Le Dao est vacuité
Une vacuité qui ne se remplit pas
« Le Dao est vide ; on en use, et de nouveau il ne se remplit pas. »
La version reçue dit qu’il « se peut » que le Dao ne soit pas plein ; la soie répète au contraire l’action : on en use et, de nouveau, il n’est pas saturé. Il ressemble à un puits dont chaque seau ne diminue pas la capacité, parce que cette capacité n’est pas un stock. Le Dao nomme l’ouverture que toute forme laisse subsister en fonctionnant.
Le texte ajoute qu’il « ressemble » à l’ancêtre des dix mille êtres. Ce semble est une précaution décisive. Transformer la ressemblance en identité ferait du Dao une substance suprême, une origine installée au-dessus du monde. Laozi refuse précisément ce couronnement : le Dao n’est pas l’être le plus puissant du construct, mais ce qu’aucun construct ne parvient à prendre.
Émousser, dénouer, harmoniser, mêler
Quatre verbes décrivent alors ce qui arrive au contact de cette ouverture : les pointes s’émoussent, les nœuds se défont, l’éclat s’adoucit, la poussière se mêle. Il serait tentant d’imaginer un Dao qui décide et agit comme une providence. Or ces verbes disent un effet de position, non l’initiative d’un sujet. Ce sont les formes trop fermées qui se relâchent lorsqu’elles rencontrent ce qu’elles ne pouvaient contenir.
L’accompagnateur, lui, est un sujet et doit agir. Mais il n’imite pas une prétendue volonté du Dao ; il change de place. Au lieu d’affronter le construct de l’autre ou de lui imposer le sien, il retire la pression colonisatrice afin que l’autre puisse reconnaître et travailler son propre reste. Le non-agir exige alors une attention et une discipline très concrètes.
Avant le souverain, non au-dessus de lui
Le Dao paraît tantôt présent, tantôt absent. Cette hésitation n’est pas une faiblesse du texte : un reste devient sensible lorsqu’une forme se ferme, puis se retire dès qu’on veut le constituer en objet. Laozi dit « je ne sais de qui il est le fils ». Ce non-savoir n’avoue pas une ignorance provisoire ; il refuse de donner au reste une généalogie qui l’enfermerait dans un nouveau construct.
« Il paraît antérieur au Souverain. » Antérieur signifie ici structurellement préalable, non plus vieux dans le temps. Toute figure souveraine suppose déjà des distinctions, des noms et une place de commandement ; le reste accompagne la possibilité même de ces distinctions. Il n’est pourtant ni empereur des empereurs ni sujet caché. Le chapitre 4 dégage ainsi une antériorité sans souveraineté.