Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau–Construct · Économie
Essai 10 sur 23

Dixième chapitre · La révolution marginaliste : la valeur entre dans la conscience ; lorsqu’elle en ressort, elle est déjà un nombre

Jevons, Menger et Walras ont situé la valeur dans l’utilité de la dernière unité ; en traduisant les préférences subjectives en prix comparables, ils ont résolu d’anciennes énigmes et ouvert celle de la mesure intérieure.

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I. Le court mémoire de Cambridge

À l’automne 1862, l’Association britannique pour l’avancement des sciences tient son congrès annuel à Cambridge. La section d’économie et de statistique reçoit un très court mémoire, intitulé Esquisse d’une théorie mathématique générale de l’économie politique. Son auteur a vingt-sept ans. Il s’appelle Jevons et enseigne alors dans un établissement londonien. Le mémoire est inscrit au programme, puis lu devant l’assemblée. Ensuite, rien ne se passe.

Un résumé paraît l’année suivante. Il faut attendre 1866 pour que le texte soit publié intégralement. Pendant près de dix ans, presque personne ne le cite. Son auteur rappellera plus tard qu’il avait déjà tracé, dix ans auparavant, toutes les grandes lignes de ce court mémoire.

Ce silence n’a rien d’étonnant à l’époque. Durant ces décennies, l’économiste le plus écouté du monde anglophone est Mill. Dans ses Principes d’économie politique, il a écrit une phrase d’une belle assurance : sur les lois de la valeur, les auteurs à venir n’ont plus rien à éclaircir. Qu’une autorité de premier plan déclare une question épuisée, l’histoire des savoirs en offre bien des exemples. Il est plus rare que quelqu’un retourne voir si elle a raison.

Neuf ans plus tard, en 1871, Jevons publie sa Théorie de l’économie politique. Dès la préface, il s’en prend à la phrase de Mill : nos conceptions de la valeur, écrit-il, sont bien loin d’être parfaites et définitives. La même année, à Vienne, un homme termine un petit livre pour obtenir le droit d’enseigner à l’université. Le livre s’intitule Principes d’économie politique, l’auteur s’appelle Menger. Il ne connaît pas Jevons ; Jevons ne le connaît pas davantage. Deux ans encore passent. En août 1873, devant l’Académie des sciences morales et politiques, à Paris, un Français qui vient d’obtenir une chaire d’économie à Lausanne présente, en deux séances, un mémoire sur la théorie mathématique de l’échange. Il s’appelle Walras. Lui non plus ne connaît les deux autres.

Les manuels feront de 1871 l’an I de la révolution marginaliste, et de ces trois hommes les auteurs d’une découverte commune. Les deux formules demandent à être nuancées. Un courant de recherche insiste : il s’agissait d’un processus, non d’un événement. Aucune cassure nette ne séparait l’ancien du nouveau ; les anciennes idées n’ont jamais été abandonnées en bloc. Ce qu’il faut expliquer, ce serait moins l’origine de ce mouvement que la lenteur de sa victoire. D’autres travaux vont plus loin : réunir les trois hommes sous une même appellation masque précisément les différences les plus importantes entre eux.

Qu’on parle de révolution ou de glissement, une chose s’est pourtant accomplie au cours de ces vingt années, et de manière très profonde. L’économie a redéfini les questions dont elle entendait s’occuper. À la vieille question « combien cela vaut-il ? », elle a substitué de plus en plus complètement celle-ci : « dans une situation de rareté, selon quel rapport la dernière unité s’échange-t-elle ? » Et elle a retiré, une à une, de la liste de ses questions centrales, toutes ces choses jusque-là attachées au mot valeur : le travail, les coûts, la position de classe, les règles des institutions, la justice de la répartition.

Dans les chapitres précédents, la construction accomplissait toujours le même geste : soumettre de force des choses sans commune mesure à un même instrument de mesure et de calcul, pour pouvoir solder les comptes. Mais elle ne cherchait jamais à justifier ce geste. Les tablettes des temples n’expliquaient pas pourquoi un être humain pouvait être inscrit comme un nombre. Les pièces lydiennes n’expliquaient pas pourquoi leur titre pouvait demeurer opaque. La partie double n’expliquait pas pourquoi certaines colonnes n’avaient pas à être examinées de trop près. Les livres des plantations expliquaient moins encore pourquoi une personne pouvait figurer sur la même ligne qu’une terre. Ils le faisaient, voilà tout.

Chaque compression laissait derrière elle quelque chose qui ne pouvait entrer. Depuis neuf chapitres, nous appelons cela le reste. Ce n’est ni une erreur ni la part d’un travail encore inachevé. C’est ce que l’instrument de mesure, par sa nature même, ne peut entièrement éclairer. Le reste prend chaque fois une autre forme : une vieille dette dont personne ne parvient à faire le compte, une colonne mesurée avec une précision extrême mais que nul ne veut regarder de près, une autre mesure que le marché garde secrètement en réserve. Et, pour s’en accommoder, la construction trouve des moyens toujours moins coûteux.

Dans les années 1870, pour la première fois, le geste de compression se présente muni de raisons. On le démontre, on en fait des livres, on s’en sert pour obtenir des chaires ; cette démonstration apporte à la discipline du prestige. L’un affirme publiquement que l’économie traite partout de quantités et qu’elle est donc, par son contenu même, une science mathématique. Un autre affirme que la valeur d’échange est une grandeur mesurable et que ce qui se mesure doit être confié aux mathématiques. Pour la première fois, la construction plaide sa propre cause. Pour la première fois aussi, elle laisse un plaidoyer que l’on pourra reprendre, phrase par phrase.

Une défense mise par écrit devient une pièce à laquelle on peut confronter les actes. Les lecteurs à venir pourront la prendre en main et demander : selon vos propres critères, pourquoi ne rien inscrire dans cette colonne ? Pourquoi ne pas compter ce poste-là ? Nous l’avons dit au neuvième chapitre : la construction peut décider de ce qu’une génération lira, mais pas de ce qu’on lira pour toujours. Ici, elle va plus loin encore. Elle conserve dans ses archives ce qu’elle a retranché, et les raisons pour lesquelles elle l’a retranché.

II. La dernière unité

Ce que veut faire Jevons tient dans sa phrase la plus célèbre : la valeur dépend entièrement de l’utilité.

Chez lui, l’utilité n’est pas un mot vague. Elle désigne la capacité d’une chose à satisfaire un désir, capacité qui diminue à mesure que la quantité augmente. Le premier verre d’eau sauve une vie, le dixième sert à arroser les fleurs, le centième ne fait plus qu’une flaque. Ce qui importe n’est pas l’utilité de l’eau prise dans son ensemble. C’est la valeur d’un verre supplémentaire, une fois qu’on possède déjà toute cette eau. Jevons donne un nom à cet endroit du raisonnement : le degré final d’utilité, autrement dit l’utilité de la dernière portion. La marge, au fond, se trouve là. On ne demande pas ce que représente le total, mais ce qui se passe lorsqu’on ajoute ou retire la toute dernière part.

Dès que l’on se place à cet endroit, une difficulté qui occupait l’économie classique depuis près d’un siècle commence à se dénouer. L’eau est bien plus utile que le diamant, et pourtant bien moins chère. Les anciennes explications qui rattachaient la valeur à l’utilité ne parvenaient pas à rendre compte de ce paradoxe. Avec la dernière unité, tout s’éclaire : l’eau est si abondante qu’on en trouve partout, et le dernier verre ne pèse guère ; le diamant est rare, et le dernier diamant pèse encore très lourd. Le prix ne reflète jamais l’utilité totale, mais celle de la dernière portion.

Il y a là un véritable éclaircissement. Au troisième chapitre, nous disions que la mesure ne fabrique pas le reste : elle le rend visible. Ce que révèle cette nouvelle mesure, la marge, n’est pas moins réel. Pour la première fois, on voit clairement qu’une même chose prend un poids tout différent selon la quantité qu’on en possède, et que ce qui s’échange sur le marché est toujours la dernière portion. Certains n’ont voulu voir dans ce tournant qu’un changement de vocabulaire. Il suffit de lui soumettre la vieille question de l’eau et du diamant : là où l’ancienne explication restait sans réponse, la nouvelle répond en une phrase.

Mais Jevons ajoute aussitôt une seconde idée, plus révélatrice de la nature du tournant que la formule elle-même. Il ne déclare pas que le travail n’a aucun rapport avec la valeur. Il dit qu’il ne l’influence qu’indirectement : le travail agit sur les coûts de production, les coûts sur l’offre, l’offre sur la quantité disponible, et cette quantité sur l’utilité de la dernière unité. Les batailles que plusieurs générations d’économistes classiques avaient livrées autour du travail et des coûts ne sont pas déclarées erronées. Elles descendent d’un étage. Ce qui déterminait directement la valeur devient un facteur de second rang, qui n’agit plus que par l’intermédiaire de l’offre.

Le geste est d’une netteté qui mérite qu’on s’y arrête. La construction ne réfute pas ses adversaires. Elle déplace le lieu de la question. Auparavant, on demandait : qu’y a-t-il dans cet objet ? Combien de travail y est incorporé ? Que signifie-t-il dans la société ? On demande désormais : dans une situation de rareté, à la dernière unité, selon quel rapport s’échange-t-il contre un autre ? À la première question, les réponses se croisaient sans se rejoindre : l’un disait le travail, l’autre le coût, un troisième le besoin, un quatrième l’usage. Sans unité commune, personne ne pouvait convaincre personne. À la seconde, toutes les choses peuvent répondre depuis le même endroit, par un nombre de même nature. Ce nombre est le prix.

Le bénéfice du déplacement est immédiat. Tout ce qui peut répondre depuis cet endroit entre dans une même langue. On peut additionner, comparer, tracer sur un même graphique, inscrire dans un système d’équations. Le coût est tout aussi immédiat, mais il n’est salué par aucun applaudissement : ce qui ne peut répondre depuis cet endroit cesse de compter comme question.

Énoncée trop vite, cette phrase risque de passer inaperçue. Elle ne signifie pas qu’on a dénoncé de faux problèmes, ni que quelqu’un a interdit de poursuivre l’enquête. Elle signifie que ceux qui la poursuivent ne sont plus payés par cette discipline, ne publient plus dans ses revues, n’enseignent plus dans ses salles de cours. Les questions sont toujours là. Ceux qui les posent sont allés ailleurs.

Jevons sait très bien ce qu’il veut. Il répète que l’économie doit traiter les variations comme la statique traite les quantités infinitésimales ; il compare l’échange à l’équilibre d’un levier. Il veut un calcul différentiel et intégral du plaisir et de la peine. Cette ambition a une histoire. Depuis plusieurs décennies, la tradition de Bentham traite déjà les plaisirs et les peines comme des grandeurs calculables. Un auteur britannique, un demi-siècle avant Jevons, avait aussi formulé un renversement qu’il a retenu : ce n’est pas le travail qui donne de la valeur aux choses ; c’est leur valeur qui fait qu’il vaut la peine de travailler pour les obtenir. La chaîne des causes avait déjà été retournée. Jevons lui donne ses mathématiques.

Donner des mathématiques à une idée ne consiste pas seulement à l’écrire autrement. Elles accomplissent ici une tâche très précise : elles exigent de chaque concept qu’il fournisse son unité. Le concept incapable de le faire n’entre pas dans l’équation ; faute d’entrer dans l’équation, il n’entre pas dans la démonstration ; faute d’entrer dans la démonstration, il s’efface peu à peu du corps de la discipline. Ce tamis ne cessera plus de servir. Ses mailles iront en se resserrant.

III. L’eau de la source

La même année, à Vienne, Menger travaille à quelque chose qui paraît tout différent. Il ne se sert pas des mathématiques. Pas une formule. Ce qu’il veut défaire se situe plus en profondeur que ce à quoi s’attaque Jevons.

Sa proposition centrale tient en une phrase : la valeur n’est ni une propriété des choses ni une réalité qui existerait par elle-même. Elle est le jugement qu’une personne porte sur l’importance d’une chose pour sa vie et son bien-être. Menger pousse l’idée jusqu’au bout et écrit la phrase la plus tranchante de tout ce tournant : la valeur n’existe donc pas en dehors de la conscience humaine.

Les récits ultérieurs émoussent souvent cette phrase. On a pris l’habitude de voir en Menger l’un de ceux qui ont remplacé le travail par l’utilité. Mais ce qu’il démolit dépasse de beaucoup la théorie de la valeur-travail. Il récuse l’idée que la valeur serait attachée objectivement à une chose, comme sa longueur ou son poids, et n’attendrait plus que d’être mesurée.

Ce premier pas va en réalité à rebours de la direction que prendra ensuite le mouvement. Le mouvement cherche le mesurable. Menger commence par dire que l’essentiel ne se trouve pas là où l’on peut mesurer. Il ne dit pas qu’on ne peut parler de la valeur. Il dit qu’on ne la lit pas du côté de l’objet : elle naît du côté du jugement. Et celui qui juge est toujours une personne précise.

Ses exemples sont simples, presque délibérément simples. L’air est utile, mais n’a pas de valeur, parce qu’il est partout. L’eau de la source est utile, mais n’a pas de valeur tant que la source continue de couler. Le bois d’une forêt vierge est utile, mais n’a pas de valeur, parce qu’on ne viendrait pas à bout de ses arbres. Que les conditions de l’offre changent, pourtant, que la source perde la moitié de son débit ou que la forêt soit défrichée, et la valeur apparaît soudain. Elle apparaît dans la même chose, sans que cette chose ait elle-même changé en quoi que ce soit.

La force de ces exemples tient à ce qu’ils séparent les causes. Être utile et avoir de la valeur sont deux choses différentes. Du degré d’utilité d’un bien, on ne peut déduire sa valeur. Entre les deux se trouve un passage obligé : y en a-t-il assez pour les besoins humains ? S’il y en a assez, il peut être aussi utile qu’on voudra sans valoir un sou. S’il n’y en a plus assez, le jugement change aussitôt. Ce sont les hommes qui changent, pas la chose. La valeur n’est donc jamais la propriété d’un objet. Elle est la lecture, à un instant donné, d’une relation entre une personne et une quantité de biens.

Menger réserve même un développement particulier à ce qu’il appelle la valeur imaginaire. Les hommes peuvent se tromper sur leurs besoins, comme sur le lien de cause à effet entre une chose et leur bien-être. Ils attribuent alors de la valeur à ce qui ne peut réellement les aider. Un remède inefficace passe pour efficace, une parure inutile pour utile ; une époque entière peut se tromper sur un même objet. Menger n’écarte pas ces cas comme des exceptions. Il les inscrit dans le concept même de valeur : la valeur est un jugement, et un jugement peut être faux.

Cette possibilité de se tromper sera très difficile à loger dans l’économie qui viendra ensuite. Une théorie cherchant à calculer l’équilibre a besoin de jugements stables, cohérents et, de préférence, justes. Sans cela, on ne sait plus très bien ce qu’on a calculé. En faisant entrer l’erreur possible dans sa définition, Menger laisse une fissure dans les fondations. Le plus souvent, ses successeurs la contourneront : on supposera les jugements justes, ou les erreurs assez nombreuses pour se compenser. La fissure n’a pas été comblée. On l’a enjambée.

Il se produit alors quelque chose de singulier. Le geste le plus radical de ce tournant consiste à faire passer la valeur tout entière à l’intérieur du sujet. Elle n’est ni dans l’objet, ni dans le travail social moyen, ni dans un lieu quelconque que l’on pourrait mesurer du dehors. Elle est dans la conscience de la personne qui juge.

Or le geste suivant de la discipline consiste précisément à demander à cet intérieur de livrer un nombre. Ce qui est entré dans la conscience doit en ressortir sous la forme d’un prix pour trouver place dans les équations, les graphiques, le corps même du savoir économique. La part qui peut fournir un nombre demeure. Celle qui ne le peut pas ne compte plus.

Le reste prend ainsi une nouvelle forme. Il n’est ni ce qu’on a omis de mesurer, ni ce qu’on a mesuré sans vouloir le regarder. On l’a transporté dans un lieu où seule la personne elle-même est présente, puis on a exigé qu’il fournisse, depuis ce lieu, un nombre lisible par tous. La part qui ne peut le fournir ne s’est pas retirée. Elle est toujours au même endroit. Simplement, elle ne figure plus dans les comptes.

Menger appartient lui-même à la révolution. Et pourtant, dès son premier jour, il inscrit dans l’un de ses textes fondateurs une phrase qui pourra l’embarrasser. Il n’en poursuivra pas toutes les conséquences. Dans les décennies suivantes, peu de lecteurs le feront à sa place. Mais la phrase demeure intacte dans le livre. Il suffit de l’ouvrir pour la voir.

IV. Un cheval

C’est lorsqu’il explique comment se forment les prix que Menger ressemble le moins à un révolutionnaire.

Il propose un exemple qui deviendra célèbre. A possède un cheval. Pour lui, ce cheval ne vaut que dix boisseaux de grain ; en deçà, il vaut mieux garder le cheval. B vient de faire une belle récolte. Ses greniers sont pleins, et il est prêt à donner jusqu’à quatre-vingts boisseaux pour obtenir un cheval. Au-delà, l’opération ne l’intéresse plus. L’échange peut-il avoir lieu ? Oui. Où le prix se fixera-t-il ? Quelque part entre dix et quatre-vingts boisseaux. Où exactement ? Menger dit qu’il ne peut le savoir. Il ne pense pas non plus que l’économie doive feindre de le pouvoir.

La phrase qu’il ajoute importe davantage encore : tant que les évaluations des deux parties restent écartées en sens opposés, même un prix tout proche de l’une des extrémités de l’intervalle laisse l’échange avantageux pour chacune. Il ne perd donc pas son caractère économique. Autrement dit, une vente « injuste » et une vente « juste » ne présentent, dans sa théorie, aucune différence de forme. La différence tient seulement à la part de l’intervalle que chacun parvient à s’approprier.

Menger ne s’en défend pas et ne s’en excuse pas. Il le consigne. Ce simple constat dit déjà quelque chose : dans la nouvelle manière de poser la question, il n’existe pas de place pour demander si le prix est juste. On ne répond ni que tous les prix sont justes, ni qu’ils sont tous injustes. La question n’est tout simplement pas posée. Pour faire disparaître une question de la façon la plus complète, il n’est pas nécessaire de la réfuter. Il suffit qu’aucune colonne ne permette plus de l’inscrire.

Qu’est-ce qui peut alors resserrer l’intervalle ? La concurrence. Qu’un autre acheteur de cheval se présente et propose davantage que le prix plancher de B : celui-ci ne peut plus espérer conclure tout près des dix boisseaux. L’intervalle se resserre, mais reste un intervalle. Pour le réduire à un point, il faut une infinité de concurrents, des évaluations qui se rejoignent en une ligne continue, la présence simultanée de tous et une information symétrique. C’est un cas limite de la théorie, pas l’état ordinaire du marché.

Il vaut la peine d’énumérer ces conditions une à une, car les manuels ultérieurs les prennent souvent pour toile de fond sans le dire : des acheteurs et des vendeurs si nombreux qu’aucun ne peut influencer le prix ; tous présents au même moment ; chacun connaissant l’offre de tous les autres ; des marchandises homogènes ; aucune dépense pour entrer sur le marché ou en sortir. Il faut réunir tout cela pour que l’intervalle se referme sur un point. Qu’une condition manque, et le point se déploie à nouveau en intervalle. Dans le monde réel, presque aucun marché ne les réunit toutes.

Certains travaux voient donc en Menger le plus rétif des trois hommes. Il n’emploie pas les mathématiques, ne se passionne pas pour la recherche des extrema, refuse de faire du prix une fonction déterminée. Il souligne au contraire les discontinuités, l’incertitude, les marchandages dont le prix fait l’objet. Si l’on définit la révolution comme une réduction de toutes choses à des conditions marginales calculables, Menger y participe tout en gardant un pied au-dehors.

Un écho nous parvient ici de près de six siècles auparavant. Le quatrième chapitre racontait le long débat des scolastiques sur le juste prix. Il débouchait sur cette conclusion : le juste prix n’est pas un point, mais une fourchette ; pour une même marchandise, sur un même marché, plusieurs prix peuvent rester dans les limites du juste. La conclusion venait du côté de la morale : le vendeur ne devait pas faire entrer la détresse de l’acheteur dans son prix. Menger arrive par le versant opposé. Pour lui, les évaluations sont nécessairement dispersées entre des personnes précises. Il aboutit pourtant à la même forme : le prix est d’abord un intervalle, pas un point.

Une fois par la morale, une fois par le marchandage, on arrive à la même conclusion : il n’y a pas de point unique. Or c’est précisément un point que veut la construction. Un intervalle n’entre pas dans une équation, ne s’additionne pas à d’autres intervalles, ne livre pas une solution sur un graphique. Réduire l’intervalle à un point est la condition technique qui permet à cette discipline de se constituer.

L’exemple de Menger montre déjà ce que coûte cette réduction. Si l’intervalle est un intervalle, c’est parce qu’il dépend de ceux qui sont là, de ceux qui ont des concurrents, de celui qui est le plus pressé de conclure, de celui qui peut attendre, de celui qui s’est trompé. Il faut effacer tout cela, trait après trait, pour ne conserver qu’un prix. Au sixième chapitre, nous avons vu que les jiaozi ne tenaient que parce que quelqu’un, derrière la feuille, acceptait d’en répondre. Ici, le mouvement s’inverse : pour que le prix se referme sur un point, il faut effacer, une à une, les personnes qui se tiennent devant la feuille. La mesure anonyme ne naît pas anonyme. On la rend telle.

Rendre la mesure anonyme a un coût. Il se paie au moment de la vente, pas dans la théorie. Tant que l’intervalle existe, on demande un peu plus à celui qui est pressé, un peu moins à celui qui peut attendre, et jusqu’au prix le plus élevé de l’intervalle à celui qui est seul, sans recours. C’est ce dernier cas que les scolastiques du quatrième chapitre voulaient empêcher : la détresse de l’acheteur ne doit pas entrer dans le prix du vendeur. Une fois l’intervalle réduit à un point, cette interdiction ne trouve plus de prise. La théorie ne contient plus d’intervalle dont quelqu’un pourrait s’emparer.

V. Vingt-quatre francs

Walras va le plus loin.

Il n’arrive pas là par le même chemin que les deux autres. Il a été journaliste, a fait des affaires, fondé une banque coopérative et une revue, Le Travail. La banque et la revue ont toutes deux sombré en 1868. En 1870, il obtient une chaire d’économie à Lausanne. Les huit années suivantes seront les plus fécondes de sa vie.

Il ne part pas non plus, comme les deux autres, du jugement d’un individu sur une chose. Il part de l’ensemble. Il n’y a pas un marché, mais plusieurs, et ils sont liés : le prix du blé agit sur celui du pain, le pain sur les salaires, les salaires sur tout le reste. Comment tous ces prix qui se commandent les uns les autres peuvent-ils être déterminés simultanément ? Voilà sa question. Des chercheurs qui ont classé ses manuscrits ont ensuite relevé un fait dont le récit habituel inverse souvent le sens : Walras n’est pas monté, degré après degré, de l’utilité marginale à l’équilibre général. Il a d’abord construit, pendant plus de dix ans, le cadre de ces marchés interdépendants. C’est plus tard qu’il y a introduit la rareté, notion voisine de l’utilité marginale, afin d’ajouter un lien de causalité à la détermination des prix.

Dans son livre, une phrase vient très naturellement : l’hectolitre de blé vaut vingt-quatre francs. Une telle phrase décrit, dit-il, à la fois un fait naturel et un fait mathématique. On peut donc faire de la théorie de la valeur d’échange une science à la fois physique et mathématique. Le prix cesse alors de s’expliquer comme l’accord des volontés d’un acheteur et d’un vendeur. Il devient le résultat objectif du jeu conjoint de la rareté, de l’offre et de la demande. Deux chercheurs qui ont étudié le système de Walras emploient, pour décrire ce marché, une expression : des forces aveugles et impersonnelles.

Puis vient cette phrase. Walras définit en substance le marché de concurrence parfaite de la manière suivante : si l’échange y est correct, ce n’est pas parce que chacun reçoit ce qui lui est dû. C’est parce que tous les détenteurs peuvent acheter et vendre, sur l’ensemble du marché, selon le même rapport d’échange, et obtenir ainsi la satisfaction maximale de leurs désirs.

Il faudrait lire cette phrase deux fois, mot à mot. Une substitution s’y accomplit, de la main même du fondateur, sans la moindre dissimulation. « Ce qui est dû » disparaît ; « le même rapport d’échange » prend sa place. Ce qui est dû regarde du côté de la personne : qui est-elle, qu’a-t-elle fait, que mérite-t-elle ? Le même rapport d’échange regarde du côté de la mesure : chacun peut-il, sur ce marché, échanger au même prix que les autres ? La théorie tout entière change de définition du mot « correct ». Elle passe de la première à la seconde.

Substituer n’est pas nier, et la différence importe. La négation laisse une controverse ; la controverse laisse des traces ; les traces maintiennent dans le champ du regard ce que l’on a nié. La substitution ne laisse rien de tel. Le mot initial disparaît simplement du texte. La phrase reste complète, reste fluide, paraît toujours parler de la même chose.

Cette substitution tranche dans deux directions à la fois. Et, des deux côtés, ce qu’elle tranche oppose une résistance réelle.

D’un côté, il y a le dû. Demander ce qu’une personne mérite, c’est toucher à la dignité, à la justice, à la question de savoir si elle est traitée comme une fin. Tout cela est déplacé hors du champ. On ne l’a pas réfuté. On a mis un autre mot à sa place.

De l’autre, il y a le statut. Un prix selon la lignée, un autre selon l’origine, un troisième selon la croyance : l’Europe a vécu plus d’un millénaire avec ces distinctions. Affirmer qu’un même rapport d’échange vaut sur tout le marché, c’est aussi leur porter un coup de marteau. Le marché ne demande pas qui vous êtes, mais combien vous offrez. Au quatrième chapitre, les scolastiques voulaient rattacher le prix à la valeur, et leurs raisons étaient bonnes. Mais, dans d’autres mains, ce lien restait une corde : il pouvait aussi attacher un homme à un prix fixé par sa naissance. L’anonymat a sa cruauté. Il a aussi sa puissance de libération. Ce sont les deux faces d’une même phrase. On ne peut en raconter une seule.

Le système de Walras comporte pourtant une autre ouverture qu’il ne parvient pas lui-même à refermer. D’un côté, il affirme que la rareté est individuelle et subjective. De l’autre, il doit la faire entrer dans les équations, ce qui exige qu’on puisse en comparer les grandeurs et les additionner. Il ne peut démontrer que l’intensité du désir d’une personne se mesure comme une longueur ou une durée. Il suppose donc qu’elle le peut, puis poursuit son raisonnement. Un économiste le dira plus tard sans détour : Walras a simplement supposé cette possibilité, puis continué à dérouler ses mathématiques.

C’est la proposition du cinquième chapitre qui reparaît, cette fois à l’échelle d’une discipline. En enseignant la tenue des livres, Pacioli avait ménagé quelques ouvertures : ceci n’a pas besoin d’être inscrit, cela sera ajouté plus tard, telle affaire relève du secret. On pouvait donc fermer le compte, à condition de ne pas poser de questions. Ici, la condition prend une forme plus honorable : ce à quoi l’on ne saurait répondre, même en posant la question, on le suppose d’abord établi, puis on poursuit le calcul. Une hypothèse n’est pas une tromperie. Aucun savoir ne se construit sans hypothèses. Ce qui importe, c’est l’endroit où celle-ci se place : exactement à la jointure du subjectif et de l’objectif, sur le seuil qui mène de l’intérieur d’une personne au marché de tous.

Un autre détail, presque toujours absent des manuels, éclaire singulièrement l’ensemble. Pour calculer effectivement, dans ce marché parfaitement anonyme, un système de prix qui équilibre simultanément tous les marchés, il faut que quelqu’un annonce d’abord un prix. Il doit recueillir les quantités que chacun veut acheter ou vendre à ce prix, constater qu’elles ne coïncident pas, annoncer un autre prix, recommencer, tâtonner jusqu’à ce qu’elles coïncident. Celui qui annonce les prix ne figure dans aucune équation. Il n’a ni préférence, ni rareté, ni contrainte budgétaire. Il n’occupe aucune ligne. Sans lui, pourtant, le système d’équations ne peut être résolu. Un monde qui se dit gouverné par des forces aveugles et impersonnelles a besoin d’une personne précise, debout au milieu, pour crier les prix.

VI. Trois domaines

La coupure décisive, c’est Walras lui-même qui l’opère. Et il la dessine très nettement.

Il divise en trois le monde qu’il veut étudier. Premier domaine : la valeur d’échange, qui relève de l’économie pure et que ses équations doivent traiter. Deuxième domaine : l’industrie, qui relève de l’économie appliquée. Troisième domaine : la propriété, qui relève de l’économie sociale. C’est dans ce troisième domaine qu’il place les questions concernant, entre autres, la justice de la répartition.

Walras ne se tait donc pas sur la justice. Il en parle, simplement ailleurs. Il la transporte dans la pièce voisine, et laisse une trace du déménagement.

Cette trace a préservé, par la suite, la lucidité de bien des lecteurs. Une discipline une fois constituée, ceux qui viennent après n’en lisent souvent que les cours fondamentaux. Les quelques pages où le fondateur avait réparti les domaines leur échappent. De génération en génération, il devient alors facile de croire que, si l’économie pure ne parle pas de justice, c’est que la justice n’a rien à voir avec l’économie. Ce qui s’est réellement passé est plus précis : à une certaine date, quelqu’un, pour une raison de méthode bien déterminée, l’a placée dans un autre livre.

Un courant de recherche a décrit ce geste avec justesse : après le marginalisme, la répartition au sens néoclassique est traitée comme un prolongement de la théorie du prix des produits finals. La question classique de la répartition, liée aux formes institutionnelles et à l’organisation des règles, reste au-dehors de ce que la science pure estime pouvoir connaître. En termes plus directs : cette part de la « valeur » qui touche à la dignité, à la justice, au pouvoir, à la place occupée dans les institutions n’a pas disparu du monde. Elle a seulement cessé de relever du cœur de cette discipline.

Les choses laissées à la porte ont des noms. On peut en faire l’appel, un à un.

Les classes, le droit, les organisations, les coutumes, les politiques publiques. On ne nie pas leur existence. On considère qu’elles ne font pas partie des questions auxquelles la théorie des prix d’équilibre doit répondre.

Rien de tout cela n’a cessé d’agir. On modifie toujours les lois sur les fabriques, on dissout toujours les corporations, les terres changent toujours de mains, les droits de douane se disputent toujours au Parlement. Seulement, ces choses apparaissent désormais dans la discipline avec un autre statut. Elles ne sont plus ce qu’il faut expliquer : elles deviennent les conditions données. « Données » signifie qu’on ne demande ni d’où elles viennent, ni pourquoi elles sont telles, ni si elles changeront demain. On les introduit comme un nombre, et le calcul commence.

Il y a aussi le temps. Des chercheurs l’ont résumé ainsi : les nouvelles questions centrales sont la formation des prix et l’allocation des ressources. Or le cadre suppose donnée l’offre des facteurs de production. Toute une famille de questions se trouve donc mise de côté : comment la quantité et la qualité des ressources productives évoluent-elles au fil du temps ? L’économiste qui, comme nous l’avons vu au neuvième chapitre, avait donné de Smith une lecture appauvrie disait quelque chose de semblable en retraçant l’histoire de la théorie de l’utilité. Dans une direction, la théorie de Walras est plus générale que celle de la tradition ricardienne. Dans une autre, elle est plus étroite, parce qu’elle tient l’offre de travail pour donnée.

Il y a encore l’échange et le crédit inscrits dans des relations entre personnes. Le cheval de Menger nous l’a rappelé : un prix réel peut d’abord être un intervalle, qui dépend de ceux qui sont présents, de celui qui est pressé, de celui qui se trompe. Tout cela reste également à la porte.

Le geste de la construction est maintenant visible. Et il est d’une sorte encore inconnue dans les neuf chapitres précédents.

Au deuxième chapitre, devant la dette impossible à rembourser, un acte d’autorité supérieure venait du dehors desserrer la construction. Au quatrième, devant la contrainte morale qui refusait de céder, elle rebaptisait l’opération pour pouvoir la poursuivre. Au cinquième, devant les colonnes qu’elle mesurait avec précision sans vouloir les regarder de près, elle s’abstenait de poser des questions. Au septième, devant l’homme qu’elle ne pouvait ramener à une commune mesure, elle le réécrivait sous la forme d’un nombre à répartir dans les coûts.

Voici une cinquième méthode, la moins coûteuse de toutes : ne rien absorber, ne rien nier, ne rien rebaptiser. Déplacer simplement la frontière d’un cran vers l’intérieur et déclarer que ces choses ne relèvent pas de la discipline.

L’économie d’effort vient de ce qu’il n’est plus nécessaire d’affronter le reste. Les quatre méthodes précédentes reconnaissaient encore sa présence dans les comptes. Seule la manière de le traiter changeait. La cinquième ne le reconnaît plus dans les comptes. Et ce qui n’y figure pas ne peut, évidemment, les déséquilibrer.

Les comptes, à l’intérieur, tombent donc enfin juste. Ils sont irréprochables, puisque tous les postes susceptibles de les déséquilibrer ont quitté ce livre. La clôture est possible, à condition de placer de l’autre côté de la porte tout ce qui demeure sans réponse, puis de supposer qu’au-delà de cette porte il n’y a rien.

Pour prendre la mesure de cette phrase, il faut regarder sur quoi porte le tracé de la frontière. Dans les chapitres précédents, la construction agissait toujours sur quelque chose d’extérieur : une dette, une monnaie, un groupe humain, une terre. Ici, elle agit sur elle-même. Elle modifie son propre ressort. Une construction capable de déplacer ses frontières est beaucoup plus puissante que celle qui ne sait que comprimer plus fort. Elle n’a plus à lutter contre le reste : il lui suffit de le placer hors de sa compétence pour le ramener à zéro dans les comptes. Ce qui passe à zéro, c’est le reste inscrit au livre. Pas celui du monde.

Ce qui rend le geste si difficile à contester, c’est qu’il n’a rien d’hypocrite. Une fois la frontière tracée, tout ce qui demeure à l’intérieur devient réellement plus net, calculable, transmissible à la génération suivante. Le bénéfice est réel.

VII. La victoire tardive

Il faut dire ce bénéfice dans toute son ampleur. Sans cela, ce qui suit ne vaut rien.

L’explication par l’utilité marginale a une portée plus générale que les théories classiques de la valeur. Des économistes qui en ont retracé l’histoire le soulignent : elle peut traiter ce qui n’est pas reproductible, un tableau ancien, un emplacement, une pièce unique, autant de choses que les anciennes théories bâties sur les coûts de production avaient du mal à loger. Elle peut aussi expliquer les prix à court terme des biens reproductibles. Or le court terme est précisément le temps dans lequel les hommes font réellement leurs achats et leurs ventes. Walras va plus loin : il relie plusieurs marchés dans un système d’équations et cherche à montrer comment tous les prix relatifs peuvent s’établir simultanément. Pour la première fois, des langages semblables permettent de décrire les choix des consommateurs, les décisions des producteurs, la rémunération des facteurs et l’équilibre des marchés. Ce n’est pas peu de chose. C’est le moment où une discipline acquiert une grammaire commune.

Les bienfaits de cette grammaire nous parviennent encore aujourd’hui. La très grande majorité des discussions économiques que l’on peut lire, de quelque bord qu’elles viennent, parlent la langue élaborée par cette génération : marge, équilibre, allocation, élasticité, coût d’opportunité. Même ceux qui critiquent ce cadre doivent d’abord apprendre à s’y exprimer pour faire comprendre ce qu’ils lui reprochent.

La discipline y gagne aussi autre chose : du prestige. Les mathématiques donnent à l’économie une allure plus proche des sciences de la nature. Or la fin du XIXe siècle est précisément le moment où les savoirs se professionnalisent : associations, revues, chaires universitaires, programmes d’enseignement. Dans ces conditions, une langue formalisée se diffuse plus vite que toute autre. Elle se prête aux examens, à l’évaluation des travaux, au jugement sur la justesse d’un résultat.

La victoire vient pourtant lentement. Si lentement qu’il faut expliquer cette lenteur elle-même.

Les années 1870 ne voient aucun triomphe de la nouvelle doctrine. Des chercheurs insistent sur l’extrême lenteur de sa progression : il lui a fallu au moins une génération. Le court mémoire présenté par Jevons en 1862 suscite à peine d’intérêt pendant les neuf années suivantes. Le petit livre de Menger se heurte, dans les pays germanophones, à la froideur de l’école historique. Walras reste longtemps à Lausanne, envoie ses livres à ses collègues et ne reçoit guère de réponses.

Le regroupement des trois hommes sous une seule appellation vient lui aussi plus tard. Après 1889, Walras contribue personnellement à imposer l’idée d’une découverte commune, plaçant les deux autres à côté de lui. En 1890, Marshall publie ses Principes d’économie. Il recoud l’analyse marginale à l’héritage classique pour en faire une synthèse qui puisse être enseignée, diffusée, reçue par les étudiants dans une salle de cours. Sa comparaison célèbre veut que demander si la valeur dépend de l’offre ou de la demande revienne à demander si une feuille de papier est coupée par la lame supérieure ou par la lame inférieure d’une paire de ciseaux. L’image plaît beaucoup. Elle rassure aussi : partisans de l’ancien et du nouveau peuvent se sentir également reconnus.

D’autres chercheurs regardent, en sens inverse, vers ce qui avait précédé. Les pièces de cette révolution existaient déjà à l’intérieur de la tradition classique. Mill et Cairnes avaient en main la plupart des éléments nécessaires à la percée. Retenus dans la manière ricardienne de poser les problèmes, ils n’avaient simplement pas accompli les derniers pas. L’idée d’une utilité décroissante était apparue en Grande-Bretagne dans les années 1830, puis dans les années 1850. Dès 1838, Cournot avait porté la formalisation de l’équilibre du marché et de la fonction de demande à un niveau déjà très élaboré. En 1854, Gossen avait publié un livre sur les lois des échanges humains, que l’on reconnaîtrait plus tard comme un précurseur direct de la théorie de l’utilité marginale. Jevons l’ignorait au moment d’écrire. Dans sa première édition, il prend soin de préciser que le British Museum ne l’avait acquis qu’en 1865.

Une autre ligne de recherche défait purement et simplement l’idée d’une seule et même révolution. Les outils des trois hommes se ressemblent, mais les architectures de leur pensée diffèrent. Walras construit seul le cadre de l’équilibre général. Menger insiste sur les grandeurs discrètes, le marchandage et l’incertitude. Jevons pousse le plus loin l’analyse à la marge de la consommation et de l’échange, sans jamais fournir une théorie complète de l’économie dans son ensemble. Un économiste qui les relit en 1934 écrit qu’à les connaître de plus près, il devient difficile de ne pas s’irriter de les voir réunis dans une même catégorie.

Mis ensemble, ces faits laissent apparaître une chose contraire à l’intuition : une bonne part de la révolution a été racontée après coup. Si l’on a inscrit les trois hommes dans une même généalogie, ce n’est pas qu’ils avaient fait la même chose. C’est que la discipline, plus tard, avait besoin d’un point de départ, d’une histoire de ses origines qui puisse tenir dans un premier chapitre.

La construction ne comprime pas seulement les choses. Elle comprime aussi ses propres origines. Un processus étalé sur une vingtaine d’années, fait de travaux sans contact entre eux et de directions divergentes, devient une année, une appellation, trois noms alignés. C’est exactement la compression qu’elle fait subir à la valeur. Seul l’objet a changé : cette fois, il s’agit d’elle-même.

Les matériaux de cette histoire ne permettent donc pas d’en faire une victoire de la vérité sur l’erreur. S’il n’avait tenu qu’à cela, une génération n’aurait pas été nécessaire. Les années 1860 n’avaient connu aucune crise obligeant à chercher une autre voie. L’école historique était alors en expansion ; c’était, elle aussi, une voie qui se développait. Si le marginalisme a fini par l’emporter, c’est moins parce qu’il répondait correctement aux anciennes questions que parce qu’il les remplaçait par celles auxquelles il savait répondre. La professionnalisation de la discipline lui offrait précisément le terrain favorable à ce remplacement. La structure lui donnait un avantage. Elle ne décidait pas à sa place.

VIII. D’autres portes

Ce qu’on avait laissé dehors n’a pas disparu. Cela a seulement changé d’entrée.

Le premier contradicteur précède de quatre ans la révolution elle-même. En 1867, dans le premier livre du Capital, Marx écrit que, dans le monde des marchandises, un rapport social déterminé entre les hommes prend la forme fantastique d’un rapport entre les choses. Le tranchant de cette phrase vise précisément la manière d’écrire la valeur comme un rapport d’échange entre objets. Marx ne nie pas les prix. Il soutient que la forme du prix masque les relations sociales qui la sous-tendent, puis exerce en retour son pouvoir sur les hommes pris dans ces relations.

L’ordre des dates importe ici. L’objection n’est pas une réaction au marginalisme : elle précède le tracé de sa frontière. Autrement dit, cette frontière n’a pas été établie faute de contradicteurs. Une fois établie, elle a laissé les contradicteurs dehors. Le calme s’est alors installé à l’intérieur. Ce calme ne signifie pas que la question était résolue.

On peut rapprocher ce geste d’un exemple inverse rencontré au huitième chapitre. La construction y comprimait l’être humain tout entier sur le plan des prix. Elle y réussissait remarquablement ; cette réussite même révélait pourtant qu’elle n’avait rien accompli de l’essentiel. Ici, elle ne se donne pas tant de peine. Elle n’aplatit pas ce qui est dehors. Elle ferme simplement la porte. Fermer une porte coûte bien moins d’effort que tout aplatir, mais l’effet est le même : le reste n’a pas diminué. On a seulement cessé de l’inscrire.

Le deuxième retour vient plus de soixante ans après. En 1936, au chapitre XII de la Théorie générale, Keynes fait rentrer tout un ensemble de choses qu’on avait refoulées : le temps, les anticipations, les conventions, la psychologie collective. Le jugement sur les rendements à long terme repose en partie sur des faits connus, explique-t-il ; pour le reste, on ne peut que conjecturer l’avenir avec un degré variable de confiance. Des personnes qui s’observent et s’imitent les unes les autres finissent par former un jugement conventionnel que tous suivent. Du moins pour le prix des actifs et les décisions d’investissement, le prix n’est donc pas un résultat qui se déduirait paisiblement de préférences et de techniques données. Il dépend de la manière dont on imagine l’avenir, dont on devine les autres, et de la possibilité que la confiance s’effondre soudain un jour.

La troisième chose n’était jamais partie. Le cheval de Menger se vend encore tous les jours. Chaque vente réelle continue de se jouer dans un intervalle, de dépendre de ceux qui sont présents, du plus pressé, de celui qui dispose d’autres choix, de celui qui s’est trompé. La théorie a réduit l’intervalle à un point. Le marché, lui, ne l’a pas fait.

Rapprochons ces choses, et leur trait commun devient visible. Tout ce qu’on a laissé dehors porte un nom précis et prend la forme d’une question précise : les institutions, le temps, le crédit, le marchandage, la justice. Rien là d’un vague résidu de préoccupations humaines. Rien qui aurait été écarté faute de pouvoir être pensé clairement. Ces choses ont été mises de côté précisément parce qu’elles étaient trop nettes : assez nettes pour que, si on les gardait à l’intérieur, les comptes n’y tombent jamais juste.

Au plus profond de tous ces noms, il reste pourtant quelque chose de plus difficile encore à loger. Menger dit que la valeur n’existe pas hors de la conscience humaine. La discipline a entendu la première moitié de la phrase et transporté la valeur à l’intérieur du sujet. Puis elle a adressé à cet intérieur une exigence : donnez un nombre. La part qui pouvait le donner est devenue un prix. Elle est entrée dans les équations et dans les manuels. La part qui ne le pouvait pas n’a pas été détruite. Elle a simplement cessé de compter.

La part d’une personne qui peut fournir un nombre et celle qui ne le peut pas ne se distinguent pas comme un plus et un moins. Si la première peut fournir un nombre, c’est parce qu’une autre personne peut la remplacer : mêmes heures, même force, même savoir-faire, le travail sera le même quel que soit celui qui l’accomplit. Elle a donc un prix. Si la seconde ne peut fournir de nombre, c’est parce qu’elle ne peut être échangée : elle est cette personne-ci, aucune autre. Le remplaçable est la condition d’existence du prix. L’irremplaçable dessine la forme de quelque chose d’autre.

Il ne s’agit pas davantage d’opposer le vrai au faux. Le prix est une lecture légitime à l’intérieur de la structure du marché. À sa place, il est parfaitement exact : on peut réellement calculer le salaire d’une heure, le prix auquel un lot de marchandises a été vendu existe bel et bien. Il n’y a qu’un endroit où l’on s’égare : lorsqu’on prend cette lecture pour un énoncé complet sur la personne. La lecture ne ment pas. Elle n’a simplement pas tant de choses à dire. C’est celui qui l’écoute qui croit qu’elle a déjà tout dit.

Sans cesse, la construction veut rendre remplaçable la part qui ne peut l’être. Sans cesse, elle produit un livre de comptes plus net. Cette part n’a pourtant jamais été intégrée au livre. On n’a fait, chaque fois, que la déplacer au-delà de ses bords.

La révolution marginaliste accomplit ce geste avec une franchise sans précédent. Elle ne le fait pas en secret. Elle le fait ouvertement, et donne ses raisons. Des raisons assez bonnes, au demeurant : ce qui ne peut entrer dans cette langue ne peut être discuté de manière fiable dans cette langue. À l’intérieur d’une discipline, l’argument est presque irréfutable. Il n’a qu’un défaut : le monde n’est pas disposé selon les frontières des disciplines.

Une discipline peut décider quelles colonnes ouvrir dans son livre, quels nombres compter, lesquels se dispenser d’inscrire. Elle ne peut décider du nombre total de colonnes que comporte le monde. Les choses auxquelles elle n’a réservé aucune colonne ne cessent pas pour autant de se produire. Elles s’accumulent hors du livre, toujours davantage, jusqu’au jour où même les nombres du dedans ne concordent plus. La discipline doit alors se retourner, reprendre à son compte, une à une, les choses qu’elle avait autrefois laissées dehors, rouvrir des colonnes, refaire les écritures, recommencer le calcul.

Le compte ne tombe toujours pas juste. Et l’on continue d’écrire.

Réécriture française indépendante fondée sur l’argumentation et les sources de l’original chinois, avec une composition pensée pour le lectorat francophone. 中文・English