Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Cycle Ciseau–Construct · Athlétisme · Réécriture française
Essai 06 / 23

Vingt-quatre centièmes de seconde

Comment une couture de 0,24 seconde a réuni le chronométrage manuel et le chronométrage entièrement automatique dans un même tableau. Cette conversion n’a rien d’une loi de la nature : elle est le raccord historique laissé par l’accession du nouveau système au rang de référence officielle.

Han Qin (秦汉)
Dans cet essai

I. Une seule course, deux chiffres

Le 100 mètres couru par Hines à Mexico en 1968 a laissé deux chiffres dans l’histoire des records.

9,9 secondes au chronométrage manuel. 9,95 secondes au chronométrage entièrement automatique.

C’est une seule et même course. Ni deux compétitions ni deux athlètes : le même 100 mètres, parcouru par Hines ce jour-là, sur cette piste-là. Deux systèmes le chronomètrent simultanément. L’un est commandé par le doigt d’un homme, l’autre déclenché par une machine. Ils donnent deux chiffres.

Il en va de même du 200 mètres de Smith : 19,8 et 19,83 secondes. Et du 400 mètres d’Evans : 43,8 et 43,86 secondes. Chaque fois, une course, deux chiffres.

L’affaire semble minuscule. Un temps est donné au dixième, l’autre au centième : on croirait une simple différence de précision. Ce n’est pourtant pas cela. 9,9 et 9,95 ne sont pas deux façons d’écrire le même nombre, l’une grossière, l’autre fine. Ce sont deux résultats différents, produits par deux systèmes de mesure différents observant le même événement.

Il faut d’abord établir ce point, car tout le reste en découle. Pour qu’un chiffre ait un sens, il faut savoir avec quoi on l’a mesuré. Si 9,9 diffère de 9,95, ce n’est pas que l’un des deux serait faux. L’un vient d’un doigt qui appuie, l’autre d’un circuit qui se déclenche ; un doigt humain et un circuit électrique ne saisissent pas un même instant de la même manière. À la question « En combien de temps Hines a-t-il réellement couru ? », il n’existe donc pas de réponse indépendante du mode de mesure. Il a couru en 9,9 secondes. Et en 9,95 secondes. Tout dépend de qui l’on écoute.

L’essai précédent s’achevait sur deux registres. Le tableau officiel des records ne distingue pas les altitudes ; des statisticiens tiennent de leur côté une liste des performances à basse altitude. Les deux coexistent, mais le registre officiel n’accorde jamais de reconnaissance à l’autre. Ces deux registres concernaient l’altitude. Ceux de cet essai concernent le chronométrage, et leur différence est plus fondamentale encore : elle se loge dans le chiffre même de la performance. La course de Hines appartient aux deux registres à la fois, sous deux chiffres différents.

Le problème, c’est qu’un tableau des records ne peut retenir qu’un chiffre.

Il faut donc quelque chose pour raccorder les deux registres. Ce quelque chose est une constante : 0,24 seconde.

II. Une moyenne liée à un emplacement précis

D’où vient ce chiffre de 0,24 ?

Les publications ultérieures sur l’athlétisme le font toutes remonter à une étude sur des chronométreurs manuels experts, liée aux Jeux olympiques de Munich de 1972 et à l’université de Giessen. Selon le meilleur compte rendu accessible, cette étude trouvait un écart moyen entre temps manuels et automatiques d’environ 0,18 seconde lorsque le chronométreur ou le starter se tenait près du pistolet de départ ; d’environ 0,24 seconde sur la ligne droite du 100 mètres ; et d’environ 0,26 seconde dans la configuration en virage du 200 mètres.

L’essentiel se cache dans ces trois chiffres.

0,24 n’est pas une constante universelle. C’est une moyenne attachée à une configuration géométrique précise. Si le chronométreur se tient à l’arrivée de la ligne droite du 100 mètres, l’écart moyen est de 0,24 seconde ; à l’autre bout du parcours en virage du 200 mètres, de 0,26 ; près du pistolet, de 0,18. L’emplacement change, le chiffre aussi.

Autrement dit, dès sa naissance, cette constante n’en était pas une. Elle était l’une des valeurs prises par une grandeur qui varie avec l’emplacement. On a ensuite isolé une de ces valeurs, 0,24, pour en faire la constante.

Le choix de la valeur intermédiaire mérite lui aussi qu’on s’y arrête. 0,18 correspond à la proximité du pistolet, 0,26 au virage, et 0,24 se trouve entre les deux. Retenir la valeur intermédiaire comme constante générale ressemble à un compromis. Mais le compromis n’a pas de sens ici : une course particulière n’est pas un compromis. Elle se court en ligne droite ou en virage ; le chronométreur est près du pistolet ou il ne l’est pas. Appliquer une valeur intermédiaire à une course qui se déroule soit en ligne droite, soit en virage, ne convient tout à fait à aucun des deux cas. Par la manière même dont elle a été choisie, cette constante n’appartient déjà plus à aucune course particulière.

Et le fait qu’il s’agisse d’une moyenne a une autre conséquence, plus importante encore.

Une moyenne se calcule sur un ensemble de valeurs. Certaines sont supérieures à 0,24, d’autres inférieures. La moyenne ne décrit aucune de ces valeurs en particulier : elle décrit le centre de l’ensemble. Employer une moyenne comme une constante revient à substituer ce centre à chacune des valeurs, alors que celles-ci étaient dispersées.

À quel point étaient-elles dispersées ? C’est la question décisive de cet essai, et les recherches menées ici ne permettent pas d’y répondre directement. Les articles originaux des années 1970 qui ont pu être examinés ne donnent ni la taille de l’échantillon de l’étude liée à Munich et à Giessen, ni sa distribution complète, ni son écart-type. Les récits ultérieurs présentent ces chiffres comme des moyennes, mais ne fournissent ni tableaux d’origine, ni effectif, ni écart-type, ni intervalle de confiance. Ils ne précisent même pas si la statistique publiée était une moyenne de l’ensemble des observations ou une moyenne agrégée selon les conditions.

Nous pouvons donc établir ceci : 0,24 est une moyenne, liée à un emplacement précis. Ce que nous ne pouvons pas établir, c’est la dispersion des valeurs dont elle est issue.

Cette lacune n’a rien d’accessoire. L’utilité d’une moyenne dépend de la dispersion des valeurs qu’elle résume. Si elles se serrent toutes autour de 0,24, remplacer chacune d’elles par 0,24 introduit peu d’erreur. Si elles sont très dispersées, 0,24 est inexact pour un grand nombre d’entre elles. Or c’est précisément cette information, celle qui permettrait de juger la justesse de la constante, qui nous manque aujourd’hui.

III. Des valeurs qui se dispersent

L’article d’origine nous échappe. D’autres études ont toutefois mesuré des phénomènes comparables et rendu cette dispersion visible.

Une étude a porté sur 81 étudiants, tous des hommes, effectuant un sprint de 40 yards. Chez les chronométreurs expérimentés, l’écart moyen entre temps manuels et électroniques était de 0,22 seconde, avec une variation de plus ou moins 0,07 seconde. Chez les moins expérimentés, il était de 0,26 seconde, avec une variation de plus ou moins 0,08 seconde.

Regardons d’abord les deux moyennes : 0,22 et 0,26. Toutes deux sont proches de 0,24. Voilà qui semble conforter le choix de cette valeur.

Regardons maintenant les deux variations : 0,07 et 0,08. C’est là que se trouve l’essentiel.

Une variation de 0,07 signifie que, même avec une moyenne de 0,22, l’écart d’un chronométrage particulier peut être de 0,15 ou de 0,29 seconde. L’étendue de cette plage approche 0,15 seconde. Sur 100 mètres, c’est énorme : de quoi séparer une médaille d’or d’une performance qui n’obtient aucune place d’honneur.

L’histoire concrète rend la chose plus nette encore. Depuis que l’on compte au centième, d’innombrables médailles d’or et d’argent ont été séparées par moins d’un dixième de seconde. Ici, la seule incertitude qu’introduit la constante de conversion dans un chronométrage particulier peut atteindre 0,15 seconde. Si l’on convertit deux temps manuels à l’aide de cette constante avant de les comparer, un écart inférieur à 0,15 seconde entre eux n’a donc pas de sens : la conversion elle-même fluctue à cette échelle. La constante peut coudre deux pièces de tissu ensemble ; elle ne peut pas en tirer un classement plus fin que cela.

Cette étude dit donc ceci : la constante est fiable comme moyenne, mais elle ne l’est pas pour un cas individuel. Elle décrit justement la tendance d’un grand ensemble de chronométrages. Appliquée pour corriger un chronométrage précis, elle peut tomber très loin du compte, sans qu’il soit possible de savoir de combien.

On retrouve ici une structure déjà rencontrée dans l’essai précédent. Elle mérite d’être relevée.

Pour le saut de Beamon, le problème était l’impossibilité de retrouver les quatre variables une fois qu’elles s’étaient fondues dans un seul chiffre. Ici, le problème s’inverse : une fois une moyenne appliquée à chaque cas, on ne peut plus savoir si elle convient à celui-ci en particulier. D’un côté, plusieurs causes produisent un résultat qu’on ne peut plus décomposer. De l’autre, une moyenne remplace plusieurs cas individuels sans qu’on puisse vérifier la substitution. Dans les deux cas, il s’agit de la manière dont cette construction traite l’incertitude. Et dans les deux cas, elle accepte quelque chose d’invérifiable pour pouvoir continuer à tenir ses comptes.

On peut le formuler de manière plus générale, car le motif revient tout au long de cette série. Une construction qui veut tenir ses comptes dans la durée finit toujours par rencontrer une incertitude qu’elle ne peut éliminer. Deux attitudes s’offrent à elle. S’arrêter, refuser d’inscrire quoi que ce soit d’incertain ; elle inscrira alors bien peu de choses. Ou accepter un traitement invérifiable, comprimer l’incertitude dans un chiffre ou une constante, et poursuivre. Presque toutes les constructions capables de fonctionner longtemps ont choisi la seconde voie. Le prix à payer, c’est que chacun des chiffres de leur registre enferme une part de ce qu’elles ne peuvent elles-mêmes vérifier.

Une autre idée très répandue veut que le chronométrage manuel donne toujours un temps plus rapide de 0,24 seconde que le chronométrage électronique. C’est faux. Le temps manuel peut être plus court ou plus long, selon les gestes du chronométreur, sa formation, son anticipation et la géométrie de la piste. La constante historique est une correction moyenne, pas une vérité mécanique valable pour chaque course. Un statisticien de longue date dans ce domaine a expressément dénoncé ce récit d’un avantage universel de 0,24 seconde comme un malentendu. Il reconnaît en même temps que, pour des chronométreurs bien formés, 0,24 reste une convention moyenne à peu près utilisable.

Il faut tenir les deux propositions ensemble. La constante est utilisable comme convention ; elle n’est pas fiable comme description d’un cas particulier. Elle possède ces deux propriétés à la fois. C’est pourquoi on continue à l’employer et à la contester.

IV. Pourquoi les temps manuels sont toujours arrondis

Un autre élément accentue la différence entre chronométrage manuel et électronique. On l’oublie souvent.

Les temps manuels sont arrondis par excès, jamais au dixième le plus proche.

Dans les textes de l’IAAF que l’on peut consulter, les temps manuels des courses sur piste doivent être lus au dixième de seconde supérieur. Avec un chronomètre au centième ou un appareil numérique déclenché manuellement, tout temps dont la deuxième décimale n’est pas un zéro doit passer au dixième supérieur. Ainsi, 10,11 secondes deviennent 10,2 secondes.

La règle allonge donc systématiquement les temps manuels. 10,11 est manifestement plus proche de 10,1, mais on écrit 10,2. On n’arrondit pas tantôt vers le bas, tantôt vers le haut : on ne fait que monter.

Une conséquence de cette règle passe facilement inaperçue. Au moment d’être inscrit, un temps manuel a déjà subi un ajustement qui le rend plus lent, et cet ajustement précède toute conversion. Lorsqu’on dit que le temps manuel est plus rapide de 0,24 seconde que le temps électronique, le chiffre manuel comparé a donc déjà été arrondi dans le sens de la lenteur. Entre la lecture réellement produite par le doigt et le chiffre porté sur la feuille de résultats, il y a encore une opération : l’arrondi par excès. Cette couche souvent oubliée rend l’écart réel entre les deux modes de chronométrage plus complexe qu’il n’en a l’air.

Pourquoi procéder ainsi ? Parce que le chronométrage manuel présente déjà un biais systématique : le déclenchement est souvent retardé par le temps de réaction, tandis que l’arrêt peut être anticipé, ce qui tend à raccourcir le temps mesuré. L’arrondi par excès compense grossièrement cette tendance à annoncer un temps trop rapide. Puisque le chronométrage manuel tend à raccourcir les temps, autant ne les arrondir qu’en les allongeant, jamais en les raccourcissant davantage.

Deux ajustements se superposent donc dans le temps manuel. Le premier est l’arrondi par excès, qui l’allonge. Le second est la constante de 0,24 seconde, qui l’allonge encore. Tous deux vont dans le même sens : rapprocher le chiffre manuel du chiffre électronique.

Le chronométrage électronique arrondit lui aussi par excès, mais à une unité plus fine. Les règles actuelles exigent que, pour les courses sur piste jusqu’à 10 000 mètres inclus, les temps soient lus, convertis et enregistrés au centième de seconde supérieur, sauf s’ils tombent déjà exactement sur un centième. Au-delà de 10 000 mètres sur piste, on passe au dixième supérieur ; sur route, à la seconde entière supérieure.

L’ensemble révèle une ligne constante dans la manière dont cette construction arrondit : elle préfère faire paraître une performance un peu plus lente qu’un peu plus rapide. Tous les arrondis montent. Tous allongent le temps.

Il y a une raison à cela, qui tient à la nature de cette construction qu’est le record. Une fois homologué, un record devient le repère que tous les suivants devront dépasser. Si l’arrondi le rend artificiellement plus rapide, ceux qui viennent après devront atteindre un objectif indûment élevé : c’est injuste envers eux. Si, au contraire, l’arrondi le rend un peu plus lent, il ne lèse tout au plus que l’athlète du moment, sans pénaliser tous ceux qui suivront.

Confrontée au choix inévitable de l’arrondi, cette construction fait donc porter l’erreur sur l’athlète présent plutôt que sur tous les athlètes à venir. C’est un parti pris délibéré, en faveur de la continuité du registre plutôt que de l’exactitude de la performance actuelle.

Ce choix renferme un jugement sur l’équité, et ce jugement est asymétrique. Léser l’athlète présent, c’est léser une personne, une fois. Imposer un repère artificiellement élevé à tous les suivants, c’est léser beaucoup de personnes, beaucoup de fois. Entre ces deux maux, la construction concentre le préjudice sur celui qui est là pour protéger les nombreux autres qui viendront. Ce choix peut se défendre. Il n’est pas neutre pour autant : entre l’athlète présent et les athlètes futurs, il prend systématiquement le parti des futurs. Prendre le parti de l’avenir, c’est prendre celui du registre, puisque c’est pour l’avenir qu’on tient un registre.

V. Le millième reste à l’intérieur

Les systèmes modernes de chronométrage travaillent en interne au millième de seconde. Ce n’est pourtant pas la précision officielle des records.

Les règles consultables de l’IAAF imposent que le chronométrage entièrement automatique soit déclenché par le pistolet de départ, avec un retard constant et inférieur à une milliseconde. Le système saisit donc le temps à l’échelle de la milliseconde. Les performances publiées restent pourtant exprimées au centième ou au dixième de seconde, selon la distance de l’épreuve.

Il y a là quelque chose d’étrange. Cette construction peut mesurer au millième, mais choisit de ne publier qu’au centième. Elle retient une partie de sa précision à l’intérieur du système. Elle ne la laisse pas sortir.

Pourquoi ne pas exprimer les records au millième ? Les textes réglementaires accessibles ne contiennent aucun article d’origine qui explique ce choix. La règle dit qu’on ne le fait pas ; elle ne dit pas pourquoi. La raison pratique tient presque certainement à la standardisation et à la continuité historique, mais elle n’est pas formulée explicitement dans les textes originaux que l’on peut vérifier.

La forme du phénomène, elle, se laisse voir. Et elle rejoint les essais précédents.

La précision qu’une construction publie n’est pas la plus grande précision qu’elle peut atteindre. C’est celle qu’elle choisit d’assumer. Mesurer au millième, publier au centième : elle renonce volontairement à la dernière décimale. L’avantage est évident : une précision au centième permet le raccord avec les performances des décennies précédentes.

Un principe général apparaît ici. Pour un système de mesure déjà en fonctionnement, la précision n’est pas d’autant meilleure qu’elle est plus élevée ; elle doit être compatible avec sa propre histoire. Pour une mesure isolée, bien sûr, autant être le plus précis possible. Mais une mesure destinée à être comparée avec plusieurs décennies de données anciennes crée, si sa précision augmente brusquement d’un cran, une coupure irréparable avec toutes ces données. Le passé verrouille ainsi la précision de la construction. Elle ne peut pas relever à tout moment la précision publiée au rythme du progrès technique : chaque cran supplémentaire invalide sa comparabilité avec l’histoire. Les 9,95 secondes de Hines en 1968 étaient déjà exprimées au centième. Si l’on passe aujourd’hui au millième, tous les records antérieurs notés au centième se retrouvent dans une situation embarrassante : leur décimale suivante est inconnue, tandis que les nouvelles performances en possèdent une. Voici de nouveau deux choses devenues incomparables.

La construction préfère donc renoncer à cette décimale pour conserver sa comparabilité avec le passé. Elle fait ici le même choix que pour les performances en altitude de l’essai précédent : afin de garder un tableau continu d’une époque à l’autre, elle abandonne volontairement une part d’exactitude qui lui serait pourtant accessible. Elle ne peut maximiser à la fois précision et continuité. Elle choisit la continuité.

Le millième n’a pourtant pas disparu. Il reste dans le système et sert lorsqu’il faut départager les concurrents. Pour le classement, la construction emploie donc la plus haute précision à sa disposition ; pour les records, elle en emploie une plus grossière, compatible avec l’histoire. Un régime pour décider qui gagne, un autre pour inscrire le résultat au registre. Deux précisions coexistent : encore deux registres.

VI. Officialiser plutôt que convertir

En 1976, l’IAAF décide de n’accepter que le chronométrage automatique pour les records du monde de sprint. La mesure prend effet le 1er janvier 1977.

Le malentendu le plus fréquent consiste à croire que la construction a repris les anciens records manuels, leur a ajouté 0,24 seconde, puis les a convertis en équivalents électroniques.

Ce n’est pas ce qu’elle a fait.

À l’issue de ce changement, le traitement des anciennes performances relève de trois catégories. Première catégorie : si un temps entièrement automatique avait été enregistré lors de la même course, on conserve cette lecture électronique comme référence électronique. Deuxième catégorie : si l’épreuve admet encore des records chronométrés manuellement, on conserve les records manuels ou électroniques. Troisième catégorie : si l’épreuve elle-même a été supprimée, ses performances cessent d’être admissibles comme records.

Regardons la première catégorie. C’est la plus révélatrice.

Pour le 100 mètres de Hines, l’ancienne liste des temps manuels conserve les 9,9 secondes en usage avant 1977. Mais, dès qu’existe une liste électronique distincte, elle retient comme record électronique les 9,95 secondes courues à Mexico le 14 octobre 1968. Elle précise ensuite qu’à compter du 1er janvier 1977, le chronométrage électronique au centième devient obligatoire.

La construction n’a donc pas ajouté 0,24 à 9,9 pour obtenir 9,95. Elle a donné rang officiel aux 9,95 secondes qui existaient déjà, enregistrées lors de la même course.

La distinction est capitale. 9,95 n’a pas été calculé à partir de 9,9. Le chiffre était déjà là. Deux systèmes chronométraient Hines pendant sa course : l’un, manuel, avait donné 9,9 ; l’autre, électronique, 9,95. En 1977, la construction a déclaré que le système électronique ferait désormais autorité. Les 9,95 secondes, présentes depuis le début mais jusque-là dépourvues du statut officiel de référence, ont alors acquis ce statut.

Le 200 mètres de Smith et le 400 mètres d’Evans ont reçu exactement le même traitement. 19,83 existait déjà. 43,86 existait déjà. La construction n’a pas converti l’ancien registre : à côté de lui, elle a officialisé l’autre chiffre, présent depuis longtemps, puis invalidé la colonne à laquelle appartenait l’ancien.

C’est la structure de cette phrase du deuxième essai : la première chose que la construction avait apprise, c’était à ajouter ; personne ne lui avait appris à retrancher. Ici encore, elle ne remplace pas un ancien chiffre par un nouveau, opération qui demanderait une soustraction suivie d’une addition. Elle élève le statut d’un chiffre qui existait déjà et, simultanément, rend caduque la colonne entière où figurait l’ancien. Elle reconnaît encore une fois quelque chose de présent, au lieu d’effacer une chose pour lui en substituer une autre.

Cette préférence n’a rien d’accidentel. Elle tient à une situation fondamentale de cette construction. Effacer un chiffre déjà inscrit exige un pouvoir : celui de déclarer que l’on s’était trompé en l’inscrivant. Or, depuis la clause d’habilitation citée dans le deuxième essai, cette construction n’a jamais reçu que le pouvoir d’enregistrer, pas celui de radier. Chaque fois qu’elle doit modifier ses comptes, elle cherche donc à donner au changement la forme d’un enregistrement plutôt que d’une radiation. Reconnaître un chiffre déjà présent, c’est enregistrer. Lui accorder le statut officiel, c’est enregistrer. Retirer son admissibilité à une ancienne colonne, c’est laisser une catégorie arriver naturellement à expiration ; cela ne ressemble pas vraiment non plus à une radiation volontaire. Elle contourne le pouvoir qu’elle n’a pas.

Il faut ici préciser ce qui reste hors de portée. Pour dresser une liste administrative absolument exhaustive de tous les records de sprint, de haies et de relais antérieurs à 1977, avec le sort réglementaire exact réservé à chacun, il faudrait consulter directement les recueils de records ou les procès-verbaux des congrès de l’IAAF de ces années-là. Les documents accessibles établissent clairement ce mode de traitement et en donnent des exemples emblématiques précis. Ils ne fournissent pas de tableau officiel consolidé de toutes les décisions. Le schéma est donc établi ; le détail complet, record par record, ne peut pas être reconstitué dans cette recherche.

Les épreuves de sprint et de haies en distances non métriques ont connu un autre sort : leurs records ont été supprimés des listes, non convertis. La page historique de World Athletics indique que la décision de 1976 a supprimé les épreuves exprimées en unités impériales, à l’exception du mile. Leurs performances n’ont pas été converties en équivalents métriques. Elles ont tout simplement disparu du registre.

VII. Un fil pour coudre deux pièces de tissu

On peut maintenant remettre la constante de 0,24 seconde à sa place et voir ce qu’elle est.

Un fil de couture.

Le chronométrage manuel est une pièce de tissu ; le chronométrage électronique, une autre. Elles ont été tissées sur des machines différentes, avec des chaînes et des trames différentes. La plus petite maille de l’une fait un dixième de seconde ; celle de l’autre, un centième. La construction a pourtant besoin d’un tableau complet, où les deux pièces se rejoignent. 0,24 est le fil qui les coud ensemble.

Cette couture a une propriété : solide dans son ensemble, elle est lâche à chaque point. Une couture de 0,24 seconde en moyenne aligne à peu près les deux pièces et permet d’en faire un tableau présentable. Mais, point par point, elle ne sait pas exactement à quelle valeur électronique devrait correspondre tel temps manuel. Elle peut déborder de 0,05 seconde d’un côté, ou de 0,05 seconde de l’autre. L’ensemble est aligné ; le détail est décalé.

C’est une propriété commune à toutes les méthodes qui appliquent une moyenne aux individus. Une table conçue pour le gabarit moyen convient à une population dans son ensemble, mais pas à une personne particulièrement grande ou particulièrement petite. Une constante fondée sur l’écart moyen aligne l’ensemble des chronométrages, mais décale un chronométrage particulier. La différence, c’est qu’une table mal adaptée se voit au premier coup d’œil, tandis que le décalage d’un temps reste invisible : on ne dispose pas du véritable relevé électronique de cette course pour le comparer. Un décalage invisible est plus dangereux qu’un décalage visible. On le prend pour une absence de décalage.

Voilà pourquoi cette constante reste à la fois utilisée et critiquée.

Ses détracteurs font valoir qu’une valeur fixe est souvent bien trop grossière pour la population réelle des chronométreurs. Un observateur a comparé, lors de finales lycéennes dans une localité, les temps électroniques et les temps manuels censés leur servir de secours. L’écart moyen atteignait 0,40 à 0,45 seconde, bien au-delà de 0,24. Il en concluait que, dans ces conditions, appliquer 0,24 déformait sensiblement les qualifications et la répartition dans les séries. Il ne s’agit pas d’une étude publiée dans une revue d’athlétisme à comité de lecture, mais de la critique empirique d’un témoin direct, statisticien et commentateur de longue date.

Ses défenseurs répondent que ces constantes fixes restent défendables pour des chronométreurs bien formés et pour assurer la comparabilité administrative dans les systèmes qui doivent encore faire cohabiter temps manuels et électroniques. C’est la logique inscrite dans les systèmes de classement, les conversions des épreuves combinées et les guides utilisés de longue date dans le monde universitaire.

Les deux camps ont raison. Simplement, ils n’ont pas raison à propos de la même chose.

Voir précisément où chacun a raison : c’est le point auquel cet essai voudrait parvenir, parce qu’il est plus proche de la vérité qu’un choix de camp. Beaucoup de controverses sur la mesure semblent opposer ceux qui la disent juste à ceux qui la disent fausse. En réalité, les uns parlent de l’ensemble, les autres de l’individu, et les deux constats peuvent être vrais simultanément. 0,24 est utilisable à l’échelle de l’ensemble et peu fiable à l’échelle individuelle. Ce n’est pas une contradiction qu’il resterait à résoudre. C’est la situation ordinaire d’une moyenne appliquée aux individus. Le reconnaître est bien plus honnête que de vouloir à tout prix la déclarer fiable ou non fiable.

Les défenseurs ont raison sur ce point : pour coudre les deux pièces ensemble, 0,24 est globalement utilisable, et la construction a réellement besoin d’un procédé de ce genre. Sans lui, impossible de réunir les deux tissus en un seul tableau. Les critiques ont raison sur cet autre point : à chaque point de couture, le fil manque de justesse. Et lorsque le niveau des chronométreurs s’écarte de celui des experts dont provenait la moyenne initiale, le décalage peut devenir considérable.

Un bilan équitable serait donc le suivant : la constante conserve une utilité institutionnelle, mais sa précision pour un cas individuel est faible. La couture est solide dans son ensemble et lâche localement. Ces deux propriétés sont réelles.

La réaction ultérieure de la construction est révélatrice. Elle n’a publié aucun document officiel spécialement destiné à défendre ou à réviser cette constante. Sa réponse pratique a été autre : étendre les exigences de chronométrage entièrement automatique pour les records, imposer des systèmes certifiés d’information sur les départs, et laisser pour l’essentiel les formules de conversion aux usages nationaux, universitaires, aux classements et aux épreuves combinées, plutôt qu’au cœur de l’homologation des records du monde.

Autrement dit, elle n’a pas perfectionné le fil. Elle a fait en sorte que son tableau central ait le moins possible besoin d’être cousu. Les records centraux ne reconnaissent que le temps électronique : une seule pièce, aucune couture. Le fil subsiste en périphérie, là où il faut encore assembler deux pièces. On retrouve le schéma de l’essai précédent : devant un problème qu’elle ne peut résoudre entièrement, la construction ne le résout pas ; elle le déplace vers ses marges, pour que son cœur n’ait plus à le rencontrer.

VIII. Toujours autorisé, mais sans plus faire autorité

Aujourd’hui, le chronométrage manuel reste autorisé par les règles de World Athletics. Il demeure l’une des méthodes officielles reconnues.

Les règles actuelles reconnaissent trois méthodes officielles : le chronométrage manuel, le chronométrage entièrement automatique issu d’un système de photographie d’arrivée, et le chronométrage par transpondeurs. Le chronométrage manuel n’a donc pas perdu sa validité comme moyen de produire une performance officielle. Il reste valable dans les compétitions qui n’exigent pas de système entièrement automatique, ou comme solution de secours lorsqu’un tel système est en service.

Ce qu’il a perdu, ce n’est pas sa légitimité réglementaire, mais son statut égal à celui de l’automatique pour l’homologation des records sur les courtes distances. Les règles actuelles exigent un chronométrage entièrement automatique pour les records des épreuves jusqu’à 800 mètres inclus.

Il faut s’arrêter sur cette situation. Elle est typique de la manière dont cette construction traite ce qui a vieilli.

Elle n’a pas aboli le chronométrage manuel. Une abolition serait une décision, qu’il faudrait inscrire dans un texte et assumer devant toutes les compétitions de niveau inférieur qui l’utilisent encore. Elle a maintenu sa légalité tout en le rendant inadmissible pour ce qui compte le plus. Le chronométrage manuel est toujours là. Il peut produire un résultat officiel, mais ce résultat ne peut pas entrer au tableau des records des courtes distances.

C’est le même procédé que pour le mot « amateur » dans le troisième essai. On n’a pas annoncé un beau jour son abolition. Une nouvelle définition l’a vidé de son contenu : est amateur celui qui respecte les règles. Dès lors, le mot ne renvoyait plus à rien d’extérieur. On n’a pas davantage aboli le chronométrage manuel ; on lui a retiré son admissibilité pour les records. La méthode ne compte désormais que là où l’enjeu est secondaire. Quand une construction veut abandonner quelque chose, elle le retranche rarement d’un coup. Elle le vide plutôt de sa portée : la chose subsiste, mais ne fait plus effet.

L’avantage de ce procédé sur une abolition franche, c’est qu’il suscite à peine de résistance. Abolir le chronométrage manuel toucherait immédiatement toutes les compétitions de niveau inférieur qui en dépendent ; toutes auraient une raison de s’y opposer. Lui retirer seulement son admissibilité pour les records leur permet de continuer comme avant. Elles ne sont pas touchées, elles ne protestent donc pas. Les compétitions de haut niveau, celles qui tiennent vraiment aux records, ont déjà les moyens de s’offrir le chronométrage électronique ; elles ne protestent pas non plus. La construction change ainsi discrètement le statut du chronométrage manuel sans rencontrer d’opposition forte de part ni d’autre. Vider une chose de sa portée rencontre souvent bien moins de résistance que l’abolir, parce que chaque personne concernée a le sentiment de n’être pas affectée.

Et le fil de couture de 0,24 seconde reste aujourd’hui encore employé dans le système.

USA Track & Field continue d’indiquer aux utilisateurs des barèmes d’épreuves combinées qu’il faut ajouter 0,24 seconde aux temps manuels pour les distances inférieures à 400 mètres, et 0,14 seconde pour le 400 mètres. Ses guides d’inscription pour les jeunes expliquent toujours comment comparer des temps de qualification manuels à des minima établis en chronométrage entièrement automatique : en ajoutant 0,24 seconde, 0,14 seconde, ou rien, selon la distance. La National Federation of State High School Associations continue elle aussi de publier une règle de conversion des temps manuels en temps entièrement automatiques avec un ajout de 0,24 seconde.

Les deux chiffres, 0,24 et 0,14, continuent donc à coudre. Ils n’assemblent plus le tableau central des records du monde, mais les tableaux périphériques où temps manuels et électroniques doivent encore être rangés côte à côte : qualifications, répartition dans les séries, classements, épreuves combinées. Le tableau central est désormais d’une seule pièce. Ceux de la périphérie en assemblent toujours deux et ont toujours besoin du fil.

Revenons à la course de Hines.

9,9 et 9,95 secondes : deux chiffres pour une même course. La construction a finalement choisi 9,95. Elle a relégué les 9,9 secondes manuelles dans l’ancienne liste, puis les a laissées perdre progressivement leur admissibilité avec cette liste, au fil des changements de règlement. Elle n’a pas choisi 9,95 parce que ce chiffre serait plus proche du temps réellement couru par Hines. Ce temps véritable, personne ne le connaît ; même une machine au millième ne produit qu’une lecture à l’intérieur de son propre système. Elle a choisi 9,95 parce qu’à partir d’un certain moment, elle a décidé de prendre pour référence le tissu de la machine.

Elle n’a pas découvert la vérité. Elle a choisi une norme.

Dans l’essai précédent, on ne pouvait séparer les causes d’une performance. Dans celui-ci, la valeur numérique de la performance dépend du tissu avec lequel on la mesure. Les deux essais disent ensemble la même chose : aucun des chiffres inscrits par cette construction n’est l’événement lui-même. Chacun est une empreinte laissée dans le registre après que l’événement a traversé un appareil, une constante, un arrondi, une norme choisie. L’empreinte est juste. On peut la vérifier, la comparer. Mais de tout ce qui s’interpose entre elle et l’événement, rien n’entre dans le registre.

C’est ici que se rejoignent les six premiers essais. Partie de la liste antique qui ne contenait que des noms, cette construction a élaboré des mesures toujours plus précises : journaux, chronomètres, chronométrage électronique, photographie d’arrivée. À chaque étape, ses inscriptions ont gagné en exactitude. Mais, aussi justes soient-elles, elles restent des empreintes, jamais l’événement lui-même. Le nom n’est pas la personne. 9,95 secondes, ce n’est pas le temps véritable de Hines. 8,90 mètres, ce n’est pas l’ensemble des causes du saut de Beamon. Plus la construction se perfectionne, plus l’empreinte devient nette. L’interstice entre l’empreinte et l’événement demeure pourtant. Il devient seulement de plus en plus mince, presque invisible, au point qu’on le croit disparu. Il est toujours là.

La règle ne mesure pas encore juste. Elle continue de mesurer.