SAE · Théorie du rire · 02
De quoi riez-vous ?
Toute une pièce rit ; le nouvel arrivant rit aussi, puis demande : « De quoi riez-vous ? » À 13DD, le rire a pour la première fois un auteur : ce jugement est le mien. Autodérision, contagion, erreur, rire du spectateur : un même principe les traverse, le rire ne décide pas du maintien de la construction.
Celui qui entre après les autres
Toute une pièce éclate de rire. Celui qui vient d’entrer ne sait pas encore pourquoi, mais se met à rire aussi. Au bout d’un moment, il demande : « De quoi riez-vous ? »
De quoi rit-il, lui ? Pas de ce qui amuse les autres : il ne l’a pas encore vu. La construction qu’il vise est sa compréhension présente, dont un reste lui apparaît : cette chose que les autres ont vue et que lui ne voit pas encore. Ce qu’il voit, c’est qu’il se trouve du côté de ceux qui n’ont pas vu. Les autres rient de quelque chose ; lui, de n’avoir pas vu cette chose. Il faut pour cela pouvoir prendre pour objet le fait de n’avoir pas vu. Le bébé peut suivre le rire de l’adulte par contagion ; mais, à 12DD, il ne s’agit encore que d’une tendance : il ne voit pas son propre « je n’ai pas vu ».
C’est la frontière examinée dans le deuxième article, Ce jugement est le mien. La série SAE sur la psychanalyse définit 13DD comme self-without-purpose : la conscience de soi est apparue, le cycle de découpe et de construction se voit pour la première fois lui-même, mais n’a pas encore de direction. Le produit de sa découpe est l’autoréférence, « c’est moi qui fais cela » ; son reste est sa propre finitude. La théorie du rire situe le sujet ici : à la position capable d’exécuter réflexivement la négation, y compris de nier sa propre négation. L’échec d’une prédiction à 12DD est aussi une négation, mais personne ne sait qu’il est en train de nier. À 13DD, la négation est reconnue pour la première fois comme mienne ; je peux donc me retourner et nier ma négation antérieure.
Quatre possibilités nouvelles s’ouvrent au rire. La construction peut être la mienne et je peux en désigner le reste : c’est l’autodérision. Je peux aussi voir que c’est moi qui n’avais pas vu : c’est le rire par contagion. Le jugement peut être retiré : un rire erroné peut être corrigé après coup. La construction d’autrui peut être vue comme construction : le lecteur voit l’homme de Chu enfermé dans la sienne, d’où le rire du spectateur. C’est seulement ici que s’applique la grille « qui voit, qui ne voit pas » : à 12DD, aucun sujet ne sait « j’ai vu » ou « je n’ai pas vu » ; à 13DD, il est là.
Le rire ne décide pas de ce qui doit rester
Avant d’examiner ces quatre rires, clarifions le rapport entre négation réflexive et rire. La réponse de l’article est la suivante : le rire ne décide pas du maintien ou de l’abandon de la construction. Après lui, elle peut être conservée, modifiée, ou même avoir déjà été abandonnée. Le sujet en juge séparément ; ce rire ne tranche pas.
La négation réflexive peut nier la validité d’une construction, y compris de ma lecture antérieure. Elle peut précéder le rire : je me moque d’un projet que j’ai abandonné depuis longtemps. Elle peut le suivre : je retire après coup le jugement erroné de mon rire. Elle peut l’accompagner : « Dire que je pensais cela ! » Mais ce n’est pas cette négation que le rire juge. Il juge seulement : cette construction est présente maintenant, et comporte encore ce reste-là.
C’est aussi la divergence avec Hurley, Dennett et Adams. Selon une comparaison provisoire établie à partir des présentations disponibles, ils rattachent le rire au sort d’une croyance : détecter, éliminer, récompenser. Ici, le rire ne dépend pas de l’élimination ou de la conservation, mais seulement du reste. La frontière n’est pas « la construction tombe-t-elle ? », mais « sur quoi porte le rire ? » Cette distinction traverse la suite ; elle est particulièrement importante pour l’autodérision.
Après le tonnerre de Xanthippe
La construction de l’autodérision est la mienne : un projet, une image, une compréhension de ma situation. J’en vois ce reste et le désigne publiquement. Le projet peut demeurer ou avoir été abandonné depuis longtemps : ce n’est pas l’affaire de ce rire. « L’autodérision n’est donc pas négation de soi, mais désignation de soi. »
Diogène Laërce rapporte un mot de Socrate dont on peut ainsi indiquer la source. Xanthippe l’injurie, puis lui verse de l’eau dessus. Socrate répond : « N’avais-je pas dit qu’après le tonnerre de Xanthippe viendrait la pluie ? » Le texte note la phrase, non un rire ; l’article en retient la structure d’autodérision. Sa sérénité est la construction, l’eau reçue sur tout le corps en est le reste. Les deux sont présents ; il a désigné ce reste par sa phrase.
Une phrase plus célèbre encore est attribuée à Socrate : épousez une bonne femme, vous serez heureux ; une mauvaise, vous deviendrez philosophe. Aucune source originale fiable n’a été vérifiée : seule la structure intéresse ici. Socrate rit de sa propre construction, mais le reste qu’il montre appartient aussi à celle de l’auditeur : « une bonne vie vient d’une bonne situation », les épreuves ne sont que des pertes. Que les difficultés fassent naître la réflexion est précisément ce que cette construction ne recueille pas. Se prendre pour cible a deux avantages. Lui seul est exposé ; l’auditeur n’a pas d’abord à devenir celui dont on rit. Et la leçon reste implicite : énoncer directement « les difficultés font réfléchir » serait enseigner ; il se contente de rire de lui-même, donnant à l’autre la possibilité de comprendre. La taquinerie peut ainsi se rapprocher d’un accompagnement qui aide l’autre à devenir lui-même.
Ce n’est toutefois qu’une possibilité, jamais une garantie. Un professeur déclarant publiquement « même un imbécile comme moi a compris » se prend pour cible, tout en pouvant acculer à l’embarras l’élève qui n’a pas compris. L’autodérision peut ménager un espace à l’auditeur ; pour savoir si elle le fait réellement, il faut voir s’il peut ne pas rire ou ne pas être d’accord sans être puni.
À 13DD, l’autodérision a une voisine. La série psychanalytique place la culpabilité punitive envers soi dans le bourbier de 13DD : « je ne vaux pas assez », « tout ce que je fais est mauvais ». Le sujet est présent, mais se juge sans direction. L’objet est le même que dans l’autodérision, sa propre construction ; l’attention s’y porte à l’opposé. Le jugement de soi remâche l’échec de la construction ; l’autodérision en regarde le reste, voit l’échec comme un reste et permet de rire. La conscience de soi peut devenir un bourbier où l’observation accroît l’angoisse. L’autodérision offre une autre sortie à cette même observation. Elle ne trouve pas une direction pour sortir du bourbier — ce sera la question de 14DD. Elle ne résout pas cette question, mais peut desserrer momentanément la répétition de la punition. Le rapport à soi après ce rire reste à examiner séparément.
L’indice peut tromper
Revenons au nouvel arrivant. Le rire d’autrui est un indice faillible : à lui seul, il ne certifie pas qui a vu quoi. Le rire extérieur peut être vide : politesse ou simple participation à la conversation offrent une expression sans jugement. Tenir le rire des autres pour signe qu’« ils ont vu quelque chose » est donc une inférence. Si cette inférence est fausse, il rit du fait de n’avoir lui-même pas vu, alors qu’il n’y avait peut-être rien à voir.
Les rires enregistrés demandent un examen conditionnel. Ils peuvent conserver un rire réel, ou n’être qu’un bruitage ; savoir qu’il s’agit d’un enregistrement n’empêche pas automatiquement d’y voir l’indice de ce qu’autrui a autrefois vu. Il y a rire fondé sur une erreur de jugement si le spectateur prend à tort un bruitage sans jugement pour la réaction de personnes ayant vu le même reste, et si cette erreur entre dans son rire. Cette possibilité montre précisément qu’un jugement intervient dans le rire par contagion : s’il ne s’agissait que d’imiter un son, on ne pourrait pas parler d’avoir été trompé.
« De quoi riez-vous ? » est donc la question la plus naturelle du nouvel arrivant. Elle relie le rire par contagion à la septième proposition de la vue d’ensemble : l’attente du rire envers autrui consiste à s’ouvrir aux questions. Dans cette manière de répondre que la théorie préconise, il prend le rire d’autrui au sérieux tout en se préparant à recevoir une réponse : on lui dit ce qui a été vu, et il juge à nouveau ; ou on lui apprend qu’il n’y avait rien, et il retire le jugement de son premier rire.
La vue d’ensemble expliquait hypothétiquement la facilité à rire en groupe par les niveaux multiples de « de qui rit-on ? ». Le rire par contagion ajoute un niveau : avec les autres, je peux non seulement voir avec eux, mais d’abord voir que je n’ai pas vu. Les deux sont des jugements et appartiennent au champ étudié. Seule est exclue la part qui suit le son du rire sans aucun jugement.
« Ce n’est pas drôle »
La nécessité du rire suit le jugement, non sa justesse, disait la vue d’ensemble. L’article imagine une personne qui croit une rumeur, prend un geste d’autrui pour absurde et en rit. Elle apprend ensuite que les faits étaient différents et que le geste avait une autre raison. Le rire a eu lieu ; le jugement était pourtant faux.
L’erreur peut venir de plusieurs endroits. Le reste lui-même peut avoir été fabriqué : dans une blague fondée sur un stéréotype, le conteur a introduit clandestinement la construction ; le groupe visé ne comporte pas le reste qu’on lui prête. L’indice peut être faux, comme avec les rires enregistrés. Ou la lecture de la construction est erronée : le personnage n’avait pas l’attente qu’on lui attribue. Dans les trois cas, le rire naît tout de même. Il ne peut donc prouver la justesse du jugement.
« Ce n’est pas drôle » est ainsi une objection qui a un contenu. Elle dit souvent : ce reste n’existe pas ; ou : cette construction, c’est toi qui l’as plaquée sur les autres. « Que l’on puisse discuter pour savoir si une blague est drôle est déjà un indice que le rire relève du jugement. »
À 12DD, la tendance n’est pas susceptible d’erreur de jugement. À 13DD, le sujet peut nier sa propre négation, donc retirer le jugement de son rire : « Je m’étais trompé, ce n’était pas drôle. » Le retrait appartient à la négation réflexive, non à ce rire. Évitons deux excès : pouvoir corriger n’est pas corriger chaque fois — beaucoup de rires erronés ne sont jamais rétractés — ni avoir déjà justifié le rire. Un rire peut être réel et son jugement faux. « La réflexivité rend la correction possible ; elle ne garantit pas le rire. »
Le retrait s’accompagne souvent d’embarras. L’attention revient alors à sa propre construction, la lecture précédente, et à son invalidité : on cesse de rire, on éprouve gêne ou regret. Si l’on peut aussi voir sa propre erreur comme un reste et y porter attention, on rit de soi : « Dire que j’avais pensé cela ! » On retrouve l’autodérision. Le même retrait peut déboucher sur l’embarras ou sur l’autodérision ; le point d’attention les distingue encore.
Le bateau a continué
Dans le chapitre Examiner le présent des Printemps et Automnes de maître Lü, un homme de Chu traverse un fleuve. Son épée tombe du bateau dans l’eau ; il marque aussitôt le bateau : « C’est ici que mon épée est tombée. » Une fois le bateau arrêté, il entre dans l’eau à l’endroit marqué pour la chercher. « Le bateau avait avancé, l’épée non. » Sa construction se sert d’une marque mobile pour situer l’épée restée en arrière. Elle comporte ce reste : le bateau a bougé. Le lecteur le voit, l’homme de Chu non. Le texte ne note aucun rire : celui qui rit est le lecteur.
La même œuvre, au chapitre Se connaître, raconte ce qu’on appelle aujourd’hui « se boucher les oreilles pour voler une clochette » ; il s’agissait à l’origine d’une grande cloche. Comme elle est trop lourde à emporter, le voleur veut la briser. Le coup la fait sonner ; craignant que d’autres n’entendent et viennent la lui prendre, il se bouche vite les oreilles. Sa construction est « si je n’entends pas, les autres non plus » ; son reste, les oreilles des autres. Les tout-petits qui se couvrent les yeux pour se cacher ont un geste comparable, dont l’interprétation reste discutée. Le voleur en paraît la version adulte : le lecteur rit d’un adulte prisonnier de la place d’un enfant. Nasreddine fournit un autre récit : il perd sa clé chez lui et la cherche sous le réverbère, parce qu’il y fait clair.
Ces rires sont ceux d’un spectateur : on voit une personne enfermée dans une construction et on en aperçoit le reste, sans se comparer à elle. L’Indien de Kant reste la pierre de touche : nous ne rions pas parce que nous nous croyons plus intelligents que lui. Si la comparaison intervient — « je suis plus malin que l’homme de Chu » —, mon propre but, me rehausser, entre dans la construction visée. C’est le rire de comparaison de la troisième étude, second motif de Hobbes. Le rire du spectateur exige de voir la construction d’autrui comme construction, donc de savoir que sa manière de saisir diffère de la mienne. Voir que l’homme de Chu se trompe demande la compréhension de la fausse croyance, vers quatre ans. L’article propose pour ce rire le niveau 13DD, à titre de classement candidat.
Une phrase populaire chinoise illustre la soudaineté chez une seule personne : « 下雨天留客天留我不留 ». Sans ponctuation, elle admet deux lectures. La première découpe : « Jour de pluie, jour qui retient l’hôte ; me retient-on ? Oui ! » La seconde : « La pluie retient l’hôte ; le ciel le retient, moi non. » On suit d’abord une ponctuation, puis découvre soudain l’autre et rit. La construction est sa première découpe ; le reste, l’autre découpe. Toutes deux tiennent : « encore » va ici jusqu’à la validité. Personne n’a perdu ni subi de dommage. L’écart se referme en un instant chez une seule personne ; celui qui n’avait pas vu est le soi d’un instant plus tôt.
C’est aussi le cas commun choisi pour comparer cette théorie à celle de Hurley et ses coauteurs. L’article ne répond pas à leur place sur la manière dont leur livre le traiterait : ce qui serait révisé pourrait être l’engagement prématuré « il n’y a qu’une lecture », ou autre chose. Ici, les deux ponctuations sont présentes ; le rire ne décide pas laquelle doit rester.
Ironie et mécanique
Dans les dialogues, Socrate se dit ignorant et se contente de poser des questions, conduisant pas à pas l’autre vers sa propre perplexité. Dans la grille de vision, c’est un « je vois, lui non » qui dure : Socrate aperçoit le reste de la construction de son interlocuteur sans le révéler. Deux composantes relèvent de deux études distinctes. L’attitude d’autodérision, « je ne sais rien », l’expose lui-même : elle appartient à cet essai. Retenir ce qu’il sait et le désigner par des questions est déjà agir au moyen du rire : ce sera le suivant. Pour savoir si l’ironie aide l’autre à devenir lui-même, chaque passage demande examen. S’il ne peut pas être en désaccord, retenir l’information peut aussi devenir oppressif.
Schopenhauer décrit l’ironie comme une plaisanterie cachée derrière le sérieux, qui commence sérieusement et finit par un sourire. Son exemple nommé est précisément Socrate face à Hippias et à d’autres : feindre d’approuver jusqu’à ce que les conséquences plongent l’interlocuteur dans la perplexité. Cette description saisit le temps de l’ironie, un intervalle prolongé dont le terme se trouve chez l’autre. Le désaccord reste celui de la vue d’ensemble : chez Schopenhauer, le rire marque la victoire de l’intuition sur le concept ; ici, il ne juge pas d’un vainqueur. L’ironie ne doit pas nécessairement finir par la défaite de la construction d’autrui : elle peut finir par sa découverte du reste, chacun riant alors pour sa part.
Dans Le Concept d’ironie, Kierkegaard caractérise l’ironie socratique comme négativité infinie absolue. L’article cite cela de mémoire, le texte original restant à vérifier. S’il en est ainsi, l’ironie est proche de la négation réflexive à 13DD : ni l’une ni l’autre ne se hâte de poser quelque chose. Mais le désaccord ne porte pas sur la présence de la construction. L’ironie suspend les constructions reçues ; cette suspension ne signifie pas qu’elles disparaissent du regard. La différence tient à ce que sa négativité adopte une attitude envers elles et fait de la négation son œuvre, tandis que le rire, ne décidant pas de leur maintien, ne fait pas œuvre de négation. Kierkegaard peut éclairer la force de la négation réflexive, pas, par cela seul, expliquer le rire.
Dans Le Rire, Bergson situe le comique dans du mécanique plaqué sur du vivant. Son exemple typique est une personne qui poursuit ses mouvements habituels alors que la situation a changé. Ces cas peuvent être rapprochés du niveau « sert encore, n’est plus valide » : la construction continue de fonctionner après le changement. Le rapprochement concerne les exemples, non une réduction de toute sa théorie à un cas particulier de celle-ci. Bergson fait aussi du rire une correction sociale de la raideur. La présente théorie réserve cette fonction à « agir au moyen du rire », dans la troisième étude, plutôt que de l’inclure dans le jugement du rire lui-même.
À 13DD, le rire a un auteur : ce jugement est le mien. Le sujet peut nier réflexivement, donc désigner le reste de sa propre construction, voir qu’il n’avait pas vu, retirer le jugement d’un rire erroné et considérer la construction d’autrui comme construction. Un même principe traverse ces rires : ils ne décident pas du maintien ou de l’abandon de la construction. Retirer, modifier, abandonner relèvent de la négation réflexive, pas de ce rire. Lorsque le but propre entre dans la construction visée, le rire passe à 14DD.
Sources et indications de lecture
Version française intégrale écrite indépendamment à partir de l’essai chinois actuel, associé à Ce jugement est le mien de Qin, Han (2026), non traduction technique intégrale de la recherche. La version anglaise est indépendante et les deux graphies chinoises sont complètes. Le mot rapporté sur Xanthippe possède une source indiquée ; celui sur le mariage n’a pas été vérifié dans une source originale fiable. Les histoires anciennes sont lues pour leur structure et ne sont pas pourvues de rires absents du texte. La phrase chinoise à deux ponctuations est conservée avec son explication, non remplacée par un autre jeu de mots. Le rapprochement avec Hurley et ses coauteurs reste provisoire ; Kierkegaard est cité de mémoire, à vérifier. Possibilité de correction, justesse du jugement et légitimité de l’action ne sont pas confondues.
Notes sur cette version
Texte de recherche : Qin, Han (2026), Ce jugement est le mien (théorie SAE du rire, II). self-as-an-end.net ↗ · DOI : 10.5281/zenodo.23287559