Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau–Construct · Économie
Essai 08 sur 23

Huitième chapitre · La traite atlantique : plus elle réussit, plus elle s’accuse

Plans de chargement, prix, assurances et indemnisations ont réduit des personnes au statut de marchandise avec une précision extrême ; cette efficacité n’a pas caché le crime, elle en a laissé l’aveu dans ses propres catégories.

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I. Remplir

En 1788, un Anglais qui avait commandé des navires négriers écrit une phrase.

Pour nos navires, le premier objectif est de les remplir.

Il en donne aussitôt la mesure : pour un bâtiment d’une centaine de tonnes, on prévoit d’ordinaire l’achat de deux cent vingt à deux cent cinquante personnes.

Ce qu’il y a de plus inquiétant dans cette phrase n’est pas sa cruauté. Elle ne trahit aucune émotion, aucune fureur, aucune envie de se vanter. C’est une indication professionnelle. Du tonnage du navire, on déduit directement le nombre de personnes à acheter. Entre les deux, rien d’autre n’a besoin d’intervenir.

Le terme qui convient à ce ton n’est pas « cruauté ». C’est « plan de chargement ».

Celui qui écrit a pourtant quitté ce commerce. Il se souvient, et il se souvient pour soutenir l’abolition. Même passé dans le camp adverse, il continue donc de décrire ce qu’il faisait autrefois dans la langue du métier. C’était ainsi que l’on en parlait. Pour rendre une pratique ordinaire, une profession n’a pas besoin d’endurcir les hommes. Il lui suffit de les dispenser d’y penser.

Dans les sept chapitres précédents, la construction n’a cessé d’accomplir le même geste : soumettre des choses dispersées et différentes à une seule mesure, afin de pouvoir les additionner, les soustraire et les solder à la fin de l’année. Elle le faisait de mieux en mieux. Aux dettes, elle avait trouvé la tablette d’argile ; aux prix, la pièce de monnaie ; aux comptes, les colonnes du débit et du crédit ; à l’État, le solde annuel. Chaque fois, le reste se tenait là où elle ne parvenait pas à porter sa mesure.

Cette fois, elle y est parvenue.

Elle a fait entrer un être humain tout entier dans le plan des prix, avec une précision sans défaut : son poids, son âge, son sexe, ses dents, sa force, le métier qu’il connaît ou non, sa capacité à avoir des enfants, le nombre d’années pendant lesquelles il pourra encore servir, sa valeur, la somme pour laquelle on l’assure, l’indemnité que rapportera sa mort.

Prise isolément, chacune de ces données se mesure. Mieux on la mesure, mieux les affaires marchent. Les dents renseignent sur l’âge ; la force se met à l’épreuve ; on peut interroger quelqu’un sur son métier, estimer à peu près ses possibilités de procréation. Toute la finesse du procédé tient à ceci : jamais il ne pose une question d’ensemble. Il pose une suite de questions partielles, et chacune admet une réponse que l’on peut vérifier. Additionnez ces réponses, vous obtenez un nombre. Une fois le nombre établi, le reste peut s’ordonner autour de lui : transport, assurance, achat, vente, demande d’indemnisation.

La construction n’a pas manqué son coup. Elle a réussi.

Et c’est précisément sa réussite qui rend ce qui suit si net.

II. Une densité inscrite dans la loi

En 1788, le Parlement britannique adopte une loi.

Jusqu’à deux cents tonnes, elle autorise cinq personnes pour trois tonnes ; au-delà, chaque tonne supplémentaire donne droit à une personne de plus.

Regardons bien ce que fait cette loi. Et ce qu’elle ne fait pas.

Elle ne dit pas qu’il est interdit de transporter des êtres humains comme des marchandises.

Elle dit : puisqu’on les transporte déjà comme des marchandises, fixons la densité du chargement.

Les effets de cette loi restent discutés par les chercheurs. Pour les uns, elle aurait effectivement réduit l’entassement, et par là la mortalité. Pour les autres, les armateurs auraient vite trouvé des parades, en réaménageant les espaces à bord ou en passant tout simplement à de plus grands navires. Ces débats peuvent se poursuivre. Quelle qu’en soit l’issue, un fait demeure : le corps législatif d’un pays s’est réuni, a sérieusement débattu, a voté à plusieurs reprises, pour finalement adopter une règle sur le nombre de personnes que l’on peut embarquer par tranche de trois tonnes.

C’est un geste typique de la construction, déjà rencontré plusieurs fois : laisser de côté la question fondamentale pour réglementer les modalités de son exécution. Au temps de l’interdit de l’usure, on inventait des qualifications pour appeler indemnité ce qui était intérêt. Ici, l’être humain devient une fonction du tonnage.

Autour de cette loi, un point mérite pourtant d’être examiné jusqu’au bout.

L’une des images les plus célèbres du mouvement abolitionniste représente un navire en coupe. Des silhouettes humaines s’y serrent les unes contre les autres, allongées, presque sans place pour se redresser. Reproduite à des milliers et des milliers d’exemplaires, affichée aux murs, glissée dans des brochures, cette image fut l’une des armes les plus puissantes du mouvement.

Sa force ne venait pas d’un principe moral nouveau. Elle venait de ce qu’elle donnait à voir la géométrie du chargement.

Or le nombre des silhouettes avait été calculé d’après la loi. Ce bâtiment de trois cent vingt tonnes pouvait légalement embarquer quatre cent cinquante-quatre personnes.

Quatre cent cinquante-quatre : un nombre légal. Ce dessin, que tant de gens ne supportaient pas de regarder une seconde fois, ne montrait donc pas l’œuvre d’un capitaine particulièrement cruel. Il montrait le maximum autorisé par la loi. Toute sa force d’accusation était là. Il ne dénonçait aucun méchant en particulier. Il dessinait la règle elle-même.

Autrement dit, l’image la plus célèbre de la lutte contre l’esclavage était un plan d’entassement conforme aux prescriptions légales.

L’arme la plus tranchante des abolitionnistes était l’arithmétique de la construction elle-même. Ils n’avaient pas inventé un autre langage. Ils avaient dessiné le nombre qu’elle avait calculé, pour que chacun voie à quoi ce nombre ressemblait.

Le reste surgit ici d’une manière encore inconnue dans cette série. Il ne vient pas du dehors du compte, mais de son intérieur. Pour mettre davantage d’ordre dans ses opérations, la construction a traduit le rapport entre personnes et tonnage en une formule. Cette formule donne justement à ses adversaires ce qui leur manquait : un nombre précis, impossible à récuser, délivré par la construction elle-même. Plus elle établit clairement ses comptes, plus elle fournit les preuves que l’on pourra retourner contre elle.

III. Le prix à l’arrivée

Embarquer les personnes n’est que la première étape. Sur l’autre rive, il faut encore les vendre.

À partir des prix de près de deux cent trente mille personnes déportées parvenues dans les Caraïbes, des chercheurs ont constitué une série de prix à l’arrivée couvrant les années 1674 à 1807. D’autres études de marché font apparaître des variations systématiques selon l’âge, le sexe, les compétences, la composition familiale et la demande régionale.

Déplions ces termes. Acheteurs et vendeurs s’efforcent sans cesse de convertir en un prix par tête la robustesse d’un corps, ses possibilités de procréation, la connaissance de la langue locale, la maîtrise d’un métier, le risque de maladie, le risque de fuite et les usages auxquels on pourra l’affecter.

Plus tard, sur le marché intérieur des États-Unis, les listes de vente aux enchères détailleront souvent le nom, l’âge, la couleur de peau, la profession et ce qu’elles appellent les aptitudes.

Une personne se trouve décomposée en une série de propriétés comparables.

La décomposition est minutieuse. On établit des classes d’âge : trop jeune, on ne travaille pas encore ; trop vieux, on ne servira plus longtemps. On distingue les sexes, parce que les emplois diffèrent et que, pour les femmes, un calcul supplémentaire porte sur la procréation. On précise les savoir-faire : le forgeron, le charpentier et celui qui sait cuire le sucre n’ont pas le même prix qu’un travailleur des champs. Même la région d’origine et la langue entrent dans le prix, car elles permettent de juger si quelqu’un pourra s’entendre avec ses compatriotes, s’il sera facile à tenir. Chaque élément est évalué séparément. Puis on fait la somme.

C’est le point le plus avancé sur la voie de la commensurabilité.

Un détail appelle ici une attention particulière, tant il est froid : parmi les critères figure la composition familiale. Une famille vendue ensemble ne rapporte pas la même chose qu’une famille dispersée. Une mère avec son enfant n’a pas le même prix qu’une femme adulte seule. La parenté entre deux êtres devient ainsi, par elle-même, un paramètre du tarif. La construction ne met pas seulement un prix sur quelqu’un ; elle en met un sur le lien qui l’attache à un autre, souvent pour savoir combien la séparation rapportera de plus. Jusqu’ici, elle mesurait les céréales, l’argent métal, les fermages, les marchandises, les voyages, les risques. Elle mesure à présent tout ce qu’un être humain possède en propre, avec minutie, métier et expérience.

Mais c’est ici, pour la première fois avec une telle netteté, que la limite apparaît.

Ce que l’on peut inscrire au tarif : le sexe, l’âge, les compétences, la santé, la provenance, et l’idée que l’on se fait du travail que cette personne pourra fournir.

Ce qui déborde sans cesse : la peur, la mémoire, le souci des siens, le désespoir, les calculs intérieurs, l’attente, la colère, la langue, le fait de savoir qui l’on est.

Le prix n’a détruit aucune de ces choses. Elles ne figurent simplement pas sur la liste.

La suite montrera, avec la plus grande violence, ce que signifie cette absence.

Une précision s’impose au passage, car elle commande les proportions du tableau. Les champs de coton du sud des États-Unis occupent une grande place dans l’image que l’on se fait de l’esclavage. Les chiffres situent pourtant ailleurs son centre de gravité. Parmi les personnes déportées qui parvinrent aux Amériques, environ 95 % arrivèrent dans les Caraïbes et en Amérique du Sud. Le Brésil, à lui seul, reçut quelque 40 % des survivants de la traversée. À l’échelle du monde atlantique, la part la plus importante fut toujours celle du sucre, et non du coton.

IV. Une action fondée sur une police d’assurance

En 1781, un navire négrier britannique quitte la côte africaine pour la Jamaïque.

Pendant la traversée, plus de cent trente personnes sont jetées à la mer, en plusieurs groupes. C’est un minimum.

Les armateurs réclament ensuite une indemnisation aux assureurs.

Il faut expliciter le calcul qui rend cette demande possible. Si une personne déportée meurt de maladie à bord, sa mort relève des pertes naturelles : l’assurance ne couvre pas le dommage, qui reste à la charge de l’armateur. Si, en revanche, on a dû la jeter à la mer pour sauver le navire et les autres personnes, la perte entre dans une autre catégorie, et l’assurance doit payer. Une même vie change de rubrique selon la manière dont elle se termine. Jeter quelqu’un à la mer ne constitue donc pas, dans les comptes, la survenue d’une perte, mais le transfert de cette perte.

L’affaire arrive en 1783 devant un tribunal de Londres. Le compte rendu judiciaire s’ouvre sur cette phrase :

Il s’agit d’une action fondée sur une police d’assurance.

Le compte rendu précise ensuite que l’action vise à recouvrer la valeur de plusieurs esclaves jetés à la mer faute d’eau.

Relisons lentement. Ni des personnes tuées, ni des morts, ni des êtres humains. Une valeur.

L’indemnité réclamée tourne autour de trente livres par personne, montant tiré, pour l’essentiel, du prix moyen auquel les survivants ont été vendus en Jamaïque.

La mort de plus de cent trente personnes devient ainsi une créance de plusieurs milliers de livres.

De quoi débat-on devant le tribunal ? On ne demande pas s’il est permis de jeter des personnes à la mer. On demande si ce jet par-dessus bord constitue un sacrifice nécessaire, au sens du droit maritime : celui auquel il faut se résoudre pour sauver le bâtiment et le reste de sa cargaison.

Il existe en mer une règle ancienne. Face au péril, on peut sacrifier une partie du chargement pour sauver le navire, et la perte est répartie entre les intéressés. En elle-même, la règle est raisonnable. Elle porte sur des marchandises.

Elle s’applique maintenant à plus de cent trente personnes.

Pour l’appliquer ici, il faut une qualification préalable : ces personnes sont des marchandises. Une fois ce classement admis, le raisonnement s’enchaîne sans difficulté, et chaque étape respecte les règles. Des marchandises peuvent être jetées à la mer en cas de nécessité ; la perte ainsi subie peut être répartie au titre de l’avarie commune ; on peut alors demander aux assureurs de l’indemniser. Rien dans cette chaîne n’a été inventé pour l’occasion. Chaque maillon appartient à de vieilles règles du droit maritime, employées depuis des siècles. La véritable manipulation se trouve à un seul endroit : tout au début.

Revenant sur l’issue du premier procès, le juge résume l’avis du jury. Selon lui, les jurés avaient estimé que, si choquante que fût l’affaire, le cas des esclaves ne différait pas de celui de chevaux jetés à la mer.

La phrase heurte encore aujourd’hui. Ce n’est pas sa crudité qui fait sa violence. C’est l’exactitude avec laquelle elle énonce l’effet recherché par le système :

Traduire la mise à mort d’un groupe d’êtres humains en un litige sur une perte de cargaison.

Cette traduction réussit par une extrême précision, nullement en rendant les faits vagues. Le vague éveillerait les soupçons ; la précision rassure. Dans tout le document, pas un mot ne cherche à émouvoir, pas un mot ne ment : le navire manquait effectivement d’eau, les personnes ont bien été jetées à la mer, les survivants ont bien été vendus à ce prix en Jamaïque. Chaque fait supporte la vérification. Seulement, ces faits vérifiables ont été disposés sur le mauvais plan. Et sur ce plan, la figure qu’ils composent est celle d’un différend entre assuré et assureur.

Nous l’avons vu dans les chapitres précédents : la réussite la plus profonde de la construction n’est pas de savoir tout calculer, mais d’apprendre à ne pas poser certaines questions. Ici, ne pas demander ne suffit plus. La question qu’il fallait poser a été traduite tout entière en une autre.

Une fois cette traduction accomplie, aucune réponse n’est plus possible sur le plan initial. Dans le droit des assurances, vous pouvez discuter la nécessité du sacrifice, l’avarie commune, la part à indemniser, la suffisance des preuves. Vous pouvez mener ce procès avec un grand professionnalisme, une rigueur parfaite, sans manquer à une seule règle de procédure.

Et dans ce débat si professionnel, si rigoureux, pas une de ces cent trente personnes et plus n’apparaîtra en tant qu’être humain.

Il y eut à l’affaire un épilogue moins souvent raconté. On tenta de faire poursuivre les faits comme un meurtre. Sans succès. Le classement juridique avait déjà fermé la porte : dans ses catégories, il n’existait pas de personnes assassinées, seulement des biens perdus. Pour poursuivre un meurtre, il aurait d’abord fallu renverser ce classement. Un procès ne pouvait pas y suffire.

À ce point, il faut parler clairement. L’analyse des structures ne saurait suffire.

Faire des êtres humains des marchandises que l’on dénombre, que l’on évalue, que l’on assure et dont on réclame le remboursement en cas de perte, c’est la négation totale de l’être humain, organisée, institutionnalisée, munie d’actes juridiques, de rubriques comptables et de professionnels. L’impeccable tenue des comptes ne l’atténue en rien. Sa légalité d’alors ne l’atténue en rien. Le fait que ses participants aient simplement suivi les usages du métier ne l’atténue en rien.

Jusqu’ici, cette série a retenu le jugement moral, parce que la plupart des situations appelaient un examen des deux côtés : la réglementation a protégé des personnes et en a écrasé d’autres ; le marché a libéré des hommes et en a broyé d’autres.

Ici, on ne peut pas regarder des deux côtés.

Il n’y a pas d’autre côté.

La règle de cette série est de commencer par les structures, d’user avec retenue du jugement moral, de parcourir autant que possible les deux versants d’une question. Dans l’immense majorité des chapitres, cette règle est juste : la plupart des conflits historiques opposent des raisons à d’autres raisons, des camps qui ont chacun protégé certaines personnes et pesé sur d’autres. Mais elle suppose une condition : que les deux parties se tiennent encore en deçà d’une même limite. Dès que l’une réduit entièrement des êtres humains à l’état de moyens, cette limite est franchie. Ce qui la franchit ne peut plus être remis en balance. Rester neutre ici ne serait pas de la prudence. Ce serait manquer à son devoir.

V. Le passage du Milieu

La traversée de l’Atlantique sera appelée le passage du Milieu. Elle constitue la deuxième de trois étapes : de l’Europe à l’Afrique, de l’Afrique aux Amériques, des Amériques à l’Europe.

D’après les estimations d’ensemble, environ douze millions et demi de personnes ont été embarquées de force ; quelque dix millions sept cent mille sont arrivées vivantes. La seule traversée de l’océan a donc fait environ un million huit cent mille morts.

Ce nombre ne concerne encore que la mer. Il ne comprend ni ceux qui sont morts lors de leur capture à l’intérieur des terres, ni ceux qui sont morts pendant qu’on les conduisait de force vers la côte, ni ceux qui sont morts dans les baraquements du littoral en attendant l’embarquement, ni ceux qui sont morts peu après leur arrivée, pendant ce que l’on appelait la période d’adaptation. Si l’on dispose de chiffres pour la traversée, c’est que les armateurs tenaient des comptes. Si les autres étapes n’en ont pas, c’est que personne n’avait besoin d’en tenir pour elles.

Un homme du nom d’Equiano racontera plus tard sa première rencontre avec un navire négrier. Il décrit la foule de Noirs enchaînés les uns aux autres sur le rivage ; il raconte comment, submergé par l’effroi et la souffrance, il s’évanouit sur le pont.

Un autre homme, ancien chirurgien à bord de navires négriers, écrit dans un ton plus proche du rapport technique, tout aussi terrible. L’imagination humaine, dit-il, peine à se représenter une condition plus effroyable, plus répugnante. Il observe aussi que les captifs guettent à tout instant les défaillances de leurs gardiens. Les soulèvements sont donc fréquents à bord, et souvent sanglants.

Ces mots ont d’autant plus de poids qu’ils viennent d’un homme employé par ce commerce. Il n’est pas un propagandiste de l’abolition, mais le médecin du bord, chargé de faire parvenir à destination le plus grand nombre possible de personnes vivantes. Or ce qu’il note, c’est que ces personnes n’ont jamais cessé d’observer et d’attendre. Dans son récit, ceux que les registres désignent comme des marchandises restent pleinement conscients, calculent sans relâche, cherchent encore et toujours la faille.

Une précision s’impose au sujet de la mortalité. Sans elle, on risquerait de tirer des chiffres une conclusion fausse.

La mortalité a effectivement baissé dans la période tardive de la traite. Plus forte au début, elle a diminué aux XVIIIe et XIXe siècles. Mais cette baisse ne doit pas devenir le récit d’un progrès de la civilisation.

Elle peut tout aussi bien traduire une gestion plus fine des risques, des incitations plus efficaces du côté des assurances, des navires plus grands, de meilleures rations d’eau et de nourriture, et l’expérience accumulée pour préserver le nombre de personnes qui pourraient être vendues.

Autrement dit, on mourait peut-être un peu moins simplement parce que les morts ne rapportaient pas.

Le jugement paraît froid. Il nous protège pourtant d’une interprétation trop commode : de meilleurs chiffres ne supposent pas de meilleures consciences. D’un côté, les assureurs veulent réduire les indemnités ; de l’autre, les armateurs veulent conserver leurs effectifs vendables. Sous cette double pression, on se met naturellement à chercher comment faire arriver davantage de personnes vivantes. Et les recherches aboutissent : davantage survivent. Mais cela ne s’appelle pas bien traiter. Cela s’appelle entretenir. On a amélioré le rendement, pas la condition.

Sur les plantations, l’usure des personnes entre directement dans les prévisions de gestion. Un planteur de la Barbade estime ainsi qu’un propriétaire employant cent esclaves à cultiver la canne et à produire du sucre peut les épuiser tous en dix-neuf ans environ.

Il n’est pas nécessaire de prendre cette phrase pour une prévision exacte. Elle expose très clairement la logique de renouvellement de la plantation sucrière : les morts et les pertes ne sont pas des accidents ; ils font partie du programme, et l’importation continue de nouvelles personnes doit les compenser.

De 1748 à 1788, plus de trois cent trente-cinq mille personnes sont acheminées vers la seule Jamaïque. Or, au dénombrement de 1788, la population asservie vivant sur l’île reste très inférieure au total des arrivées de ces quarante années.

La différence, ce sont les personnes que la machine a dévorées en quarante ans.

Dévorer n’est pas ici une figure de style. Dans le calcul de la plantation sucrière, l’être humain s’amortit. Le cuivre des chaudières s’amincit, les bêtes vieillissent, les personnes s’épuisent. Une chaudière usée se répare ; une bête trop vieille se remplace ; une personne épuisée se remplace aussi. Il suffit d’en faire venir un autre lot par la mer. Si la ligne maritime fonctionne sans interruption pendant quarante ans, ce n’est donc pas parce qu’on cultive toujours plus de sucre. C’est parce que ceux qui le cultivent meurent toujours plus vite. La machine produit elle-même son appétit.

Aucun mot doux ne convient ici. Ce système traite les corps jeunes comme des pièces que l’on peut consommer.

VI. Les lettres de change

À ne regarder que les prix, les montants assurés et les comptes, on pourrait croire à un marché devenu entièrement anonyme. Les personnes se changent en nombres, les nombres en effets de commerce, les effets se règlent entre quelques ports ; nul n’a besoin de connaître qui que ce soit.

Les archives montrent exactement l’inverse.

Selon certaines recherches, au XVIIIe siècle, le produit des ventes de la traite britannique est de moins en moins rapatrié sous forme d’espèces métalliques ou de marchandises de retour, et de plus en plus sous forme de lettres de change. Ce ne sont donc pas seulement les personnes et le sucre qui circulent, mais aussi des promesses de papier payables à Londres. Une autre étude, consacrée aux dossiers d’un marchand de Liverpool, relève que la lettre de change y est le mode de règlement le plus courant. Les archives de Liverpool sont elles-mêmes pleines d’effets, de factures, de livres de comptes et de correspondances privées.

La lettre de change ne fait pourtant pas disparaître les relations de personne à personne. Bien au contraire.

Peut-on escompter cet effet ? Quand sera-t-il accepté ? Qui le garantit ? Par quelle maison de commerce passera-t-il ? Tout dépend étroitement de la réputation et des relations. Une synthèse explique la complexité croissante des réseaux de crédit transatlantiques par la nécessité, pour les marchands, de se mouvoir simultanément entre plusieurs juridictions, systèmes monétaires, usages commerciaux et traditions contractuelles. À pareille distance, le calcul ne suffit pas : il faut de la souplesse, des réseaux de connaissances et des intermédiaires dignes de confiance.

Nous avons rencontré ce fait à plusieurs reprises. Seul son objet a changé. Les tablettes avaient besoin de sceaux et de témoins ; les pièces, de marques de contrôle et du crédit des cités ; les comptes, de garants et d’une armoire pleine de lettres ; le papier-monnaie, d’une administration disposée à le recevoir. Ici encore, tout repose sur les mêmes choses : réputation, relations, volonté de répondre de quelqu’un. Seule change la besogne à laquelle cette confiance se prête. Elle sert à transporter des personnes d’un continent à l’autre pour les vendre.

Sur la côte africaine, l’enchevêtrement des prix et des relations apparaît plus nettement encore.

Une recherche récente sur un port du littoral montre que plus le capitaine y reste longtemps, plus renchérit le panier de marchandises nécessaire à l’achat des captifs. Il réajuste alors son offre en augmentant la part de certains articles coûteux. Rien du prix unique, parfaitement anonyme et transparent, que l’on associe au marché moderne. L’échange se négocie, varie selon les moments, se mêle de rapports de force et d’inégalités d’information.

D’autres travaux soulignent combien le commerce de la côte africaine dépend du crédit. Pour inciter les courtiers du littoral à aller chercher des captifs à l’intérieur des terres, les marchands européens leur avancent des marchandises ou leur ouvrent un crédit. Une telle avance suppose manifestement un jugement sur des personnes : cet homme reviendra, cette maison ne refusera pas de payer, avec ce chef on peut encore traiter, du moins pour le moment.

Il en va de même pour les assurances. Une histoire d’entreprise reconnaît que, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les activités liées à l’esclavage ont pu représenter entre un tiers et 40 % des primes de l’assurance maritime britannique. La couverture directe des voyages de traite aurait compté pour environ 5 à 10 % du total des primes. La part la plus importante concernait les navires transportant, entre la Grande-Bretagne et les Caraïbes, les produits des plantations et leur approvisionnement.

Le fil souterrain qui traverse cette série depuis le premier chapitre atteint ici son point le plus embarrassant.

Derrière la police d’assurance la plus anonyme se tient un ordre de paiements régi par les relations les plus personnelles. Derrière le tarif le plus plat demeure la personne la plus obstinée, celle qui refuse de se laisser avaler par son prix.

Ces deux phrases disent les deux extrémités d’une même chose. Si le dispositif anonyme fonctionne, c’est qu’une couche de relations personnelles le soutient par-dessous. S’il ne parvient jamais à équilibrer ses comptes, c’est qu’au-dessus de lui pèse autre chose, qu’il ne peut atteindre. Il ne peut se passer de ce qui le porte ; il ne peut saisir ce qui pèse sur lui. Telle est la situation de la machine : aux deux bouts, quelque chose qu’elle ne sait pas digérer. Seule la partie du milieu lui appartient.

Il faut encore éclaircir un point, parce qu’on le fausse souvent de deux manières opposées.

Les Européens n’ont pas accompli seuls ce commerce. Leurs marchands traitaient surtout dans les ports du littoral africain. Beaucoup de personnes déportées avaient été conduites de force de l’intérieur des terres jusqu’à la côte par des marchands, des courtiers et des groupes armés africains, puis revendues sur les marchés côtiers aux navires européens et américains. Une étude récente sur un port, fondée sur les journaux de transactions tenus à bord, montre que les vendeurs ne formaient pas un groupe unique. Ils réunissaient plusieurs rôles : courtiers, convoyeurs, auteurs des captures, intermédiaires du littoral.

Ce fait doit être écrit parce qu’il est vrai.

Et il ne change rien.

Qu’un crime ait plusieurs participants ne le rend pas moins grave. Cela lui donne seulement davantage de participants. Se servir de ce fait pour diluer la responsabilité, c’est en faire un usage abusif ; le taire, c’est trahir les archives. Sa place est celle qu’il a réellement occupée : un espace de commerce où se superposent plusieurs pouvoirs politiques, plusieurs marchés et plusieurs systèmes de force armée. Et ce qui se négocie dans cet espace, ce sont des personnes.

Un autre point exige la même clarté. Si ce commerce a pu atteindre une telle échelle, c’est qu’il ne trouvait pas seulement des gens disposés à vendre, mais des gens disposés à acheter sans interruption, en masse, saison après saison, lot après lot. La demande se trouvait dans les plantations sucrières et les mines des Amériques ; les capitaux, dans les ports et sur les marchés de l’assurance en Europe. Entre les deux, les marchands européens et américains organisaient les liaisons maritimes. Leurs navires, leurs effets, leurs assurances et leurs tribunaux les soutenaient. Les archives permettent de calculer la part de chacun. Pour comprendre pourquoi ce commerce existait, il faut regarder du côté de la demande.

VII. Ce qui surgit du fond de la cale

La résistance n’est pas l’exception. Elle est la règle.

Selon une synthèse, environ un navire négrier sur dix a connu une forme de résistance de la part des Africains embarqués. Pour les voyages au départ de certaines côtes, la fréquence des soulèvements était encore plus élevée.

La résistance est parfois individuelle : refuser de manger, sauter à la mer, attaquer un marin. Parfois, c’est une révolte collective. En 1729, les captifs d’un navire parviennent à chasser l’équipage, à gagner la terre et à se libérer eux-mêmes.

Cette seule proportion dit déjà quelque chose : enfermer des personnes dans la géométrie d’un entrepont n’équivaut pas à les transformer en cargaison silencieuse.

Il faut aussi voir ce que signifie se soulever. Dans une telle situation, celui qui passe à l’acte n’a presque aucune assurance de survivre. Le navire est en mer, entouré d’eau ; même s’ils s’en emparent, la plupart ne savent pas retrouver le chemin de chez eux. La révolte n’est donc pas un combat où les chances de gagner seraient bonnes. C’est le choix d’un homme qui sait qu’il mourra probablement et décide de ne plus vivre selon le calcul d’un autre. Le tarif peut prévoir combien de travail il fournira. Il ne peut pas prévoir cela.

Sur terre, la fuite exerce une autre pression, continue.

En Jamaïque, les communautés d’esclaves fugitifs seront appelées les Marrons. Selon certains décomptes, après les années 1730, les autorités coloniales adoptent, en une quarantaine d’années, quarante-quatre lois pour les réprimer et dépensent deux cent quarante mille livres. Un auteur colonial de l’époque se plaint que leur présence provoque l’abandon des plantations voisines, empêche de cultiver les terres et porte ainsi atteinte aux recettes de la Couronne comme à la consommation des produits manufacturés britanniques.

Cette plainte est révélatrice, parce qu’elle parle la langue du livre de comptes. Elle ne décrit pas des hommes redoutables. Elle chiffre des pertes : tant de terres laissées en friche, tant d’impôts qui ne rentrent pas, tant de marchandises britanniques que l’on ne vend plus. Ceux qui se sont enfuis dans les montagnes apparaissent au livre sous la forme d’une suite de nombres négatifs. Ces nombres sont précisément leur poids. Un groupe qui refuse d’entrer dans le système lui impose de reconnaître son existence à travers ses propres instruments de mesure.

En 1739, les autorités britanniques signent avec des chefs de ces communautés un traité qui reconnaît leur liberté.

Regardons bien ce traité. Ce n’est pas une grâce : le compte est devenu intenable. Quarante ans, quarante-quatre lois, deux cent quarante mille livres, pour finir par reconnaître à l’autre ce qu’il possédait déjà.

Mais les personnes asservies ne s’expriment pas seulement par la fuite et la violence. Elles accomplissent aussi un autre geste, essentiel pour cette série.

Elles reprennent le langage universel de leurs maîtres et s’en servent pour les mesurer à leur tour.

En 1789, des personnes réduites en esclavage dans la Martinique française écrivent au gouverneur. Leur lettre commence ainsi :

Nous savons que nous sommes libres.

Une autre lettre énonce un souhait tout simple : l’indépendance. Elle qualifie aussi l’esclavage d’effroyable joug.

La question la plus aiguë est celle-ci :

Dieu a-t-il jamais créé un homme esclave de naissance ?

Ces lettres sont écrites l’année même où la France publie la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Ses deux premiers articles sont brefs : les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ; ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.

Peu importe que les auteurs des lettres aient ou non su réciter chaque article de la Déclaration. L’essentiel est qu’ils emploient déjà les mots de liberté, d’indépendance, d’humanité, de loi, d’ordre naturel, des mots susceptibles de s’appliquer à tous, pour mesurer leur propre condition et en exiger la transformation.

Ce langage a été forgé par ceux-là mêmes qui le proclament. Ils n’avaient pas prévu, en le forgeant, de l’appliquer aux personnes asservies.

Mais dès lors que l’on dit « les hommes naissent libres », la phrase cesse d’appartenir à celui qui la prononce. Elle devient une mesure publique. Chacun peut la prendre et s’en servir, y compris ceux qu’elle devait laisser de côté.

Nous découvrons une manière particulière pour la construction de se défaire, dont les chapitres précédents ne laissaient voir que les premiers signes. Pour asseoir sa légitimité, elle cherche souvent une formule universelle : le juste prix, la loi naturelle, les hommes naissent libres. Une fois prononcée, la formule prend ses libertés. Elle ne connaît pas les exceptions que son auteur voulait y ménager. Vous pouvez penser à une partie seulement de l’humanité ; si cette restriction n’est pas dans la phrase que vous écrivez, chaque exclu pourra revenir, la phrase à la main, et demander : et moi ?

En 1793, les représentants de la France à Saint-Domingue annoncent l’émancipation aux anciens esclaves dans la langue même de la Déclaration. Pourtant, le même texte leur enjoint aussitôt de continuer à travailler sur les plantations et de respecter les lois de la République.

La langue de l’universel s’est ouverte. Mais le geste qui l’ouvre veut encore faire rentrer la liberté dans la discipline du travail.

En 1801, la Constitution de Toussaint Louverture donne à ce retournement la forme d’une règle institutionnelle : il ne peut exister d’esclaves sur ce territoire, où la servitude est abolie à jamais.

La déclaration d’indépendance d’Haïti, en 1804, va plus loin. Elle affirme qu’il faut ôter à la France tout espoir de nous asservir de nouveau. Et elle dit : l’indépendance ou la mort.

Il ne s’agit plus de demander que la Déclaration s’applique à soi. Ceux qu’elle excluait se sont emparés de la mesure et l’énoncent à leur tour.

Ils le font de la manière la moins équivoque possible. Demander l’application d’une règle, c’est encore reconnaître à l’autre le pouvoir de trancher. L’inscrire dans sa propre constitution, c’est prendre ce pouvoir. Dans le premier cas, on demande : votre règle vaut-elle aussi pour moi ? Dans le second, on déclare : cette règle, c’est moi désormais qui la dis. Entre les deux, il y a une révolution et de longues années de sang.

Une institution présente cette révolution comme la seule révolte d’esclaves victorieuse de l’histoire du monde.

Il faut ici tenir une discipline : ne pas raconter la suite comme le progrès naturel de la conscience morale.

En 1805, un projet d’abolition échoue encore au Parlement britannique. S’il passe en 1807, c’est que les équilibres parlementaires ont changé, que les pétitions nationales ont repris, que les stratégies de pression se sont renouvelées. Derrière ces changements se trouvent aussi la peur suscitée par la révolution haïtienne, les guerres dans les Caraïbes et la rivalité des empires après la Révolution française.

Il aurait suffi de peu pour que l’abolition soit encore repoussée en 1807.

L’abolition n’est pas une flèche parvenue au point qu’elle devait nécessairement atteindre. Elle tient à de nombreuses forces qui se sont trouvées réunies, une année donnée.

VIII. Qui a reçu l’indemnité ?

Depuis des décennies, on débat de la place réelle de ce système dans l’économie.

La thèse la plus célèbre est celle de Williams. Elle comprend généralement deux propositions. D’abord, la traite et l’esclavage auraient apporté des capitaux, des marchés et une impulsion importants à la révolution industrielle britannique et à l’expansion du capitalisme. Ensuite, au début du XIXe siècle, les élites britanniques se seraient montrées plus disposées à abolir l’esclavage parce que l’économie esclavagiste des Caraïbes avait perdu de son importance. L’abolition aurait donc répondu avant tout à des motifs économiques, plutôt qu’à un pur souci d’humanité.

Les critiques soulignent depuis longtemps deux difficultés. La première est une question d’échelle : si substantiels qu’aient été les profits, les bénéfices directs ne représentaient pas une part si considérable de l’investissement total britannique ou de la formation du capital industriel. La seconde touche à la causalité. L’esclavage était étroitement lié au commerce, à la navigation, aux ports et aux marchés de consommation britanniques. Cela ne suffit pas à faire de l’abolition le seul effet d’un repli économiquement rationnel. La religion, les convictions humanitaires, la mobilisation politique, les guerres et le gouvernement des colonies intervenaient eux aussi.

Des recherches récentes reviennent, dans un certain sens, à Williams, en changeant de méthode. Au lieu de calculer les bénéfices nets des armateurs, elles considèrent la chaîne de valeur entière. Elles estiment ainsi qu’au début du XIXe siècle, les activités économiques directement liées au commerce triangulaire et à l’ensemble des plantations américaines, ou dépendant de leurs intrants et de leurs produits, pouvaient représenter environ 11 % du produit intérieur brut britannique.

Une autre controverse porte sur la rentabilité de l’esclavage lui-même. Dans l’histoire des États-Unis, une tradition de recherche quantitative a insisté sur le fait que l’esclavage du Sud, avant la guerre de Sécession, n’était pas économiquement moribond. Il restait au contraire profitable aux propriétaires d’esclaves, voire efficace. Les bilans ultérieurs de ces travaux ont relevé les questions qui nourrissent encore la critique : comment définir efficacité et rentabilité ? De quelle année retenir les prix et les rendements ? A-t-on exagéré la prétendue supériorité du travail servile ? A-t-on négligé la violence et les atteintes au bien-être ?

Ces deux controverses recouvrent au moins quatre questions distinctes, que l’on confond souvent :

Les voyages de traite rapportaient-ils de l’argent par eux-mêmes ?

Les plantations esclavagistes étaient-elles rentables ?

Ces deux activités occupaient-elles une place centrale dans la croissance d’ensemble de la Grande-Bretagne ou des États-Unis ?

L’abolition est-elle intervenue parce que ces systèmes n’étaient plus nécessaires ?

Montrer qu’une activité rapporte beaucoup ne prouve pas automatiquement qu’elle commande la croissance d’ensemble. Montrer qu’elle est profondément intégrée à l’économie ne prouve pas davantage que l’abolition résulte de la seule baisse des profits.

Ces controverses ne sont pas tranchées. Nous n’avons pas à leur imposer ici un verdict.

Distinguer les quatre questions est déjà utile, car on les mêle souvent pour des fins différentes. Les uns invoquent la forte rentabilité de certaines activités pour faire du système un produit de la rationalité économique. Les autres soulignent son profond enracinement dans l’ensemble de l’économie pour montrer que la prospérité ultérieure porte une dette. Certains invoquent le déclin économique au moment de l’abolition pour rabaisser les motifs des abolitionnistes ; d’autres, la prospérité persistante, pour les exalter. Chaque argument dispose de matériaux qui l’étayent. Mais tous ne répondent pas à la même question.

Un point demeure pourtant, quel que soit le camp où l’on se place.

La rentabilité d’une institution et son droit à exister appartiennent à deux plans différents. Nous l’avons dit à propos de la partie double : des comptes équilibrés ne rendent pas une affaire juste ; aucun pont ne relie automatiquement la perfection de la forme à la légitimité du fond. Nous retrouvons ici cette proposition sous sa forme extrême : qu’un système soit économiquement efficace ne change rien à la nécessité de l’abolir entièrement.

L’abolition elle-même ne met d’ailleurs pas fin au plan des prix.

En 1833-1834, la Grande-Bretagne abolit l’esclavage dans ses colonies. Plus de huit cent mille personnes sont libérées.

Elle verse en même temps vingt millions de livres d’indemnités.

Les indemnités vont aux propriétaires d’esclaves.

Ces mots méritent leur propre ligne, car ils mettent à nu le calcul de toute l’opération. En abolissant une institution, l’État juge que certaines personnes subissent une perte et doivent être indemnisées. Celles qu’il reconnaît comme lésées sont celles qui perdent un bien. Quant aux personnes que l’on avait toujours traitées comme ce bien, elles ne sont pas, dans le calcul, une partie lésée : elles n’y ont jamais été une partie. Les destinataires de l’indemnité sont précisément ceux qui infligeaient le tort. Et le motif invoqué est le droit de propriété.

Les personnes asservies ne reçoivent pas un sou. Bien plus, les personnes libérées sont contraintes d’entrer dans un régime transitoire dit d’apprentissage, où elles continuent pendant plusieurs années de travailler gratuitement pour leurs anciens maîtres.

Des travaux montrent aussi que le versement de ces indemnités devient lui-même une affaire pour les banquiers, les marchands et les intermédiaires londoniens.

Même l’abolition n’arrête donc pas la machine. Elle réévalue, redistribue, fait rentrer de nouveau les personnes et leur travail dans l’ordre comptable.

Dans le calcul de l’indemnisation, ces personnes restent des biens. Cette fois, ce sont des biens que l’on rachète, et la rançon va à ceux qui les détenaient.

Le montant parle aussi. Vingt millions de livres constituaient une part énorme d’une année de dépenses du Trésor, l’une des plus grandes dépenses du gouvernement britannique à cette époque. On emprunta pour la payer, et le remboursement dura longtemps. Un pays pouvait donc réunir une telle somme pour mettre fin à une pratique, sans qu’un seul sou revienne à ceux qui en avaient réellement payé le prix. Pouvoir trouver l’argent et savoir à qui il doit revenir ont toujours été deux questions différentes. La première relève des finances publiques. La seconde, non.

Nous pouvons maintenant rassembler les fils.

Dans les sept chapitres précédents, la construction a voulu, à chaque reprise, compter le monde jusqu’au bout. À chaque reprise, elle a échoué. Elle n’atteignait ni les relations, ni la réputation, ni la détresse de quelqu’un qui n’a plus d’issue, ni ce qu’elle choisissait tout simplement de ne pas interroger. Le reste était le reste parce que sa mesure ne pouvait le saisir.

Cette fois, il en va autrement. Cette fois, elle a mesuré.

Elle a mesuré une personne des pieds à la tête : son âge, ses dents, sa force, son métier, ses possibilités de procréation, les années pendant lesquelles elle pourrait encore servir. Elle l’a portée sur le manifeste de cargaison, sur la police d’assurance, sur la demande d’indemnisation pour perte de marchandises, dans le total des importations de quarante années, puis, pour finir, sur la liste des vingt millions de livres d’indemnités. Elle a procédé avec un savoir-faire extrême, une précision extrême, sans se contredire et sans manquer à la procédure.

Elle a réussi.

Et c’est justement parce qu’elle a réussi que l’on voit combien cette réussite ne vaut rien.

De cet homme mesuré sans le moindre écart, rien pourtant n’a été mesuré. Il se souvient de qui il est. Il sait que, sur l’autre rive, il a un foyer. Il guette une faille. Il se prépare à sauter, à se battre, à s’enfuir dans les montagnes. Il se prépare à reprendre la phrase qui dit que les hommes naissent libres et, devant ceux qui l’ont prononcée, à les mesurer eux-mêmes.

Il y a eu des résistances sur un navire sur dix. Un pouvoir colonial a dépensé quarante années, épuisé ses lois et ses crédits militaires, sans parvenir à acheter un coin de montagne. Quant à la phrase inscrite dans la déclaration d’autrui, c’est finalement un homme qu’elle avait exclu qui l’a inscrite dans sa propre constitution.

Rien de cela ne figure dans aucun livre de comptes. Rien n’entre au débit. Rien n’entre au crédit.

Cela a simplement renversé le livre.

Nous voyons alors le véritable poids de ce que cette série n’a cessé de dire. La construction peut atteindre une précision effrayante. Elle peut convertir chaque propriété d’un être humain en un nombre, rendre chaque étape légale, réglementaire, conforme à la procédure, écrire un meurtre comme une perte de cargaison et verser l’indemnité à ceux qui ont commis le tort.

Plus elle accomplit parfaitement son travail, plus devient visible ce qu’elle n’a pas su toucher.

Cet épisode occupe donc dans la série une place à part. Dans les chapitres précédents, le reste était ce que l’échec de la construction laissait derrière lui. Ici, il est ce que sa réussite éclaire. Elle a mesuré tout le mesurable, enregistré tout ce qui devait l’être, soumis chaque étape à la procédure. Une telle exhaustivité ne laisse plus aucun refuge à ce qui n’est jamais entré dans les comptes. Plus un livre consigne de choses, plus il fait ressortir, d’une lumière insoutenable, la seule chose qu’il n’a pas consignée.

Cette chose, c’est la personne elle-même. Elle n’est ni une graduation sur une règle, ni une ligne sur un manifeste de cargaison, ni un montant sur une police d’assurance. Elle est une fin, et non un moyen au service de qui que ce soit. Cette phrase, la série ne la prononce pas pour elle. Elle l’a dite elle-même dans sa lettre au gouverneur de 1789, puis dans sa déclaration d’indépendance de 1804.

Le compte ne tombe toujours pas juste. Et l’on continue d’écrire.

Réécriture française indépendante fondée sur l’argumentation et les sources de l’original chinois, avec une composition pensée pour le lectorat francophone. 中文・English