À propos de cette édition
Note sur cette édition : réécriture française de l’original chinois, proposé sur le site en caractères simplifiés et traditionnels.
Un petit animal blanc apparaît devant deux collégiennes.
Il ressemble à un chat, à un lapin, à quelque chose qu’on aurait conçu pour être exactement assez mignon. Il parle sans ouvrir la bouche : sa voix arrive directement dans votre tête.
Voici ce qu’il propose :
Passe un contrat avec moi. Deviens une magical girl.
Tu pourras faire un vœu. N’importe lequel.
Le contrat
Commençons par en poser les termes. Tout cet essai tient là.
Qui formule le vœu ? Une jeune fille.
Ce qu’elle obtient : un vœu exaucé, quel qu’il soit, aussi démesuré soit-il.
La contrepartie : devenir une magical girl et combattre les sorcières.
Pris à la lettre, le contrat est irréprochable. Ce qu’il offre est réel : les vœux se réalisent, sans qu’aucun soit revu à la baisse. Ce qu’il exige est annoncé : il faudra se battre, le combat est dangereux, on peut en mourir.
Un échange équitable, aux conditions claires, dont chaque partie sait ce qu’elle donne et ce qu’elle reçoit.
En apparence, du moins.
Tromper sans mensonge direct
Nous voici au cœur du propos, qui s’écarte un peu de ce qu’on dit habituellement de ce personnage.
Kyubey a rarement besoin de mentir ouvertement pour amener les filles à accepter.
On peut le vérifier point par point : dans la série, ses déclarations les plus importantes sont souvent littéralement vraies. Les faits décisifs, eux, attendent que quelqu’un sache poser la bonne question.
Que font les magical girls ? Elles combattent les sorcières, répond-il. C’est vrai.
Peuvent-elles mourir ? Oui. C’est vrai.
Qu’est-ce qu’une Soul Gem ? Il explique tout : l’âme a été extraite du corps et enfermée dans cette pierre ; le corps n’est plus qu’une enveloppe. L’explication est précise, sans fard ni échappatoire.
D’où viennent les sorcières ? Il le dit aussi.
Et lui, qu’est-il ? Là encore, il répond. Son espèce ne connaît pas les émotions. Son activité consiste à récupérer de l’énergie. La civilisation humaine elle-même s’est construite grâce à leur technologie.
À ses yeux, répondre quand on l’interroge suffit à informer pleinement. Mais lui seul détient la liste des questions.
Voilà qui est bien plus difficile à affronter qu’un mensonge.
Sa méthode
Elle tient en quelques mots :
Vous faire signer avant que vous sachiez quelles questions poser.
C’est la thèse de cet essai. Prenons le temps d’en déplier les termes.
Les renseignements essentiels à un contrat ne figurent pas nécessairement dans ses clauses. Certains ne sont donnés que sur demande. Encore faut-il, pour les demander, savoir qu’ils existent.
Une collégienne de quatorze ans est assise devant un petit animal qui parle. Il lui dit que n’importe lequel de ses vœux peut être exaucé.
Que devrait-elle lui demander ?
« Allez-vous extraire mon âme ? » Elle ne sait même pas qu’une telle chose est possible. « En quoi les magical girls finissent-elles par se transformer ? » Elle ignore qu’il y ait lieu de s’interroger sur cet « à la fin ».
Elle n’a pas été trompée. Elle ne sait pas ce qu’elle devrait demander.
Et Kyubey attend qu’elle signe.
Bien plus qu’une nuance technique
On objectera : cela reste de la tromperie, non ?
Non. Et, dans cette œuvre, la différence est capitale.
Celui qui profère un mensonge sait au moins que l’autre pourrait changer d’avis en découvrant toute la vérité. Kyubey procède autrement : il sait que ces révélations vont briser les filles, mais considère tout de même que « vous ne m’avez rien demandé » le dégage de toute responsabilité.
Il ne s’agit pas de l’excuser. Il s’agit de nommer exactement ce qu’il fait.
Il pense sincèrement que ces informations sont sans importance. Sincèrement, que le contrat est bon pour les deux parties. Et il ne comprend sincèrement pas pourquoi les filles s’effondrent en apprenant la vérité.
La scène avec Kyoko
Une scène permet de le voir avec une netteté particulière.
Kyoko Sakura apprend la vérité sur les Soul Gems. Furieuse, elle se précipite sur Kyubey pour lui demander des comptes.
Lui affiche de l’incompréhension.
Sa réponse revient à ceci : mais non, il n’y a aucun problème ; pourquoi n’arrivez-vous donc pas à comprendre ?
Il ne fait pas semblant de ne pas comprendre.
Arrêtons-nous sur cette phrase. Elle donne le ton à toute cette série d’essais.
S’il jouait la comédie, nous aurions affaire à une histoire de tromperie, et il suffirait de le démasquer pour trouver l’issue.
Mais il ne joue pas. Son espèce est dépourvue d’émotions : ce n’est pas un prétexte, c’est sa constitution. Dans son monde, enfermer l’âme d’une personne dans une pierre revient à déplacer une pièce dans un mécanisme. Les deux opérations appartiennent à la même catégorie.
Le démasquer ne sert donc à rien. Décrivez-lui en face ce qu’il fait : il acquiescera, puis demandera simplement : et alors ?
Sa défense
Il a d’ailleurs ses arguments, et ils ne sont pas faciles à réfuter.
Vous aussi, dit-il en substance, vous exploitez le bétail. Vous tuez les animaux, les mangez, utilisez leur peau. Quand leur avez-vous demandé leur accord ?
Votre civilisation tout entière, ajoute-t-il, repose sur notre technologie.
Il explique encore qu’à l’échelle de l’univers, accorder une telle importance aux émotions est une rareté. Il va jusqu’à dire que cette façon qu’ont les humains de se laisser gouverner par elles relève, à ses yeux, d’une sorte de maladie.
Ces arguments empruntent à des faits familiers. Cela ne rend pas ses conclusions légitimes.
La série ne charge d’ailleurs aucun personnage de le réfuter. Personne ne lui oppose un raisonnement qui le laisse sans voix.
Il reste là. Répond toujours à tout. Ne comprend toujours pas.
Les filles, en face
De l’autre côté du contrat, quelques filles de quatorze ou quinze ans.
Pas d’avocat. Pas de précédent à consulter. Elles n’ont pas de récit fiable et accessible de l’issue du contrat. Celles qui en ont déjà atteint le terme sont mortes ou devenues ces choses qu’elles combattent. Les filles encore vivantes ignorent le prix entier ; les avertissements d’Homura ne sont pas crus.
Leur seule source d’information est le petit être assis en face d’elles.
Et lui répond à toutes les questions.
Cette configuration a une propriété très concrète : savoir si l’interlocuteur a menti n’y est pas la question décisive. Ce qui compte, c’est de savoir qui possède la liste des questions.
Kyubey la possède. Pas parce qu’il refuse de la communiquer, mais parce que lui seul sait quelles questions existent.
Parmi ces filles, l’une a consacré son unique chance à quelqu’un d’autre.
Ce sera l’objet du prochain essai.