Non DubitoEssays in the Self-as-an-End Tradition
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Il n’arrivait pas à pleurer

Han Qin (秦汉) · Réécriture française · 2026-10-09

Sa mère est morte, et Shinichi Izumi ne parvient pas à pleurer. Il sait qu’il devrait ressentir le deuil. Il essaie de trouver ce qui devrait venir ; à cet endroit-là, il n’y a rien.

Cet essai porte sur ce rien.

Ce que ce corps a fait

Reprenons d’abord les événements. Pendant un voyage, la mère de Shinichi est attaquée par un parasite qui s’empare de sa tête. Ce qui marche ensuite a son visage, son corps, ses vêtements. Et cette chose rentre à la maison.

Le corps familier revient auprès de Shinichi. La créature ouvre la porte, entre, parle comme à son habitude. Le père de Shinichi, grièvement blessé, est hospitalisé. Ce qui rend ce retour si pénible, c’est précisément de reconnaître celle qui devrait être sa mère. Puis la créature se trouve devant lui et le transperce avec la main de sa mère.

La scène est d’une froideur terrible. Pas de propos venimeux, pas de préparation théâtrale. La créature s’approche, lève la main, l’enfonce.

Shinichi s’effondre. Il est en train de mourir. Migi fait alors ce qu’il n’a encore jamais fait : il cède une partie de ses propres cellules au cœur du garçon.

Shinichi survit.

Ce qui le sauve le transforme

Mais celui qui survit n’est plus tout à fait le même. Il est beaucoup plus fort, beaucoup plus rapide, saute plus haut, guérit plus vite. C’est ce qui lui permettra d’affronter les parasites de face.

En même temps, autre chose s’émousse. Il réagit moins à la douleur. La vue du sang ne lui fait plus le même effet. Ses réactions sont plus rapides, mais la petite hésitation qui les précédait a disparu. Qu’était cette hésitation ? Une résistance qui traversait brièvement le corps avant de porter un coup. Elle ne produisait rien d’utile. Elle faisait seulement perdre un instant.

Cet instant n’est plus là. Et le signe le plus net de ce changement est qu’il n’arrive plus à pleurer.

Ce qui l’a sauvé l’a aussi transformé. Ce sont les deux effets d’un même geste, et l’œuvre ne les sépare pas. Les cellules données par Migi le maintiennent en vie ; elles font aussi qu’il n’est plus entièrement celui qu’il était.

Sur ce point, le récit fait preuve d’une grande retenue. Personne n’accuse Migi. Migi n’a pas à s’excuser. Son intervention était alors la seule qui pût sauver Shinichi, et personne n’en avait choisi les effets secondaires.

Les autres le voient avant lui

Au début, Shinichi ne trouve rien d’inquiétant à tout cela. Il se croit simplement plus fort, ce qui, dans sa situation, est une bonne chose. On le traque ; il doit pouvoir se battre.

Satomi Murano, elle, voit le changement. C’est sa camarade de classe, la personne qui lui est la plus proche dans l’œuvre. Elle constate qu’il n’est plus le même et refuse de s’en accommoder. Ses mots reviennent toujours à ceci : tu n’es pas Shinichi Izumi ; quelque chose a changé chez toi ; avant, tu n’aurais pas fait ça.

Impossible pour elle de préciser quoi. Elle n’a ni preuve ni démonstration. Elle le sait, c’est tout. Et Shinichi ne peut pas la contredire, puisqu’il ne sait pas davantage l’expliquer. Tout ce qu’il peut faire valoir se réduit à « je suis toujours moi », une réponse qui ne vaut pas à ses yeux. Elle insiste longtemps, assez pour que lui-même finisse par ne plus être sûr.

Quand quelqu’un a changé, les autres s’en aperçoivent avant lui. Arrêtons-nous là un instant. Si quelque chose disparaît en nous, bien souvent nous ne le sentons pas : ce qui permettait de le sentir était justement cette chose-là. Quand Shinichi ne peut plus pleurer, la part de lui qui en était capable n’est déjà plus là. Il ne souffre donc pas non plus de ne pas pleurer.

De l’intérieur, on ne voit pas le trou. Satomi, en revanche, possède quelque chose que les autres n’ont pas : elle se souvient de lui tel qu’il était. Elle offre un point de comparaison.

Ce qu’elle refuse de lâcher

L’œuvre réserve à Satomi une place singulière. Elle ne sait pas se battre. Elle ignore tout des parasites et, pendant longtemps, ne sait même pas ce qui se passe. Elle ne peut sauver personne ; aucune de ses actions n’infléchit le cours des événements.

Elle fait une seule chose : répéter que ce n’est plus celui d’avant. Et ce qu’elle réclame regarde en arrière. Elle ne le pousse pas à devenir plus fort, plus apte à la protéger. Au contraire : plus il gagne en puissance, plus elle proteste. Elle veut retrouver le lycéen d’autrefois, celui qui ne pouvait rien faire et qui hésitait.

Cette exigence ne sert à rien. Elle ne le ramène pas à son état antérieur, ne le protège pas, ne résout aucun problème. Et Satomi ne l’exprime pas toujours avec élégance : elle se dispute avec lui, se met en colère, l’évite, prononce des paroles qui leur font mal à tous les deux.

Ce à quoi elle tient ne produit rien. Pourtant, l’œuvre le laisse subsister. Elle ne fait céder Satomi à aucune argumentation, ne la laisse pas s’habituer au changement, ni abandonner sa demande sous prétexte qu’il lui a sauvé la vie.

Ce qu’il devient ensuite

Après la mort de sa mère, Shinichi a encore un long chemin à parcourir. Il se bat beaucoup, tue de nombreux parasites, voit mourir beaucoup de gens.

Il rencontre notamment une jeune fille capable de sentir sa présence. Elle se croit liée à lui d’une manière particulière, comme si le destin les avait choisis. Elle suit cette sensation pour le retrouver. Mais ce qu’elle perçoit n’est pas lui : c’est ce qui habite sa main droite. Elle en meurt.

Shinichi est là. Il ne pleure pas. Sa relation avec Satomi reste nouée, douloureuse.

Et pourtant, quelque chose commence à revenir en lui au fil de ce parcours. Le récit prend tout son temps. Shinichi retrouve les larmes avant le dénouement, mais cela ne prouve pas, à soi seul, qu’il est entièrement redevenu celui d’avant. De petites choses surviennent, l’une après l’autre. Il réagit de nouveau à certains événements. Il s’arrête à certains moments. Il fait des choix qui, selon les calculs de Migi, n’ont décidément aucun intérêt.

S’agit-il d’un retour à ce qu’il était, ou de quelque chose d’autre qui a poussé en lui ? L’œuvre ne le dit pas.

Ce que les larmes n’effacent pas

Je voudrais terminer sur ce qui demeure sans solution. Après la perte de sa mère, Shinichi a traversé une période où il ne pouvait plus pleurer. Les larmes venues ensuite ne lui rendent pas ce temps. Retrouver les larmes ne lui rend ni sa mère ni celui qu’il était. Le récit ne les traite pas comme un remboursement qui annulerait la perte.

Ce qui a été retiré à quelqu’un ne lui sera pas forcément rendu au même endroit.

Il pleure déjà avant le dénouement. Dans l’épisode 22, par exemple, il sanglote après avoir perdu Migi. Les larmes sur le toit, à la fin, ne marquent donc pas leur premier retour. Elles appartiennent au chemin que continue de parcourir quelqu’un qui a changé.

Pendant qu’il suit ce chemin, une parasite se livre à une tout autre entreprise : elle fait des recherches sur elle-même.

C’est elle que nous suivrons dans le prochain essai.

Texte source : original chinois · Sommaire original