À propos de cette édition
Note d’édition : réécriture française indépendante de l’original chinois, proposé sur une même page en caractères simplifiés ou traditionnels.
Yotarō a étudié pendant dix ans.
Au bout de dix ans, il accède au rang de shin’uchi, celui de maître, et reçoit un nom de lignée.
Ce nom est Sukeroku : celui du frère d’apprentissage de son maître, du père de Konatsu, de l’homme mort des décennies plus tôt.
Un homme formé par Yakumo vient donc occuper une place vacante depuis des décennies.
La place était vide
Précisons d’abord ce que cela signifie.
Nous l’avons vu dans le deuxième essai : Yakumo et Sukeroku sont deux noms de lignée qui vont ensemble. Des deux hommes de la génération précédente, l’un a parcouru sa route jusqu’au bout. L’autre est mort en chemin.
Depuis cette nuit-là, le nom de Sukeroku n’avait plus de titulaire.
Quand un nom de lignée reste vacant, personne ne reprend tout ce qu’il porte : ses histoires, ses manières de faire, ses règles, les attentes du public. Cet ensemble n’a pas été détruit. Personne ne l’a reçu.
Mais à force de rester sans personne, il finit par disparaître. Ceux qui savent meurent l’un après l’autre. Les histoires se perdent une à une. Jusqu’au jour où le nom ne désigne plus qu’un mot dans les archives.
Au bout de dix ans, quelqu’un le reprend.
La place se transmet, la personne ne revient pas
Voici le premier point de cet essai.
Yotarō a reçu le nom de Sukeroku. Il n’est pas Sukeroku.
Il ne ressemble en rien à cet homme. Il n’a ni son génie, ni son caractère, ni son passé. C’est un homme sorti de prison qui a tout appris à partir de zéro, en dix ans.
Ce qu’il reçoit, c’est une place et tout ce qui va avec.
On peut reprendre une place tout entière sans faire revenir celui qui l’occupait.
Pour Konatsu, c’est l’essentiel. Quelqu’un porte à nouveau le nom de son père. Son père n’est pas revenu. Elle écoute un autre que lui raconter les histoires de son père sous le nom de son père.
La série la montre écoutant. Elle ne lui fait pas dire si cela est bon ou mauvais.
Dix ans à enseigner sans vouloir transmettre
Nous arrivons au point où aboutissent ces cinq essais.
Le projet de Yakumo : faire mourir le rakugo avec lui.
Ce qu’il a fait : prendre un apprenti et l’instruire pendant dix ans.
La série n’explicite jamais le rapport entre les deux. Le résultat, lui, est clair :
Ce qu’il voulait faire disparaître est passé en d’autres mains.
Personne ne le lui a volé. Personne ne le lui a arraché. Personne n’a contourné son autorité pour aller l’apprendre ailleurs.
C’est lui qui l’a enseigné, histoire après histoire.
L’acte d’enseigner, en lui-même, se moque de ce que l’enseignant projette.
Allons un peu plus loin. Enseigner une chose et s’en dessaisir sont un seul et même geste. On ne peut pas à la fois l’enseigner et la garder pour soi. Quelqu’un raconte une histoire de rakugo à quelqu’un d’autre, jusqu’à ce que l’autre sache la raconter. À cet instant, la transmission est accomplie. Aucune signature n’est nécessaire. Aucun retour en arrière n’est possible.
Un homme peut enseigner tout en se proposant de ne pas transmettre. Mais pendant qu’il enseigne, ce qu’il sait entre réellement dans un autre corps. Dès lors, cela appartient aussi à cet autre. Le projet du maître n’y peut plus rien.
Ce n’est ni un retournement ni une défaite. La série ne met jamais en scène un Yakumo « vaincu » par cette situation. Elle le laisse garder son projet, accomplir ses gestes, et poursuivre ainsi pendant dix ans.
L’effondrement sur l’estrade
Plus tard, Yakumo s’effondre sur l’estrade après avoir raconté Hankonkō (反魂香, l’encens qui rappelle les âmes).
Plus tard encore, il revient seul sur l’estrade du yose et commence Shinigami (死神, « Le Dieu de la mort »).
Dans cette histoire, un homme est conduit devant des bougies : chacune représente une vie. Il y en a de longues, de courtes, et d’autres sur le point de s’éteindre.
Cette nuit-là, le yose prend feu.
La série donne à cette séquence une forme étrange. Réalité et visions se mêlent. Les morts apparaissent, Yakumo leur parle.
Après cela, son projet n’est plus évoqué.
Il n’annonce pas qu’il y renonce. Personne ne vient lui demander si ce projet tient encore.
Ce n’est pas qu’il ait changé d’avis. Aucune scène ne le montre soudain arrivé à une résolution intérieure.
C’est que la décision ne lui appartient déjà plus. Ce qu’il détenait vit désormais en Yotarō.
La dernière représentation
Vient enfin le spectacle où Yotarō prend officiellement son nouveau nom.
Il n’est plus alors Sukeroku, troisième du nom. Il devient Yūrakutei Yakumo, neuvième du nom.
Dans cette génération, un même homme a donc occupé successivement les deux places de la paire.
Dans le public sont assis quelques êtres qui ne devraient pas être là. Yakumo. Sukeroku. Miyokichi.
Ils sont venus le voir.
L’œuvre s’autorise une dernière plaisanterie. Matsuda, le chauffeur qui a accompagné Yakumo toute sa vie, est percé à jour : ce qu’il est réellement se révèle. Il dit être le dieu de la mort.
C’est une touche légère. Une phrase, et l’on passe à autre chose.
Trois portes
Cette série d’essais s’achève ici.
Pour finir, trois faits côte à côte, sans commentaire entre eux.
Le premier : un homme détient une part d’un art. Lui seul la connaît. Il décide de ne pas la remettre à d’autres. Il en a le droit ; aucune règle ne l’y oblige. Tout ce qu’il tient entre les mains, pourtant, il l’a reçu d’autres personnes.
Le deuxième : une femme aime cet art, le comprend, le travaille pendant des années. Longtemps, le métier ne s’ouvre pas à elle. Personne, individuellement, ne l’a fermé. Il était fermé avant sa naissance. Plus tard, la porte s’ouvre ; l’occasion tardive n’efface pas les années qu’elle a déjà perdues.
Le troisième : un homme qui ne possède rien vient demander à apprendre. Il étudie dix ans, reçoit un nom resté vacant pendant des décennies, puis en reçoit un autre.
À la dernière représentation, une enfant est assise elle aussi dans la salle. Elle est, dans la lignée des maîtres et des disciples, la petite-fille de l’homme du premier fait ; elle est la fille de la femme du deuxième et l’enfant de l’homme du troisième.
Le rakugo de la génération de son grand-père ne l’intéresse pas du tout. Elle préfère celui de son père.
Elle ne songe pas non plus à devenir conteuse. Elle aime simplement écouter.
La série précise qu’elle a le caractère de son père : la même désinvolture, la même façon de dire tout ce qui lui passe par la tête. Le visage, elle le tient de sa mère.
Ce que cela signifie, l’œuvre ne le dit pas.
Dans le dernier épisode, elle place simplement cette enfant dans l’image, la laisse assise à écouter. Puis elle se termine.