Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau–Construct · Économie
Essai 09 sur 23

Neuvième chapitre · Smith et la main invisible : le reste n’a jamais vraiment été retiré du comptoir

Réduit au rôle de prophète de l’égoïsme, Smith est coupé en deux ; lus ensemble, ses textes sur la sympathie, la justice et le marché font de la main invisible un mécanisme limité dans une théorie morale plus vaste.

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I. La dernière édition

En 1790, l’année de sa mort, Adam Smith achève un travail.

Il vient de reprendre une nouvelle fois la Théorie des sentiments moraux.

C’est la sixième édition du livre de son vivant. Dans une lettre à son éditeur, il avait annoncé quelques ajouts à deux parties seulement. Mais à mesure qu’il écrit, le sujet s’étend. Il finit par ajouter une partie entière, consacrée à la vertu, à la conscience, à la maîtrise de soi et à la corruption du sens moral. Ce sera son dernier grand chantier d’écriture.

Sa santé est alors très mauvaise. Il sait que le temps lui manque. Quand un homme prend la plume à ce moment de sa vie, c’est généralement pour ce qui lui paraît essentiel, pour ce qu’il ne peut se résoudre à laisser en suspens. Smith choisit d’écrire sur la manière dont se forme la vertu, dont agit la conscience, dont se corrompt le cœur humain.

Dans la partie ajoutée à cette édition, il réserve une place considérable à la maîtrise de soi. Le choix du sujet mérite attention. Se maîtriser, c’est apprendre à se gouverner. Si cela est nécessaire, c’est précisément que l’homme n’est pas une machine réglée sur les seuls gains et pertes. Une telle machine n’aurait pas à se maîtriser. Il lui suffirait de calculer juste. Pour parler de maîtrise de soi, il faut commencer par reconnaître qu’en l’homme certaines choses échappent au calcul.

Ce qui donne son poids à ce fait, c’est l’ordre des dates.

La Théorie des sentiments moraux paraît en 1759. La Richesse des nations, en 1776. Et ces ajouts considérables viennent quatorze ans après La Richesse des nations.

Le récit le plus répandu veut que Smith ait parlé, dans sa jeunesse, de sympathie et de morale. Puis il serait allé en France, aurait découvert le monde, compris ce qu’il en était vraiment et écrit La Richesse des nations : il aurait découvert que l’intérêt personnel suffisait à faire fonctionner la société. Le premier livre porterait la marque de son immaturité ; le second, enfin, de sa maturité.

Si tel était le cas, épaissir à la fin de sa vie le livre consacré à la sympathie serait la dernière chose qu’il aurait dû faire.

Et moins encore y ajouter tout un chapitre sur la vertu et la conscience.

Ce fait ne tranche pas, à lui seul, toute la question. Mais aucune interprétation ultérieure ne peut contourner cette pièce du dossier : l’homme qui aurait abandonné la philosophie morale en rédige encore des compléments pendant les derniers mois de son existence.

Autrement dit, si La Richesse des nations était réellement un adieu, celui qui l’avait prononcé continuait, quatorze ans plus tard, à bâtir du côté qu’il aurait quitté. Il ne s’agissait pas de quelques retouches, mais d’une partie entièrement nouvelle. Cela ne résout pas toutes les tensions entre les deux livres. Cela ferme au moins la voie à l’explication la plus commode.

La question qui nous occupe ici n’est pas de savoir si un homme s’est contredit. Elle est ailleurs.

Dans les huit chapitres précédents, la construction comprimait le monde : les dettes, les prix, les marchandises, les voyages, les personnes. Avec Smith, elle comprime la pensée d’un homme.

Et la moitié qu’elle en retranche reviendra, encore et encore.

Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut d’abord savoir quel était le métier de Smith.

En 1752, il devient professeur de philosophie morale à l’université de Glasgow.

Pas professeur d’économie. La discipline n’existe pas encore.

D’après des souvenirs ultérieurs, son cours de philosophie morale comportait quatre grands ensembles : la théologie naturelle, l’éthique, la jurisprudence relative à la justice, enfin une partie que l’on désignait par les termes de convenance ou d’économie politique.

Regardons bien cet ordre.

La Théorie des sentiments moraux, dont on fera un ouvrage d’éthique, et La Richesse des nations, dont on fera un ouvrage d’économie, appartenaient, dans l’architecture de son enseignement, à des parties voisines d’un même cours.

Deux livres ne font pas ici deux personnalités. Ils correspondent à la deuxième et à la quatrième partie d’un même enseignement.

Cet ordre dit encore autre chose. L’économie politique venait en dernier : elle couronnait le cours, elle n’en formait pas les fondations. Les trois premières parties demandaient quel ordre régit, dans ses grandes lignes, le monde ; sur quoi les hommes fondent leurs jugements du bien et du mal ; quelles règles peuvent être imposées par la contrainte. La quatrième examinait comment, une fois ces bases établies, une société peut s’enrichir. La richesse était chez lui le dernier chapitre d’un savoir plus vaste. Elle n’était pas tout le savoir.

La chronologie fournit une autre preuve. Des notes prises par des étudiants en 1762-1763 ont conservé son cours de jurisprudence. Elles montrent que nombre de ses idées centrales sur la division du travail, la monnaie, les prix et la richesse étaient déjà formées avant son voyage en France. Ces notes ne furent rendues publiques qu’en 1896. Dès leur parution, le récit d’une conversion provoquée par le séjour français perdait une bonne part de sa force.

Arrêtons-nous un instant sur la forme de cet événement : une idée reçue depuis près d’un siècle renversée par une liasse de notes d’étudiants. Aucun nouvel argument. Seulement des feuilles qui existaient déjà, mais que personne n’avait vues. Nous retrouverons ce mouvement plus loin, et plus d’une fois.

Smith n’a pas commencé par enseigner la morale pour se reconvertir ensuite dans l’économie. Il a toujours enseigné le même cours, dont l’économie constituait la dernière partie.

Aucun des deux livres n’était d’ailleurs une inscription gravée une fois pour toutes. La Théorie des sentiments moraux connut six éditions de son vivant ; La Richesse des nations, cinq. C’étaient des textes de travail, qu’il a repris toute sa vie.

Qu’un homme traite de sujets différents dans deux livres n’a rien d’étrange. Ce qui demande une explication, c’est que la postérité n’en ait retenu qu’un, et de celui-là quelques phrases seulement.

Encore ces phrases ont-elles été déformées. On a amputé de sa seconde moitié le passage du boucher et du boulanger. On a tiré la main invisible d’une analyse particulière pour en faire une règle générale. On a présenté la division du travail comme une nouvelle entièrement heureuse. Retrancher ne consiste pas seulement à jeter. Il faut souvent retailler ce que l’on conserve, pour que les morceaux s’ajustent sans le moindre jour et donnent l’apparence d’un tout.

II. Si égoïste qu’on puisse supposer l’homme

La première phrase de la Théorie des sentiments moraux ressemble presque à un vaccin préparé contre le Smith que l’économie fabriquera plus tard.

Il écrit : si égoïste qu’on puisse supposer l’homme.

La suite ne dit pas que l’ordre social ne peut donc reposer que sur le calcul des intérêts. Elle dit qu’il existe manifestement en l’homme des principes qui le font s’intéresser au sort d’autrui, qui lui rendent nécessaire le bonheur des autres, quand bien même il n’en retirerait que le plaisir de les voir heureux.

Smith définit aussitôt la sympathie. Elle ne se limite pas à la pitié : elle est notre participation aux sentiments d’autrui, quels qu’ils soient.

Cette distinction est essentielle, car on réduit facilement cette participation à la compassion, au simple fait de plaindre quelqu’un. Smith parle de quelque chose de plus fondamental : la capacité d’un être humain à éprouver ce qu’un autre est en train d’éprouver.

Cette capacité est neutre. Elle permet de s’affliger avec celui qui souffre, de se réjouir avec celui qui triomphe, mais aussi de s’emporter à la vue de la colère d’autrui. C’est cette neutralité même que recherche Smith. Il veut en faire un instrument de jugement, et non une exhortation à la bonté. Un mécanisme qui ne fonctionnerait que pour les bonnes choses ne pourrait fonder le jugement.

Et sa manière de décrire ce mécanisme n’a rien de mystérieux.

Nous n’avons, répète-t-il, aucun accès direct aux sensations des autres. Nous devons passer par l’imagination, nous placer dans leur situation, nous demander ce que nous éprouverions si nous étions à leur place.

Le jugement moral ne tombe donc pas du ciel. Il se forme entre celui qui vit une situation et celui qui l’observe. Le premier exprime ses sentiments ; le second essaie de les accompagner. S’il y parvient, le sentiment nous paraît convenable. S’il n’y parvient pas, il nous semble excessif, déplacé.

L’essentiel n’est pas ce que je ressens effectivement à cet instant, mais ceci : un spectateur informé de la situation et libre de parti pris pourrait-il me suivre ?

Le déplacement est subtil. Il fait sortir le jugement moral du seul « je trouve que » pour l’amener sur un terrain où l’on peut discuter. Que je me sente injustement traité, personne ne peut le contester. Qu’une personne informée et impartiale juge, elle aussi, que je subis une injustice, voilà une question ouverte à la discussion. Dans une dispute, il arrive toujours un moment où quelqu’un demande : mets-toi donc à la place d’un autre et regarde ce qui se passe. À cet instant, c’est précisément le mécanisme de Smith que l’on met en œuvre.

Ce spectateur, Smith finit par l’installer au-dedans de l’homme. Il appelle la conscience l’homme que nous portons en notre sein, ou encore le grand juge de notre conduite.

Ce n’est pas un autre nom de la raison. C’est une instance de jugement de soi, formée au cours de longues années de vie sociale, lorsque le regard extérieur finit par devenir intérieur.

Sa fonction est de corriger nos biais.

Pour se corriger, il ne s’agit pas de se réprimer, mais de changer de place pour se regarder. Smith le dit très simplement : seul, un homme voit ses petits gains et ses petites pertes occuper tout le champ de sa vision. Qu’il songe au regard des autres, et ces gains, ces pertes retrouvent leurs proportions. Smith va jusqu’à dire que, si nous pouvons choisir entre subir nous-mêmes un dommage et en causer un à autrui, ce n’est pas parce que nous aimons l’autre davantage que nous-mêmes. C’est parce que le spectateur intérieur refuse de prendre notre parti. L’amour de soi, écrit-il, cherche toujours à donner trop de poids à notre mince intérêt ; l’homme intérieur nous contraint à reconnaître qu’aux yeux d’autrui, nous ne sommes qu’un parmi les autres, sans être par nature plus importants qu’eux.

Smith ne tient donc pas l’amour de soi pour mauvais. Il le considère comme naturel, mais il faut que le regard du spectateur en taille les excès pour le rendre compatible avec la vie commune.

Nous sommes déjà bien loin du Smith qui ne saurait que calculer.

Observons aussi que ce mécanisme est, dès sa base, une relation. Il exige que chacun garde les autres en lui comme point de référence. Ce n’est pas affaire de bonté : sans eux, il ne saurait se juger. Chez Smith, un homme qui ne calculerait réellement que pour lui-même serait dépourvu jusqu’à la capacité de porter un jugement moral. Il lui manquerait cette autre place depuis laquelle se regarder.

III. Être loué, et mériter de l’être

S’il est une chose que l’on ne peut retrancher de la Théorie des sentiments moraux, c’est une distinction.

L’homme, dit Smith, ne désire pas seulement être aimé, félicité, célébré. Il veut encore être digne de cet amour et de cette approbation.

La formule tient en peu de mots : être loué, mais aussi mériter de l’être.

Elle sépare deux choses.

La louange vient des autres. Elle se joue entre les personnes et dépend de ceux qui nous regardent. On peut la rechercher, la cultiver, voire la fabriquer.

Le mérite de cette louange se tient ailleurs. Il est au-dedans de chacun, soumis au juge qu’il porte en lui. Le regard d’autrui n’y change rien.

Et souvent, les deux ne coïncident pas.

Un homme couvert d’éloges peut savoir qu’il ne les mérite pas ; un homme méprisé de tous peut savoir qu’il n’a rien fait de mal. Le premier éprouve la mauvaise conscience de l’imposture, le second le sentiment d’une injustice. Si ces deux expériences existent, c’est que chacun porte en lui ces deux mesures à la fois.

Elles ne mesurent d’ailleurs pas de la même manière. Pour savoir si l’on est loué, il faut se renseigner : que dit-on ? Combien le disent ? Avec quelle force ? Pour savoir si l’on mérite de l’être, nul besoin d’enquête : on le sait en soi. C’est aussi ce qui rend la fraude impossible. Un homme peut tromper tout le monde, pas l’instance qui le juge au-dedans. S’il parvient à la tromper, c’est qu’elle n’est déjà plus là.

Smith le voit très bien : la société de marché, la société de cour et les cercles mondains offrent quantité d’occasions d’être loué. Ils ne peuvent fournir l’autre chose.

L’argent achète les services d’autrui. Il n’achète pas une approbation méritée.

Poussons un peu plus loin. L’argent permet d’obtenir beaucoup de choses qui ressemblent au respect : le faste, une place d’honneur, la déférence des autres, des pages dans les journaux. Tout cela est réel, mesurable, susceptible d’avoir un prix. Mais tout se trouve sur le versant extérieur. Ce qui ne s’achète pas n’est entre les mains de personne d’autre. Personne ne peut donc vous le vendre.

C’est Smith lui-même qui trace cette limite. La postérité ne l’a pas dessinée à sa place. Et ce qui compte dans cette limite, c’est qu’elle laisse une chose hors de portée du prix.

Le prix regarde vers l’extérieur. Il faut deux personnes pour qu’il existe : c’est un nombre établi par comparaison entre elles. Mériter la louange regarde vers l’intérieur. Une seule personne suffit, sans attendre que quiconque lui attribue un prix.

Les hommes n’en continuent pas moins à confondre les deux.

Smith y est particulièrement sensible. Il écrit que l’admiration pour les riches et les puissants va presque jusqu’au culte, tandis que l’on méprise ou ignore les pauvres. Il y voit la cause la plus grande et la plus répandue de la corruption de nos sentiments moraux.

Il faudrait entendre dans cette phrase la douche froide que toute la Théorie des sentiments moraux réserve à la société commerciale.

Elle signifie que la société commerciale ne détourne pas automatiquement le regard des hommes du rang pour l’orienter vers la valeur. Elle peut, au contraire, faire de la richesse une nouvelle machine à rendre visible, et brouiller davantage encore la différence entre ce qui mérite le respect et ce qui paraît enviable.

La fortune d’un homme se mesure. Qu’il mérite ou non l’estime, cela ne se mesure pas. Plus ce qui se mesure s’impose au regard, plus on est tenté de le substituer à ce qui ne se mesure pas.

Cette critique n’a pas été prêtée à Smith après sa mort. C’est lui qui l’a écrite.

IV. Justice et bienfaisance

Un autre passage ne peut être omis : il pose les fondations de tout l’édifice.

Smith sépare rigoureusement la justice de la bienfaisance.

La bienfaisance, la générosité, l’amitié restent toujours libres, dit-il. On ne peut les imposer. S’en abstenir déçoit, suscite l’aversion et le blâme, mais ne devrait généralement pas exposer à la contrainte.

Il en va autrement de la justice. La violer, c’est infliger à une personne précise un dommage réel et certain. On peut donc en imposer le respect et punir sa violation.

Smith décrit très concrètement les conséquences : sans bienfaisance, la société est moins agréable ; sans justice, elle ne peut tout simplement pas subsister.

Les deux propositions n’ont pas le même poids. Smith le veut ainsi. Le désagrément est une affaire de degré ; pouvoir subsister ou non est une affaire d’existence. Il n’entend pas faire de toute bonne action un devoir. À vouloir cela, on finit souvent par transformer la bonté elle-même en une chose exigible, évaluable, dont il faut pouvoir justifier l’exécution. Il veut préserver une limite minimale. Pour tout le vaste espace qui s’étend au-dessus, il s’en remet à la persuasion, à l’opinion, à l’approbation et à la honte.

Cette distinction est indispensable pour comprendre La Richesse des nations.

Elle signifie que tous les rapports quotidiens n’ont pas à être mus par la bonté. Vous n’avez pas besoin d’aimer le boulanger pour lui acheter du pain. Il n’a pas besoin de vous plaindre pour vous en vendre.

Mais ces rapports doivent exclure le dommage, l’atteinte à autrui et la fraude.

Smith n’est donc ni un législateur moral qui exigerait la bienveillance universelle, ni un froid théoricien du calcul pour qui tout irait bien dès lors que chacun ne s’occupe que de soi. Il trace une autre limite : on peut s’abstenir de faire le bien ; on ne peut infliger le mal.

C’est précisément cette limite qui a été franchie de part en part dans le chapitre précédent.

Rapprochons les deux situations, et les proportions deviennent claires. Un homme qui vend du pain n’a pas à vous plaindre : il reste en deçà de la limite. Un homme qui embarque des personnes pour aller les vendre la franchit. Dans le premier cas, le bien peut ne pas être fait ; dans le second, le tort ne doit pas être causé. La limite de Smith importe justement parce qu’elle n’exige pas grand-chose. Une fois franchie, elle ne laisse donc aucun espace à la justification.

V. La manufacture d’épingles

Venons-en maintenant à La Richesse des nations.

Son ouverture la plus célèbre porte sur la division du travail.

Dans une petite manufacture, écrit Smith, dix personnes se partagent environ dix-huit opérations et fabriquent plus de quarante-huit mille épingles par jour. Si chacune travaillait seule, sans avoir appris ce métier, elle n’en produirait peut-être même pas une dans la journée, et certainement pas vingt.

Si l’exemple a traversé les siècles, ce n’est pas seulement parce que les nombres frappent. Il expose avec une extrême netteté une nouvelle technique sociale : la complexité du produit ne dépend plus d’un individu capable de tout faire, mais d’une succession de gestes, de durées, de savoir-faire et d’outils que l’on peut séparer, répéter, raccorder.

Smith ajoute pourtant une phrase que l’on saute souvent.

La division du travail, dit-il, n’est pas le résultat d’une sagesse humaine qui aurait prévu la prospérité générale et conçu le moyen d’y parvenir.

Elle est l’effet lent d’une inclination humaine : échanger, négocier, se procurer chez l’autre ce qui nous manque en lui donnant ce que nous avons.

Autrement dit, il n’y a pas eu d’abord un plan, puis son exécution. La division du travail a grandi peu à peu, au fil d’innombrables échanges concrets.

Dans cette série, cette proposition a du poids. Aucun auteur du projet, aucun plan d’ensemble, personne assis au-dessus de tous pour coordonner le tout. Des gens qui font chacun leurs calculs ont peu à peu décomposé un travail en dix-huit opérations, à travers une multitude de marchandages. Certains en tireront plus tard l’idée que tout ce qui se développe de soi-même est nécessairement bon. Smith ne le dit pas. Plus loin dans le même livre, il en expose le prix.

Il faut là encore prendre garde à l’ordre du propos. Smith dit d’abord que personne n’a conçu la division du travail, puis qu’elle produit des quantités extraordinaires, enfin qu’elle émousse les hommes. Réunies, ces trois affirmations ne disent pas que la division du travail est bonne, ou qu’elle est mauvaise. Elles disent qu’une chose conçue par personne peut produire à la fois d’immenses bienfaits et d’immenses dommages. Les deux naissent du même processus. On ne peut les séparer, ni garder un seul des deux.

Vient ensuite le passage que tous les manuels découpent pour le citer à part.

Le boucher, le brasseur, le boulanger.

Le sens en est le suivant : ce n’est pas de leur bienveillance que nous attendons quelque chose, mais de leur amour d’eux-mêmes ; nous leur parlons de leur avantage, et non de nos besoins.

La seconde moitié est décisive. C’est aussi celle qui disparaît souvent.

Ce que ce passage décrit vraiment, ce n’est pas le refus de compter sur la bonté. C’est la persuasion.

Pour qu’un échange aboutisse, il faut commencer par comprendre ce que l’autre veut, puis traduire son propre besoin en avantage pour lui. Le geste contient un jugement sur une personne : que cherche-t-elle ? À quoi tient-elle ? Quels mots la décideront ?

Chez Smith, le comportement marchand n’élimine donc pas autrui. Il le prend précisément pour quelqu’un qui poursuit ses propres fins et qu’il faut convaincre.

Le prix anonyme n’a pas encore remplacé la négociation entre personnes. Il en a changé la langue : au lieu de demander qu’on nous prenne en pitié, nous disons que l’autre y trouvera aussi son compte.

Le changement a des avantages, et ils sont considérables. Dire « ayez pitié de moi », c’est se remettre à la bonté d’autrui : qu’il donne ou refuse ne dépend que de son bon vouloir. Dire « vous aussi, vous y gagnerez », c’est placer la discussion sur un terrain vérifiable par les deux parties. L’autre n’a besoin ni de vous aimer ni de vous plaindre. Il lui suffit de savoir compter. Vous pouvez ainsi obtenir ce qu’il vous faut d’un homme qui ne vous connaît pas et ne se soucie pas de vous. Voilà ce qui, dans le marché, permet réellement de respirer : nul besoin de commencer par plaire pour mériter de vivre.

Cette délivrance a un coût, que Smith ne dissimule pas. Le mécanisme qui vous permet d’obtenir du pain sans courtiser personne permet aussi à l’autre de conclure une affaire avec vous sans se soucier de vous. Vous êtes libéré de la dépendance, et vous sortez aussi des liens de la sollicitude. Les chapitres précédents l’ont déjà dit. Avec Smith, pour la première fois, un seul homme en voit les deux faces et les inscrit dans un même savoir.

Smith introduit ensuite la monnaie. Elle résout cette difficulté irritante du troc direct : trouver quelqu’un qui possède exactement ce qu’il vous faut et qui veuille exactement ce que vous possédez. Grâce à l’argent, le boucher n’a plus à chercher, à chaque fois, une personne qui aurait du pain et voudrait justement manger du bœuf.

La monnaie ramène ainsi le désordre des besoins et des offres à une mesure commune.

Smith maintient pourtant une autre proposition : en théorie, la mesure plus profonde de la valeur, celle qui traverse les lieux et les époques, est le travail, et non la monnaie. L’argent n’est qu’un instrument commun du commerce, la grande roue de la circulation. Il n’est pas, en lui-même, le revenu de la société.

Il le précise même très nettement : au même moment et au même endroit, la monnaie mesure exactement la valeur d’échange. Changez d’époque ou de lieu, et la mesure devient instable.

Retenons cette phrase. Celui dont on fera le père de la commensurabilité savait lui-même qu’elle laissait échapper quelque chose.

La mesure plus profonde qu’il cherche ne va pas non plus sans difficultés. Le travail semble plus solide. Mais comment comparer la journée de l’un et celle de l’autre ? Comment convertir le travail léger en travail pénible, le savoir-faire de l’ouvrier expérimenté en travail de débutant, la tâche dangereuse en tâche sans risque ? Smith tourne lui-même autour de ces questions dans son livre. Elles deviendront ensuite la matière des disputes sans fin de toute une génération. L’important n’est pas qu’il ait ou non trouvé la solution, mais qu’il ait tenu à chercher : il savait qu’avec l’argent seul, certaines choses ne se raccordaient pas.

Il savait qu’une mesure commune était nécessaire, et qu’elle ne coïncidait jamais avec tout ce qu’elle devait mesurer. Voilà pourquoi il cherchait, au-delà de la monnaie, une mesure plus profonde encore.

VI. Une main qui se montre rarement

Parlons maintenant de cette main.

L’expression « main invisible » n’apparaît qu’une fois dans La Richesse des nations. Une fois également dans la Théorie des sentiments moraux.

Une fois.

Elle intervient dans le passage qui explique pourquoi les marchands préfèrent placer leur capital dans leur propre pays. Le mécanisme est très précis.

Par souci de sécurité, dit Smith, un marchand investit plus volontiers dans les activités de son pays, qu’il connaît mieux, qu’il peut voir et surveiller. Comme il destine aussi son capital à l’usage qui donnera la plus grande valeur de production, la recherche de sa propre sécurité et de son propre gain le conduit, comme par une main invisible, à accroître la production de la société entière.

Regardons ce qui met cette main en mouvement.

Aucun altruisme universel abstrait, aucune allocation optimale par le mécanisme des prix. Des préférences en matière de risque, de visibilité, de possibilités de surveillance.

Pour le dire simplement : il ne se fie pas à ce qu’il ne peut voir.

Cela mérite qu’on s’y arrête. La main à laquelle on attribuera le pouvoir de conduire automatiquement le marché à l’optimum est mue, dans ce passage, par la méfiance. Le marchand n’ose pas investir au loin : il ne peut ni y voir, ni y surveiller ses affaires, ni intervenir si elles tournent mal. Il garde donc son argent sur place. La société en bénéficie. Mais ce bénéfice ne vient pas de la perfection du marché. Il vient de la peur qu’un homme éprouve devant l’incertitude.

Smith ajoute aussitôt une restriction. Un tel résultat se produit aussi dans beaucoup d’autres circonstances. Il ne dit pas qu’il se produit toujours.

Il glisse encore une remarque particulièrement mordante : il n’a jamais vu les gens qui prétendent commercer pour le bien public accomplir beaucoup de bien.

On cite aujourd’hui cette phrase comme un beau trait d’ironie, en ne lui conservant souvent que la moitié de son sens. Smith ne dit pas que l’intérêt public ne vaut pas la peine d’être poursuivi. Il invite à se méfier des marchands qui l’ont sans cesse à la bouche. Sa suspicion envers eux traverse le livre. Il écrit que les gens d’un même métier ne peuvent se réunir sans que la conversation tourne à l’entente pour faire monter les prix. Il avertit aussi qu’il faut examiner avec une vigilance particulière toute proposition de loi venue des marchands. L’homme qui aurait voulu les laisser agir sans entrave avait, en vérité, assez peu d’estime pour eux.

On lit généralement cette phrase comme une raillerie visant les marchands hypocrites. Elle en est une. Mais elle montre aussi que Smith ne s’oppose pas aux fins publiques elles-mêmes. Il s’oppose à ceux qui invoquent le bien public sans être nécessairement plus éclairés ni plus dignes de confiance.

Plus loin, il décrit sans détour comme dangereux l’homme politique qui prétendrait diriger l’emploi du capital des particuliers.

Cela répond à une image célèbre de la Théorie des sentiments moraux. Smith y raille celui qu’il appelle l’homme de système : il voit la société comme un échiquier et croit pouvoir redisposer toutes les pièces selon le dessin qu’il porte dans sa tête.

Mais chaque pièce de l’échiquier possède son propre principe de mouvement.

La phrase pourrait presque servir de note à toute cette série. Ce que la construction désire par-dessus tout, c’est un monde réglé comme un échiquier : que la place, la valeur et les déplacements de chaque pièce dépendent de celui qui les dispose. Smith rappelle que la pièce se meut elle-même. Elle a ses projets, son jugement, des choses qu’elle refuse de céder. Placez-la selon votre dessin : l’instant d’après, elle est déjà partie ailleurs.

Smith ne s’oppose donc pas à l’action de l’État. Ce point est souvent déformé. Il lui demande d’assurer l’éducation, de construire des routes, de rendre la justice, de prendre en charge ce que les particuliers ne peuvent accomplir. Ce qu’il refuse est une autre prétention : croire que l’on connaît déjà le tout et que l’on peut décider, pour chaque pièce, de la direction qu’elle doit prendre. Aujourd’hui, on confond souvent ces deux choses. Chez lui, elles sont nettement séparées.

Ce dont Smith se méfie n’est donc pas l’abstraction. Lui-même en construit. Il se méfie de la croyance que l’abstraction aurait entièrement dévoré le réel.

VII. L’esprit émoussé

Venons-en maintenant au passage le moins cité de La Richesse des nations.

Il se trouve au livre V.

L’homme qui ne fait toute sa vie que quelques gestes extrêmement simples, écrit Smith, devient aussi obtus et ignorant qu’un être humain peut le devenir.

Il ne sera pas seulement incapable de prendre part à une conversation raisonnable. Il aura aussi du mal à former des jugements empreints de générosité, de noblesse ou de tendresse.

Plaçons ce passage à côté de celui sur la manufacture d’épingles.

Le même homme, dans le même livre, montre d’abord la puissance de la division du travail à l’aide de quarante-huit mille épingles. Plus loin, il écrit qu’elle émousse l’esprit de ceux qui travaillent.

Il ne dit pas qu’elle les appauvrit. Il dit qu’elle les émousse.

La distinction est décisive. L’appauvrissement entre dans les comptes : on peut le mesurer à l’aide des salaires, de la production, des prix, et espérer que la croissance le compensera. L’esprit émoussé n’y entre pas. Quand des décennies de gestes répétés ont usé chez un homme le jugement, la curiosité, la patience devant les choses complexes, la capacité à se mettre à la place d’autrui, aucun revenu ne permet de les racheter. Smith décrit une usure absente des comptes, dont se paie précisément la croissance qu’ils enregistrent.

Plus embarrassant encore : impossible de compenser l’un par l’autre sur un même plan. On ne peut dire que trente pour cent de production supplémentaire justifient bien vingt pour cent de jugement en moins. Il n’existe aucune mesure commune entre les deux. Et lorsque l’on compare des choses sans commune mesure, c’est toujours celle qui échappe au chiffre qui y perd. Smith le sait. Il n’essaie donc pas de comparer. Il dit directement : l’État doit s’en occuper.

Il ne consigne pas le coût économique de la division du travail. Il en consigne le coût pour l’esprit.

Un homme produit davantage ; quelque chose d’autre, en lui, diminue. Et cette autre chose n’apparaît dans aucune statistique de production.

Elle n’a pas de prix, n’entre pas dans les écritures, ne déséquilibre aucun compte.

À propos de la partie double, nous l’avons dit : un besoin dépourvu de pouvoir d’achat ne rend aucun livre faux, et aucun livre n’a donc à s’en occuper. Le même fait prend ici une autre forme. Un homme s’émousse ; sa production ne baisse pas, son salaire est versé, les comptes restent équilibrés. Le livre n’y trouve rien à redire : il n’a jamais prévu de colonne pour cela. La grandeur de Smith tient à ce qu’il élabore lui-même cette comptabilité tout en voyant la colonne qu’elle laisse dehors.

Smith propose aussi un remède. L’État doit consacrer des efforts à cette question, en particulier à travers l’éducation. Il ne croit donc pas que cette perte se réparera d’elle-même. Il faut que quelqu’un s’en charge expressément.

Rapprochons ce passage de celui sur la corruption des sentiments moraux : un Smith bien différent de celui des manuels se dessine.

Il a bien écrit un livre sur la manière dont la richesse augmente. Et, dans ce même livre, il a aussi inscrit deux coûts de la croissance : l’un atteint la faculté de juger, l’autre le regard moral des hommes.

La société commerciale sait ramener les choses à une mesure commune, augmenter la production, relier des inconnus par les prix.

Elle corrompt aussi le jugement, suscite le culte de la richesse et du pouvoir, laisse les pauvres passer et repasser sans que personne les voie, émousse ceux qui travaillent dans la monotonie des opérations.

Ce n’est pas un supplément de conscience que la postérité aurait ajouté à Smith. C’est sa propre dissection de la société commerciale.

VIII. Qui a retranché cette moitié ?

Nous pouvons maintenant poser la question : comment cette moitié a-t-elle disparu ?

Elle porte un nom consacré : le problème Adam Smith. Ce sont les universitaires allemands du XIXe siècle qui l’ont formulée de manière systématique. L’appellation est venue ensuite.

La controverse a traversé plusieurs grandes étapes.

D’abord, la thèse du revirement. On lit La Richesse des nations comme la preuve que Smith aurait glissé de la philosophie morale au matérialisme : le voyage en France, la rencontre avec les économistes français l’auraient converti à une autre conception de la nature humaine.

Cette thèse subit un coup très dur en 1896. Cette année-là paraissent les notes de ses cours de 1762-1763. Elles montrent que bien des idées essentielles de son économie politique étaient déjà clairement présentes avant le séjour français.

Vient ensuite la recherche des ponts. Sans nier que les deux livres mettent l’accent sur des choses différentes, on considère qu’ils décrivent des faces distinctes de l’homme. Pour les uns, l’intérêt personnel est le moteur, la sympathie la régulation. D’autres rappellent que la sympathie n’est pas la bienveillance, mais un mécanisme plus fondamental du jugement, qui n’entre donc pas en contradiction avec l’intérêt personnel. D’autres encore inscrivent les deux livres dans une histoire plus vaste de la civilisation : le premier traiterait du développement moral des hommes, le second de leur développement matériel.

Troisième étape : la thèse de l’incompatibilité renaît. En 1927, un article célèbre insiste à nouveau sur les différences entre les livres. Il soutient que la révision de la Théorie des sentiments moraux en 1790 n’a pas supprimé le conflit. L’article a une grande influence. Au milieu du XXe siècle, la lecture unitaire n’a donc jamais disparu, mais elle n’a pas non plus définitivement triomphé de la lecture opposée.

Quatrième étape, 1976. Cette année-là paraît l’édition critique de Glasgow des deux livres. Son introduction traite, pour l’essentiel, le problème Adam Smith comme un faux problème né de l’ignorance et des contresens. À la même époque, un autre chercheur l’attribue lui aussi à une mauvaise compréhension des mots sympathie et intérêt personnel.

Aujourd’hui, la recherche tend dans l’ensemble à privilégier l’unité de la pensée. Cela ne veut pas dire que la discussion soit close. Ceux qui en retracent l’histoire le rappellent eux-mêmes : dans les débats actuels, certains estiment encore que le problème n’est que partiellement résolu.

Ce qui a véritablement changé, c’est la forme de la question. On ne demande plus s’il y avait deux hommes. On demande comment comprendre, au sein d’un ensemble unifié, les différences de niveaux, les écarts de date entre les textes et les déplacements de sens des concepts.

Ce changement dit lui-même quelque chose. Un problème se résout parfois, non parce que quelqu’un lui a trouvé une réponse, mais parce que l’on a changé la manière de le poser. L’ancienne question supposait que les livres fussent soit cohérents, soit contradictoires. La nouvelle demande quelles tensions naissent lorsqu’un homme parle, pendant trente ans, de sujets différents, à des niveaux différents. Elle est certes plus longue à formuler. Mais elle ressemble davantage à l’homme tel qu’il était.

Tandis que les chercheurs recousaient peu à peu les morceaux, la version amputée se répandait pourtant toujours davantage au-dehors.

Deux amplificateurs ont ici joué un rôle particulièrement puissant.

Le premier tient aux hypothèses de comportement des manuels. Dans un article célèbre, un économiste a présenté sa théorie d’un homme principalement gouverné par l’intérêt personnel comme la continuation de Smith. Un chercheur venu plus tard eut à ce propos une formule acérée : on a imposé beaucoup trop de petitesse à Adam Smith.

Le second tient à la modernisation de la main. Une étude montre qu’en 1948, un manuel d’économie d’une immense influence a rattaché la main invisible à la concurrence parfaite. On en est venu ensuite à lui faire annoncer l’équilibre général et les théorèmes du bien-être. Une métaphore précise, limitée, fortement rhétorique devenait ainsi le grand totem de toute une discipline. Le chercheur résume sans détour cette lecture : l’égoïsme de chacun conduirait au meilleur résultat pour tous.

Une telle transformation n’exige pourtant aucune volonté de falsifier. Le manuel doit enseigner ; pour enseigner, il faut une formule que l’on retienne. Une métaphore répétée se transmet bien plus facilement qu’une analyse assortie de sept ou huit restrictions. On retranche donc les restrictions, les circonstances, la remarque mordante. Il reste une main. Chaque suppression a, sur le moment, sa raison d’être. Quand elles sont toutes accomplies, l’homme n’est plus le même.

L’amputation se fait ainsi sur deux plans.

D’abord, une métaphore employée une seule fois dans chacun des deux livres devient la clé universelle de la pensée de Smith.

Ensuite, l’intérêt personnel cesse de signifier que l’homme prend naturellement soin de lui d’abord. On lui fait dire que l’homme ne calcule jamais que son propre avantage.

Smith n’a écrit ni l’une ni l’autre de ces propositions. Dans le passage sur l’échange, il cherche comment faire apercevoir à l’autre son propre avantage. Dans la Théorie des sentiments moraux, il cherche comment nous font agir la conscience, la honte, le regard du spectateur et la différence entre être loué et mériter de l’être. Au livre V de La Richesse des nations, il s’inquiète de l’émoussement de l’esprit chez les travailleurs sous l’effet de la division du travail, au point de demander à l’État un effort d’éducation.

Tout cela est bien loin du Smith réduit à la promesse d’un optimum automatiquement produit par l’intérêt personnel.

Revenir à Smith n’a donc souvent rien d’un retour au fondamentalisme du marché. C’est retrouver un tableau plus embarrassant, plus difficile à convertir en slogan. L’ordre marchand a besoin des prix, de la division du travail, de la monnaie et des institutions. Mais il repose aussi sur la justice, la maîtrise de soi, les usages, la capacité de rougir encore, l’imagination de la situation d’autrui, un regard collectif qui ne fasse pas entièrement disparaître les pauvres. Aucune de ces choses n’entre dans un modèle. Sans elles, pourtant, rien de ce que contient le modèle ne peut fonctionner.

Nous pouvons maintenant préciser la place de cet épisode dans la série.

Dans les huit chapitres précédents, la construction comprimait le monde. Elle faisait de ce qui est dû un nombre sur une tablette d’argile, de la valeur une pièce de monnaie, du commerce deux colonnes de débit et de crédit, d’un pays un solde annuel, d’une personne une ligne sur un manifeste de cargaison.

Avec Smith, elle comprime ce qu’un homme a écrit.

D’un homme qui a passé sa vie à enseigner un cours en quatre parties, on ne garde que la quatrième. D’un homme qui a écrit deux livres et épaissi le premier dans ses dernières années, on ne garde que le second. Et du second, on ne garde que la manufacture d’épingles, le boucher et le boulanger, et la main qui n’y apparaît qu’une fois.

La logique est exactement celle des chapitres précédents : conserver ce qui entre dans le modèle, contourner ce qui n’y entre pas. L’intérêt personnel peut devenir une hypothèse, être formalisé, calculé. La sympathie, la honte, le mérite de la louange, l’homme intérieur, l’usure de l’esprit causée par la division du travail ne se laissent pas inscrire dans l’équation. On en fait donc autre chose : une préhistoire, une annexe, une erreur de jeunesse.

Nous avons déjà vu cette façon de procéder. Au temps de l’interdit de l’usure, on rebaptisait l’intérêt indemnité pour le mettre hors de portée de la prohibition. Ici, le mouvement s’inverse : on donne à tout un mécanisme de jugement le nom d’annexe pour le mettre hors de portée de la théorie. Dans les deux cas, on change le nom. Une fois pour faire entrer quelque chose ; l’autre pour le faire sortir.

Mais le reste possède cette fois une propriété inconnue des épisodes précédents.

À Potosí, ce que la construction ne pouvait compter se conservait dans la répartition des noms de famille : il fallait les statistiques de quatre siècles plus tard pour le voir. Dans le passage du Milieu, cela se conservait dans le nombre des révoltes et dans les villages de montagne où s’étaient retranchés les esclaves fugitifs : il fallait en rassembler les traces éparses.

Ici, la moitié retranchée par la construction est toujours restée, intacte, sur les rayonnages.

Le reste a là une manière d’exister tout à fait singulière, jamais rencontrée jusqu’à présent. Il ne subsiste pas seulement à travers des absences dans une population, comme à Potosí. Il ne faut pas le reconstituer à partir de témoignages dispersés, comme dans le passage du Milieu. Il est entier, relié, réimprimé édition après édition, disponible à qui veut l’ouvrir. Ceux qui le retranchent n’ont pas le pouvoir de le détruire. Ils ont seulement celui de ne pas le lire, et d’apprendre aux autres à ne pas le lire.

Il n’a été ni brûlé ni interdit. Il n’a même pas été réfuté. On ne le lit pas, voilà tout. Quiconque ouvre le livre à la première page trouve : si égoïste qu’on puisse supposer l’homme. Quiconque poursuit sa lecture trouve : être loué, mais aussi mériter de l’être.

C’est pourquoi il peut revenir, encore et encore, sans exiger chaque fois une découverte nouvelle. Il suffit que quelqu’un se remette à lire.

C’est aussi, au passage, une étrange propriété de l’écrit. Jusqu’ici, les livres de comptes laissés par la construction survivaient toujours plus longtemps que le reste. Les tablettes demeuraient, les manifestes demeuraient, les polices d’assurance demeuraient ; les personnes qu’ils avaient comptées ne laissaient plus que des absences parmi les noms de famille. Ici, l’ordre s’inverse. La construction laisse une interprétation dans les manuels. Mais le livre dont cette interprétation se réclame conserve aussi la moitié qu’elle a supprimée. Celui qui retranche et ce qui est retranché tiennent sous la même couverture.

Cela explique aussi la régularité de ces retours. Qu’une chose brûlée reparaisse dépend de la chance. Qu’une chose restée sur une étagère reparaisse n’est qu’une affaire de temps : à chaque génération, quelqu’un finit par ouvrir le livre. La construction peut décider de ce qu’une époque lira. Elle ne peut en décider pour toujours.

En 1896, la publication des notes de cours fait s’effondrer à moitié la thèse du revirement. En 1976, l’édition critique donne son assise au jugement de faux problème. Plus tard encore, des articles rappelleront l’existence de ce livre entièrement négligé.

Chaque fois, la même chose revient : la moitié que cet homme avait écrite et que l’on avait décidé de ne pas lire.

Pour dire ce que contient cette moitié, sa propre phrase reste le chemin le plus court.

L’homme ne veut pas seulement être loué. Il veut mériter de l’être.

La première chose, le marché peut la fournir, le prix la mesurer, le regard des autres la compter.

La seconde ne se fournit pas, ne se mesure pas, ne se compte pas.

Elle n’appartient qu’à cette personne. Que quelqu’un la voie ou non, elle est là.

Smith a passé sa vie à écrire sur deux choses : comment faire entrer le monde dans une mesure commune, et ce qui ne peut y entrer. La postérité a pris la première et lui a ajouté une garantie qu’il n’avait jamais donnée : pourvu que tout soit assez complètement soumis à cette mesure, le reste s’arrangera de lui-même. Smith n’a jamais promis cela. La partie entière qu’il ajoute à sa dernière édition porte précisément sur ce qui ne peut entrer.

Le compte ne tombe toujours pas juste. Et l’on continue d’écrire.

Réécriture française indépendante fondée sur l’argumentation et les sources de l’original chinois, avec une composition pensée pour le lectorat francophone. 中文・English