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Cycle Ciseau–Construct · Économie
Essai 07 sur 23

Septième chapitre · Les grandes navigations et le mercantilisme : compter d’abord, mettre à prix ensuite

Le mercantilisme a lu le monde comme le grand livre de la puissance ; Potosí, les compagnies privilégiées et la plantation montrent comment les êtres humains furent d’abord dénombrés par l’administration, puis évalués comme capital.

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I. Le grand livre d’un pays

Dans un petit ouvrage publié en 1664, le marchand anglais Thomas Mun écrit une phrase que l’on citera pendant des siècles : le commerce extérieur donne la mesure de notre richesse.

Il explique aussitôt comment se servir de cette mesure. Chaque année, la valeur de ce que nous vendons aux étrangers doit dépasser celle de leurs marchandises que nous consommons.

Il propose même un calcul qui tient de l’arithmétique élémentaire. Supposons que l’Angleterre exporte chaque année pour deux millions deux cent mille livres de marchandises et consomme pour deux millions de livres de produits importés. Les deux cent mille livres de différence lui reviendront sous forme de trésor.

La manière de faire ce compte importe beaucoup plus que le résultat obtenu.

Des produits différents, des routes différentes, des marchés différents : drap, plomb, étain, poisson, céréales, épices, soie. Tout finit par être ramené à un seul nombre. Cette année, le solde est-il positif ou négatif ? Quel est le montant de l’excédent ou du déficit ?

Un pays se laisse désormais imaginer comme un livre dont on peut arrêter les comptes.

L’idée nous paraît banale. Elle était alors neuve. La richesse d’un royaume se jugeait jusque-là à des impressions difficiles à préciser : les greniers étaient-ils pleins, les murailles bien entretenues, l’armée pouvait-elle être nourrie, qu’y avait-il dans les réserves du roi ? Voici que quelqu’un affirme pouvoir ramener tout cela à un nombre. Mieux : on pourra le recalculer chaque année, le comparer à celui de l’année précédente, le comparer à celui du voisin. Le pays cesse d’être un tout mal défini pour devenir une chose dont on peut dresser annuellement l’état des comptes.

Au chapitre de la partie double, une maison de commerce avait pu, pour la première fois, réunir en un même tableau de fin d’année ses biens, ses recettes et ses dettes, afin de savoir si elle avait gagné ou perdu. Le même geste s’étend maintenant à un royaume. L’État se donne un bilan.

Or, dès qu’un pays possède un solde annuel, tout ce qu’il contient devient, en principe, un poste de ce bilan. Terres, mines, navires, droits de douane, population : chaque chose doit être appréciée selon ce qu’elle apporte au solde.

La population tout particulièrement. Dans ce calcul, des habitants nombreux sont une bonne chose : chaque paire de bras supplémentaire représente une production de plus à exporter. Des habitants inoccupés sont une mauvaise chose : ils ne rapportent rien, mais mangent tout de même. Bien des textes administratifs de l’époque traitent ainsi la population comme une réserve de puissance à gérer. Combien faut-il de naissances ? À quels travaux employer les gens ? Faut-il les laisser émigrer ? Faut-il permettre que certains savoir-faire sortent du pays ? L’homme n’a pas encore son étiquette de prix. Il commence déjà à être considéré comme un stock à administrer.

Thomas Mun lui-même ressemble peu à l’avare des manuels qui enfermerait son or dans une cave. Il consacre un chapitre entier à réfuter une idée alors courante : toute sortie d’argent serait une perte. Pour lui, il faut pouvoir expédier des espèces à l’étranger afin d’en faire la mise de départ d’un commerce de réexportation. On peut ainsi rapporter davantage d’argent-métal qu’on n’en a envoyé. Son exemple est concret : avec cent mille livres en espèces, on achète des céréales en Europe orientale, puis on les revend en Espagne ou en Italie. Le pays récupère alors, en trésor, le double de la somme engagée.

L’argent est donc chez lui à la fois la figure de la richesse et le combustible d’un commerce plus ample. L’accumulation n’est pas toujours une thésaurisation immobile. Elle peut faire tourner ensemble le métal, les marchandises, les navires, les assurances et les réexportations.

Le circuit peut s’allonger. Son point d’arrivée ne change pas : à la fin de l’année, le nombre doit être positif.

Ce point d’arrivée possède toutefois une propriété que l’on remarque moins : il est relatif. Un excédent n’existe que parce qu’ailleurs se trouve un déficit. Pour qu’un pays reçoive davantage, il faut qu’un autre laisse davantage sortir. Dès le départ, le calcul inscrit donc les rapports entre pays dans un jeu de gains et de pertes : ce que je gagne, tu le perds. Les contemporains avaient une expression pour cette disposition d’esprit, la jalousie du commerce. Durant les siècles suivants, les guerres douanières, les lois de navigation, l’exclusivité du commerce colonial et jusqu’aux guerres véritables trouveront dans ce calcul de quoi se justifier.

II. Pourquoi l’argent ?

Les manuels ont souvent réduit l’ensemble à une formule : les mercantilistes croyaient que la richesse était faite d’or et d’argent.

La formule n’est qu’à moitié juste. L’autre moitié mérite qu’on s’y arrête.

En 1613, l’Italien Antonio Serra publie un ouvrage dont le titre revient à demander pour quelles raisons un pays dépourvu de mines peut abonder en or et en argent. À s’en tenir au titre, on serait tenté d’y voir un cas exemplaire de la confusion entre métaux précieux et richesse. Des chercheurs avertissent pourtant que cette lecture manque sa question véritable. Serra cherche à comprendre comment un pays sans mines peut attirer les métaux précieux grâce à ses manufactures et à ses réseaux commerciaux.

Plus tôt encore, en 1558, un auteur espagnol reprochait à ses compatriotes de croire que les immenses trésors du Nouveau Monde pourraient tenir lieu de production manufacturière nationale. Il le disait sans détour : une économie ne peut prospérer sur des matières premières, même lorsque ces matières premières sont de l’or et de l’argent.

Les travaux des dernières décennies reviennent sans cesse sur ce malentendu. La plupart de ceux que l’on appelle les mercantilistes ne professaient pas cette sottise d’alchimiste qui confond l’or avec toute richesse possible.

En faire une troupe d’esprits obtus a un avantage : le récit va vite. Il a aussi un inconvénient : on passe à côté de la difficulté réelle. Car s’ils comprenaient ce qu’ils faisaient, une question autrement embarrassante surgit. Comment des hommes sensés ont-ils finalement construit un ensemble d’institutions qui tournaient autour de l’or et de l’argent ? La réponse se trouve sans doute moins dans leurs têtes que dans la position qu’ils occupaient.

Où se situe donc la véritable question ?

La question n’est pas de savoir s’ils confondaient, en théorie, les métaux précieux avec la richesse. Elle est de comprendre pourquoi, dans la pratique, l’appareil d’État revenait si obstinément vers eux.

Les raisons sont assez faciles à saisir. Toutes sont très concrètes.

D’abord, les métaux précieux permettent de payer loin. Il faut faire parvenir la solde à des camps éloignés de plusieurs milliers de li, une unité de distance chinoise, acheter des fournitures militaires dans d’autres pays, rembourser des dettes, entretenir les relations diplomatiques, soutenir des guerres. Tout cela exige quelque chose d’anonyme, de transportable et d’accepté par-delà les frontières.

Ensuite, l’or et l’argent entrent aisément dans les comptes. Prélèvements sur les mines, frappe monétaire, recettes des ports, retours d’outre-mer : chacun de ces mouvements peut devenir un chiffre vérifiable.

Enfin, dans un système d’États rivaux, les métaux précieux invitent d’eux-mêmes à la comparaison. Mes réserves d’argent, mes frappes monétaires, mon excédent : les montrer, c’est déjà faire valoir un avantage sur les autres.

Rassemblons ces trois raisons. Si l’argent devient l’objectif de l’État, ce n’est pas parce qu’une théorie erronée aurait convaincu quelqu’un. Parmi toutes les choses pouvant passer pour de la richesse, c’est celle qui se compte, se transporte, se conserve et se compare le plus facilement.

C’est celle qui se prête le mieux à la mesure commune.

En suivant ces raisons, on aperçoit autre chose. L’État ne se demande jamais seulement ce que vaut un bien. Il se demande aussi s’il est facile à administrer. Une terre fertile est assurément une richesse, mais on ne peut l’emporter, ni la fractionner. Une année de désastre réduit sa production. Et, pour entrer au Trésor, son produit doit d’abord prendre la forme de céréales, puis celle d’une somme d’argent. Un lot d’argent-métal est tout autre chose. Ici aujourd’hui, il peut être ailleurs demain. Il ne pourrit pas, ne tombe pas malade, se compte sans ambiguïté. Chacune de ces propriétés joue en sa faveur. Aucune ne dit combien de gens il permet de nourrir et de vêtir.

Quelque chose apparaît ici que nous n’avions pas encore rencontré dans les chapitres précédents.

Jusqu’à présent, la mesure avait pour difficulté de manquer de justesse, de ne pas pouvoir atteindre certaines choses, ou de les mesurer sans rien toucher d’essentiel. Un mouvement plus actif commence maintenant. Dès qu’une chose est choisie comme objectif de l’État, la société entière se réorganise en fonction d’elle.

La mesure ne se contente plus de mesurer le monde. Elle se met à le transformer pour qu’il soit plus facile à mesurer.

Le sort du reste en est changé. Auparavant, le reste était ce que l’on laissait de côté, ce que le livre ne pouvait atteindre. Il devient un obstacle à écarter ou à contourner. Une communauté villageoise qui refuse d’envoyer ses hommes travailler à tour de rôle, une coutume locale impossible à convertir en argent, une terre qui ne produit rien d’exportable : dans ce calcul, toutes ne sont plus seulement difficiles à compter. Elles gênent. La construction, qui tolérait le reste, se met à agir contre lui.

III. Le mercantilisme forme-t-il un système ?

Il faut ici préciser un point. De tous les mots employés pour raconter cette histoire, mercantilisme est peut-être celui qui exige le plus de prudence.

Les contemporains ne l’avaient pas choisi pour se désigner. C’est après qu’Adam Smith a pris pour cible le système mercantile que les historiens ont peu à peu étendu, comprimé et recomposé cette catégorie.

Arrêtons-nous un instant sur ce décalage, car il engage notre manière de lire toute la période. Lorsqu’une doctrine reçoit son nom de ses adversaires, elle risque de prendre la forme sous laquelle on peut le plus facilement la réfuter. Les lecteurs suivants reviennent aux archives avec cette forme déjà en tête. Ils aperçoivent surtout ce qui lui ressemble ; le reste leur échappe. Dans ce que nous nommons mercantilisme, quelle part correspond à des thèses véritablement défendues à l’époque, et quelle part à une synthèse ultérieure fabriquée pour donner une cible à la critique ? Le partage n’est toujours pas établi.

Chez l’historien suédois de l’économie Heckscher, le mercantilisme devient un système politique et économique relativement cohérent. Il constitue à la fois une étape de l’histoire des politiques économiques et un ensemble de conceptions de la puissance de l’État, de la protection, de la monnaie et de l’ordre social. Un chercheur résume sa démarche en parlant d’un système de pensée économique, réglementaire, administrative et politique, dont Heckscher souligne précisément la cohérence. Le but ultime est la puissance de l’État ; les moyens sont la protection, la politique monétaire et la balance du commerce.

Cette lecture possède une grande force d’organisation. Droits de douane, lois de navigation, monopoles du commerce colonial, attraction des métaux précieux, politique de population et soutien aux manufactures : tout peut entrer dans le même cadre.

La critique révisionniste est pourtant vigoureuse. Coleman ne conteste pas quelques détails du tableau, mais le geste même qui permet de le peindre. Est-il légitime de réunir en un vaste système des discours nés dans des situations, des controverses et des moments différents ? Il reproche à certaines histoires du mercantilisme de détacher les idées des conditions économiques effectives. Si l’on ne replace pas chaque proposition dans la crise commerciale, le conflit politique ou le besoin financier auxquels elle répondait, on finit avec une explication qui n’explique rien.

Un chercheur venu ensuite emprunte une voie intermédiaire. Il reconnaît que le mercantilisme n’a ni doctrine fixe ni Église unifiée, et que ses auteurs ne partagent pas tous les mêmes principes. Reprenant Coleman, il rappelle même que le mercantilisme n’a jamais possédé de credo et qu’il pourrait n’être qu’un homme de paille dressé par les libéraux des Lumières pour affirmer leurs propres convictions. Il ne veut pourtant pas abandonner le mot. Il propose d’y voir une série de discussions réunies par un vocabulaire et des préoccupations communs. Commerce, monnaie, État, rivalité maritime, colonisation, jalousie du commerce : les auteurs de l’époque parlent bien une même langue, sans dire pour autant la même chose.

Le débat reste ouvert. Rien ne nous oblige à le clore.

Il est plus utile de comprendre ce que chaque camp cherche que de choisir son camp. Pour les uns, la question est de trouver un cadre capable de réunir des politiques et des textes dispersés en un ensemble intelligible. Pour les autres, elle est de savoir ce que ce rassemblement efface : derrière chaque petit traité, une crise précise, une dette précise, une lutte politique précise risquent de disparaître. Les premiers demandent de la puissance explicative ; les seconds, de la fidélité aux situations. Dans aucune discipline il n’est facile de pousser les deux aussi loin à la fois.

Un fait demeure toutefois, quelle que soit la lecture retenue. Que le mercantilisme forme ou non un système cohérent, une multitude de textes administratifs, d’opuscules marchands et de chartes de compagnies montrent, aux XVIe et XVIIe siècles, une même insistance croissante des États : convertir un monde hétérogène en une mesure unique.

Cette mesure n’est pas toujours constituée par l’or ou l’argent eux-mêmes. Elle peut être un solde commercial favorable, un flux imposable, un capital consigné dans un registre, un stock dont on peut dresser l’inventaire. Mais, dans la rivalité impériale qui s’étend sur trois océans, les métaux précieux sont ce qu’il y a de plus solide, de plus aisément transportable et de moins rétif à la conversion, à la différence des coutumes juridiques locales et des relations entre personnes.

Ils reviennent donc, sans cesse, au centre du monde.

Ajoutons que les marchandises ne sont jamais seules à subir cette conversion. Une mer aussi peut y passer. En 1494, deux royaumes ibériques signent un traité et tracent sur la carte une ligne allant du pôle Nord au pôle Sud. Ils se partagent sur le papier des terres et des océans qu’ils n’occupent pas encore, dont ils n’ont même pas achevé le relevé. En 1503, une institution spéciale est créée à Séville pour administrer les licences, les livres, les taxes et les cartes du commerce avec l’Amérique, puis aussi avec l’Asie. Dès ses débuts, la navigation transocéanique est faite de permissions, d’enregistrements et de prélèvements. Les flottes ne dérivent pas librement. Avant que des hommes aient réellement parcouru le monde entier, celui-ci est déjà découpé en parts à distribuer.

IV. Une montagne

En 1545, sur les hauts plateaux de l’actuelle Bolivie, on découvre une montagne riche en argent.

Elle s’appelle Potosí.

L’exploitation est d’abord assez facile. La montagne contient des minerais à forte teneur, dont on extrait aisément le métal. Mais, dans les années 1560, ces bons minerais s’épuisent et la production d’argent connaît un recul.

Deux changements, dans les années 1570, vont véritablement faire de Potosí une machine gigantesque.

Le premier est technique. L’amalgamation se répand : on emploie le mercure pour extraire l’argent du minerai, ce qui rend exploitables les minerais pauvres. L’approvisionnement en mercure, les installations de broyage et les ateliers de traitement deviennent ainsi des éléments indispensables de la ville.

Le second est institutionnel. Le vice-roi Toledo réordonne la société andine, réorganisant ensemble les corvées, la population et les prélèvements fiscaux.

Potosí cesse dès lors d’être une simple mine. C’est un dispositif complet : puits, ateliers de traitement, fourniture de mercure, réquisition des travailleurs, transports et frappe monétaire s’engrènent les uns dans les autres.

Le passage d’un minerai facile à exploiter à un minerai qui exige du mercure est plus profond qu’il n’y paraît. Dans le premier cas, l’argent garde quelque chose d’un bien déjà présent dans la montagne, qu’il suffit d’aller prendre. Dans le second, il devient le produit d’une organisation technique entière : mercure, moulins, force hydraulique, ateliers, main-d’œuvre disponible toute l’année, transports capables de monter tout cela jusqu’aux mines. Une chose naturelle devient un produit que l’on n’obtient qu’au prix d’apports continus. Or des apports continus exigent une organisation continue ; et cette organisation exige à son tour des institutions capables de mobiliser aussi les hommes. Une étude va jusqu’à présenter Potosí comme le plus important fournisseur d’argent de l’Empire espagnol, voire du monde entier.

Un autre événement relie cette montagne à l’autre côté de la planète.

Après la fondation de Manille en 1571, l’argent américain s’insère plus régulièrement dans un réseau d’échanges à travers le Pacifique. Les spécialistes de cette histoire le rappellent : on ne peut plus, dès lors, comprendre ce que l’on appelle l’économie atlantique en regardant le seul Atlantique. L’argent de l’Amérique espagnole coule vers l’Asie ; la capacité de la Chine à l’absorber réorganise en retour les échanges européens et américains.

À la fin du chapitre précédent, après l’échec de l’expérience des Ming avec le papier-monnaie, la société entière s’était repliée vers l’argent et en avait fait sa véritable mesure.

Une grande partie de cet argent devait être arrachée à la montagne de Potosí.

Les raisons sont simples à chaque extrémité de la chaîne. C’est leur rencontre qui inquiète. En Asie orientale, une immense société a besoin, après l’effondrement de son papier, d’une chose digne de confiance pour exprimer les prix et conserver ses économies. Elle se tourne vers l’argent. Sa propre production étant très insuffisante, elle l’obtient en échange de soieries, de porcelaines et d’autres marchandises. En Amérique, une montagne produit de l’argent, et l’exploiter réclame des milliers et des milliers de bras. Entre les deux, quelques flottes et plusieurs étages de marchés. Le besoin d’argent de l’Asie orientale devient ainsi un besoin de travailleurs sur les hauts plateaux andins.

Une dynastie d’Asie orientale renonce à son papier, et des hommes des Andes sont poussés dans les mines. Une moitié de planète sépare les deux événements, avec plusieurs marchés et plusieurs flottes entre eux. Aucun des intéressés ne connaît les autres. Ce sont pourtant bien les deux extrémités d’une même chaîne.

Voilà ce qui arrive lorsque la commensurabilité étend son domaine : pour qu’un compte se ferme quelque part, il se peut que le prix en soit payé par quelqu’un qui n’a jamais entendu parler de cet endroit.

C’est aussi l’une de ses conséquences les plus importantes. Plus la mesure commune s’étend, plus les chaînes de causes s’allongent. Et plus elles s’allongent, moins ceux qui supportent le coût peuvent rencontrer ceux qui prennent les décisions. Dans le monde du don, lorsque vous aviez lésé quelqu’un, vous le saviez, il le savait, le village entier le savait. Désormais, un homme qui vérifie des comptes à Madrid, un autre qui se procure de l’argent au Fujian et un troisième au fond d’une mine de Potosí ne se connaissent pas, mais se trouvent reliés par la même opération. La mesure commune relie le monde et, dans le même mouvement, dilue la responsabilité jusqu’à la rendre presque invisible.

V. Treize pour cent

Il faut maintenant voir comment cette machine fonctionne.

Elle repose sur la mita, une corvée obligatoire accomplie par roulement.

En 1575, Toledo établit à Potosí un centre de réquisition de la mita, chargé d’organiser la venue des mineurs autochtones envoyés de force et de s’assurer de leur présence au moment prévu. Selon les recherches, le nouveau régime de corvée fournit chaque année à Potosí environ treize mille quatre cents travailleurs autochtones de sexe masculin.

Un habitant de la région laisse, en 1585, un récit plus précis encore. À partir des effectifs recensés, on prélève dans plusieurs provinces environ treize à seize pour cent des hommes adultes soumis à l’impôt. Au total, treize mille trois cent quarante hommes sont finalement rassemblés à Potosí.

Regardons de près le calcul. Il ne s’agit pas d’ordonner indistinctement une levée de travailleurs. On les répartit par province, par pourcentage, par population imposable, par tour de service. Des personnes bien réelles entrent ainsi dans la fonction de production de l’argent.

Dans ce calcul, l’identité d’un homme tient à ceci : il représente une unité du contingent dû par telle province.

Cette identité est quelque chose de nouveau. Jusque-là, un homme était défini par sa communauté villageoise, son lignage, le chef dont il relevait, sa place dans les cérémonies. Chacune de ces appartenances avait un contenu ; elle permettait de reconnaître une personne particulière. Une identité supplémentaire apparaît maintenant, vide de contenu : l’un des treize pour cent prélevés sur les hommes adultes d’une province. Elle ne demande pas qui il est, mais si le compte y est. Et c’est précisément cette identité sans contenu qui décide qu’il devra marcher plus de mille kilomètres pour rejoindre une montagne.

Le même récit rapporte ce qu’il a fallu pour obtenir le nombre attendu. Plus de quarante mille personnes, hommes réquisitionnés avec leurs femmes et leurs enfants, quittent leurs communautés. Les routes sont pleines de monde. On dirait que le royaume entier s’est mis en marche.

Il faut lire cette phrase lentement. Le royaume entier se met en marche pour que l’argent d’une montagne soit produit à temps.

Et regarder qui compose cette foule de plus de quarante mille personnes. Aux hommes requis s’ajoutent, dans ce total, leurs femmes et leurs enfants. Le registre réclame un homme ; c’est une famille entière qui se déplace. Voici l’écart qui ne se referme jamais entre la liste et la vie : le registre compte une main-d’œuvre détachable, les routes portent des êtres que l’on ne peut séparer. Les personnes en plus ne figurent dans aucun quota. Elles quittent pourtant leur maison avec celui que le quota a désigné.

Le coût avait déjà trouvé un témoin. En 1550, un religieux écrit à l’institution chargée des affaires indiennes et qualifie Potosí de bouche de l’enfer.

Son tableau ne relève pas de l’hyperbole. C’est une accusation étayée par des prix et des distances. Le pays est une étendue froide et désolée, sans même, aux alentours, une herbe capable de nourrir le bétail. Les vivres atteignent des prix exorbitants : une mesure de blé se vend souvent trente pièces d’or, une mesure de maïs quinze à vingt ; même les pommes de terre séchées, aliment de base des populations autochtones, coûtent douze à quinze pièces la mesure. Les hommes sont amenés de force de lieux situés à plus de cent quatre-vingts lieues, soit à plus de mille kilomètres. Quant aux châtiments qu’ils subissent, le religieux les juge contraires à la raison et aux lois qui régissent les hommes libres.

La force de ce document tient à ce qu’il expose directement l’autre face de l’argent.

Pour faire d’un métal une richesse permettant de régler les échanges du monde entier, il faut d’abord soumettre la nourriture, le combustible, les trajets, les corps et la mort au calendrier de cette montagne.

La liste des prix mérite, dans cette lettre, une attention particulière. Si les vivres coûtent si cher, c’est que l’endroit n’en produit pas. Tout doit venir de loin. Si des hommes doivent rester dans cet endroit qui ne produit pas de nourriture, c’est que la montagne contient de l’argent. L’ordre habituel des choses est renversé. Des gens ne se sont pas installés là avant d’y découvrir une mine ; c’est la mine qui a conduit à entasser de force des gens dans un pays incapable de les faire vivre. Qu’un lieu soit habitable ne dépend plus du lieu lui-même, mais de ce qui se trouve sous son sol.

La mita a beau serrer les hommes dans des quotas, la réalité continue pourtant de déborder.

D’abord, aucun registre royal ne fait fonctionner la corvée à lui seul. Il faut des chefs locaux, l’organisation des communautés et des hommes chargés d’escorter les requis pour que des personnes vivantes parviennent effectivement sur place. Derrière l’anonymat des rôles fiscaux se tiennent toujours des réseaux de relations très concrets.

Ensuite, l’État veut enfermer la production d’argent dans des circuits réguliers, imposables et surveillés. Mais le minerai et les sous-produits circulent aussi, mêlés les uns aux autres, sur les marchés. Le même récit décrit la place de la coca à Potosí : des femmes autochtones y échangent des feuilles de coca contre différentes choses, dont du minerai et de l’argent. Il rapporte aussi que les juges permettent d’acheter du minerai contre de l’argent aux portes de la ville. Cette autorisation ouvre une voie aux détenteurs de métal pour se fournir en minerai et alimenter toujours davantage les ateliers de traitement.

Ce puissant système de commensurabilité laisse ainsi fuir en permanence tout un reste qui ne se laisse pas ramener à sa mesure : fuite devant la corvée, remplacement des requis, familles brisées, troc local, maladies, accidents de mine, destruction durable de la structure démographique des communautés.

Une part de ce reste est même produite par la construction. Le registre fixe une fois pour toutes le nombre d’hommes à fournir chaque année. Mais les hommes tombent malades, meurent, s’enfuient. Des remplaçants apparaissent : les uns paient quelqu’un pour partir à leur place, les autres quittent leur communauté avec toute leur famille pour ne plus relever de son registre. Plus la liste se rigidifie, plus se multiplient les façons d’en disparaître. À vouloir fermer son compte, la construction engendre elle-même des hommes qui cherchent précisément à se soustraire à ce compte.

Et ce reste n’a pas disparu avec l’empire.

Un article d’histoire économique publié en 2021 prend la répartition actuelle des noms de famille comme matériau quantitatif. L’article soutient que la mita coloniale introduite en 1573 a provoqué une forte diminution du nombre d’hommes nés dans les localités concernées.

Autrement dit, plus de quatre siècles après, ce prélèvement institutionnel laisserait encore sa marque dans les noms que portent des vivants.

Le registre n’est plus tenu depuis longtemps. La dynastie n’existe plus. La mine elle-même n’est plus ce qu’elle était. La trace laissée par le compte demeure pourtant sur des personnes.

C’est peut-être là que le reste donne de lui sa preuve la plus tangible. On peut fermer les livres, abolir les institutions, brûler tous les documents. Ceux qui ne sont pas nés, ceux qui ne sont pas revenus, les lignées qui se sont interrompues demeurent, eux, sous une forme que personne n’avait prévu d’enregistrer. Ce que la construction savait compter a disparu avec elle. Ce qu’elle ne savait pas compter est resté jusqu’à nous.

VI. La charte

À la même époque, sur d’autres mers, un autre dispositif prend forme.

À la fin de l’année 1600, Élisabeth Ire accorde à des marchands londoniens une charte les autorisant à former une compagnie pour commercer avec les Indes orientales. La concession initiale dure quinze ans. Le texte entre dans le détail : un gouverneur et un comité de vingt-quatre membres administreront la compagnie ; chaque expédition pourra emporter jusqu’à trente mille livres en monnaies étrangères ou en lingots d’or et d’argent ; chaque année, six grands navires et six pinasses pourront être armés avec cinq cents marins. Aucun sujet de la Couronne ne pourra commercer dans la région sans appartenir à la compagnie ou avoir reçu sa permission. Les contrevenants perdront leurs navires et leurs cargaisons, et seront emprisonnés.

Deux ans plus tard, en 1602, les Néerlandais fondent à leur tour une Compagnie des Indes orientales.

La notice que les Archives nationales des Pays-Bas consacrent à sa charte est explicite. L’État met fin à la concurrence entre plusieurs compagnies antérieures et accorde à la nouvelle un monopole de vingt et un ans. À l’exception de celle-ci, personne dans les Provinces-Unies ne peut naviguer et commercer à l’est du cap de Bonne-Espérance ou en passant par le détroit de Magellan. La compagnie n’est pas créée pour le seul bénéfice commercial. Elle doit aussi être un instrument militaire et stratégique dans la guerre contre l’Espagne.

Ses pouvoirs dépassent de beaucoup le commerce. Elle peut négocier, construire des forts, rendre la justice, lever des troupes, faire la guerre, occuper et gouverner des territoires outre-mer. La notice des Archives le dit directement : en Asie, elle agit de fait comme un État souverain.

Une autre conséquence est plus glaçante. Puisqu’elle peut mener, au nom de l’État, des guerres dites justes, elle dispose aussi d’un fondement juridique pour réduire les prisonniers de guerre en esclavage.

Une seule charte réunit dans la même enveloppe le droit de commercer, le droit de faire la guerre et le droit de transformer des personnes en biens.

Ces trois droits relevaient de domaines entièrement distincts : le marché, la souveraineté, la condition des personnes. Leur réunion dans un même document ne tient pas à une distraction. À cette époque, pour mener des affaires à plusieurs dizaines de milliers de li de distance, les trois sont jugés nécessaires. Il faut pouvoir acheter et vendre, se défendre et attaquer, se procurer des travailleurs. La charte reconnaît cette situation et concède les trois pouvoirs ensemble. Une compagnie devient tout à la fois maison de commerce, armée, tribunal et propriétaire d’esclaves.

Ces compagnies ne naissent pourtant pas sous la forme achevée que leur donneront les manuels.

Une étude souligne que la Compagnie néerlandaise possède plus tôt que l’anglaise plusieurs traits essentiels : actions cessibles, capital permanent, responsabilité limitée. Elle réunit à sa fondation environ six millions quatre cent mille florins néerlandais, une masse de capitaux considérable pour l’époque. Mais le résultat décisif de la même étude est ailleurs : cette modernité n’a pas été dessinée d’avance. Les actions cessibles et la limitation de responsabilité des actionnaires existent, pour l’essentiel, dès l’origine. Le capital ne devient véritablement permanent qu’en 1612 ; la responsabilité limitée des administrateurs n’est expressément établie qu’en 1623.

Le capital anonyme familier aux siècles suivants n’a donc pas été inventé d’un seul coup. Il s’est assemblé par étapes, au milieu de difficultés d’exploitation, de guerres et de besoins pressants d’argent.

Il faut garder ce point à l’esprit. On raconte facilement l’histoire de la société par actions comme celle d’une invention bien conçue : quelqu’un aurait d’abord compris les vertus du capital permanent et de la responsabilité limitée, puis fabriqué l’institution correspondante. Les archives montrent autre chose. Il faut d’abord réunir de l’argent en urgence : on crée des actions. Il faut pouvoir s’en défaire : on les rend cessibles. Leur circulation rend ensuite difficile la liquidation à l’échéance initialement convenue : le capital finit par ne plus être liquidé. Puisqu’il demeure, il faut redéfinir les responsabilités des administrateurs. Chaque étape répond à une difficulté produite par la précédente.

La compagnie anglaise est dans une situation encore moins assurée. Selon une étude, son monopole est juridiquement assez fragile au départ : le souverain peut le révoquer avec un préavis de deux ans. Pour prolonger son existence, emprunter et conserver ses privilèges, elle doit sans cesse entretenir ses rapports avec la Couronne, puis avec le gouvernement. Il s’agit d’une association entre pouvoir royal et compagnie monopoliste. La compagnie apporte au souverain des recettes fiscales supplémentaires, des prêts et une aide en temps de guerre ; il lui accorde le droit exclusif de réaliser certains profits.

Nous retrouvons ici deux vieilles forces, de nouveau enlacées.

D’un côté, des instruments d’échange toujours plus impersonnels : actions, dividendes, effets de commerce, prix normalisés des épices et des tissus. Une action peut passer à un autre détenteur sans rester liée au premier apporteur de fonds. Le droit de participer au commerce lointain devient ainsi, dans une certaine mesure, un actif plus anonyme et plus aisément négociable.

De l’autre, des affaires où les personnes et leurs relations restent décisives. Qui devient administrateur ? Qui obtient du gouvernement le renouvellement de la concession ? Qui parvient à négocier un traité en Asie ? Qui inspire confiance aux investisseurs du pays ? Religion, familles, politique des cités et réputation continuent de peser lourd dans les réponses.

Les premières compagnies ne retirent pas les personnes de l’économie. Elles installent toujours plus de droits sans visage sur une structure de pouvoir où chacun a un nom.

Le poids de ces deux étages peut en outre se déplacer. Plus un homme peut vendre ses actions à tout moment, moins il a besoin de se soucier de ce que la compagnie fait en Asie. Mais ce qu’elle peut y faire dépend toujours davantage de quelques administrateurs bien identifiés et de leurs appuis politiques. L’étage anonyme descend vers une suite de nombres que l’on achète et que l’on vend. L’étage personnel monte vers un pouvoir de décision de plus en plus concentré. L’un ne se développe pas aux dépens de l’autre. Chacun pousse plus loin dans sa propre direction.

VII. Des chaudières de cuivre et des hommes

Un troisième dispositif se développe sur les terres américaines.

L’origine de la plantation ne suit pas une ligne unique. Les Portugais associent d’abord, dans les îles de l’Atlantique, la canne à sucre, les moulins et le travail servile. Au XVIe siècle, ils transfèrent progressivement cet ensemble dans le nord-est du Brésil. En 1600, le Brésil compte déjà parmi les plus grands fournisseurs de sucre de l’Europe. Les planteurs y ont d’abord aussi asservi des populations autochtones, avant de faire rapidement des Africains l’essentiel de leur main-d’œuvre. Une étude voit dans le Brésil le premier grand système de plantations, et dans la Barbade le lieu où mûrit l’institution.

L’importance de la Barbade tient à la transformation souvent appelée révolution sucrière. De 1640 aux environs de 1660, de petites exploitations de tabac, de coton et d’indigo cèdent la place à de vastes plantations sucrières intégrées. Les travailleurs blancs sous contrat, des Européens engagés pour une durée déterminée afin de rembourser leur traversée, font place aux Africains réduits en esclavage.

Les historiens discutent toutefois la vitesse et le caractère automatique de cette transformation. Les révisionnistes rappellent qu’elle n’a pas été aussi soudaine : il y eut des essais, des échecs, la question de l’origine des capitaux, des transferts de techniques d’un empire à l’autre. Certains travaux montrent aussi que les capitaux nécessaires au démarrage du sucre barbadien dans les années 1640 venaient principalement des investissements, du crédit et des réseaux commerciaux des marchands anglais de Londres, plutôt que du modèle néerlandais souvent élevé au rang de mythe.

Pourquoi la plantation devient-elle alors une institution centrale de toute l’économie atlantique ?

Parce qu’elle lie la terre, les travailleurs, les machines, le temps et les marchés d’exportation en un dispositif particulièrement propice à la tenue des comptes et au prélèvement.

Une sucrerie ne se réduit pas à un champ de cannes. C’est une suite d’opérations emboîtées. Le moulin presse la canne ; le jus gagne la salle de cuisson et passe dans une succession de chaudières de cuivre. On y ajoute de la chaux et des cendres végétales, on le clarifie, on le fait bouillir, on le concentre. Il rejoint ensuite le local de cristallisation, où le sucre se solidifie tandis que la mélasse s’égoutte. Chaque étape est confiée à des surveillants spécialisés et à des ouvriers qualifiés.

La canne impose une contrainte particulière. Une fois coupée, elle doit être pressée au plus vite, sous peine de se gâter. Toute la sucrerie doit donc fonctionner sans interruption, jour et nuit, à une cadence qui ne se négocie pas.

Cette cadence est celle de la canne, non celle des hommes. Dès que commence la coupe, broyage, ébullition et cristallisation doivent se succéder sans rupture. Qu’un seul maillon s’arrête, et le travail accompli en amont est perdu. L’horaire de la plantation ne dépend donc ni du lever et du coucher du soleil, ni des forces humaines. Il dépend des propriétés chimiques d’une plante et de la capacité de production d’un équipement. Placés dans ce rythme, les hommes n’ont plus qu’à le suivre. La manière dont les usines régleront plus tard les vies sur la marche des machines a déjà ici une première forme, dans des conditions bien plus cruelles encore.

La place des hommes dans ce rythme ne laisse guère de doute.

Vers 1690, à la Barbade, le coût en capital d’une plantation sucrière de cent acres, dotée de cinquante Africains réduits en esclavage et de sept travailleurs sous contrat, est estimé à trois mille six cent vingt livres sterling.

Ce n’est pas le montant qui saisit le plus. C’est ce qu’il réunit.

Les terres, le moulin, les chaudières de cuivre, le bétail, les logements et ces cinquante personnes figurent ensemble dans un même compte d’investissement.

Tout tient dans ces mots : la même colonne. Y entrer signifie devenir comparable aux autres éléments. Vaut-il mieux acheter dix personnes de plus ou ajouter deux chaudières de cuivre ? Une portion de canal rapportera-t-elle plus vite qu’un surveillant supplémentaire ? Dès que des êtres humains et des objets se trouvent couchés sur le même tableau, les décisions concernant les premiers commencent à suivre la logique des seconds. Pour que ce mécanisme opère, une intention malveillante n’est pas nécessaire. Il suffit que quelqu’un s’applique sérieusement à faire le compte.

À ce stade, l’homme n’est plus seulement une force de travail que l’on pousse vers une mine d’argent. Il est un poste de capital dans le livre, un objet d’assurance, un bien que l’on peut donner en garantie, une source de revenus futurs.

Chacun de ces statuts va plus loin que celui de travailleur. La force de travail désigne encore ce qu’un homme fait. Le poste de capital, le gage, l’objet assuré et la source de revenus désignent cet homme lui-même. On ne se contente plus de l’employer : on le possède. Il n’est plus seulement celui qui travaille. Inscrit comme un stock dans le livre, il peut être évalué, amorti, cédé, servir de garantie à un emprunt avant même d’avoir commencé à travailler.

Les deux forces déjà rencontrées coexistent ici encore. Le sucre est une marchandise d’exportation normalisée, dont on peut comparer le prix à Londres, à Amsterdam et à Bridgetown. La plantation réclame des stocks calculables, du crédit, des dates d’expédition et des assurances. Mais qu’est-ce qui la fait fonctionner de l’intérieur ? Les surveillants, les gérants, le pouvoir de punir du propriétaire, les tribunaux coloniaux, le crédit des marchands et leurs relations entretenues dans la durée.

Une étude souligne même que les marchands anglais finançant le sucre barbadien au milieu du XVIIe siècle disposaient souvent de relations fiables dans des branches précises du commerce, tout en pouvant détenir, par exemple, un poste d’administrateur de la Compagnie des Indes orientales.

Plus le monde atlantique progresse vers des prix anonymes et des exportations normalisées, plus il dépend de personnes identifiables, capables de se porter garantes, de prêter, de soutenir un procès et de mobiliser des appuis politiques.

VIII. D’abord dénombrés, puis mis à prix

Plaçons ces trois dispositifs côte à côte. Une ligne se dessine.

Thomas Mun a donné à l’État un livre dont il peut arrêter les comptes. Pour que le solde de fin d’année soit positif, il faut faire entrer de l’argent. Pour que l’argent entre, il faut que des hommes l’extraient. Pour qu’ils l’extraient, il faut une méthode capable de transformer des êtres vivants, dispersés dans des vallées et des villages où ils mènent chacun leur existence, en un effectif que l’on répartit par province, par proportion, par tour de service.

La mita prend ainsi sa place : treize à seize pour cent, treize mille trois cent quarante hommes, plus de quarante mille personnes sur des routes si pleines que le royaume entier semble se déplacer.

Premier temps : les personnes sont quantifiées par l’administration.

Dans ce système, un homme devient d’abord une unité du contingent dû par une province. Il n’a pas encore de prix. Il est déjà entré dans le nombre.

À l’autre bout de l’Atlantique, le second temps s’est accompli.

Cent acres, cinquante personnes réduites en esclavage, sept travailleurs sous contrat, trois mille six cent vingt livres sterling. Avec les chaudières de cuivre, le bétail et les maisons, les hommes entrent dans la même colonne.

Second temps : le calcul économique attribue un prix aux personnes.

Plus d’un siècle, tout un océan séparent le dénombrement de la mise à prix. Les deux gestes vont pourtant dans la même direction.

Ce qui pousse dans cette direction n’est pas la malveillance de quelqu’un, ni même, principalement, une erreur théorique. C’est quelque chose de plus simple. Un État fait de l’accumulation d’une même chose son objectif. Pour en accumuler davantage, il doit rendre le processus calculable, administrable et contrôlable. Ce qui peut entrer dans le calcul est conservé, renforcé, multiplié. Ce qui n’y entre pas est contourné, aplati, écarté comme un obstacle.

Aucune étape de cette chaîne n’exige, pour fonctionner, la présence d’un homme animé de mauvaises intentions. Pour obtenir un excédent, il faut de l’argent ; pour avoir de l’argent, de la production ; pour produire, des travailleurs disponibles de façon régulière ; pour assurer leur présence, une méthode qui affecte les hommes selon des nombres. Chaque étape se présente comme la conséquence raisonnable de la précédente. Au terme du parcours, une personne n’est plus qu’une unité du contingent provincial. Des conséquences terribles peuvent naître, sans intention malveillante particulière, d’une succession de déductions qui paraissent raisonnables chacune de leur côté. Il suffit que, du début à la fin, aucune n’ait à répondre à cette question : qui est celui que l’on compte ?

Dans les chapitres précédents, la mesure se heurtait à ce qu’elle ne pouvait atteindre, à ce qu’elle ne devait pas mesurer, ou comptait sans toucher à l’essentiel. À l’époque des grandes navigations, elle accomplit quelque chose de plus radical : elle réorganise le monde à son image.

Le rythme de vie des communautés doit s’accorder aux roulements de la mine ; une existence entière, à la durée nécessaire pour rentabiliser un investissement ; la structure démographique de tout un haut plateau, au solde annuel d’une couronne européenne.

Ce n’est pas le monde qui refuse d’entrer dans le compte. C’est le compte qui se met à transformer le monde pour l’y faire entrer plus facilement.

La construction franchit une étape, et cette étape est dangereuse. Dans les chapitres précédents, son rapport au reste demeurait plutôt passif : elle mesurait, ce qu’elle ne parvenait pas à mesurer demeurait au-dehors. Elle dispose maintenant d’une force nouvelle. Elle peut d’abord tailler le monde à la forme qu’elle sait mesurer, puis appliquer sa mesure. Plus ce façonnage réussit, plus ce qui échappe au compte paraît inexistant : tout ce qui n’avait pas la bonne forme a déjà été retranché au cours de l’opération.

Pourtant, rien de ce qui déborde n’a disparu.

À Potosí, ce sont les trocs sur la place de la coca, les ventes de minerai à l’écart des circuits officiels près des portes de la ville, les fuites devant la corvée, les remplacements, les accidents dans les mines, les familles dispersées. Dans les compagnies, ce sont les intérêts particuliers des administrateurs qu’on ne parvient jamais à concilier, les accusations de fraude, les disputes sans fin, les privilèges qui ne tiennent que par les relations, les faveurs et les prêts. Dans les plantations, ce sont les infirmités, la mort et tout ce qui n’apparaîtra jamais sur un bordereau de marchandises.

Et ce qui se laisse le moins facilement réduire à un compte reste l’être humain.

Il a été inscrit sur la liste, porté au compte de capital, ramené au contingent annuel à fournir et au rendement attendu de chaque acre. Une part de lui demeure pourtant hors du livre. Elle se tient dans ceux qui ont parcouru des centaines de li sur les routes avec leurs femmes et leurs enfants, dans ceux qui se sont enfuis, dans ceux qui ne sont pas revenus, jusque dans les absences que l’on distingue encore, quatre cents ans plus tard, dans la répartition des noms de famille.

Rien de tout cela ne peut entrer au débit. Rien ne peut entrer au crédit.

Cela demeure là.

Et si ces choses restent visibles, c’est souvent grâce à tout autre chose que les comptes : une lettre qui se plaint du prix des vivres, un récit de routes encombrées de monde, une répartition de noms de famille établie quatre siècles plus tard. Aucun de ces documents n’a été laissé pour tenir une comptabilité. La construction conserve la part qu’elle sait calculer. Le reste laisse des traces éparses, sans ordre d’ensemble, qu’on ne parvient pourtant jamais à effacer.

L’étape suivante ira plus loin encore. À Potosí, des hommes sont réquisitionnés selon une proportion pour extraire de l’argent. Sur les plantations, ils deviennent un poste du compte de capital. Mais il existe encore une autre opération : faire de la personne elle-même la marchandise que l’on transporte, que l’on achète, que l’on vend et que l’on dénombre ; la faire passer d’une rive de l’océan à l’autre et l’inscrire, navire après navire, sur les manifestes de cargaison.

La suite de cette série lui consacrera un chapitre à part entière.

Le compte ne tombe toujours pas juste. Et l’on continue d’écrire.

Réécriture française indépendante fondée sur l’argumentation et les sources de l’original chinois, avec une composition pensée pour le lectorat francophone. 中文・English