pas lu leurs livres, ne savait pas comment ils parleraient du visage, de la rencontre, des fins. Kant ne devait naître que plus d'un millénaire après lui.
Mais il vit une chose : ce qu'ils faisaient, il le comprenait.
Non qu'il maîtrisât leur philosophie entière. Leur manière de se tenir là lui faisait sentir qu'il n'avait pas à prouver d'abord son utilité. Le rouleau qu'il tenait pouvait être ouvert, ou rester fermé.
Il inclina la tête. Ils lui répondirent de même.
Il ne s'avança pas pour une longue conversation. Il trouva une place au milieu du pont et s'y tint. Il posa le rouleau près de lui : ses poèmes, ses rhapsodies. Il n'avait plus besoin de le serrer. Les mots étaient écrits. Depuis mille huit cents ans ils étaient dans le monde, à y faire leur travail.
À l'extrémité lointaine du pont se tenait Kant. Ce soir-là, on le distinguait un peu mieux : le contour de sa silhouette, la couleur de ses cheveux.
Au-delà du pont, sur cette route, le ciel s'était assombri. Des éclairs.
Des gens y marchaient. Ceux qui étaient allés le plus loin avaient disparu de la vue. L'homme en robe de professeur — Heidegger — s'était encore éloigné depuis la dernière fois.
Cao Zhi jeta un regard vers la route. Il la reconnut.
À son époque aussi, le pouvoir avait écarté les frères. Cao Pi était mort en 226, six ans avant lui ; Cao Rui lui avait succédé sans abolir les restrictions. Ensuite les Sima avaient remplacé les Wei. Une position qu'un homme croyait fermement tenir ne pouvait être tenue pour toujours au profit de ses descendants.
Cao Zhi regarda un moment.
Il n'avait pas à dire que la blessure ne faisait plus mal, ni à trouver son repos en imaginant son frère puni. La pluie extérieure n'était pas l'instrument de sa vengeance. Lorsqu'il se retourna, les pertes causées par les ordres demeuraient. Elles ne prescrivaient plus l'unique direction où il pouvait regarder.
Il se retourna.
Dans les mains d'Hypatie, l'astrolabe recueillait la lumière de la lune. Il lui sourit légèrement. Elle lui répondit. Ils ne comprenaient pas leurs langues respectives : Cao Zhi ignorait le grec, Hypatie le chinois. Mais chacun avait vu l'instrument de l'autre. Astrolabe et rouleau de bambou : deux outils de temps différents accomplissant un travail voisin. Faire voir les étoiles, faire voir les mots, faire voir quelque chose qu'on ne voit pas autrement et qu'il importe de voir.
Thomas d'Aquin vint de l'autre côté. Il dit quelques mots en latin. Cao Zhi ne comprit pas. Il reconnut toutefois quelque chose dans cette intonation : la voix d'un homme qui avait écrit beaucoup de mots, puis s'était arrêté. Lui aussi avait été un homme qui écrivait. Il répondit d'un signe de tête.
Buber se rapprocha un peu. Robe sombre, barbe blanche, mains vides. L'un avait connu dans l'enfance l'absence de sa mère ; l'autre, devenu adulte, avait vécu sous le pouvoir contraignant de son frère et de son neveu. Leurs blessures n'étaient pas identiques. Nul besoin de décider laquelle avait été la plus douloureuse pour reconnaître que les plus proches peuvent aussi laisser seul.
Au milieu du pont, parmi tant de gens, la lumière de la lune était douce.
La figure qui regardait toujours au loin, à l'extrémité du pont, regarda Hypatie, Thomas d'Aquin, Bergson, Levinas, Buber.
Cette fois, elle regarda Cao Zhi.
Leurs yeux se rencontrèrent un instant.
Cao Zhi ne baissa pas la tête. Aucun empereur n'attendait ici sa soumission. Il leva seulement les yeux vers une autre personne, elle aussi debout.
Mais il y avait une reconnaissance dans son regard.
Comme s'il disait : je ne connais pas toute ta langue, mais je vois que tu n'as pas laissé ma place uniquement à l'intérieur d'un décret impérial.
La figure qui regardait au loin inclina doucement la tête.
Cao Zhi se tenait au milieu. Sa vie n'avait pas été dépourvue de biens ni de liens ; il avait pourtant perdu beaucoup de ce qu'il désirait profondément. Ses écrits traversaient dix-huit siècles. Ceux qui venaient après lui entendaient l'adieu de la déesse, le souhait de préserver Cao Biao, une personne que son titre n'avait pas épuisée.
L'immortalité ne dédommage pas une vie. La voix d'une personne peut encore parvenir à une autre.
Notes de lecture et sources
Biographie : Chroniques des Trois Royaumes, chapitre 19. Sept pas et dattes empoisonnées viennent d’anecdotes postérieures. L’héritier est désigné en 217, avant l’ivresse de 219 ; Anxiang date de 221, le rang princier de 222. Pi meurt en 226, Zhi en 232 : six ans.
Dans la rhapsodie, la déesse prononce les adieux sur la séparation des humains et des dieux. Remontée du fleuve, insomnie et hésitation suivent. Le poème à Cao Biao comporte sept sections ; les fonctionnaires imposent des logements séparés. Biao est un demi-frère ; la crainte d’un dernier adieu n’est pas un relevé de leurs voyages.
Le pont, les routes, le temps et les rencontres à travers les siècles sont des inventions littéraires. Les rapprochements relèvent de la lecture de l’auteur : la proximité des questions n’implique pas l’identité des doctrines, et reconnaître la valeur d’une personne n’annule pas le jugement de ses actes.
Réécriture française indépendante. Sources, citations et notes détaillées dans l’ édition chinoise et anglaise。